Espace public

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L'espace public représente dans les sociétés humaines, en particulier urbaines, l'ensemble des espaces de passage et de rassemblement qui est à l'usage de tous, soit qui n'appartient à personne (en droit par ex.), soit qui relève du domaine public ou, exceptionnellement, du domaine privé.

La définition juridique ou partagée de l'espace public a beaucoup évolué dans l'espace et dans le temps, et continuera d'évoluer, dont probablement au niveau européen[1]

L'espace public en urbanisme[modifier | modifier le code]

La définition générale ci-dessus implique un état de droit qui garantisse droits et libertés des citoyens dans le domaine public, dont la liberté de circulation ; elle n'exclut pas de développer dans cet article ou des articles parallèles les concepts qui précèdent l'espace public républicain ou qui en dérivent dans les métropoles contemporaines ou bien encore qui s'y substituent dans les régimes autoritaires. Par exemple :

  • Dans les villes protohistoriques, antiques (notions d'espace civique, d'espace religieux, etc.)
  • Dans les sociétés isolées, rurales, insulaires, montagnardes, etc.
  • Dans les sociétés médiévales et modernes en Occident, jusqu'à la Révolution française: droits et servitudes de passage liés à l'activité, à l'entretien des berges, rivières et fossés, à l'accès aux récoltes (arbres fruitiers, murs, haies). Certains traits subsistent dans le Code rural belge (droit d'échelle) et le monde rural contemporain.

La définition générale implique aussi que soient définis le domaine public, les autorités qui le gèrent et les réglementations ou restrictions qui encadrent le statut ouvert et anonyme de l'espace public.

Par exemple, les fleuves et rivières, bois et forets, parcs et squares, rues et places.... En Belgique, le domaine public n'est pas cadastré et trouve son fondement dans un levé topographique qui en définit les contours, parcelles et constructions riveraines ("Atlas des chemins et sentiers vicinaux", vers 1840). Il définit les voiries qui relèvent du domaine public et sont placés sous la responsabilité des autorités communales (la voirie vicinale) ou supérieures (la voirie de grande communication).

Le Mur des Lamentations, à Jérusalem, de nuit
  • Servitude de passage public : droit de passage public existant sur fond privé ; elles font partie de l'espace public.
  • Inclusion d'office dans le domaine public : servitude de passage dont le fond n'est pas revendiqué, et tombant dans le domaine public par prescription (à préciser).
  • Droit des riverains des voiries publiques : « Les propriétés riveraines des voies spécialisées non ouvertes à la circulation générale et, notamment, des autoroutes, voies de défense de la forêt contre l'incendie, pistes pour cyclistes et sentiers de touristes ne jouissent pas des droits reconnus aux riverains des voies publiques », extrait du Code de la voirie français.
  • Valorisation foncière et voiries : l'accès à l'espace public ouvre des droits aux riverains et apporte impétrants, espaces collectifs, équipements publics.

Simultanément, il forme la « structure spatiale des voiries » qui relie les parcelles privées groupées en îlots, favorise leur relation et leurs commerces (marchés ouverts, quais, réseaux de circulation...), leur subsistance (égouttage, adduction d'eau...), leur densification (la dimension des îlots...), ou codifie leurs statuts (hiérarchisation géo-sociale, monumentale, fonctionnelle...) à travers un vocabulaire formel basé, sommairement, sur la rue et la place. Simultanément à ces fonctionnalités, il favorise l'expression de la vie et des libertés publiques, et par nature constitue le champ des conflits sociaux (places publiques).
Comme structure, il détermine le développement naturel des villes (l'extension du damier urbain par exemple) et s'adapte au site (réseau des rues et réseau des eaux usées) et aux flux de déplacement (ports, quais, gares, autoroutes, boulevards...).
Son évolution historique est généralement le fil conducteur selon lequel est décrite l'histoire urbaine ; l'archéologie (villes proto-historiques), la cartographie comparée des villes (par ex. à travers les maquettes de Vauban), les écrits théoriques ont repéré les principaux modèles (faire ref.), par exemple :

  • la ville grecque, le damier romain
  • la ville coloniale romaine, française (Casablanca, Maroc), américaine (New York, USA)
  • les figures et articulations renaissance ou baroques (trident de la Piazza del Popolo, Rome, XVIIe siècle (?))
  • les réseaux de boulevards dans l'urbanisation hausmanienne
  • les tracés Beaux-Arts, Art nouveau, Art déco
  • les évolutions techniques principalement des modes de déplacement qui voient les villes adapter leurs espaces publics au chemin de fer, au tramway ou au métro et à l'automobile.

Cette adaptation entraîne une modélisation, dont les schémas post-hausmaniens (plan de Besmne pour l'extension de Bruxelles, vers 1860), les théories modernistes (séparation des 4 fonctions urbaines, indétermination de l'espace public).

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Dans les cas extrêmes des grandes villes, cette adaptation réduit l'espace public à un espace monofonctionnel et technique.

Depuis les années 1980, les réflexions sur l'espace public urbain contemporain (voir plus loin) incluent un retour du piéton dans les préoccupations urbanistiques, et donc une évolution formelle qui lui donne une dimension (au moins) symbolique prépondérante : piétonniers, "zones trente" et "zone de wohnerf" dans le Code de la Route belge, recours aux archaïsmes de "forum" ou "agora" dans les créations d'espaces publics (années 1980).

L'espace public urbain est aussi un champ d'action régalien : organisation générale de la ville, interventions symboliques ou monumentales, planification, équipements urbains (ponts, rues, égouts, etc.), police, etc. Le terme urbanisme , même s'il est tardif (mi XIXe?), est étroitement lié à l'expression du droit régalien sur la ville et à l'exercice de la transformation de l'espace public.

Simultanément, il est « champ de libertés » beaucoup plus larges que la liberté de circuler : liberté de manifestation, de parole, d'expression (musicale par exemple), de commercer... Ce champ se définit constitutionnellement, est restreint par les corps des lois, règlements et pratiques (policières par ex.) et forme le théâtre de l'opposition au pouvoir, de la plupart des conflits politiques et sociaux (sit-in, occupations de carrefours, dérives de fêtes collectives, volontés de s'identifier -repli identitaire par ex.-), de s'approprier (contrôle mafieux par ex.) les espaces publics d'une ville ou d'une zone.

Enfin, l'espace public constitue l'espace de vie collective de ses riverains (habitants, commerçants, artisans, etc.) et les formes locales de la vie collective le marquent de manière multiforme : l'aménagement, l'ambiance, la couleur et les décorations de la rue, les marchés, les activités économiques (vendeurs ambulants, étals...) ou collectives (terrasses, jeux, processions, carnavals, etc.) préservent plus ou moins le statut social et l'anonymat de chacun, avec dans les villes une très grande variétés de situations (des ghettos homogènes aux zones les plus diversifiées).

En urbanisme contemporain, le terme est aussi utilisé :

  • sous son angle politique (la politique des -, la convivialité dans les - ),
  • sous son angle esthétique et culturel (typologies des - ; composition des - ; prescriptions d'aménagement des - ; fêtes dans l'- ; etc.),
  • sous son angle technique et de gestion (construction, entreprises, entretien, éclairage, plantations, matériaux des -, etc.).

Il est d'usage d'opposer le terme :

  • aux espaces privés où une clôture doit être franchie (porte, grille, accès) et où l'anonymat doit être levé sauf exception, tels le domicile, le siège social, l'entreprise,
  • et aux espaces où une clôture doit être franchie (porte, grille, accès, etc.) et qui accueillent le public anonyme sous condition (prix d'entrée, règlement d'ordre intérieur, etc. dénommés en Belgique lieux publics) tels que cafés et restaurants, théâtres, parc d'attraction, centre commercial, centre culturel, etc.

Néanmoins, il s'est opéré depuis quelques décennies un brouillage des limites entre espaces publics et espaces privés, sous l'effet de divers processus de privatisation. Les centres commerciaux - espaces de statut privé mais d'usages publics - sont les exemples les plus emblématiques de cette évolution, mais on observe également diverses formes de privatisation de l'espace public traditionnel, comme les Business Improvement Districts que l'on retrouve aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni ou encore en Allemagne, qui consistent à privatiser la gestion de certaines rues au centre des villes, ou encore les nombreuses pressions exercées sur la gestion et l'aménagement par le secteur privé comme par les résidents[2].

L'espace public en philosophie et en sociologie[modifier | modifier le code]

Utilisé en premier lieu par Kant, le concept a été défini plus précisément par Hannah Arendt, en particulier dans Condition de l'homme moderne (1958) et dans La Crise de la culture (1961).

L'espace public est une notion très utilisée en sociologie depuis la thèse de Jürgen Habermas intitulée L'espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise (1962).

Dans cet ouvrage, Habermas décrit « le processus au cours duquel le public constitué d'individus faisant usage de leur raison s'approprie la sphère publique contrôlée par l'autorité et la transforme en une sphère où la critique s'exerce contre le pouvoir de l'État. » Le processus en question est à dater au XVIIIe siècle en Angleterre (quelque trente années plus tard en France), siècle de développement de l'urbanisation et de l'émergence de la notion d'espace privé dans la bourgeoisie des villes. Habermas montre comment les réunions de salon et les cafés ont contribué à la multiplication des discussions et des débats politiques, lesquels jouissent d'une publicité par l'intermédiaire des médias de l'époque (relations épistolaires, presse naissante).

La notion de « publicité » (au sens de la large diffusion des informations et des sujets de débats via les médias) est un élément phare de la théorie d'Habermas : celle-ci doit être comprise comme dimension constitutive de l'espace public et comme principe de contrôle du pouvoir politique.

Pour Habermas, après son essor au XVIIIe siècle, l'espace public « gouverné par la raison » sera en déclin, puisque la publicité critique laissera peu à peu la place à une publicité « de démonstration et de manipulation », au service d'intérêts privés. C'est d'ailleurs aujourd'hui tout l'enjeu de la démocratie délibérative ou participative, qui doit composer avec la nécessité d'un débat uniquement commandé par l'usage public de la raison, et non des intérêts particuliers. Habermas a été critiqué en ce qui concerne l'évolution de l'espace public par l'historienne française Arlette Farge dans Dire et mal dire (1992) où elle montre que l'espace public n'est pas seulement constitué par une bourgeoisie ou des élites sociales cultivées mais aussi par la grande masse de la population. Celle-ci forge par elle-même les notions de liberté d'opinion et de souveraineté populaire. Pour Farge, le peuple tente de se forger une identité en s'émancipant par la discussion politique. Roger Chartier a également utilisé l'approche d'Habermas dans Les Origines culturelles de la Révolution française (1990).

Aujourd'hui l'espace public est au centre de nombreuses problématiques, notamment dans le champ des sciences de la communication. On citera notamment l'analyse de Bernard Miège (La société conquise par la communication) qui distingue, dans un retour historique sur les modèles d'espace public, quatre grands modèles de communication qui organisent un espace public élargi et fragmenté : la presse d'opinion (milieu du XVIIIe siècle), la presse commerciale (à partir du milieu du XIXe siècle), les médias audiovisuels de masse (depuis le milieu du XXe siècle) et les relations publiques généralisées (depuis les années 1970).

Jean-Pierre Tabin, René Knüsel et Claire Ansermet relèvent dans l’ouvrage « Lutter contre les pauvres »[3] que la politique face à la mendicité repose essentiellement sur une limitation de sa pratique, donc sur une police de la mendicité. Les responsables politiques justifient cette limitation par la nécessité d’assurer une gestion de l’espace public basée sur la sécurité, la propreté et la défense de l’image des villes. Cette construction de la mendicité comme problème public, avec le soutien actif de la presse, n’est d’ailleurs pas du tout particulière au canton de Vaud en Suisse, comme l’ont montré d’autres études, notamment menées dans la ville autrichienne de Graz.

Religion[modifier | modifier le code]

Quelques courants du mouvement de la laïcité, issus du laïcisme, souhaitent diminuer ou restreindre la présence de la religion dans l'espace public. La notion d'espace public fait débat en ce qui concerne les accommodements raisonnables.

Selon l'évêque Alexis II : « Nous considérons comme inadmissible le rejet de la religion hors de l’espace public. Le temps est venu d’admettre que la motivation religieuse a le droit d’exister y compris dans le domaine public ». [1]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Nadine Cattan et Stéphane Leroy, « "La ville négociée : les homosexuel(le)s dans l'espace public parisien" », Cahiers de géographie du Québec, 2010, vol. 54, n°151, p. 9-24.
  • Roger Chartier, Les Origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, 1990.
  • Jürgen Habermas, L'Espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot, Paris, 1997.
  • Bernard Miège, La Société conquise par la communication, tomes 1 et 2, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 1996 (t.1) et 1997 (t.2).
  • R. Sennett, Les Tyrannies de l'intimité, Paris, éd. du Seuil, 1979 (trad. de The Fall of public man, 1973).
  • Virginie Picon-Lefebvre (sous la direction de), Les espaces publics modernes, situations et propositions, Le Moniteur, Paris, 1997.
  • Eric Charmes, La rue : village ou décor ?, Grâne, Créaphis, 2006.
  • Tabin, J.-P., Knüsel, R. & Ansermet, C. (2014). Lutter contre les pauvres. Les politiques face à la mendicité dans le canton de Vaud. Lausanne : Éditions d'En bas.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Espace public européen : histoire et méthodologie European public spaces: history and methodology ; Colloque international Paris, 9-10 octobre 2014 - 9-10 October 2014
  2. Voir « Public/privé : la (re)distribution des rôles dans la production des espaces publics à Paris et à Berlin », Métropoles, n°8, 2010 et Christian Dessouroux, « La diversité des processus de privatisation de l’espace public dans les villes européennes », Belgeo, 2003/1, p. 21-46
  3. Tabin, J.-P., Knüsel, R. & Ansermet, C. (2014). Lutter contre les pauvres. Les politiques face à la mendicité dans le canton de Vaud. Lausanne : Éditions d'En bas.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]