Excommunication des acteurs

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L'excommunication des acteurs fait référence à la coutume catholique - principalement française et plus particulièrement parisienne - consistant à excommunier les acteurs de théâtre en vertu d'une stricte observance des textes canoniques, du IVe siècle au XVIIIe siècle.

Dans une notice parue en 1879, Gustave Desnoiresterres commente cette coutume que l’Église catholique avait adoptée de longue date dans certaines régions de France et plus particulièrement à Paris. Alors que toute l’Europe tolère les comédiens et leur mode de vie, l’archevêque de Paris les considère comme des êtres dépravés et indignes des sept sacrements. Aussi, appliquant à la lettre des canons prononcés dès le IVe siècle, il oblige les comédiens à renoncer aux planches avant de se marier.

Cette excommunication était également appliquée par les protestants.

Fondement idéologique[modifier | modifier le code]

En réalité, le concile d'Elvire en Espagne, tenu en l’an 305, avait abordé pour la première fois, en son canon 62, la question des « histrions, pantomimes et cochers du cirque ». Ceux qui désiraient embrasser la foi chrétienne devaient auparavant renoncer à leur profession. Mais le concile d’Elvire était un concile provincial, dont les décisions n’avaient qu’une portée géographique limitée. D’autres conciles provinciaux, nationaux ou généraux prirent des mesures diverses à l’encontre des comédiens, mais aucun concile général — ou œcuménique — n’a jamais jeté véritablement l’anathème sur les comédiens.

Concrètement, l’acteur est exclu de la communion et placé au même rang que la prostituée : l'un comme l'autre expriment - verbalement ou par leur corps - une situation feinte, que l'Église estime nocive (signe des temps : un pape du XXe siècle, Jean-Paul II, était un ancien acteur). Un prêtre ne peut lui donner l’absolution, à moins qu’il ne renonce définitivement à sa profession ; on ne refuse pas le baptême à des enfants de comédiens, mais on le refuse à un comédien adulte ; on n’admet de comédiens ni comme parrain, ni comme marraine ; on refuse aux comédiens les sacrements du mariage ainsi que la sépulture religieuse. Une exception reste pourtant acceptée : la représentation de la Passion du Christ par de simples paroissiens (donc ne tirant pas subsistance de leur aptitude au simulacre).

Application[modifier | modifier le code]

Ces dispositions ne connurent nulle part ailleurs qu’en France l’application stricte qu’on leur destinait alors. Ni en Italie, ni en Espagne, ni en Angleterre, ni en Allemagne, on ne confond les comédiens de l’époque avec les histrions d’autrefois. Il est vrai que la France a pour elle une certaine tradition de persiflage ; on le verra plus tard avec Rabelais.

L’Église gallicane, bien qu’attachée aux dogmes de la foi catholique et à l’autorité du Vatican, a néanmoins cultivé quelques particularismes qui pourraient expliquer la survivance, en France seulement, de dispositions canoniques oubliées par d’autres nations. Le concordat de Bologne, signé en 1516 entre le pape Léon X et François Ier, instituait ce dernier maître de facto de l’Église française. Le roi rejetait la supériorité du concile universel et choisissait lui-même « ses » évêques. Ainsi, non seulement Rome n’avait jamais condamné les comédiens, mais le pape lui-même ne pouvait pas les relever de l’excommunication que le clergé français leur infligeait.

Au cours des siècles qui nous sont relativement bien connus sur le plan théâtral, les canons de l’Église ont été appliqués de manière plus ou moins patente, plus ou moins avouée, plus ou moins stricte. Lorsqu’en 1629 Louis XIII attribue définitivement l’Hôtel de Bourgogne aux comédiens du roi ou le 16 avril 1641 promulgue un édit royal stipulant que le travail du comédien « ne puisse leur être imputé à blâme, ni préjudice à leur réputation dans le commerce public »[1], lorsque Mazarin fait venir La finta pazza, premier opéra italien représenté en France en 1645, le clergé salue ces initiatives et prend largement part aux réjouissances qui s’ensuivent. Les comédiens semblent être « en odeur de sainteté ».

Les acteurs de La finta pazza se fixent à Paris et la troupe devient de plus en plus nombreuse et de qualité toujours croissante. Elle quitte alors la salle du Petit-Bourbon et s’installe au Palais-Royal, où elle joue en alternance avec la troupe de Molière. Les comédiens italiens ont droit aux sacrements, au mariage et à la sépulture en bonnes et dues formes religieuses. Ils sont en outre connus pour faire montre d’une certaine dévotion. Quand la troupe italienne s’ouvrira à des acteurs d’origine française, ceux-ci seront traités sur le même pied. La discrimination qu’exerce le clergé français n’est donc pas fonction de la nationalité, mais bien du théâtre auquel le comédien appartient.

L'exclusion des comédiens fut progressivement réalisée à partir des années 1650 au fil de la rédaction des très nombreux rituels publiés par les évêques de France. Le prodigieux engouement du XVIIIe siècle pour le théâtre minimise cependant la portée de ces interdictions religieuses.

En 1761, Mademoiselle Clairon fait rédiger par l'avocat Huerne de La Motte, une brochure intitulée Liberté de la France contre le pouvoir arbitraire de l'excommunication. Un arrêt du Parlement, daté du 22 avril 1761, ordonna que ce mémoire soit brûlé par la main du bourreau.

Quelques exemples[modifier | modifier le code]

  • Molière : le curé de Saint-Eustache lui refusa les derniers sacrements. À la demande de Louis XIV cependant, l'archevêque de Paris autorisa qu'on lui donne une sépulture ecclésiastique dans le cimetière de la paroisse, pour autant qu'il n'y ait aucune cérémonie et que le corps du défunt soit transporté le soir.
  • Rosimond : n'ayant pas eu le temps de renoncer à sa profession, il est enseveli sans clergé dans un endroit du cimetière où l'on enterre les enfants morts sans baptême.
  • Adrienne Lecouvreur : elle refuse de renoncer au théâtre et est ensevelie au milieu de la nuit sur les berges de la Seine.
  • Mlle Chamerois :
  • Mlle Raucourt :

La renonciation au théâtre[modifier | modifier le code]

À moins de signer un acte de renonciation à sa profession, le comédien n'a pas droit à une sépulture ecclésiastique. C'est du moins le cas à Paris et dans certains autres évêchés, comme celui de Valenciennes par exemple. Ne sachant comment se comporter ailleurs, les comédiens, par prudence, « avouent » rarement leur vraie profession et préfèrent se qualifier de « musiciens », de « marchands » ou, plus généralement, de « bourgeois ». La plupart des actes de baptême, de mariage et de décès ne comportent pas la mention de « comédien ».

On connaît par contre quelques cas d'actes de renonciation explicites, passés soit devant notaire soit, à l'article de la mort, devant l'Église.

En 1685 à Paris, Guillaume Marcoureau, dit Brécourt, à l'article de la mort, « a reconnu qu'ayant ci-devant fait la profession de comédien, il y renonce entièrement et promet d'un cœur véritable et sincère de ne la plus exercer ny monter sur le théâtre, quoyqu'il revînt dans une pleine et entière santé ».

À Metz, l'acte de décès d'Henri Clavel (1756) est précédé d'une renonciation consignée comme suit par le curé de Saint-Marcel :

« La veille de sa mort il a déclaré par un acte authentique passé pardevant Me Roussel notaire de cette ville qu'il reconnoissoit que la profession de commédien qu'il a exercée depuis longtemps étoit indigne d'un chrétien, prohibée par les Canons de l'Église catholique apostolique et romaine et que, voulant mourir dans le sein de cette Église, il renonçoit volontairement et sans aucun retour à ladite profession, promettant à Dieu, s'il luy rendoit la santé, de ne monter jamais sur le théâtre ».

D'Hannetaire fait de même à Bruxelles en 1768, « en vertu d'un ancien usage de la commédie ».

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Gustave Desnoiresterres, L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, no 264, 10 mai 1879.
  • Gaston Maugras, Les comédiens hors la loi, Paris, Calmann Lévy, 1887.
  • Simone de Reyff, L'Église et le théâtre. L'exemple de la France au XVIIe siècle, Paris, Éditions du Cerf, 1998. ISBN 2-204-05843-2.
  • Jean Dubu, Les Églises chrétiennes et le théâtre (1550-1850), Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1997, 206 p.
  • Laurent Thirouin, L’Aveuglement salutaire. Le réquisitoire contre le théâtre dans la France classique, Paris, Champion classiques, 2007, 292 p. ISBN 978-2-7453-1648-6

Notes et références[modifier | modifier le code]