Engagisme

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L’engagisme est à l'origine un concept juridique de l'Ancien Régime français et une réalité sociale, dans les colonies françaises et britanniques, notamment en Amérique du Nord et dans les Antilles, et apparenté au servage[1]. Dans le cas de la France il fut pratiqué dans le peuplement européen de la Nouvelle-France et des Antilles. Suite à son abolition pendant la Révolution française, c'est devenu une forme de salariat de travailleurs natifs des colonies (anciens esclaves) ou immigrés provenant principalement d'Afrique, d'Inde, ou du bassin asiatique pour les grands propriétaires terriens des Antilles françaises et des Mascareignes qui ont été confrontés à des problèmes de main-d'œuvre à la suite de l'abolition de l'esclavage en France en 1848. L'indenture est un système équivalent dans le monde anglo-saxon.

Cas de la France[modifier | modifier le code]

Aux Amériques sous l'Ancien Régime[modifier | modifier le code]

Afin de fournir une main-d'œuvre qualifiée et à bon marché aux seigneuries de la Nouvelle-France, le Royaume fit appel à des engagés. On les appelait alors les « trente-six mois ». Cette méthode de recrutement fut très populaire au XVIIe siècle, puis redevint à la mode peu après le traité d'Utrecht. Le 20 mars 1714, une ordonnance royale ordonna aux capitaines de navires marchands de transporter aux Amériques « depuis trois engagés jusqu'à six suivant le port de leurs vaisseaux »[2]. Une surveillance se faisait tant au départ de la France qu'à l'arrivée à Québec. Une fois la période de trente-six mois écoulée, les engagés étaient libres d'acheter leurs terres, de devenir censitaires, ou bien de retourner en France. Le nombre d'engagés vers la Nouvelle-France fut toutefois peu élevé et la majorité d'entre eux choisissaient les Antilles comme destination.

À Maurice[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Engagisme à Maurice.

L'île Maurice reçoit ses premiers engagés au début des années 1830. Ils transitent par des bâtiments aujourd'hui connus sous le nom d'Aapravasi Ghat, un site que l’UNESCO a classé à son patrimoine mondial le 12 juillet 2006 en le désignant comme le lieu où s'est constituée la première diaspora de travailleurs de l'époque moderne.

Les engagés, ou coolies, et, en anglais, indentured, quoique majoritairement indiens et chinois, sont d'origines diverses : Éthiopiens, Congolais, Mozambicains, Japonais, Malgaches, Bretons…

Le premier texte chantant la traversée océanique des engagés est Cale d'étoiles, coolitude, du poète Khal Torabully pour plonger au cœur du thème des migrations et des enjeux culturels, historiques et linguistiques que l'engagement, réactivé sous d'autres formes de nos jours, représente pour les sociétés humaines. L'auteur a souligné, par ailleurs, que le coolie trade, faisant suite à l'abolition de l'esclavage, rappelle, en de maints aspects, « une nouvelle forme de l'esclavage », comme l'a écrit l'historien britannique Hugh Tinker.

À La Réunion[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Engagisme à La Réunion.

À La Réunion, où l'abolition de l'esclavage a été proclamée par Sarda Garriga le 20 décembre 1848, le schéma engagiste a été à l'origine du doublement de la population en moins de 35 ans, les travailleurs sous-payés provenant également de Madagascar. De fait, entre 1849 et 1859, le nombre d'engagés indiens passe de 11 000 à 37 000, et les accords signés entre la France et le Royaume-Uni en 1860 et 1861 le font augmenter[3].

Deux réservoirs principaux de main-d’œuvre intéressèrent alors particulièrement La Réunion. D'une part, l'Afrique et ses satellites (Madagascar et les Comores) constituèrent la source historique de travailleurs, c'est à dire la plus anciennement mise à profit[4]. D'autre part L'Inde, compte tenu de son formidable potentiel démographique, retint l'attention des planteurs-sucriers. En puisant tour à tour dans l'un et dans l'autre en fonction des difficultés suscitées par l'Angleterre, l'Île parvint à établir un courant migratoire encadré, à la règlementation pas toujours respectée. Ainsi que le souligne l'historien Xavier Le Terrier, Le recours à ces travailleurs permit à l'activité sucrière de faire "le plein de main-d'oeuvre"[4] et de passer sans encombre le cap de l'abolition de l'esclavage. Toutefois, à partir de la fin des années 1850, la multiplication des méthodes douteuses dans le recrutement de travailleurs de la côte d'Afrique contribua à compromettre l'importation de main d’œuvre étrangère : en 1859, sous la pression anglaise, le gouvernement français décida de mettre un terme au recrutement de travailleurs originaires du bassin africain oriental. En 1862, cette mesure fut étendue à la cote occidentale de l'Afrique. Si l'autorisation de recruter en Inde, octroyée par l'Angleterre à la Colonie en 1860, compensa avantageusement la perte du foyer de recrutement de travailleurs originaire d'Afrique, les abus perpétrés dans ce cadre par les agents recruteurs et ceux fréquemment constatés sur les exploitations sucrières réunionnaises poussèrent l'Angleterre à fermer les portes de l'immigration indienne à destination de La Réunion.

La fin de l'engagisme indien fut prononcée avant la fin du XIXe siècle, après avoir été remise en cause par la suspension de l'accord franco-britannique en 1882[3], mais cela n'empêcha pas la poursuite d'un afflux de travailleurs originaires de l'Inde. Au contraire, elle encouragea certainement l'immigration des Chinois de la région de Canton au début du XXe siècle. Le dernier convoi d'engagés n'arriva qu'en 1933, mais c'est toutefois la source de la communauté actuelle qui « a fait son chemin ». L’entre-deux-guerres verra une réforme fondamentale en termes d’attributions de compétences du Service de l’Immigration qui gère les flux d'entrées vers La Réunion. Le Service de l’Immigration (précédemment confié au Service de l’Enregistrement, des Domaines et du Timbre) a été transféré, à la suite d’un rapport de la mission d’inspection des Colonies de 1937, à l’inspection du Travail. Ce service comprend à ce jour, en dehors de son chef, 9 syndics ainsi qu'un interprète malgache qui s’occupe également des matricules générales où sont notées les mutations survenues dans les syndicats et concernant les immigrants. Cette réforme permet d’avoir un état des lieux des derniers migrants présents à La Réunion. Le nouveau service ne s’occupera alors que de ces groupes, cités dans le document :

« 1° - Des immigrants malgaches de race Antandroy introduits à La Réunion de 1922 à 1927 et qui se sont rengagés dans le pays. Ils sont au nombre de 648 et leur régime de travail est fixé par le décret du 22 septembre 1925. 2° - Des immigrants soumis au décret de 1887 comprenant 35 somalis et arabes du Yemen et 146 indiens, comoriens et cafres. 3° - Des immigrants rodriguais en très petit nombre. La majeure partie de ces immigrants, décimés par le paludisme et le béribéri, est retournée à Rodrigue. Le Service de l’Immigration n’a en principe qu’à passer les contrats avec les employeurs et à s’occuper des rapatriements. Il s’occupe activement d’arbitrer et d’apaiser autant que possible les conflits qui peuvent s’élever entre engagistes et engagés. »

Cette réforme marque la fin de l’engagisme tel que fondé au XIXe siècle. Le déclenchement de la seconde Guerre Mondiale, qui coupe par la suite La Réunion des relations avec les autres pays de la zone, achève cet épisode majeur du peuplement[5].

En outre, les travailleurs indiens ne retournèrent pas dans la péninsule et s'établirent sur place en tant que tailleurs, bijoutiers ou vendeurs de tissus. Bientôt, une communauté relativement aisée et intégrée devait voir le jour, la communauté des « Zarabes ». Elle put faire inaugurer dès 1905 une mosquée qui fut temporairement la plus vieille existant sur le sol français entre la fin de l'Algérie Française (1962) et la départementalisation de Mayotte en 2011: la mosquée Noor-e-Islam de Saint-Denis.

Aux Comores[modifier | modifier le code]

À partir de 1886, Grande Comore, Anjouan et Mohéli et Mayotte, les Résidents, représentant de la France dans les protectorats, se substituent aux sultans. Les colons qui accaparent de vastes terres continuent à utiliser la main-d'œuvre locale en tant qu'«engagé volontaires» . Les exploitations coloniales finissent par occuper près de la moitié de la Grande Comore, 40 % d'Anjouan, 20 % de Mohéli. Alors que la main-d'œuvre devenait de plus en plus chère à la Réunion, les Comores, oubliées par l'administration centrale, offraient aux colons et aux sociétés coloniales (comme la Bambao) des perspectives et une main-d'œuvre peu chère dans les plantations de plantes à parfums et de vanille. Les exactions et abus furent tels que la France rattache administrativement à Madagascar. Peu à peu, les terres seront rétrocédées aux comoriens mais une révolte importante a eu lieu en 1915 en Grande Comore à cause de l'engagisme. En 1940, une autre révolte éclate pour protester contre ces engagements forcés dans les plantations par les représentants du gouvernement de Vichy.

Aux Antilles[modifier | modifier le code]

Un phénomène similaire se déroule aux Antilles françaises qui bénéficient d'un apport de travailleurs indiens durant la seconde moitié du XIXe siècle venus remplacer les anciens esclaves qui se refusaient à continuer de travailler dans les plantations des ex-maîtres.

Aux Antilles anglaises, l'Engagisme fut le mode de développement économique dominant des années 1630 à la Barbade, la première des îles de la Caraïbe à avoir été exploitée intensivement. Les engagés constituent les gros bataillons des Irlandais de la Barbade, qui sont ensuite amenés à quitter progressivement l'île lorsque la culture du sucre remplace celle du tabac et se traduit par l'importation massive d'esclaves noirs.

Ailleurs dans le monde[modifier | modifier le code]

Royaume-Uni[modifier | modifier le code]

L'Irlande a également connu son système engagiste, avec le cas des « indentured servants ».

Hollande[modifier | modifier le code]

Les Provinces-Unies, puissance coloniale, ont également mis en place un système similaire, notamment en Guyane hollandaise. On parle dans ce cas de « contractarbeid ».

Notes et références[modifier | modifier le code]

Bibliographie 
  • Esclaves de la canne à sucre - Engagés et planteurs à Nossi-bé, Madagascar 1850-1880, J-E Monnier, préface V. Joly, L'Harmattan, 2006, 310 pp., (ISBN 2296009743), (ISBN 978-2296009745)
  • Khal Torabully and Marina Carter, Coolitude: An Anthology of the Indian Labour Diaspora Anthem Press, [London, 2002 ISBN 1-84331-003-1]
Références 
  1. Louis Firmin Julien Laferrière, Histoire du droit français, Joubert, 1837, p.  510 sq.
  2. Suivant le tonnage d'après le règlement : « Règlement au sujet des engagés [...] 16 novembre 1716 », Nouveau commentaire sur l'ordonnance de la marine, du mois d'août 1681 [...], J. Legier,‎ 1760, p. 401 (lire en ligne). Voir aussi le règlement de 1728 : « Règlement au sujet des engagés [...] 15 novembre 1728 », Nouveau commentaire sur l'ordonnance de la marine, du mois d'août 1681 [...], J. Legier,‎ 1760, p. 402 (lire en ligne).
  3. a et b Bois-Rouge, une sucrerie réunionnaise, Bernard Leveneur.
  4. a et b Le Terrier Xavier, De la croissance à la crise : l’agriculture cannière et l’industrie sucrière de la seconde moitié du XIXe siècle à La Réunion, Saint-Denis, Université de La Réunion,‎ 2010, 1123 p.
  5. ADR, 12M1 : Rapport au gouverneur par l’inspecteur du travail, chef du Service de l’Immigration du 19 décembre 1938 sur la réforme du Service de l’Immigration.

Voir aussi[modifier | modifier le code]