Emmett Till

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Emmett Louis « Bobo » Till (né le 25 juillet 1941 à Chicago, Illinois - décédé le 28 août 1955 à Money, Mississippi) est un adolescent afro-américain qui fut brutalement assassiné dans la région du delta du Mississippi aux États-Unis. Son meurtre fut l'un des principaux événements à l'origine de la création du Mouvement afro-américain des droits civiques.

Les principaux suspects du crime, Roy Bryant et son demi-frère J.W. Milam, furent acquittés. Ils avouèrent plus tard être les coupables du meurtre de l'adolescent.

Les événements[modifier | modifier le code]

Natif de Chicago, Emmett Till était le fils de Mamie Till et de Louis Till. Sa mère l'avait, en grande partie, élevé seule depuis son divorce avec Louis en 1942. Le père d'Emmett fut incorporé dans l'armée des États-Unis en 1943 pendant la Seconde Guerre mondiale et fut exécuté par l'armée pour avoir violé deux Italiennes et assassiné une autre.

En 1955, Emmett fut envoyé pour un séjour d'été chez son grand-oncle Moïse Wright, qui vivait à Money dans le Mississippi. Avant son voyage dans le delta, la mère d'Emmett l'avait averti de faire « attention à ses manières » avec les personnes blanches. Elle dit à son garçon qu'il ne fallait pas déranger les blancs au Mississippi.

La mère d'Emmett avait bien compris que les relations inter-raciales étaient très différentes dans le Mississippi et à Chicago. Dans le Mississippi, plus de 500 Afro-Américains avaient été lynchés depuis 1882 et les meurtres à motivation raciale n'étaient pas rares, particulièrement dans le delta où allait Emmett. Les tensions raciales étaient également exacerbées depuis 1954 après la décision de la Cour suprême des États-Unis de mettre un terme à la ségrégation dans les écoles publiques.

Till arriva le 21 août et le 24 août, il rejoignit d'autres adolescents alors qu'ils se rendaient à l'épicerie Bryant pour acheter quelques boissons. Ces adolescents étaient des enfants de métayers et avaient récolté du coton toute la journée. Le magasin appartenait à Roy et Carolyn Bryant, un couple de blancs. La plupart du temps, ils approvisionnaient la population locale de métayers. Pendant qu'il était dans le magasin, Emmett aurait sifflé Carolyn Bryant, ou ouvertement tenté de la séduire, et même de lui prendre la main. Son mari en fut considérablement irrité, lorsqu'il l'apprit à son retour de voyage, quelques jours plus tard.

Pour lui, il n'y avait aucun doute que quelque chose s'était produit entre Till et Carolyn Bryant. Plus tard, elle affirma que Till l'aurait saisie à la taille et lui aurait demandé un rendez-vous. Elle dit également que le jeune homme aurait dit "Tu n'as pas à avoir peur de moi, chérie, j'ai déjà été avec des femmes blanches avant", et prononcé des mots « non-imprimables ». Till souffrait d'un léger bégaiement et certains estiment que Carolyn Bryant pourrait avoir mal interprété ce que Till lui avait dit. D'autres indiquent qu'il pourrait avoir présenté un retard mental modéré et n'importe quel comportement inattendu de sa part pourrait avoir été facilement mal interprété. Plusieurs adolescents noirs, tous de moins de 16 ans, rapportèrent qu'ils étaient avec Till dans le magasin et, selon un article paru dans un journal, qu'ils l'auraient forcé à sortir du magasin pour avoir été « chahuté ». Dans tous les cas, Carolyn Bryant fut suffisamment effrayée pour courir chercher un pistolet dans une voiture, ce qui fit partir les adolescents immédiatement.

Avant que Roy Bryant, âgé de 29 ans, soit revenu à Money de son voyage de trois jours, tout le comté de Tallahatchie était au courant de l'incident. Bryant et son demi-frère J. W. Milam (40 ans) ont alors décidé de se retrouver le dimanche aux alentours de 2 heures du matin pour « donner une leçon à ce garçon ».

Le meurtre[modifier | modifier le code]

Le 28 août à environ 2 heures 30, Roy Bryant et son demi-frère, J.W. Milam, enlevèrent Emmett Till dans la maison de son oncle. Il fut conduit au loin, dans un hangar d'une plantation, dans le comté voisin de Sunflower où il fut frappé jusqu'à en devenir méconnaissable (il eut les yeux arrachés, de très nombreux coups, un ou plusieurs tirs de pistolet, un ventilateur de machine à trier le coton attaché autour du cou avec du fil barbelé) et fut jeté encore vivant dans la rivière Tallahatchie, près de Glendora, une autre petite ville du comté. Certains crurent que les parents de Till le cachaient pour sa sécurité ou qu'il avait été renvoyé en lieu sûr à Chicago. Mais des témoins indiquèrent au shérif que Mme Bryant avait identifié Emmett Till comme « celui » qui l'avait ennuyée.

Bryant et Milam affirmèrent qu'ils avaient découvert plus tard que Till n'était pas celui qui avait prétendument insulté Mme Bryant et jurèrent au shérif qu'ils l'avaient libéré. Une fois le procès terminé, ils admettront être les coupables : ils étaient certains de l'impunité, car selon le Double Jeopardy Act « nul ne pouvait être jugé deux fois pour le même délit ».

Les funérailles[modifier | modifier le code]

Après qu'un aide mortuaire de Tutwiler eut travaillé toute la nuit pour préparer le corps au mieux, Mamie Till rapporta le corps de son fils à Chicago.

Les représentants des pompes funèbres de Chicago affirmèrent avoir signé un accord afin que le cercueil soit cloué et reste fermé. Quand la mère de Till demanda sa réouverture afin de pouvoir voir son fils, l'entrepreneur de pompes funèbres refusa, prétextant son accord. Mme Till dut alors enlever elle-même les clous. Elle laissa ensuite le cercueil ouvert durant l'enterrement afin que les personnes présentes voient comment Emmett avait été défiguré. Les photographies du cadavre mutilé circulèrent dans le pays, provoquant une immense réaction du public. Quelques rapports indiquent que 50 000 personnes virent le corps.

Le 6 septembre, Emmett Till fut enterré dans le cimetière de Burr Oak à Alsip, dans l'Illinois. Le même jour, Bryant et Milam furent accusés dans le Mississippi par un grand jury.

Le procès[modifier | modifier le code]

Une enquête sans précédent incluant une coopération entre la police locale, la NAACP, et les journalistes locaux fut rapidement menée. Le 19 septembre, le procès commença. Le 23 septembre le jury, composé de douze hommes blancs, acquitta les deux accusés. Les délibérations prirent à peine 67 minutes. Un juré affirma qu'ils avaient même dû faire une « pause boisson » pour pousser le temps de la délibération au-delà d'une heure. Cet acquittement précipité provoqua un tollé aux États-Unis et en Europe, tant et si bien qu'il influença l'essor du mouvement des droits civiques américains.

Ne semblant pas vouloir trouver un coupable, le shérif du Mississippi Clarence Strider, qui mena en grande partie l'enquête, deviendra le symbole de l'attitude sudiste dans cette affaire.

Après le procès[modifier | modifier le code]

Dans un article paru en 1956 dans le magazine Look pour lequel J.W. Milam et son demi-frère furent payés, ils admettront avoir tué Emmett sans craindre de poursuites, grâce au Double Jeopardy Act, loi américaine qui empêche un accusé d'être jugé deux fois pour le même crime. Milam indiqua qu'au début leur intention était d'effrayer Till en le frappant avec le pistolet puis de menacer de le jeter d'une falaise. Milam affirma qu'indépendamment de ce qu'ils lui avaient fait subir, Emmett n'avait pas semblé avoir peur, comme s'il croyait que les deux hommes ne le tueraient pas, et qu'il avait une attitude complètement distante, insolente et provocante envers eux et au sujet de ses actions. Ainsi, les deux frères se sont sentis obligés de faire un exemple avec le jeune garçon. Un an plus tard le même magazine rapporta que, dès lors, Milam et Bryant avaient été évités par leur communauté et que leur magasin avait dû fermer.

Milam est mort du cancer en 1980 et Bryant en 1990. Mamie Till Mobley leur a survécu, mourant à l'âge de 81 ans, le 6 janvier 2003, soit l'année même où son autobiographie fut éditée.

La mort du jeune homme, le procès et l'acquittement des prévenus, dénoncés par les médias nationaux, auront un effet que personne n'aurait pu imaginer, sur la promotion de la lutte pour les droits civiques. L'« affaire Emmet Till » devint même l'un des facteurs principaux qui déclenchèrent le Mouvement pour les Droits Civiques (Civil Rights Movement) des Afro-américains aux États-Unis.

La contre-enquête[modifier | modifier le code]

En 1996, Keith Beauchamp ayant repris l'enquête, pour un éventuel projet de film, découvrit alors qu'un total de quatorze individus auraient été impliqués. Tout en continuant ses recherches, il a également rencontré des témoins oculaires qui n'avaient jamais publiquement parlé. Il décida donc de produire un documentaire et passa les neuf années suivantes à créer The Untold Story of Emmett Louis Till. Le documentaire amena la justice américaine à accepter les appels du NAACP et d'autres groupes pour la réouverture du dossier.

Le 10 mai 2004, le ministère de la justice des États-Unis annonça qu'il rouvrait le cas pour déterminer si d'autres personnes que Milam et Bryant étaient impliquées. Bien que le budget accordé à cette nouvelle enquête soit très limité, ils pourraient être poursuivis devant la Cour d'État.

Aucune autopsie n'avait été effectuée sur le corps, il fut donc exhumé le 31 mai 2005 du cimetière suburbain de Chicago où il avait été enterré, puis fut autopsié. Bien que les suspects aient affirmé au procès que le corps repêché dans la rivière n'était pas celui d'Emmett, les vérifications ADN confirmèrent l'identité du cadavre le 26 août 2005.

Parmi les accusés possibles en cas de réouverture du dossier, on trouve Carolyn Donham, ex-épouse de Roy Bryant, et Henry Lee Loggins, un ancien ouvrier de plantation.

Divers[modifier | modifier le code]

  • Bob Dylan signa une chanson appelée The Death of Emmett Till.
  • Aimé Césaire consacre un poème à la mémoire d'Emmett Till dans son recueil Ferrements publié en 1960. Le poète sénégalais David Diop a aussi consacré un poème à la mémoire d'Emmett Till dans son recueil Coups de pilon publié par Présence Africaine.
  • En août 2005, une portion de l'autoroute 49 située dans la région du meurtre fut renommée en mémoire d'Emmett Till.
  • En 2005 Marilyn Nelson publie A Wreath for Emmett Till, une couronne pour Emmett Till qui est un ensemble de 15 sonnets illustrés par Philippe Lardy. Graphia, Houghton Mifflin Harcourt, Boston-New York, (ISBN 978-0-618-39752-5).
  • En février 2006, l'école élémentaire de Chicago où aurait dû aller Till fut renommée en sa mémoire.
  • En 1963, Joan Baez a sorti la chanson Death of Emmett Till.
  • En 2012 le slameur LHOME écrit un slam sur la vie d'Emett Till
  • Le roman d'Alban Lefranc, Le ring invisible, fiction biographique de Mohamed Ali, décrit Emmet Till comme personnage essentiel dans l'histoire du boxeur
  • Richard Powers consacre une grande partie du chapitre 10 de son livre Le Temps où nous chantions (10/18), à l'histoire d'Emmet Till

Références[modifier | modifier le code]