Fabliau

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Fabliau, du picard, lui-même issu du latin fabula qui donna en français « fable », signifie littéralement « petit récit » ; c'est le nom qu'on donne dans la littérature française du Moyen Âge à de petites histoires simples et amusantes, et qui ne se proposent guère que de distraire ou faire rire les auditeurs et les lecteurs ainsi que de donner des leçons de morale.

Définition[modifier | modifier le code]

Les fabliaux sont de courts récits populaires du Moyen Âge, parfois en vers, le plus souvent satiriques. Ils commencent généralement par une phrase d'introduction du narrateur et se terminent par une morale.

Même s'ils comportent une visée morale, celle-ci n'est souvent qu'un prétexte. Les fabliaux visent la plupart du temps surtout à faire rire. Pour cela, ils recourent à plusieurs formes de comiques :

  • comique de gestes: coups de bâton, chutes…
  • comique de mots: répétitions, patois, jeu de mot, expression à double sens, quiproquo…
  • comique de situation : le trompeur trompé, renversement de rôles maître-valet, mari-femme…
  • comique de caractère : crédulité, hypocrisie, gloutonnerie…

Ils comportent très souvent une satire sociale, qui concerne de façon récurrente les mêmes catégories sociales : les moines, les vilains (paysans), les femmes.

Histoire[modifier | modifier le code]

Un spécialiste, Joseph Bédier, estime à près de 150 ces récits écrits entre 1159 et 1340, en majorité dans les provinces du nord—Picardie, Artois et Flandre. Une partie de leurs sujets appartient au patrimoine de tous les pays, de tous les peuples et de toutes les époques ; certains sujets sont apparus spécifiquement en Inde ou en Grèce; mais la plus grande quantité de ces fabliaux est née en France, ce que prouvent soit les particularités des mœurs décrites, soit la langue, soit les indications de noms historiques ou encore d'événements.

Les auteurs en sont des clercs menant une vie errante, clercs gyrovagues ou clercs goliards, des jongleurs, parfois des poètes ayant composé d'autres façons, des poètes-amateurs appartenant à des ordres différents du clergé. Dès lors, bon nombre de fabliaux sont anonymes et, si nous connaissons certains auteurs par leur nom, c'est là que se limite notre science. Les plus connus sont Rutebeuf, Philippe de Beaumanoir, Henri d'Andeli, Huon le Roi, Gautier Le leu, Jean Bodel.

Le public auquel s'adressaient les auteurs des fabliaux appartenait surtout à la bourgeoisie (même si parfois ces fabliaux pénétraient la haute société). C'est pourquoi leur conception du monde reflète majoritairement l'esprit de la bourgeoisie. Dans la forme des fabliaux on ne trouvera ni perfection, ni variété : la versification est monotone avec ses vers octosyllabiques disposés par deux (ou encore disposés de la manière la plus simple), les rimes sont plates et souvent incorrectes et le style tend vers la négligence voire la grossièreté. Ce qui caractérise le récit c'est la concision, la rapidité, la sécheresse, et l'absence de tout pittoresque. Pour donner aux fabliaux une certaine dignité littéraire on ne trouve que la rapidité dans l'action et la vivacité des dialogues.

Satire et morale[modifier | modifier le code]

Le genre tout entier des fabliaux est nettement marqué par le naturalisme qui se retrouve dans le choix des sujets, une grande partie étant empruntée à la réalité quotidienne de la petite bourgeoisie. La bourgeoisie est représentée sans la moindre volonté de l'idéaliser, et la nature sans le moindre désir d'embellir les faits. Ce n'est pas là qu'on trouvera de belles descriptions de la nature ou des trésors d'imagination: ici les éléments essentiels sont la satire et la morale.

La première reste ici sous une forme rudimentaire: plaisanterie ou dérision, elle n'est conditionnée que très rarement par une intention consciente de l'auteur de se moquer de tel ou tel aspect de la vie. En revanche, la seconde joue un rôle assez important dans les fabliaux et c'est presque chaque récit qui se termine par une morale. Elle ne présente pas, cependant, une relation étroite avec le récit et n'en constitue pas le but. La morale peut d'ailleurs faire défaut sans porter préjudice au sujet du récit, et souvent même en vient à le contredire. La morale en arrive parfois à une certaine immoralité (qu'on pense à La Housse partie).

Les fabliaux poussent souvent la grossièreté jusqu'au cynisme et à l'obscénité. Dans leur grande majorité, les sujets se réduisent à représenter des aventures amoureuses chez des femmes de la bourgeoisie ou du monde rural avec des curés de campagne ou des moines gyrovagues. La plupart du temps, c'est le mari qui est le dindon de la farce mais il arrive que ce soit le curé, dont il se venge. On ne dédaigne pas de nous décrire des ruses visant à se procurer tel ou tel bien, même chez des voleurs (Trois Larrons), ou plus noblement avec Le Vilain qui conqit paradis par plaid.

Passent devant nous, représentés le plus souvent de façon comique, des représentants des diverses classes sociales, à majorité des prêtres, mais aussi des vilains et des bourgeois, alors que rares sont les personnages qui proviennent du monde des chevaliers et des puissants. Quelques fabliaux viennent à mettre en scène le sacré, voire les apôtres et Dieu lui-même, sans que ces personnages, traités sur un mode familier et comique, aient droit à un respect particulier (Saint Pierre et le Jongleur, Les Quatre Souhaits saint Martin etc.). En revanche, un fond de morale chrétienne dénué de toute référence au culte les imprègne parfois (Merlin Merlot, La couverture, L'ange et l'ermite).

Ni par la forme ni par le fond, on ne peut donc ranger les fabliaux parmi les véritables œuvres d'art, ou les vraies œuvres littéraires. Leurs auteurs d'ailleurs ne se piquaient pas de littérature: leur but premier était d'attirer l'attention du public peu cultivé, mais en même temps le plus nombreux, en l'amenant à un gros rire, salutaire au fond puisqu'il lui donnait la force d'oublier pendant un moment les chagrins et les souffrances.

L'absence presque complète de valeur artistique n'enlève donc pas à cet aspect de la littérature son importance immense dans l'Histoire puisqu'en lui, peut-être pour la première fois dans l'Europe du Moyen Âge, c'est un esprit nouveau, presque moderne, qui surgit. C'est déjà le rire, la joie de vivre qui remplacent la morosité et la rectitude médiévales.[réf. nécessaire]

L'esprit laïc dont les fabliaux sont pénétrés reporte l'intérêt sur la réalité, le quotidien. C'est un progrès immense par rapport à l'idéal médiéval de l'ascétisme. Même si l'esprit n'apparaît que dans sa manifestation la plus inférieure, la ruse, c'est un progrès considérable dans une époque qui ne lui attachait aucune importance et lui déniait la possibilité de percer les secrets de la nature.

D'un autre côté, face à la puissance grossière de l'argent, on proclame pour la première fois le principe que la ruse ou l'esprit constituent une vraie force (miex fait l'engein que ne fait force). Plusieurs auteurs enfin jouent le rôle de défenseurs des vilains opprimés en critiquant leurs oppresseurs (chevaliers, membres du clergé et fonctionnaires royaux) en faisant valoir les droits de la personne humaine et en condamnant les préjugés de caste (Constant du Hamel).

Ces caractéristiques font des auteurs de fabliaux, en plus des auteurs du Roman de la Rose (Jean de Meung ou Meun) et du Roman de Renart (anonyme), les précurseurs de la Renaissance. Derrière la haine contre la femme et son influence, très visible dans plusieurs fabliaux, il faut voir l'influence des sermons de l'Église. Certains fabliaux, toutefois, comme Le vair palefroi de Huon le Roi et La Bourse pleine de sens de Jean le Galois, défendent énergiquement la femme contre ceux qui la critiquent. On peut expliquer cette attitude peut-être par les relations qu'avaient ces auteurs avec la chevalerie et son culte de la féminité.

Les sujets de plusieurs fabliaux inspirèrent par la suite Boccace et son Décaméron, qui sut introduire l’art dans l’exposition et l’élégance dans le style. Les fabliaux devaient influencer La Fontaine dans ses Contes et Balzac dans ses Contes drôlatiques. Le fabliau Le Vilain mire, a fourni à Molière le sujet du Médecin malgré lui.

Exemples de fabliaux[modifier | modifier le code]

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Études critiques[modifier | modifier le code]

Marcel Laurent et Réné Bouscayrol ont étudié le thème des Perdrix dans un ouvrage qui a obtenu 3 prix littéraires. Les Perdrix d'Amable Faucon traite les variantes de trois textes: de l'auteur médiéval, de l'abbé Grécourt, du poète riomois Amable Faucon. Un article paru dans Les Amitiés Riomoises & Auvergnates (no 11 octobre 1897) aborde un quatrième texte, du cantalien Arsène Vermenouze.

Sources de l'article russophone[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Dufournet, p. 37
  2. Dufournet, p. 63
  3. Dufournet, p. 91
  4. Dufournet, p. 101
  5. Dufournet, p. 131
  6. Dufournet, p. 133
  7. Dufournet, p. 141
  8. Dufournet, p. 151
  9. a et b Dufournet, p. 163
  10. Laurent Michard, Textes et littérature : Moyen Âge, Bordas, 1966, p.  105
  11. Dufournet, p. 169
  12. Dufournet, p. 193
  13. Dufournet, p. 235
  14. Dufournet, p. 255
  15. Vierge et merveille : les miracles de Notre Dame narratifs au Moyen Âge, éd. et trad. Pierre Kunstmann, Paris, Union générale d'éditions (10/18. Bibliothèque médiévale, 1424), 1981
  16. Les Fabliaux du Moyen Âge, choix de douze fabliaux adaptés par Pol Gaillard et Françoise Rachmuhl, Paris, Hatier, « Classiques Hatier. Œuvres et thèmes », no 6), 1999, p.  86-90
  17. Dufournet, p. 313
  18. Dufournet, p. 331
  19. Le Chevalier paillard, quinze fabliaux libertins de chevalerie traduits de l'ancien français, présentés et annotés par Jean-Luc Leclanche, Arles, Actes Sud, « Babel », no 894, 2008, p.  24-61
  20. Fabliaux et contes de Moyen Âge, éd Classiques illustrés Hatier, 1968
  21. "Ci nous dit" : recueil d'exemples moraux, publié par Gérard Blangez, A. et J. Picard, 1979
  22. Osmond Thomas Robert, Nouvelle anthologie française, Harcourt, Brace and Company, 1943, p. 54
  23. Contes pour rire, fabliaux des XIIIe et XIVe siècles traduits par Nora Scott, Union générale d'éditions (10/18, no 1147), 1977, p. 137-140)
  24. Fabliaux érotiques, édition critique, traduction, introduction et notes par Luciano Rossi avec la collaboration de Richard Straub, Librairie Générale Française, 1992
  25. Dufournet, p. 57
  26. Dufournet, p. 45
  27. Fabliaux et contes moraux du Moyen Âge, hoix, traduction, commentaires et notes de Jean-Claude Aubailly, Librairie générale française (Livre de poche, no 4274), 1987,p. 99-106
  28. Fabliaux, trad. Gilbert Rouger, Collection Folio Classique, Gallimard, 1999, p. 226
  29. Dufournet, p. 341
  30. Fabliaux et contes moraux du Moyen Âge, choix, traduction, commentaires et notes de Jean-Claude Aubailly, Librairie générale française (Livre de poche, no 4274), 1987, p. 9-11

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean Dufournet, Fabliaux du Moyen Âge, Flammarion,‎ 1998 (ISBN 2-08-070972-0)
  • Bertrand Louet, Hélène Maggiori-Kalnin (éd.), Estula et autres fabliaux, Hatier, 2011, (ISBN 9782218939754), coll. Classiques & Cie College, 95 p.
  • (en) Anne Elizabeth Cobby, The Old French fabliaux : an analytical bibliography, Tamesis, Woodbridge, 2009, 220 p. (ISBN 978-1-85566-185-1)
  • (fr) Willem Noomen et Nico Van Den Boogaard, Nouveau recueil complet des fabliaux (NRCF), Van Gorcum, Assen, 1983-1998, 10 vol. (ISBN 90-232-1991-0) (éd. complète)