Famine au Bengale de 1943

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La famine du Bengale de 1943 est la famine la plus meurtrière à s'être déroulée durant la colonisation du sous-continent indien par l'Empire britannique. Il est estimé qu'un million et demi à trois millions de personnes sont mortes de la faim durant cette période.

Contexte[modifier | modifier le code]

La pression militaire japonaise[modifier | modifier le code]

Le Royaume-Uni connaît en 1942 une défaite désastreuse à la bataille de Singapour contre l'Empire japonais. Ce dernier s'ouvre ainsi la voie vers la conquête de la Birmanie qui a lieu dans la même année. Les Britanniques avaient mené une politique agricole active dans ce pays, encourageant massivement la production de riz dans le delta de l'Irrawaddy et dans l'Arakan, conduisant à faire de la Birmanie le premier exportateur mondial de riz[1]. 15 % du riz indien provient alors de Birmanie, cette proportion étant même supérieure au Bengale, une région proche de la Birmanie[2]. Suite à la conquête de la Birmanie, les Britanniques décident de retirer leur flotte de l’océan Indien, entraînant définitivement l’impossibilité pour le Bengale de recevoir du riz birman. Il est cependant peu probable que ces importations excédaient de beaucoup 20 % de la consommation bengalie ; la perte de la Birmanie par l'Empire britannique ne peut donc à elle seule expliquer la famine que va connaître la région en 1943.

L'appréciation par les autorités britanniques de la situation militaire et surtout la manière de répondre à la menace japonaise sur l'Inde ont été pour beaucoup dans le déclenchement de ce désastre alimentaire. Les autorités britanniques craignant qu'une attaque sur l'Inde ne passe par le Bengale, des mesures d'urgence avaient été prises pour garantir des stocks de nourriture aux soldats britanniques et empêcher l'accès des réserves aux soldats japonais en cas d'invasion.

La politique de la « terre brûlée » fut pratiquée dans la région de Chittagong, à proximité de la frontière birmane. Dans le même temps, de grandes quantités de riz furent transportées dans le centre de l'Inde pour nourrir les troupes britanniques et indiennes ainsi qu'à Ceylan qui était avant-guerre largement dépendante du riz birman et où de nombreuses troupes s'étaient massées dans l'attente d'une invasion japonaise de l'île.

Le cyclone de l'automne 1942[modifier | modifier le code]

Le , un cyclone touche la côte est du Bengale et de l'Orissa faisant 40 000 victimes[3]. Une bande de territoire comprise entre la côte et 65 km à l'intérieur des terres, fortement productrice de riz, est inondée, empêchant toute récolte. Face à cette pénurie, les paysans se voient contraints de piocher dans leur surplus pour se nourrir ; les graines qui devaient être plantées lors de l'hiver 1942-43 ont été consommées quand approche la saison chaude en mai 1943[4].

L'inflation en temps de guerre[modifier | modifier le code]

Certaines études contestent cependant une explication de la crise centrée uniquement sur un déficit de production. Dans un de ses ouvrages de référence, Amartya Sen soutient qu'il n'y avait pas de pénurie globale de riz au Bengale en 1943 : les stocks disponibles étaient même légèrement supérieurs qu'en 1941, où aucune famine ne s'est déclarée[5].

Selon Sen, c'est l'absence d'indices flagrants d'une mauvaise récolte, et partant le caractère inattendu de la famine, qui a conditionné la réponse léthargique des autorités au désastre. Les rumeurs de pénurie ont causé une thésaurisation et une rapide montée des prix, favorisée par la situation de guerre qui faisaient des denrées alimentaires, et du riz en particulier, un excellent investissement (les prix avaient déjà doublé durant l'année précédente).

Pendant que les paysans propriétaires de terres, les employés du secteur militaire et des docks voyaient leurs salaires augmenter, la hausse des prix eut des conséquences désastreuses pour de nombreuses catégories professionnelles comme les paysans sans terre, les pêcheurs, les dépouilleurs de riz (paddy huskers) et d'autres groupes dont la valeur réelle du salaire avaient déjà chuté de deux tiers depuis le début de la guerre. Bien que le Bengale eut assez de riz et autres céréales pour pourvoir aux besoins de sa population, des millions de personnes sont en l'espace de quelques années devenues trop pauvres pour pouvoir se procurer les denrées alimentaires vitales[6].

La famine dans la culture bengalie[modifier | modifier le code]

Artistes, romanciers et réalisateurs ont tenté de dépeindre l'horreur de la famine dans leurs travaux. Le peintre bengali Zainul Abedin fut l'un des premiers documentaristes de la famine avec ses croquis dépeignant les corps des victimes.

La famine constitue la toile de fond, et quasiment l'un des personnages, du roman de Bibhutibhushan Bandopadhyay intitulé Ashani Sanket. Il fut adapté au cinéma en 1973 par Satyajit Ray dans un film du même nom (traduit Tonnerres lointains en français) qui présente la thésaurisation comme la cause principale de la famine. Il reçut l'Ours d'or du Festival de Berlin. Mrinal Sen filma lui aussi la famine de 1943 dans Akaler Sandhane (1980). D'autres films de Sen, à l'image de Baishey Sravan et Calcutta 71, évoquent le même sujet.

Notes et références Références[modifier | modifier le code]

  1. Nicholas Tarling (dir.). The Cambridge History of SouthEast Asia, Vol.II Part 1, pp. 139-40.
  2. C.A. Bayly & T. Harper. Forgotten Armies. The Fall of British Asia 1941-45, Allen Lane, Londres, 2004, p.284.
  3. « Catastrophes naturelles et prévention des risques > Chronologie », Direction de l'information légale et administrative (consulté le 26 août 2011)
  4. (en) Paul R. Greenough, Prosperity and misery in modern Bengal : the famine of 1943-44,‎ 3 mars 1983, 362 p., p. 150
  5. Amartya Sen. Poverty and Famines. An essay on entitlement and deprivation, Clarendon Press, Oxford, 1981, pp. 58-9.
  6. Amartya Sen. Poverty and Famines, pp. 70-78.