Embrasser Fanny

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Fanny, édition de 1920

Embrasser Fanny, c'est perdre une partie de boules (jeu provençal ou pétanque) sur le score de 13 à 0. Le perdant ou l'équipe perdante se devaient alors d'embrasser le postérieur dénudé d'une Fanny factice. Les expressions Faire fanny, Baiser Fanny, Être fanny ou Se prendre une fanny sont équivalentes.

Tradition[modifier | modifier le code]

À l'origine, les perdants devaient embrasser les fesses d'une femme postiche nommée Fanny, représentée sous forme de tableau, de poterie ou de sculpture[1]. Aujourd'hui elle se rencontre plus chez les antiquaires et les brocanteurs qu'au bistro du coin. Mais tous les clubs boulistes en conservent une à leur siège et cette icône fait partie de leur patrimoine[2].

C'était à la fois une récompense et une honte pour l'équipe perdante mais toujours une franche rigolade pour les spectateurs[1]. « Embrasser Fanny, c'est l'image effrayante de la défaite, la preuve horrible qu’on a été battu. Et pas seulement battu, mais vaincu lamentablement, l'humiliation totale : perdre par 13 à 0 ! »[2].

Historique de Fanny[modifier | modifier le code]

Fanny, édition de 1896

Une tradition récente voudrait lui trouver une origine en Dauphiné où une Fanny aurait été serveuse dans un café de Grand-Lemps, peu avant la Première Guerre mondiale. Ce fut le maire du village qui inaugura cette pratique[1]. Mais des cartes postales précédant cette période montre déjà Fanny et son postère offert. Certains la voient d'origine lyonnaise puisque la petite histoire du quartier de la Croix-Rousse dit que, dès 1870, les joueurs du Clos Jouve avaient comme spectatrice une jeune fille de 20 ans au grand cœur. Elle consolait le joueur malheureux en lui montrant ses fesses. Mais n'acceptait pas de baiser[2].

Le rituel de Fanny[modifier | modifier le code]

Le rituel

Pour pallier le manque cruel de Fanny de comptoir acceptant de se retrousser en public, fut mise en service, dans tous les lieux où l'on jouait au jeu provençal ou à la pétanque, une Fanny postiche aux fesses rebondies[1]. Conservée avec ferveur, véritable relique païenne, toujours cachée dans une petite armoire, derrière un panneau ou un rideau, elle n'était dévoilée que pour un retentissant 13 à 0. Alors, le malheureux vaincu, à genoux comme s’il allait à confesse, en présence de tous, s’approchait de l'autel pour baiser l'icône. Faire passer le postérieur de Fanny à la postérité fut aussi une façon radicale de braver la morale bourgeoise chrétienne qui jetait l'opprobre sur ses fesses dénudées[2].

Dans la littérature[modifier | modifier le code]

Dans son œuvre Le Temps des amours, Marcel Pagnol décrit une cérémonie de la Fanny à laquelle il a assisté[3].

Lors du Concours de Boule du Cercle annuel, une équipe a perdu sans marquer aucun point contre l’équipe adverse menée par le redoutable Pessuguet :

« Les vaincus avaient remis leurs vestons; leurs boules étaient déjà serrées dans les sacs ou les muselières, et plusieurs se querellaient, en se rejetant la responsabilité de la défaite. […] Puis, dans un grand silence, […] la voix de Pessuguet s’éleva :

— Et la cérémonie ?

Alors les jeunes se mirent à crier en chœur :

— La Fanny ! La Fanny !

— C’est la tradition, dit le journaliste. Il me semble que nous devons la respecter !

À ces mots, deux jeunes gens entrèrent en courant dans la salle du Cercle, et en rapportèrent, au milieu de l’allégresse générale, un tableau d’un mètre carré, qu’ils tenaient chacun par un bout. Les trois perdants s’avancèrent, avec des rires confus, tandis que la foule applaudissait. Je m’étais glissé jusqu’au premier rang, et je vis avec stupeur que ce tableau représentait un derrière ! Rien d’autre. Ni jambes, ni dos, ni mains. Rien qu’un gros derrière anonyme, un vrai derrière pour s’asseoir, que le peintre avait cru embellir d’un rose qui me parut artificiel. Des voix dans la foule crièrent :

— À genoux !

Docilement, les trois vaincus s’agenouillèrent. Deux faisaient toujours semblant de rire aux éclats, mais le troisième, tout pâle, ne disait rien, et baissait la tête. Alors les deux jeunes gens approchèrent le tableau du visage du chef de l’équipe, et celui-ci, modestement, déposa un timide baiser sur ces fesses rebondies. Puis il fit un grand éclat de rire, mais je vis bien que ce n’était pas de bon cœur. Le plus jeune, à côté de lui, baissait la tête et le muscle de sa mâchoire faisait une grosse bosse au bas de sa joue. Moi, je mourais de honte pour eux… Cependant, quelques-uns les applaudirent, comme pour les féliciter de la tradition, et M. Vincent les invita à boire un verre : mais le chef refusa d’un signe de tête, et ils s’éloignèrent sans mot dire. »

— Marcel Pagnol, Le temps des amours (chap. 4 La partie de boules de Joseph).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c et d La Fanny
  2. a, b, c et d Musée de la pétanque et du jeu provençal
  3. Marcel Pagnol, Le temps des amours, Chapitre 4 La partie de boules de Joseph. N.B. : Précédemment, dans ce même chapitre, Pagnol écrit que Fanny correspond au score de « 15 à zéro » (et non pas 13 à 0). Il peut s’agir soit des règles de la Fédération Bouliste des Bouches-du-Rhône de l’époque (circa 1905) s'appliquant à ce concours, soit d’une variation locale, ou encore d’une simple coquille typographique (confusion d’un 3 pour un 5).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]