Ethno-différencialisme

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L’ethno-différencialisme (ou différencialisme ou ethno-pluralisme[1]), appelé aussi péjorativement néo-racisme ou racisme différentialiste[2], est un concept théorisé par le GRECE, un laboratoire d'idées issu de la Nouvelle Droite, et ses adversaires (afin de désigner les positions de celle-ci relativement à la différence). Antithèse de l'universalisme abstrait qui s'oppose aux différences et aux particularismes, il prône la reconnaissance d'un héritage culturel propre à chaque ethnie qui mérite d'être reconnu et préservé par les institutions politiques. Cela consiste à dire que même s'il ne peut y avoir hiérarchie des races ni des cultures, celles-ci ne doivent cependant pas se mélanger mais rester séparées et cloisonnées. L'ethno-différencialisme permet ainsi de passer du racisme biologique au racisme culturel[3],[4].

Définition[modifier | modifier le code]

Il a pour but de rendre systématique « le droit à la différence » ainsi que le « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ». Pour ce courant il existe des différences suffisamment fondamentales entre les hommes, du point de vue de leur histoire, de leurs traditions, de leurs modes de vie et de leurs religions, pour montrer qu'une vie commune n'est possible ou souhaitable qu'à la condition d'une reconnaissance mutuelle des différences. Pour les ethno-différencialistes, l'histoire du monde enseigne que les civilisations mondiales se sont formées dans une diversité de cultures qui n’a pu se développer que par une nécessaire ségrégation de fait, d'ordre souvent géographique(c.f. note 4).

Le but de cette théorie est d'identifier chaque ethnie, dans un territoire géographique déterminé, à un peuple qui ne serait pas « ethniquement pur », mais dont la continuité ethnique serait préservée présentant ainsi une vision historique relativement figée des sociétés. Il s'agirait par exemple de reconnaître trois Europe : une « Europe du Nord » principalement germanique et protestante, une « Europe du Sud » principalement gréco-latine et catholique, et une « Europe de l'Est » principalement slave et orthodoxe. Certains, comme l'historien des idées Pierre-André Taguieff, pensent que ce concept conduit au repli des communautés ethniques et religieuses sur elles-mêmes sous prétexte de préserver leur langue, leurs traditions, leurs normes éthiques et juridiques : pour le chercheur, si l'exigence d'universalité n'est pas posée comme préalable au droit à la différence, celui-ci peut conduire à une sacralisation de la différence interdisant tout mélange (« néo-racisme différencialiste »). D'autres, comme le chef de file de la Nouvelle Droite, Alain de Benoist, ou l'artiste nationaliste occitan Benjamin Vautier, estiment au contraire que la reconnaissance des différences incite au respect de l'autre en tant qu'autre (participant à l'universel en tant que tel), sans le contraindre à l'assimilation, à la fusion de son identité collective au sein d'une culture qui lui est étrangère.

Dans cette optique, la défense des différences collectives peut difficilement être assimilée au racisme, encore moins au racialisme ou à la xénophobie, car elle n'accorde guère d'importance à la couleur de peau et ne prône aucune hiérarchie entre les groupes ethniques.

Selon Gilbert Sincyr, être différencialiste, c'est être pour le respect des différences, des variétés, des couleurs, des traditions et donc hostile à toutes les tentatives d'uniformiser le globe et refuser que tous les peuples soient soumis indistinctement aux même règles dites universelles. C'est aussi être fondamentalement tolérant et non superficiellement et respecter les valeurs qui vivent en l'autre, l'animent et s'incarnent en lui selon des modalités différentes, c'est reconnaître à chaque communauté le droit de se développer selon ses rythmes propres[5].

Selon ses partisans, l'ethno-différencialisme ne serait pas l'antithèse du pluralisme, qui suppose la cohabitation des différences au sein d'une même entité politique, mais la condition même de sa sauvegarde. Il insiste sur la reconnaissance politique des différences, étant en cela proche du communautarisme et de l'autonomisme tel qu'il s'exprime parfois en Corse, ou au Québec[6].

Il faut toutefois noter que les penseurs de la Nouvelle Droite parlent aujourd'hui plus volontiers d'« ethno-pluralisme » et disent vouloir défendre la pluralité des identités et modes de vie populaires pour encourager le dialogue entre les cultures. Ainsi, Alain de Benoist, le chef de file du GRECE écrit :

« Dans "ethnopluralisme", le mot important est "pluralisme". Ce que je n'ai cessé de combattre tout au long de ma vie se résume dans ce que j'ai appelé l'idéologie du "Même", en l'occurrence toutes les formes de pensées, religieuses ou laïques, qui ont eu pour visée, ou pour effet, d'effacer les différences, c'est-à-dire de ramener l'humanité à l'Unique. Dans cette définition, c'est évidemment l'universalisme qui est visé, universalisme dont je me suis efforcé de montrer qu'il est toujours un ethnocentrisme masqué[7]. »

Sans employer ouvertement le concept, l'ethnologue Claude Lévi-Strauss a toujours souscrit à une vision du monde proche de l'ethnopluralisme, comme il le confiait, voici une vingtaine d'années, au journaliste Guy Sorman[8].

Pierre-André Taguieff identifie quatre caractéristiques constitutives de l'ethno-différencialisme[2] :

  • déplacement de la race vers la culture, et substitution corrélative de l’identité culturelle « authentique » à la pureté raciale ;
  • déplacement de l’inégalité vers la différence. La peur du mélange prend la place du mépris pour les « inférieurs » ;
  • utilisation de propositions en faveur de la diversité plutôt que contre celle-ci (hétérophilie plutôt qu’hétérophobie) ;
  • rejet des expressions et des représentations trop ouvertement racistes. S’exprime sous une forme plus discrète avec l’aide « du sous-entendu, de l’implicite, du connoté, du présupposé » .

L'ethno-différencialisme dans les sciences sociales[modifier | modifier le code]

Le politologue et historien des idées Pierre-André Taguieff est l'un des premiers à avoir proposé une réflexion critique sur le différencialisme, dans son ouvrage de référence La Force du préjugé ainsi que dans plusieurs articles. Le spécialiste de l'extrême droite Jean-Yves Camus a également consacré plusieurs études à ce sujet, qui a fait l'objet récemment d'une entrée dans le Dictionnaire de l'extrême droite (dirigé par Erwan Lecoeur, Paris, Larousse, « À présent », 2007, p. 120-121).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) The New Right: ethno-regionalism, ethno-pluralism and the emergence of a neo-fascist 'Third Way', Alberto Spektorowska, 2003
  2. a et b Pierre-André Taguieff, La force du préjugé : essai sur le racisme et ses doubles, La Découverte, 1987
  3. Etienne Balibar, Race, nation, classe: les identites ambigües, 1988, éd. La Decouverte, 1988
  4. Pierre-André Taguieff, Le Racisme, 1998, Cahier du CEVIPOF n° 20
  5. Gilbert Sincyr, "Soyons différentialistes", Nouvelles de Synergies européennes, n°17, janvier 1996
  6. Dans un exposé consacré à "la politique de reconnaissance", le philosophe communautarien Charles Taylor souligne que « deux conceptions incompatibles de la société libérale » s'affrontent au Canada. L'une, fédérale, ne reconnaît au citoyen que des droits strictement individuels et associatifs. L'autre exige une « reconnaissance des différences culturelles » inaliénables (notamment la langue et la religion) reçues en héritage par un peuple distinct, tel que les Québécois au sein de la société canadienne. « Il existe », estime-t-il, « une politique de respect égal, enchâssée dans un libéralisme des droits, qui est inhospitalière à la différence, parce qu'elle repose sur une application uniforme des règles qui définissent ces droits, sans exception, et parce qu'elle est très méfiante envers les desseins collectifs [...] je la qualifie d'"inhospitalière à la différence", parce qu'elle ne peut accepter ce à quoi les membres des sociétés distinctes aspirent réellement, et qui est leur survivance. », Charles Taylor, Multiculturalisme. Différence et démocratie, Champs, Flammarion, 1997, pp. 41-99.
  7. Voir l'entretien d'Alain de Benoist accordé au magazine allemand Zinnober, 2004.
  8. Guy Sorman interroge Claude Lévi-Strauss, Le Figaro-Magazine, 3 septembre 1988 (extrait) :
    « [...] En 1971, Claude Lévi-Strauss prononça une conférence intitulée Race et Culture devant l'Unesco à Paris. Elle causa un énorme scandale. J'essaie, dix-sept ans après, de comprendre pourquoi.
    "J'avais", me répond Lévi-Strauss, "transgressé trois interdits. Tout d'abord, j'avais observé que la génétique moderne permettait désormais de parler de races en termes scientifiques et de comprendre sur quelles données objectives reposaient les distinctions. J'avais dit ensuite que les bons sentiments ne servent en rien à lutter contre le racisme, puisque le racisme repose sur des faits objectifs : il est, par exemple, établi que des populations différentes mises en contact sur des territoires contigus ou qui se chevauchent génèrent des réactions d'agressivité. Les "primitifs" savent cela très bien. Enfin — troisième transgression — j'estimais que les cultures sont créatives lorsqu'elles ne s'isolent pas trop, mais il faut qu'elles s'isolent quand même un peu. Dans chaque civilisation, il existe des optimums d'ouverture et de fermeture, entre isolement et communication, qui correspondent aux périodes les plus fécondes de leur histoire. Si les cultures ne communiquent pas elles sont sclérosées, mais il ne faut pas qu'elles communiquent trop vite pour se donner le temps d'assimiler ce qu'elles empruntent au dehors. Aujourd'hui", me dit Lévi-Strauss, "le Japon me paraît le seul pays à atteindre cet optimum : il absorbe beaucoup de l'extérieur et refuse beaucoup." »

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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