Féminisation des noms de métiers en français

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Page d'aide sur les redirections Cet article concerne la féminisation de la terminologie. Pour la féminisation des textes, voir Féminisation.

La féminisation des noms de métiers est un ensemble de procédés linguistiques consistant à rendre visible la présence des femmes dans la vie publique.

On distingue, d'une part la féminisation de la terminologie, ou création de termes désignant au féminin des métiers, titres, grades et fonctions, et d'autre part la féminisation des textes, ou techniques d'introduction explicite des marques du féminin lors de la rédaction de textes (notes de service, articles de journal, etc.).

État du problème en français[modifier | modifier le code]

En français, le genre grammatical n’a en principe rien à voir avec le sexe mais est une pure propriété formelle de certains mots. Exemple : une chenille mâle, un colibri femelle. Cependant les êtres vivants (humains, mais cela est souvent étendu aux animaux) de sexe féminin sont désignés par les pronoms grammaticaux féminins, et inversement. Par exemple en français, « fille » est féminin et « garçon » masculin. De là, la représentation de l’opposition masculin-féminin comme renvoyant à la répartition des sexes. Le débat sur l'anti-sexisme dans la langue existe aussi dans d'autres langues comme l'allemand ou l'anglais[1].

Aux yeux des partisans de la féminisation[Qui ?], cette représentation est lourde de conséquences sur le plan social[réf. nécessaire]. En principe en français, le masculin peut être employé comme genre générique (« un professeur » peut désigner indifféremment un homme ou une femme) et est le genre d'un groupe constitué d'individus des deux sexes. Cependant, cet usage a été perçu par les féministes comme occultant le rôle des femmes dans la scène publique, pouvant entre autres produire des résistances psychologiques à la candidature à certains postes[réf. nécessaire]. La question du genre des mots désignant les êtres humains dans leur statut ou leurs activités professionnelles n’est donc pas simplement une question formelle de grammaire, mais une question de sociolinguistique intimement liée aux images qu'une société se fait des relations entre sexes, et pouvant même influer sur ces relations.

On remarque que certains noms de métiers mis aux féminins sont utilisés quand le poste est occupé par une femme, alors qu'à une époque où il était peu concevable qu'une femme les occupe, la mise au féminin désignait l'épouse de l'homme occupant la fonction[2].

Pour éviter tout quiproquo il est préférable d'employer chaque fois que possible un nom épicène. Exemple : une gynécologue pour une femme docteur en gynécologie.[réf. nécessaire]

L'Académie française considère que la féminisation peut introduire un déséquilibre dans les structures mêmes de la langue et rendre malaisée la formulation des phrases les plus simples[3]. La récente féminisation de certains noms existant déjà dans la langue française au genre féminin, par exemple « chercheure » pour « chercheuse » ou « instituteure » pour « institutrice », montre également que la modification de la grammaire française pour des motifs idéologiques avec l'introduction de ce qui est néologismes pour les uns, barbarismes pour les autres, touche à des problématiques fondamentales et dépassant l'argutie linguistique. La controverse oppose souvent les Français et les Québécois[4].

Historique[modifier | modifier le code]

Au long de l’histoire du français, on a systématiquement utilisé le féminin pour désigner les femmes, sans le réserver aux fonctions subalternes (reine, impératrice, etc.) C’est avec l'avènement de la bourgeoisie seulement que l’usage prévaut d’utiliser le masculin (réputé genre « non marqué ») pour désigner aussi bien des femmes que des hommes (d’où des locutions comme « madame le secrétaire général », etc.)[réf. nécessaire]. Il a aussi été d'usage d'utiliser les formes féminines pour désigner les épouses d'un professionnel (« boulangère » pour l'épouse du boulanger[5]).

Lorsque des ministres sont conviés avec leurs conjoints à une réception, le ou la titulaire du titre est désigné en premier, et le conjoint se voit attribuer son prénom. Ainsi en décide le protocole et on a donc pu voir des invitations adressées à Madame le ministre et monsieur Simone Veil[réf. nécessaire]. En revanche, si la doctoresse est bien la femme docteur, la colonelle reste bien l'épouse du colonel[6].

C’est cette dernière situation qui est dénoncée à partir des années 1960 par les mouvements féministes, en Amérique d’abord, puis en Europe, à un moment où la morphologie sociale s’est largement remodelée, les femmes étant désormais plus nombreuses à occuper des postes à responsabilité. Ces mouvements pensent que les étiquettes masculines occultent ces réalités nouvelles et qu'elles font par conséquent peser une hypothèque sur la promotion des femmes, en confortant l’idée que la qualification et le prestige sont liés à la masculinité. Dans le cadre de leurs politiques sociales, les États démocratiques ont dès lors souhaité imposer à leurs administrations l’usage d’une terminologie équitable et ont prôné les techniques non sexistes de rédaction des textes. Ce mouvement, qui affecte toutes les langues, s’observe aussi dans les grands organismes internationaux, comme l’ONU, l’UNESCO et le Conseil de l'Europe.

En francophonie, c’est le Québec qui, stimulé par la proximité des États-Unis, a été le premier à intervenir : dès 1979, la Gazette officielle du Québec adresse aux administrations des recommandations visant à féminiser les noms de métiers. En France, la première initiative allant dans le même sens date de 1984 avec la création d'une commission de terminologie suivie de la publication d'une circulaire du Premier Ministre Laurent Fabius en 1986. Mais un changement de majorité politique condamnera cette initiative. Le mouvement reprendra sous le gouvernement Jospin, et sera consacré par une nouvelle circulaire de 1998. En Suisse, la Confédération n’a pas formellement légiféré — à la différence du canton de Genève, où une loi de 1988 féminise les noms de profession —, mais elle a donné des instructions pour l’adoption de dénominations non discriminantes. En Communauté française de Belgique, un décret de 1993, étudié par le Conseil supérieur de la langue française impose la féminisation aux administrations de la Communauté et aux institutions qu'elle subventionne.

La féminisation s’est implantée rapidement dans le grand public québécois et canadien, touchant à la fois la terminologie (notamment grâce à l'utilisation très large du féminin en « –eure » (autrefois très rare, il concernait principalement des fonctions religieuses : prieure, supérieure, etc.)), mais aussi la rédaction des textes. En Suisse, et dans une moindre mesure en Belgique, la féminisation terminologique s’est largement répandue, quoique moins spectaculairement. C‘est sans doute en France qu’elle s’impose avec le moins de vigueur : les controverses y ont été plus vives et les résistances plus fortes. Mais ces dernières se sont manifestées ailleurs encore, notamment en Belgique et en Suisse, où a parfois été exprimée l’idée que le droit d’initiative en matière de langue était un monopole français.

Ces différences dans les pratiques « féminisantes » ne sont pas que nationales : on peut aussi les corréler avec la sensibilité politique des usagers, autant qu’avec des phénomènes proprement linguistiques ; et certaines réticences ont pu être le fait de féministes militantes, désireuses d’affirmer l’identité de leur travail avec celui des hommes. En dépit de ces différences de rythme, le mouvement de féminisation est, dans toute la francophonie, profond et rapide[réf. nécessaire], eu égard à la lenteur habituelle des innovations linguistiques.

En Belgique[modifier | modifier le code]

Le décret pris en 1993 par la Communauté française de Belgique a été étudié par le Conseil supérieur de la langue française, alors sous la présidence du professeur Jean-Marie Klinkenberg. La Communauté française de Belgique a publié à l'intention du large public un Guide de féminisation, qui a connu une seconde édition mise à jour en 2005.

Sources[modifier | modifier le code]

Sur le site du Service de la langue française de la Communauté française de Belgique :

  • Arrêté du Gouvernement de la Communauté française du 13 décembre 1993 établissant les règles de féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre[7].
  • Liste des noms[8]

En France[modifier | modifier le code]

Le gouvernement français intervient une première fois en 1984 avec la création d'une commission de terminologie relative à cette question, présidée par Benoîte Groult[9], par la publication en 1986 d'une directive sous l'impulsion d'Yvette Roudy, alors ministre des droits de la femme.

L'implication du gouvernement français dans le processus d'évolution de la langue est motivée par la volonté de renforcer le rôle des femmes dans la vie publique et sa reconnaissance, ainsi que de permettre aux femmes d'accéder plus facilement à des fonctions jusqu'alors réservées aux hommes[10].

L'Académie française, elle, s'oppose formellement à ces modifications, qu'elle juge arbitraires et portant atteinte à ses prérogatives. Elle publie[Quand ?] un arrêt de l'Académie, rédigé par Georges Dumézil et Claude Lévi-Strauss, qui précise que « l’application ou la libre interprétation de "règles" de féminisation édictées, de façon souvent arbitraire, par certains organismes français ou francophones, a favorisé l’apparition de nombreux barbarismes[3]. » En particulier, Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l'Académie française de 1985 à 1999, condamne la féminisation par la publication de plusieurs articles[Quand ?],[réf. souhaitée]. L'Académie souligne également que « le choix systématique et irréfléchi de formes féminisées établit (...) à l’intérieur même de la langue, une ségrégation qui va à l’encontre du but recherché. »[3][11],[12]

Le gouvernement persiste, et en 1999 le premier ministre Lionel Jospin préface le guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions[13], publié sous la responsabilité du professeur Bernard Cerquiglini, linguiste alors vice-président du Conseil supérieur de la langue française. Ce guide contient une liste de métiers, titres, grades et fonctions qui indique quel nom utiliser lorsque la personne concernée est une femme.

En 2005, une étude sur la féminisation des noms de métiers et des titres dans la presse française (1988-2001) fait apparaître un retard de féminisation pour les noms de métiers académiques, tels que « professeur » ou « auteur », contrairement aux métiers appartenant au monde politique ou de l’entreprise, tels que « présidente », « députée », où le nombre d’occurrences est supérieur à 90 %. L’auteur, Itsuko Fujimura, attribue ce décalage au « conservatisme linguistique propre au monde académique, qui joue d’ailleurs un rôle dans la conservation du système de genre lui-même en français » et en premier lieu aux objections de l’Académie française[14]. En 2012, le ministère de la culture se félicite de l'accélération du processus de féminisation, non seulement dans les administrations, mais aussi dans la langue courante, notamment dans les médias[15].

Le 10 octobre 2014, dans un texte intitulé « La féminisation des noms de métiers, fonctions, grades ou titres - Mise au point de l'Académie française»[16], l'Académie rappelle les règles qui s'imposent dans la langue française, suite à un incident de séance à l'Assemblée nationale où un député, Julien Aubert, a persisté à nommer la présidente de séance « Madame le président » au lieu de « Madame la présidente »[17],[18]. L'Académie indique, entre-autres, que :

« (...) conformément à sa mission, défendant l’esprit de la langue et les règles qui président à l’enrichissement du vocabulaire, elle rejette un esprit de système qui tend à imposer, parfois contre le vœu des intéressées, des formes telles que professeure, recteure, sapeuse-pompière, auteure, ingénieure, procureure, etc., pour ne rien dire de chercheure, qui sont contraires aux règles ordinaires de dérivation et constituent de véritables barbarismes. Le français ne dispose pas d’un suffixe unique permettant de féminiser automatiquement les substantifs. S’agissant des métiers, très peu de noms s’avèrent en réalité, du point de vue morphologique, rebelles à la féminisation quand elle paraît utile. Comme bien d’autres langues, le français peut par ailleurs, quand le sexe de la personne n’est pas plus à prendre en considération que ses autres particularités individuelles, faire appel au masculin à valeur générique, ou « non marquée ». »

— Extrait de la déclaration de l'Académie française du 10 octobre 2014[16].

L'Académie indique également :

« Cependant, la Commission générale de terminologie et de néologie considère — et l’Académie française a fait siennes ces conclusions — que cette indifférence juridique et politique au sexe des individus « peut s’incliner, toutefois, devant le désir légitime des individus de mettre en accord, pour les communications qui leur sont personnellement destinées, leur appellation avec leur identité propre. » Elle estime que, « s’agissant des appellations utilisées dans la vie courante (entretiens, correspondances, relations personnelles) concernant les fonctions et les grades, rien ne s’oppose, à la demande expresse des individus, à ce qu’elles soient mises en accord avec le sexe de ceux qui les portent et soient féminisées ou maintenues au masculin générique selon le cas ». La Commission générale conclut justement que « cette souplesse de l’appellation est sans incidence sur le statut du sujet juridique et devrait permettre de concilier l’aspiration à la reconnaissance de la différence avec l’impersonnalité exigée par l’égalité juridique. »

— Extrait de la déclaration de l'Académie française du 10 octobre 2014[16].

Donc, selon l'Académie française, dans la vie quotidienne (correspondances, entretiens), la féminisation des grades ou des fonctions peut avoir lieu à la demande expresse des personnes concernées.

Au Québec[modifier | modifier le code]

Le Québec a entrepris la féminisation de tous les titres de métier, de profession et de fonction à la suite d'un avis de recommandation officielle de l’Office québécois de la langue française (OQLF) publié en 1979. La féminisation s'est d'abord manifestée dans les textes administratifs et dans les conventions collectives, pour ensuite passer dans l'usage dans les journaux, puis pour finalement être adoptée par la société québécoise[19].

En Suisse[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]

  • Sur le site de la Conférence suisse des déléguées à l’égalité : Guide romand d'aide à la rédaction administrative et législative épicène[20] ;
  • Sur le site du canton de Genève : Règlement relatif à l’usage de la forme féminine des noms de métier, de fonction, de grade ou de titre dans les actes officiels[21] ;
  • Sur le site de l'Institut de recherche et de documentation pédagogique : Féminisation de la langue française : une brève histoire des positions politiques et du positionnement linguistique, de Daniel Elmiger[22].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Dans une célèbre émission d'Apostrophes[Laquelle ?], une féministe[Laquelle ?] fit remarquer qu'on disait le soleil (chaud, rassurant) et la lune (froide, inquiétante). Bernard Pivot lui demanda alors comment elle expliquait qu'en allemand on dise la soleil (die Sonne) et le lune (der Mond)
  2. http://www.culture.gouv.fr/culture/dglf/cogeter/feminisation/4contraintes.html
  3. a, b et c http://www.academie-francaise.fr/actualites/feminisation-des-noms-de-metiers-fonctions-grades-et-titres
  4. http://66.46.185.79/bdl/gabarit_bdl.asp?id=4015
  5. http://www.cnrtl.fr/definition/boulang%C3%A8re
  6. Dans son roman Les Dompteurs de l'or, Paul d'Ivoi use du néologisme l'ingénieure pour qualifier son héroïne.
  7. http://www.cfwb.be/franca/publicat/pg006.htm
  8. Guide de féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre
  9. Journal Officiel, 29 février 1984.
  10. http://www.dglf.culture.gouv.fr/cogeter/feminisation/3cadrage.html
  11. Maurice Druon, « Madame le ministre, Monsieur la souris », Le Figaro,‎ 15 juillet 1997
  12. Maurice Druon, Hélène Carrère d'Encausse et Hector Bianciotti, « L'Académie française veut laisser les ministres au masculin », Le Figaro, no 16611,‎ 9 janvier 1998, p. 25
  13. Femme, j'écris ton nom - guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions. Ministère de la Culture, Direction générale de la langue française, 1999.
  14. « La féminisation des noms de métiers et des titres dans la presse française » (1988-2001), Itsuko Fujimura, Usages politiques du genre 78/2005, Éditions ENS Lyon, 2005.
  15. « La féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre », Ministère de la Culture.
  16. a, b et c « La féminisation des noms de métiers, fonctions, grades ou titres - Mise au point de l'Académie française », Déclaration de l’Académie française, sur le site academie-francaise.fr - 10 octobre 2014, publié le 13 octobre 2014.
  17. « «Madame le président» : Julien Aubert soutenu par 139 députés », Libération.fr avec AFP - 9 octobre 2014.
  18. « Féminisation des noms : la mise au point de l'Académie française », Mohammed Aissaoui pour Le Figaro, sur le site lefigaro.fr - 15 octobre 2014.
  19. « Multidictionnaire de la langue française », sur Le centre de communication écrite, Université de Montréal (consulté le 12 septembre 2009).
  20. http://www.equality.ch/f2/publications/pdf/guide.pdf
  21. http://www.ge.ch/legislation/rsg/f/rsg_b2_05p13.html
  22. http://publications.irdp.relation.ch/ftp/1346159227elmiger_langage_genre.pdf

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]