Dynasties du Nord et du Sud

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Les dynasties du Nord et du Sud (南北朝 ; pinyin : Nánběicháo), en Chine, ont succédé durant la première moitié du Ve siècle aux Seize Royaumes du Nord (317-439) et à la dynastie Jin du Sud (317-420) pour prendre fin en 589, avec la réunification par la dynastie Sui leur succédant. Durant cette période de quasiment deux siècles, les dynasties du Nord et du Sud furent constituées de neuf dynasties principales, cinq au Nord et quatre au Sud.

Comme l'indique son nom, la période des dynasties du Nord et du Sud est marquée par la division de la Chine entre plusieurs dynasties, formant deux ensembles séparés par une frontière fluctuante, généralement située au Nord du Yangzi. Les dynasties dominant le Nord sont, dans la lignée des Seize Royaumes auxquelles elles ont succédé, d'origine non-chinoise : les Wei du Nord (386-534), puis leurs successeurs Wei de l'Est (534-550), Wei de l'Ouest (535-556), Qi du Nord (550-577) et Zhou du Nord (557-581). Elles étaient dominées par une élite souvent d'origine Xianbei qui s'était cependant largement fondue dans les traditions culturelles chinoises, non sans résistances. Leur faisaient face les dynasties du Sud : Song du Sud (420-479), Qi du Sud (479-502), Liang (502-557) et Chen (557-589). Elles étaient dirigées par des Chinois descendant des familles ayant fui le Nord depuis qu'il était passé sous la coupe des peuples non-Chinois, et qui se voyaient comme le conservatoire des traditions chinoise. Sous leur égide, le Sud connut un développement démographique et économique très marqué.

En dépit de leur opposition politique et culturelle, le Nord et le Sud connaissent des évolutions similaires durant cette période : ouverture accrue vers l'extérieur, adoption du bouddhisme comme religion principale aussi bien chez les élites que dans la population, importance des chefs de guerre face aux faiblesses récurrentes des empereurs, etc. Au-delà de son image de période troublée et instable, la période de division a été très créatrice dans le domaine politique, militaire, religieux, artistique ou littéraire.

Statues monumentales du Bouddha et d'un boddhisatva, sanctuaire de Yungang (Shanxi), fin du Ve siècle.

Contexte géopolitique et culturel[modifier | modifier le code]

Une période de division[modifier | modifier le code]

La période de désunion
« Trois Royaumes » 220-280 : 60 ans
Chine du Nord : Wei à Luoyang Chine du Sud-Ouest: Shu, Chine du Sud-Est : Wu
brève réunification : Jin occidentaux à Luoyang 265-316 : 51 ans
nouvelles fragmentations
au Nord : « Seize Royaumes » : 304-439 : 135 ans au Sud : Jin orientaux 317-420 : 103 ans
« Dynasties du Nord » et « Dynasties du Sud »
Wei du Nord 386-534 : 148 ans Liu Song 420-479 : 59 ans
Wei de l'Est 534-550 : 16 ans Qi ou Qi du Sud 479-502 : 23 ans
Wei de l'Ouest 535-556 : 21 ans Liang 502-557 : 55 ans
Qi du Nord 550-577 : 27 ans Liang postérieurs, ou Liang du Sud 555-587 : 32 ans
Zhou du Nord 557-581 : 24 ans Chen 557-589 : 32 ans

Entre les dernières décennies du IIe siècle et 220, les empereurs de la longue dynastie Han perdent peu à peu leur emprise sur leur empire, à la suite de révoltes ayant entraîné l'autonomisation de plusieurs grands généraux qui réussirent à se tailler des principautés dans les provinces. En 220, quand le dernier empereur Han est destitué, trois royaumes se partagent la Chine : Wei, Han et Wu[1]. Ce pays entre alors dans une longue période de division qui dure jusqu'en 589.

L'échec de l'unification des Jin de l'Ouest

La période des Trois royaumes a pourtant semblé s'achever en 280 par l'unification de la Chine sous l'égide du lignage Sima, fondateur de la dynastie Jin de l'Ouest, mais ce fut de courte durée. Les troubles politiques du IIIe siècle ont permis l'ascension de grands lignages qui n'entendent pas laisser le pouvoir impérial empiéter sur leur autonomie dans leur province, constituant ainsi des poches de révoltes potentielles. Mais les troubles les plus graves furent ceux existant à l'intérieur du clan Sima, qui débouchent en 291 sur une terrible guerre civile connue sous le nom de « révolte des huit princes ». Cette situation favorisa au début du IIIe siècle la montée en puissance des populations barbares situées dans la partie nord de l'empire, depuis longtemps déjà intégrées aux armées chinoises. Des généraux Xiongnu se taillèrent ainsi des principautés dans le Shanxi, et l'un d'entre eux réussit en 311 à prendre la capitale Luoyang, massacrant alors une grande partie de la famille impériale et des hauts dignitaires. Dans les troubles qui suivent, le dernier foyer des Jin en Chine du Nord, Chang'an, tomba en 316[2].

Seize Royaumes et Jin de l'Est

C'est dans le Sud qu'un membre du clan Sima en poste de gouverneur à Jiankang (l'actuelle Nankin), capitale de la région du Bas Yangzi), Sima Rui, assure alors la continuité de la dynastie Jin, mais il ne peut alors étendre son autorité que sur la partie méridionale de la Chine (au sud du Yangzi), laissant le Nord aux royaumes barbares : c'est la période de la dynastie des Jin orientaux (317-420) au Sud, et des Seize royaumes des cinq barbares (304-439) au Nord. La nouvelle dynastie Jin s'appuie sur de nombreux émigrés chinois depuis le Nord, fuyant les régimes fondés par les non-Han. Certains tentent même de se servir du Sud comme base de reconquête du Nord, foyer de la civilisation chinoise, mais c'est peine perdue face à la résistance des troupes des royaumes septentrionaux, en dépit de quelques succès éphémères. Le plus actif des généraux Jin fut Huan Wen, qui dirigea de fait le royaume entre 345 et 373, mais échoua dans ses ambitions septentrionales. Au Nord, les rivalités entre les chefs de guerre, fondateurs de royaumes peu durables, empêchèrent une unification de la région et donc la constitution d'une puissance militaire à même de menacer durablement le Sud. Seuls les Qin antérieurs (d'ethnie Di apparentée aux Tibétains) parvinrent à placer temporairement une majeure partie du Nord sous leur coupe, mais ils échouèrent à conquérir le Sud en 383 (lors de la bataille de la rivière Fei, restée célèbre dans l'histoire de la Chine médiévale). Ce revers fut l'occasion pour plusieurs de leurs vassaux de s'émanciper et de les vaincre[3].

La période des Dynasties du Nord et du Sud est donc l'héritière de cette longue ère de conflits et de divisions. Loin d'être une simple parenthèse dans l'histoire d'une Chine vouée à connaître l'unité comme le veut l'idéal impérial chinois, cette période d'éclatement a au contraire fortement façonné ce pays, apportant des évolutions déterminantes pour la suite, en grande partie liées à ce contexte de division.

Nord contre Sud[modifier | modifier le code]

Les principaux ensembles géographiques de la Chine.

La période de division fut marquée par une césure croissante entre le Nord et le Sud de la Chine, durant laquelle l'opposition géographique devint politique puis culturelle. Elle était une des données majeures de la période des dynasties du Nord et du Sud.

Deux espaces géographiques distincts

Le Nord de la Chine s'organisait autour de la vallée du fleuve Jaune. Cette région était elle-même marquée par une séparation Ouest/Est, entre la partie appelée l'« Intérieur des Passes » (Guanzhong, parce qu'on y parvenait depuis l'Est en franchissant plusieurs passes), centrée sur la vallée de la rivière Wei et la capitale occidentale, Chang'an (Xi'an de nos jours, dans le voisinage de l'ancienne capitale Xianyang des Qin et bien avant Feng et Hao des Zhou), et celle appelée l'« Est des Passes » (Guandong), centrée sur la région moyenne du fleuve Jaune, autour de la capitale orientale Luoyang (elle-même proche d'une ancienne capitale des Zhou, Chengzhou)[4].

Le Sud est pareillement constitué de plusieurs grandes régions, qui à la différence du Nord sont marquées par la présence de nombreuses collines, montagnes, cours d'eau et lacs pouvant constituer des obstacles naturels : la région du « Sud du fleuve » (Jiangnan, c'est-à-dire la rive droite du Yangzi), autour de Jiankang (Nankin) et du cours inférieur du Yangzi ; le Moyen Yangzi (autour des provinces de Jingzhou et Xiangyang), région où le fleuve est rejoint par de nombreux affluents, située à la charnière entre le Nord et le Sud (ce qui explique qu'elle soit souvent le théâtre de batailles) ; le Sichuan à l'ouest, isolé par les Trois Gorges, ce qui permit à plusieurs reprises l'émergence d'entités politiques indépendantes hors de portée des autres royaumes[5].

Une division politique

Après la chute des Han, c'est du Nord que vinrent les plus puissants royaumes chinois, les Wei et les Jin occidentaux, qui assurèrent la continuité des traditions impériales, qui étaient déjà ancrées profondément dans ces régions. Le Nord fut très marqué par l'émigration de nombreuses populations nomades qui y fondèrent des États à l'époque des Seize Royaumes, y firent souche, en se mélangeant à la population originaire de la région (voir plus bas). Le Sud de la Chine, autour et au sud de la vallée du Yangzi, était dans l'Antiquité une région peu peuplée, qui connut un essor important à partir de la chute des Han, quand les premiers troubles militaires dans le Nord entraînèrent une vague de migration vers ses régions. La formation du royaume de Wu au IIIe siècle puis l'implantation des Jin orientaux le siècle suivant dans la basse vallée du Yangzi autour de Jiankang où trouvèrent refuge de nombreuses familles du Nord[6]. L'opposition politique entre Nord et Sud fut permanente durant la période de division, hormis l'intermède d'unification par les Jin occidentaux de 280 à 317. En général, le Nord était partagé entre plusieurs entités politiques fondées et dirigées par des non-chinois. Le Sud fut en revanche contrôlé par des dynasties fondées par des Chinois se succédant l'une après l'autre. Seul le Sichuan, en raison de son isolement, fut plus difficile à contrôler pour celles-ci et connut des périodes d'autonomie ou de contrôle par un royaume septentrional. Les conflits militaires entre Nord et Sud furent constants en raison de la persistance de la volonté d'unification de la Chine[7].

Différences et relations culturelles
Sages jouant de la musique dans un paysage de montagnes du Sud chinois, brique funéraire de la période des Dynasties du Sud (420-589) exhumées à Dengxian (Henan).

L'implantation de dynasties chinoises dans le Sud jusqu'alors plutôt marginal dans la culture chinoise entraîna l'émergence d'un foyer de culture chinoise dans le Sud, au point que les nouveaux venus y firent souche bon gré mal gré, s'appropriant le territoire. Avec la poursuite des migrations et l'essor de la riziculture irriguée durant cette même époque, le Sud connut un essor démographique marqué, comprenant peut-être près de 40 % de la population chinoise à l'avènement des Sui en 581[8]. Par opposition au Nord dominé par des « Barbares », les grandes familles du Sud tendirent à se percevoir comme les conservateurs des traditions chinoises. Les intellectuels méridionaux construisirent ainsi l'image qui aboutit sous les Tang à la vision d'une période de division caractérisée par un Nord aux valeurs viriles et martiales et un Sud plus sensuel et raffiné[9]. Cela occultant les raffinements des cours du Nord, tout comme l'importance du fait militaire dans les dynasties du Sud.

Les différences culturelles entre les deux régions furent relevées dans la seconde moitié du VIe siècle par Yan Zhitui, un des nombreux lettrés du Sud réfugié dans le Nord à la suite des troubles politiques de la période, reflétant sans doute dans ses écrits le point de vue des aristocrates septentrionaux. Il releva ainsi : des dialectes différents ; une plus grande proximité entre les membres des lignages du Nord ; le comportement plus franc et cordial des gens du Nord, tandis que les gens du Sud étaient jugés plus distants mais aussi plus raffinés ; la place plus importante des femmes dans la vie publique au Nord ; des usages différents, notamment suite à la mort d'un membre de la famille ; etc.[10] Les différences étaient sans doute estompées par les échanges qui restèrent constants au moins dans le milieu des marchands, des lettrés et des élites politiques[11]. Les relations diplomatiques entre les cours du Nord et du Sud étaient ainsi l'occasion d'échanges révélant les similitudes entre les deux moitiés de la Chine, au moins chez leurs élites, les ambassades permettant de voir que les gens de l'autre région étaient eux aussi « civilisés » (surtout pour les Méridionaux qui avaient une piètre image des « Barbares » du Nord)[12]. Comme souvent avec ce genre de représentations mentales, il est malaisé de savoir dans quelle mesure elles reflétaient la réalité.

« Barbares » et « Chinois »[modifier | modifier le code]

Statue gardienne de tombe représentant un guerrier xianbei, période des Wei du Nord (386-534).
Les peuples du Nord

La période de division est marquée par une importance croissante des populations ayant une origine ethnique non « chinoise »/Han, dans le Nord du pays, à la suite des migrations de populations d'ethnies différentes depuis les régions situées plus au nord et à l'ouest. Il s'agit de groupes de populations traditionnellement considérés comme des « Barbares » (Hu) par les Han. Concrètement, ce groupe hétérogène comprend des peuples ayant eu à l'origine un mode de vie nomade ou semi-nomade, venant de régions situées entre la Sibérie méridionale et la Mongolie intérieure : en premier lieu les Xiongnu[13], mais aussi les Jie[14], puis pour la période qui nous intéresse les Xianbei venus de Mandchourie, eux-mêmes divisés en plusieurs sous-groupes - Murong, Tuoba, Qifu, Yuwen pour ceux qui ont joué un rôle important dans l'histoire chinoise[15]. Les régions du Nord-Ouest ont quant à elles connu une forte émigration de populations sans doute apparentées au groupe tibéto-birman, les Di et les Qiang.

Bien qu'étant en contact avec les royaumes de Chine depuis l'Antiquité, ces populations ne commencèrent à avoir une importance numérique en Chine même qu'à partir du IIIe siècle, après que les empereurs Han puis les chefs militaires du Nord qui prirent leur suite eurent installé sur leur territoire des combattants issus des peuples barbares du Nord avec leurs familles, dans des colonies agricoles et militaires, à partir desquelles ils purent prospérer. Ils profitèrent finalement des troubles que connaissait la dynastie Jin au début du IVe siècle pour fonder leurs propres royaumes, dont les hauts dignitaires et généraux étaient issus d'une ethnie de même origine. Avec l'effondrement des Jin occidentaux, des chefs de guerre Xiongnu, Jie, Qiang, Di puis des Xianbei (Murong et Tuoba) fondent les royaumes de la période des Seize Royaumes : ce sont les « Cinq Barbares », Wu Hu, de l'historiographie chinoise[16]. Pas plus qu'en Europe, on ne peut donc évoquer pour cette époque des « invasions barbares » à proprement parler, tant le phénomène fut progressif et largement initié par les royaumes chinois.

Parure en or incrusté de pierre précieuse, en forme de tête d'un cervidé avec ses bois, terminés par des feuilles d'or. Ce type de parure servait à décorer les coiffes des aristocrates Xianbei, et se retrouve dans plusieurs tombes du nord-est chinois du IVe siècle[17].
Coexistence et hybridation

La plupart des royaumes fondés en Chine du Nord à partir de 317 le sont donc par des chefs militaires d'origine barbare. Les rares fois où c'était un Han qui constitue son royaume, comme Feng Ba des Yan antérieurs (409-430), il était fortement imprégné des traditions nomades, comme en témoigne la tombe son frère Feng Sufu, mélangeant objets propres à la culture chinoise à ceux issus des traditions des steppes[18]. Ces royaumes étaient de fait dominés par une aristocratie non-Han, et leur administration tenait souvent à distinguer ses sujets entre Han et non-Han, même si les échanges matrimoniaux avaient bien vite rendu cette distinction problématique[19]. Les aristocrates barbares eurent tôt fait d'adopter de nombreux aspects du mode de vie des Han, à commencer par leur mode de gouvernement. Étant pour la plupart des guerriers, ils recrutèrent pour administrer leurs royaumes des lettrés chinois, lesquels furent peu nombreux à hésiter avant de servir des maîtres « Barbares », du moment que ceux-ci faisaient allégeance à l'idéologie impériale chinoise (sacrifice au Ciel, respect au moins apparent des « classiques ») et fournissaient les titres et les salaires qui allaient avec. Ainsi fut inaugurée la longue tradition des empires chinois fondés par des peuples d'origine étrangère, dont le dernier avatar est la fondation de la dynastie mandchoue des Qing au milieu du XVIIe siècle[20].

Les peuples non-Han venus du Nord et de l'Ouest ont grandement contribué à forger la civilisation chinoise médiévale. Les empires unifiés des Sui et des Tang leur sont largement tributaires, jusqu'à leurs fondateurs qui eux-mêmes descendaient d'alliances matrimoniales entre Han et Barbares, et la culture des élites du Nord peut être caractérisée d'« hybride » ou « multiculturelle »[21],[22]. En raison de la prééminence culturelle chinoise, les apports « barbares » sont souvent vus comme limités, sans être pour autant insignifiants[23]. Ils concerneraient : les habitudes vestimentaires (pantalon, vestes plus serrées autour des bras à la place des tuniques et robes amples et longues), alimentaires (présence accrue de la viande et du lait), également la musique, la poésie (La Ballade de Mulan) et évidemment les activités militaires avec le développement de la cavalerie qui formait le cœur de leurs armées.

Les populations autochtones du Sud

Les royaumes du Sud ont également vécu en contact avec des populations non-Han : les Man que les généraux des Song du Sud affrontent à plusieurs reprises dans le Hubei, les Yue, les Yao, les Thaïs, etc. Là aussi ils ont en grande partie été assimilés par les populations Han, à la différence près que dans ce cas de figure les seconds étaient les émigrants et conquérants[24]. Ils ont manifestement eu une influence sur la culture des États chinois méridionaux, mais cela n'a été que peu étudié[25].

Une ouverture au Monde[modifier | modifier le code]

Statuette funéraire représentant un chameau portant un chargement ; c'était l'animal de bât privilégié sur les routes d'Asie centrale à l'époque médiévale. Période des Wei du Nord (début du VIe siècle.
Peinture d'une des grottes bouddhiques de Kizil, près de Kucha, représentant des dignitaires d'une des cités de la Route de la Soie, v. VIe siècle, Museum für Asiatische Kunst (Berlin).
La route de la soie, axe majeur d'échanges

Si la Chine n'a jamais été une région fermée aux influences extérieures, en particulier celles venues depuis le nord-ouest, elle s'ouvre de plus en plus au cours de la période médiévale. Cela est en grande partie la conséquence de l'essor de la « route de la Soie », qui s'est considérablement développée à partir des conquêtes des Han antérieurs en Asie centrale. L'immigration en Chine des ethnies venues du Nord et de l'Ouest, puis la mise en place de royaumes culturellement hybrides par celles-ci durant la période de division est une des conséquences de cette ouverture. Les échanges commerciaux se développant sur les routes en direction de l'Asie intérieure furent très importants pour l'évolution culturelle de la Chine médiévale[22]. À partir de l'important carrefour commercial et culturel de Dunhuang dans le Gansu, ils la mettent non seulement en contact avec les riches oasis centre-asiatiques (Turfan, Kucha, Kashgar, Khotan, le royaume de Shan-shan, plus loin Samarkand, Pendjikent et bien d'autres) mais aussi les royaumes d'Inde, l'empire sassanide, et plus loin l'Empire romain d'Orient et le monde méditerranéen. À plusieurs reprises des royaumes du nord chinois font reconnaître leur autorité sur des États du Tarim, qui leur versent un tribut, et reçoivent des ambassadeurs de royaumes plus lointains (cités de Sogdiane, Sassanides). Quant aux royaumes du Sud, ils ont également accès aux cités d'Asie centrale par l'intermédiaire des Tuyuhun, ethnie vivant dans l'actuel Qinghai[26].

Représentant de musiciens Sogdiens lors d'une fête religieuse, bas-relief funéraire retrouvé près d'Anyang (Henan), période des Qi septentrionaux (550–577), musée Guimet.
Plat en céramique à glaçure avec un tigre en son centre, imitation de la vaisselle en métal d'origine occidentale, période des Zhou du Nord.

La conséquence matérielle de ces contacts est l'arrivée de nombreux objets exotiques : métaux et pierres précieuses, plantes, bois, textiles, vaisselle et autres objets de luxe qui se retrouvent dans les tombes des élites du Nord à cette période, mais aussi des esclaves venus de contrées lointaines[27]. Les marchands étrangers disposent de quartiers dans les grandes villes chinoises, où ils forment des communautés importantes, surtout à Chang'an et Luoyang où les tombes de certains d'entre eux ont été mises au jour. Les Sogdiens sont alors les plus importants d'entre eux, étant les animateurs d'une grande partie des échanges de la Route de la Soie[28],[29]. Cela s'est également accompagné par des importations et influences techniques et artistiques occidentales, visibles surtout au Nord où ils étaient sans doute prisés plutôt par les élites non-Chinoises qui étaient depuis longtemps intégrées aux traditions centre-asiatiques[30] : de la vaisselle en argent (parfois or), en général de type sogdien, dont des émules en métal ou en céramique à glaçure ont été façonnées en Chine[31] ; ou encore de la vaisselle en verre ou autres matières vitreuses, parfois importée du monde méditerranéen ou d'Iran, puis fabriquée avec de plus en plus de maîtrise en Chine grâce à l'introduction de la technique de soufflage du verre au Ve siècle[32]. Le plus grand bouleversement apporté par cette ouverture à l'ouest est cependant religieux : l'introduction du bouddhisme sous les Han, puis son développement par la suite, après l'introduction et la traduction de nombreux textes sacrés de cette religion, par des moines généralement originaires d'Asie centrale (de nombreux Sogdiens). Les routes de l'Asie centrale sont d'ailleurs bien connues grâce aux descriptions laissées par des moines chinois s'étant rendus en Inde pour visiter les grands centres bouddhistes et en ramener des manuscrits, en particulier Faxian au début du IVe siècle[33].

Le développement des voies maritimes au Sud et à l'Est

Les royaumes du Sud chinois furent en contact privilégié avec les pays situés à leur midi, avec notamment une tendance à s'étendre sur les territoires occupés par les ethnies du Yunnan ou du Nord du Vietnam. Ils eurent des contacts diplomatiques et commerciaux avec le pays de Champa (sud de l'actuel Viêt Nam), le Funan (Cambodge), et plus loin Java (sans doute le royaume de Tarumanagara), Ceylan et les royaumes de l'Inde orientale[34]. Ces pays furent eux aussi visités par le moine Faxian, qui releva notamment la forte influence des religions indiennes (bouddhisme et hindouisme) sur ces royaumes, dont l'étude archéologique a confirmé l'« indianité ». Ces régions servirent sans doute aussi de relais pour l'essor du bouddhisme en Inde. Il est en tout cas évident que les routes commerciales du Sud-Est asiatique connurent à cette période un développement marqué ; les ports du Sud chinois (Jiankang, Canton, Hanoï) étaient tout aussi cosmopolites que les capitales du Nord. Les richesses qui leur parvenaient depuis les routes maritimes méridionales étaient essentielles pour les dynasties du Sud : or, étoffes, perles, corail, coquillages, etc. Des expéditions militaires furent menées à plusieurs reprises jusqu'au Champa pour sécuriser cet essor commercial[35].

Vers l'Extrême-Orient, à savoir la Corée et le Japon, c'est plutôt l'influence chinoise qui domina. S'y constituaient alors des royaumes de plus en plus importants, qui émergeaient suivant l'exemple des royaumes chinois médiévaux qui ne cherchaient alors pas à les conquérir, même s'ils se faisaient reconnaître une prééminence. Les royaumes coréens (en particulier Paekche) et japonais (Yamato) copièrent alors les institutions, les traditions intellectuelles et culturelles (écriture, poésie, musique, peinture, etc.), mais aussi les capitales des États chinois. Ils adoptèrent à la suite des royaumes du Nord chinois la religion bouddhiste ; les moines coréens et japonais furent d'ailleurs les premiers vecteurs de l'influence chinoise dans leurs pays d'origine. Les royaumes du Sud furent également en relations avec la Corée et le Japon, par voie maritime[36].

Tableaux chronologiques[modifier | modifier le code]

Dynasties du Nord[modifier | modifier le code]

Empereurs de la dynastie Wei du Nord ou Bei Wei (Chine du Nord) (386-534)
  1. Daowudi (Tuoba Gui) (386-409)
  2. Mingyuandi (Tuoba Si) (409-423)
  3. Taiwudi (Tuoba Tao) (423-452)
  4. Nan'anwang (Tuoba Yu) (452)
  5. Wenchengdi (Tuoba Jun) (452-465)
  6. Xianwendi (Tuoba Hong) (465-470)
  7. Xiaowendi (Yuan Hong) (471-499)
  8. Xuanwudi (Yuan Ke) (499-515)
  9. Xiaomingdi (Yuan Xu) (515-528)
  10. Xiaozhuangdi (Yuan Ziyou) (528-530)
  11. Changguangwang (Yuan Ye) (530-531)
  12. Jiemindi (Yuan Gong) (531)
  13. Andingwang (Yuan Lang) (531-532)
  14. Xiaowudi (Yuan Xiu) (532-534)

À la mort de Xiaowudi en 534, la Chine du Nord est divisée en 2 états (Chine du Nord-Ouest) et (Chine du Nord-Est).

Empereurs de la dynastie Wei de l'Ouest ou Xi Wei (Chine du Nord-Ouest) (535-557) Empereurs de la dynastie Wei de l'Est ou Dong Wei (Chine du Nord-Est) (534-550)
  1. Wendi (Yuan Baoju) (535-552)
  2. Feidi (Yuan Qin) (552-554)
  3. Gongdi (Yuan Kuo) (554-556)
  1. Xiaojingdi (Yuan Shanjian) (534-550)
Empereurs de la dynastie Zhou du Nord ou Bei Zhou (Chine du Nord-Ouest puis Chine du Nord) (557-581) Empereurs de la dynastie Qi du Nord ou Bei Qi (Chine du Nord-Est) (550-577)
  1. Xiaomindi (Yu Wenjue) (557)
  2. Mingdi (Yu Wenyu) (557-561)
  3. Wudi (Yu Wenyong), empereur de Chine du Nord-Ouest (561-577) puis de Chine du Nord (577-578)
  4. Xuandi (Yu Wenyun) (578-579)
  5. Jingdi (Yu Wenchan) (579-581)

Le puissant maire du palais des Zhou soumet les Qi en 577. Puis depose l'Empereur Zhou et instaure sa dynastie (Sui)

  1. Wenxuandi (Gao Yang) (551-560)
  2. Feidi (Gao Yin) (560)
  3. Xiaozhaodi (Gao Yan) (560-561)
  4. Wuchengdi (Gao Zhan) (561-565)
  5. Houzhu (Gao Wei) (565-577)
  6. Youzhu (Gao Heng) (577)

À la mort de Youzhu en 577, la Chine du Nord est réunifiée par le general des Zhou (Bei Zhou).

Début de l'Empire de la dynastie Sui (581-589)
  1. Sui Wendi (581-604) Réunit le nord en 581, au bénéfice des Zhou, puis s'intronise empereur Sui. Il prépare ensuite la conquête du Sud.

Dynasties du Sud[modifier | modifier le code]

Empereurs de la dynastie Song du Sud (420-479) ou Nan Song (Chine du Sud)
  1. Wudi (Liu Yu) (420-423)
  2. Shaodi (Liu Yifu) (423-424)
  3. Wendi (Liu Yilong) (424-454)
  4. Xiaowudi (Liu Jun) (454-464)
  5. Qianfeidi (Liu Ziye) (464-465)
  6. Mingdi (Liu Yu) (465-472)
  7. Houfeidi (Liu Yu) (472-477)
  8. Shundi (Liu Zhun) (477-479)
Empereurs de la dynastie Qi du Sud ou Nan Qi (Chine du Sud) (479-502)
  1. Gaodi (Xiao Daocheng) (479-482)
  2. Wudi (Xiao Ze) (482-494)
  3. Yulinwang (Xiao Zhaoye) (494-494)
  4. Hailingwang (Xiao Zhaowen) (494-494)
  5. Mingdi (Xiao Luan) (494-498)
  6. Donghunhou (Xiao Baojuan) (498-501)
  7. Hedi (Xiao Baorong) (501-502)
Empereurs de la dynastie Liang (Chine du Sud) (502-557)
  1. Wudi (Xiao Yan) (502-549)
  2. Jianwendi (Xiao Gang) (549-551)
  3. Yuandi (Xiao Yi) (551-554)
  4. Jingdi (Xiao Fangzhi) (554-557)
Empereurs de la dynastie Chen (Chine du Sud) (557-589)
  1. Wudi (Chen Baxian) (557-559)
  2. Wendi (Chen Qian) (559-566)
  3. Feidi (Chen Bozong) (566-568)
  4. Xuandi (Chen Xu) (568-582)
  5. Houzhu (Chen Shubao) (582-589)

Histoire politique et militaire[modifier | modifier le code]

Les dernières décennies du IVe siècle furent marquées par l'affaiblissement des deux plus puissantes dynasties, celle des Qin antérieurs au Nord et celle des Jin orientaux au Sud. Les rois de la première furent incapable d'empêcher l'émergence d'autres royaumes qui rapidement se débarrassèrent d'eux, maintenant le Nord dans une situation de fragmentation politique, jusqu'à l'émergence des Wei du Nord qui parvinrent à unifier le Nord chinois dans la première moitié du Ve siècle. La dynastie Jin, tombée aux mains de ses généraux, sombra face aux rivalités opposant ceux-ci, qui s'achevèrent en 420 par sa destitution et la fondation de la dynastie des Song du Sud. La séparation entre Nord et Sud devait donc perdurer durant la majeure partie des deux siècles suivants, marquée par la succession de plusieurs dynasties instables, chacune renversées par des chefs de guerre. C'est finalement un général du Nord, Yang Jian, qui parvint dans les années 580 à réunifier la Chine, fondant la dynastie Sui (581-618), qui posa les bases de la plus durable dynastie Tang (618-907).

L'histoire politique et militaire de cette période est essentiellement connue par les histoires dynastiques rédigées par des historiens de l'époque médiévale, vivant souvent sous la dynastie qui a suivi celle qu'ils décrivent. Le Livre des Wei (du Nord) (Wei Shu) fut ainsi rédigé par le lettré Wei Shou (506-572) vivant sous les Qi du Nord[37]. Souvent incomplètes parce que plusieurs de leurs chapitres ont été perdus durant l'époque médiévale, les manques sont comblés par l'Histoire des dynasties du Nord (Bei Shi) couvrant les multiples dynasties septentrionales de la période[38] et l'Histoire des dynasties du Sud (Nan Shi) consacrée aux dynasties méridionales[39] compilées par l'historien Li Yanshou vivant aux débuts de la dynastie Tang[40]. Ces textes sont en général fiables pour la description de l'histoire de la période, mais contiennent souvent des jugements sur les personnages et faits exposés par leurs auteurs, des lettrés qui ont tendance à avoir une piètre opinion des militaires, tandis que leurs propres sources ont pu elles-mêmes contenir des erreurs[41].

La chute des Jin orientaux (v. 400-420)[modifier | modifier le code]

Les entités politiques de la Chine avant la fin des Jin orientaux, vers 400.

C'est dans ce contexte instable que des changements dynastiques et militaires plus importants s'accomplissent dans la première moitié du Ve siècle, marquant le début de la période dite des « dynasties du Nord et du Sud ».

Au Sud, les premières décennies du siècle furent marquées par une plus grande instabilité dans le royaume des Jin orientaux. Les grandes familles, comme les Xie d'où étaient issus les généraux vainqueurs des Qin antérieurs, ou les Huan qui comptaient parmi les partisans acharnés d'une reconquête du Nord, disposaient d'une autorité menaçant la famille impériale, toujours issue du clan Sima. Plusieurs révoltes nobiliaires éclatèrent, ainsi que des rébellions aux origines plus populaires (surtout celle de Sun En sur les côtes du Zhejiang 399-402). En 402, le chef d'un des plus puissants lignages aristocratiques du Sud, Huan Xuan, fils du grand général et ministre Huan Wen qui avait dirigé de facto le royaume quelques décennies auparavant, renversa finalement l'empereur Jin dans l'espoir de fonder sa propre dynastie. Mais il fit face à la résistance des généraux de la frontière septentrionale de l'empire, formés à la lutte contre les royaumes du Nord (et pour beaucoup paradoxalement installés par son père), qui se rangèrent autour du plus capable d'entre eux, Liu Yu, d'extraction basse mais auréolé de nombreuses victoires contre les royaumes barbares. Huan Xuan fut vaincu, et ce qu'il resta de la cour des Jin passa sous la coupe de Liu Yu[42].

Celui-ci ne prit pas immédiatement le titre impérial malgré son succès, préférant se consacrer à des expéditions militaires, ce qu'il fit avec succès : il conquit le Sichuan, où s'était formé un royaume autonome, puis se tourna vers le Nord où il défit les Qin postérieurs et s'empara des deux anciennes capitales des Han, Luoyang et Chang'an, en 416 et 417. C'est alors qu'il choisit de retourner à Jiankang pour se faire proclament empereur, fondant en 420 la dynastie des Song méridionaux. Les capitales du Nord étaient alors déjà perdues. Désormais l'aristocratie du Sud était profondément ancrée dans les pays méridionaux, et ne cherchait plus autant qu'auparavant à reconquérir le Nord[43].

L'affirmation des Wei du Nord (v. 420-500)[modifier | modifier le code]

Extension des royaumes des Wei du Nord et des Song du Sud vers 440.

Au Nord, cela laissa la place à l'affirmation d'un groupe issu des populations nomades Xianbei, les Tuoba (forme sinisée du terme turc Tabghatch). Leurs chefs avaient fondé à la suite de la défaite des Qin antérieurs une petite principauté au nord du Shanxi, la « dynastie des Wei du Nord », autour de leur capitale établie à Pingcheng (aujourd'hui Datong). Ils avaient eu de bonnes relations avec les Jin, qui soutenaient leurs offensives contre les royaumes de la plaine du fleuve Jaune qui se trouvaient entre eux deux. C'est sous le règne de Tuoba Tao (423-451), après les grandes campagnes de Liu Yu, qu'ils remportent des succès décisifs face à leurs rivaux affaiblis. Dans les années 430, les troupes des Wei du Nord font tomber les autres grandes royaumes du Nord : les Xia en 431, les Yan septentrionaux en 436 puis les Liang septentrionaux en 439[44].

Tuoba Tao chercha alors à pousser en direction de la dernière grande puissance qui se dressait face à lui, la dynastie des Song du Sud, qui n'avait guère fait preuve d'esprit conquérant depuis la mort de son fondateur Liu Yu en 422, un an avant sa propre intronisation. Le second empereur des Song du Sud, Shaodi, fils de Liu Yu, avait vite été éliminé par une révolte nobiliaire intronisant son frère Wendi, qui s'empressa de se débarrasser ceux qui l'avaient fait monter sur son trône. La majeure partie de son règne (424-453) se passe dans la paix, créant les conditions d'une prospérité pour les régions du Sud. Cela fut rompu en 450 par l'invasion initiée par Tuoba Tao, qui dévasta la région de la vallée de la Huai, repoussant la frontière entre les deux royaumes plus au sud. Si les Wei du Nord ne furent pas en mesure de conquérir le Sud, leur expédition plongea leur rivaux méridionaux dans des troubles qui allaient précipiter leur perte : Wendi fut assassiné par son fils en 453, puis les règnes suivant furent ensanglantés par de nombreux meurtres décimant le clan impérial, finalement destitué par le général Xiao Daosheng, qui fonda la nouvelle dynastie des Qi (méridionaux) en 479 [45]. Comme Liu Yi avant lui, il était originaire de la région de la Huai et issu d'un milieu modeste, ayant conquis le pouvoir grâce à ses succès militaires. La dynastie qu'il fonda, les Qi méridionaux (479-502), connut comme celle qu'elle avait supplanté des troubles successoraux, et ceux dès après la mort du second empereur, Wudi. Ce fut un neveu de Xiao Daosheng, Xiao Luan (empereur Mingdi) qui triompha après avoir éliminé une grande partie de son clan. Son fils et successeur Xiao Baojuan fut tout aussi meurtrier, avant d'être à son tour menacé par son frère Xiao Baorong[46].

Les Wei du Nord connurent leur apogée sous leur souverain Xiaowendi (471-499), qui mena une politique active de centralisation et de sinisation des institutions de son royaume, visant à en faire un État pleinement chinois, dégagé de la majeure partie de son héritage xianbei : adoption de noms et de vêtements chinois par les aristocrates xianbei, réforme agraire, etc. Cela culmina en 494 avec la refondation d'une capitale à Luoyang, ancrant la dynastie d'origine « barbare » dans la tradition impériale chinoise[47].

Troubles politiques et divisions (v. 500-550)[modifier | modifier le code]

Les réformes sinisantes de Xiaowendi furent suivies par ses successeurs, qui tentèrent de plus en plus de gommer leur héritage Xianbei. Cela entraîna une fracture de plus en plus importante entre la cour de Luoyang sinisée et les garnisons du Nord, qui protégeaient le royaume face à la menace que représentaient les nomades Ruanruan établis face à eux, et avaient préservé leur mode de vie et leur culture traditionnels. La mésentente aboutit en 523 à la révolte des « Six garnisons », des forts frontaliers situés à la frontière nord du royaume, puis à une série de rébellions ébranlant la dynastie des Wei du Nord. En 528, ce sont les intrigues de la cour qui aggravent la situation : l'empereur Xiaomingdi est assassiné à l'instigation de l'impératrice douairière Hu, ce qui entraîne le soulèvement des troupes du nord conduites par Erzhu Rong, qui prennent Luoyang et mettent à mort l'impératrice[48].

Les conflits dynastiques dans la famille impériale des Qi du Sud profitèrent à un autre membre du clan impériale des Xiao, le général Xiao Yan (nom posthume Wudi), qui fonda en 502 une nouvelle dynastie, celle des Liang (502-557). Il mena une politique plus agressive envers les Wei du Nord, au moment où ceux-ci commençaient à montrer des signes de faiblesse. Il recueillit un général du Nord, Yuan Hao, et monta une expédition pour le faire introniser chez les Wei. Malgré la prise de plusieurs cités ennemies, cette campagne fut finalement repoussée, n'ayant apparemment pas bénéficié d'un soutien suffisant de la part[49].

Les troubles se poursuivirent chez les Wei, aboutissant finalement à l'affirmation de deux grands seigneurs de guerre qui avaient placé chacun sous leur coupe un membre de la dynastie des Wei du Nord qu'ils considèrent comme un empereur : à Chang'an et à l'Ouest du royaume, Yuwen Tai a réuni sous sa coupe les restes de la cour sinisée des Wei du Nord et pris le contrôle de l'empereur Xiaowudi, qu'il fait assassiner en 535 mettant ainsi fin à la dynastie ; à Luoyang et dans l'Est du royaume, c'est Gao Huan qui dirige l'aristocratie Xianbei traditionaliste. L'empire des Wei du Nord est donc divisé en deux : suivant les dénominations courantes, la partie orientale prend le nom de « Wei oriental » (534-550) ; la partie occidentale celui de « Wei occidental » (535-557)[48]. Disposant de l'armée la plus puissante, Gao Huan chercha à envahir son rival occidental, mais il fut vaincu à Shayuan (537)[50].

Ces troubles affectèrent le Sud. Un général des Wei orientaux du nom de Hou Jing fit défection chez les Wei orientaux avant de finalement se réfugier en 547 auprès de Wudi des Liang, qui lui confia à son tour une armée pour prendre le Nord. Il fut défait par les Wei orientaux, qui tentèrent alors de convaincre Wudi de leur livrer. Hou Jing se révolta alors, et réussit à s'emparer de Jiankang, capturant et emprisonnant Wudi qui mourut peu après. Après avoir intronisé deux membres du clan Xiao, Hou Jing ambitionna de fonder sa propre dynastie dans le Sud, mais il ne contrôlait guère qu'une petite portion de l'ancien territoire des Liang. Il fut finalement vaincu en 552 par le général le plus puissant du clan Xiao, Xiao Yi, qui avait auparavant éliminé d'autres rivaux dans son propre lignage. Il assura la continuité de la dynastie Liang (nom impérial Yuandi). Un autre membre de son clan, Xiao Cha, avait trouvé refuge chez les Wei occidentaux, qui lui fournirent une grande armée avec laquelle il s'installa dans la région de Jiangling, entre Nord et Sud, fondant la dynastie des Liang postérieurs (555-587) qui resta vassale des Wei occidentaux puis des Zhou septentrionaux après eux[51].

Qi du Nord, Zhou du Nord et Chen (v. 550-580)[modifier | modifier le code]

La situation politique de la Chine vers 560.
Chimère gardant la tombe de l'empereur Wu des Chen (559-566), dans les faubourgs de Nankin.

Dans les deux royaumes Wei, les empereurs fantoches intronisés par les généraux vainqueurs furent finalement éliminés. En 550, Gao Yang le fils et successeur de Gao Huan fonda sa propre dynastie, les « Qi septentrionaux » en lieu et place des Wei orientaux. En 557, Yuwen Jue le fils de Yuwen Tai destitua l'empereur des Wei occidentaux pour fonder à son tour une nouvelle dynastie, celle des « Zhou septentrionaux ». Le pouvoir appartenait en réalité à Yuwen Hu, le neveu de Yuwen Tai, qui fit et défit plusieurs empereurs[52]. Au moins la situation militaire était favorable : la frange nord du royaume était relativement pacifiée, les Ruanruan ayant été éliminés par les Tujue (ou Köktürks, les « Turcs bleus ») qui étaient alors en paix avec les royaumes chinois, tandis que le Sichuan avait été envahi en 553, ce qui avait permis d'étendre le royaume très loin au sud.

Le Sud connut aussi un changement dynastique à cette période. À la mort de l'empereur Yuandi des Liang en 554, son fils Xiao Fangzhi fut renversé en 555 à l'instigation d'un général à la solde des Qi septentrionaux, qui intronisa un autre membre du clan Xiao, Xiao Yuanming, marionnette aux mains des Qi. Un des principaux généraux des Liang, Chen Baxian, issu d'un des grands lignages méridionaux, se révolta alors et réussit à replacer Xiao Fangzhi sur le trône, avant de repousser une nouvelle offensive des Qi. Fort de ses succès qui en firent le maître incontesté du Sud, il fonda la dynastie Chen en 557[53].

L'attitude des Qi à leur égard fit que les Chen devinrent des alliés des Zhou. Les rivalités au sein de l'aristocratie Xianbei chez les Qi entraînèrent plusieurs épisodes sanglants qui déstabilisèrent leur appareil administratif et militaire. Leurs rivaux en profitèrent. Dès 565, les Zhou échouèrent de peu devant Luoyang. En 573-575, les Chen réussirent à leur prendre plusieurs territoires dans la région de la Huai. Chez les Zhou, l'empereur Yuwen Yong s'était finalement débarrassé de la tutelle de Yuwen Hu en 572, et profita des réformes énergiques de ses prédécesseurs qui lui permirent de disposer du plus puissant royaume chinois. En 577, il envahit et annexa le royaume Qi désorganisé. Sa mort l'année suivante marqua un coup d'arrêt dans les offensives de son royaume, épargnant temporairement les Chen[54].

Les conquêtes Sui : la réunification (581-589)[modifier | modifier le code]

Le nouvel empereur des Zhou, Yuwen Yun/Xuandi, ne se préoccupa pas vraiment de conquêtes militaires, mais plutôt d'intrigues de cour qui coûtèrent la vie à plusieurs hauts dignitaires. Ce fut un général du nom de Yang Jian, dont la fille était l'épouse principale et impératrice de l'empereur, qui tira son épingle dans le jeu politique de la période. Quand le monarque mourut en 580, il élimina ses derniers rivaux à la cour des Zhou, puis destitua finalement l'empereur Yuwen Chan en 581, fondant la nouvelle dynastie Sui sous le nom impérial de Wendi. Les premières années de son règne furent marquées par la fondation d'une nouvelle capitale très vaste près de Chang'an, à Daxingcheng. En 587, il annexa le royaume des Liang postérieurs, ce qui lui offrit une porte d'entrée vers le Sud. Une grande campagne fut préparée pour l'année suivante : l'armée fut confiée au second fils de l'empereur, Yang Guang, qui s'empara de Jiankang, aboutissant en 589 à la fin de la dynastie Chen. La Chine était réunifiée à nouveau après près de six siècles de division[55].

Aspects politiques et sociaux[modifier | modifier le code]

L'empereur Wen des Chen (559–566), peinture de Yan Liben (600-673).

Les évolutions politiques et sociales de la période des dynasties du Nord et du Sud sont encore mal comprises. Les troubles militaires et politiques avaient créé une situation d'instabilité, marquée par des violences et une insécurité endémiques, de nombreux mouvements de populations. Les royaumes parvenaient cependant au fil du temps à élaborer des institutions plus solides, surtout au Nord, qui forme le socle à partir duquel seront construits les empires Sui et Tang. Le Sud connut quant à lui un développement démographique et économique constant, surtout dans le domaine commercial, même si les royaumes y avaient des institutions moins solide. Le manque d'études sur cette époque est cependant un frein majeur à la compréhension des évolutions institutionnelles et sociales, d'autant plus que celles-ci sont assez mal documentées. Il est dont assez difficile de dresser un tableau clair de cette époque.

Institutions politiques et militaires[modifier | modifier le code]

Des empereurs à la légitimité contestée

Les États des dynasties du Nord et du Sud étaient dirigés par des empereurs, qui suivant l'idéologie politique chinoise étaient les détenteurs du « Mandat céleste » : ils occupaient leur position parce que le Ciel l'avait décidé, en raison de leur vertu supérieure à leurs concurrents. La succession se faisait en principe de père en fils, ou du moins au sein de la même famille impériale. Cette théorie politique n'assurait pas la stabilité dynastique sur le long terme, puisque le pouvoir impérial pouvait se perdre s'il était estimé que la dynastie n'avait plus la vertu nécessaire pour régner, et elle pouvait alors être renversée par une autre. Les changements de dynastie, bien connus pour le Sud, étaient marqués par l'affirmation d'un chef militaire, qui prenait progressivement le contrôle des affaires du royaume en éliminant ses concurrents, puis se faisait concéder des titres prestigieux, jusqu'à renverser l'empereur, qui n'avait alors plus qu'un pouvoir théorique. La légitimation du nouvel empereur était aussi bien appuyée par la théorie politique traditionnelle (plutôt de nature confucianiste) que les penseurs taoïstes et bouddhistes qui invoquent notamment de l'apparition de présages légitimant la fondation de la dynastie[56]. Mais si la légitimité des détenteurs de l'autorité impériale était régulièrement contestée, celle de l'institution impériale ne l'était pas, et la loyauté envers celle-ci restait une valeur primordiale chez les élites[57].

Figurine en terre cuite d'un cavalier xianbei sur un cheval cuirassé, période des Wei du Nord (386–534), musée Cernuschi.
L'importance de l'armée

Le maintien de la position dominante de l'empereur dans un État reposait souvent sur le contrôle de la puissance militaire, et l'absence de rival de taille à menacer sa suprématie, ce qui était une menace constante en raison de l'existence d'armées privées aux mains des membres des élites[57]. Cela explique les mesures d'affaiblissement des grands lignages prises par les empereurs du Sud, qui avaient gardé en mémoire les déboires des Jin orientaux face à leurs principaux généraux, et avaient fait en sorte d'octroyer les principaux postes militaires à des membres de leur famille. Mais cela n'eut pas pour effet de stabiliser les dynasties, puisque les rivalités pour le pouvoir furent concentrées au sein du lignage impérial[58].

Au Nord, la puissance militaire était tout autant déterminante pour les dynasties : les empereurs xianbei des Wei du Nord s'imposèrent en convertissant une armée issue de leur tribu en une armée de nature héréditaire concentrée dans la capitale, à laquelle étaient attribués des domaines visant à assurer leur subsistance suivant le principe des colonies militaires agricoles (tuntian) en vogue depuis l'époque des Trois royaumes. Sous les réformes de Xiaowendi, des soldats d'origine Han furent intégrés aux troupes du royaume, tandis que les soldats xianbei furent envoyés dans les garnisons frontalières du Nord, face aux troupes Ruanruan (les « Six garnisons »)[59]. Plusieurs fortins de cette période ont été repérés en Mongolie-intérieure et explorés de façon superficielle par des archéologues ; il s'agit essentiellement de petites enceintes quadrangulaires de taille diverse (une centaine à plus de unité de côté) disposant de tours de garde, dont les constructions intérieures ont généralement disparu, puisqu'il en reste au mieux les terrasses[60]. La marginalisation de ces troupes frontalières aboutit à terme à leur révolte, dont la répression favorisa l'émergence de chefs militaires qui réussirent finalement à supplanter la dynastie[61]. C'est l'un d'entre eux, celui des Zhou septentrionaux, qui fut le plus actif dans les réformes militaires, avec la mise en place du système fubing : des troupes de soldats conscrits non-Han et Han organisés en garnisons et entretenus par des domaines agricoles situés dans la vallée de la rivière Wei. Cela servit de base à leur expansion militaire et à celle des Sui qui prirent leur suite, puis à l'organisation militaire des débuts des Tang[62].

Les troupes de choc de cette période étaient constituées de cavaliers combattant suivant les innovations venues de la steppe durant les siècles précédents. L'étrier, introduit en Chine vers le IVe siècle, offrait une meilleure stabilité au cavalier, que l'on pu vêtir d'une armure plus lourde, constituée de plaques de métal cousues entre elles. Ces guerriers combattaient à la lance, à l'épée et de plus en plus au sabre. Les chevaux disposaient eux aussi de cuirasses. Les combattants à pied disposaient quant à eux d'un armement varié : arcs, arbalètes, épées, dagues, lances, hallebardes[63]. La domination des territoires du Sud, comprenant de nombreuses rivières et montagnes, passait par la maîtrise de navires de guerre, souvent vastes, pouvant contenir jusqu'à 2 000 hommes, disposant de tours et de plate-formes permettant à des archers et même des trébuchets de lancer des projectiles sur leurs adversaires[64].

Institutions et exercice du pouvoir

Le pouvoir politique et militaire appartenait en premier lieu aux membres de l'entourage impérial. La haute administration était généralement constituée de trois organes principaux. Le Secrétariat impérial (zhongshu sheng)[65] et la Chancellerie (menxia sheng)[66] étaient les centres des principales décisions. Le troisième organe de la haute administration était le Département des Affaires d’État (shangshu sheng), constitué en général de six bureaux (cao) ayant chacun une attribution déterminée. Ils variaient suivant les royaumes : on trouvait souvent des bureaux consacrés au personnel, aux revenus, à la guerre, à la justice et aux travaux, d'autres aux rites, au recensement, aux domaines publics, etc.[67] Ils furent repris et uniformisés sous les Zhou septentrionaux puis les Sui et les Tang.

Les attributions réelles des titres de la haute administration sont souvent mal comprises car les textes sont peu explicites. On retiendra surtout que l'entourage impérial disposait en premier lieu du pouvoir de décision (ce qui explique l'influence du Secrétariat impérial), et que de nombreux titres officiels n'étaient qu'honorifiques et ne conféraient pas un pouvoir important[68]. Au Nord, les postes-clefs étaient détenus pas les membres de l'aristocratie militaire barbare[69]. Dans le Sud, l'affaiblissement des grandes familles fut caractérisé par l'attribution de postes aux noms prestigieux mais vidés de leur substance à des personnages issus de grands lignages, tandis que les postes disposant de l'autorité réelle, dans le Secrétariat, étaient confiés à des fonctionnaires d'extraction moindre, souvent des marchands, dépendant directement du monarque et de ses proches[70]. Le fait que les tombes des souverains des dynasties du Sud soient bien plus vastes que celles des élites de ces régions tendrait également à prouver le fait que les seconds n'avaient pas une richesse et une puissance pouvant rivaliser avec celles des premiers[71].

L'administration provinciale était quant à elle organisée suivant trois échelons, qui étaient dans l'ordre décroissant la province (zhou), la commanderie (jun) et le comté (xian). Leurs administrateurs avaient essentiellement pour rôle le maintien de la police et la levée des impôts[72]. À l'échelon local, on trouvait également les quartiers des villes et les villages (ling pour les deux), avec leurs propres administrateurs[73]. Des « pays » (guo) étaient attribués en apanage à des personnages importants, souvent issus de la famille impériale et de tailles très diverses ; il est abusif de les comparer aux fiefs de l'Europe médiévale, car ils n'ont jamais servi de base au pouvoir des aristocrates provinciaux, qui tiraient sans doute plus de pouvoir de charges militaires ou administratives[74]. Les gouvernements centraux avaient souvent un contrôle limité sur leurs provinces : les Wei du Nord s'appuyaient essentiellement sur les garnisons et colonies agricoles militaires pour administrer leur territoire et en tirer des revenus ; dans les dynasties du Sud, les princes du lignage impérial et leurs armées jouaient un rôle grossièrement similaire, le pouvoir central ayant essentiellement un rôle de redistribution de revenus vers les chefs provinciaux[75].

Lois et fiscalité

L'encadrement des populations passait par la rédaction de codes de lois s'inscrivant dans la droite ligne de ceux des dynasties antérieures. Chacune des dynasties du Nord et du Sud a élaboré son propre code, dont des extraits ont été compilés dans le Livre des Sui. Suivant les principes légistes élaborés durant la période des Royaumes combattants, il s'agissait de discipliner le peuple par des mesures pénales et d'encadrer ceux qui étaient chargés d'administrer et de rendre la justice. Au fil du temps, les codes furent de plus en plus détaillés et complexes, mais il est difficile de déterminer si toutes leurs prescriptions ont été appliquées car on sait que beaucoup de décrets restaient sans suite durant cette période troublée. Les spécialistes des lois réfléchissaient sur la dureté des lois à appliquer, les peines d'exécutions massives de lignages étant critiquées par les Nomades du Nord, aboutissant chez les Wei à leur allègement puis leur suppression, tandis qu'on étendait la possibilité de racheter ses crimes par des amendes lourdes ; la répression de la corruption, l'usage de la torture lors des interrogatoires étaient également l'objet de discussion[76].

La situation politique troublée et les nombreux changements de gouvernement avaient abouti au désordre des finances publiques. Les armées nécessitant beaucoup de revenus, on usait souvent d’expédients en fonction des besoins. Une partie de la population échappait aux impôts pour des raisons diverses : certains aristocrates et monastères bénéficiaient d'exemptions ainsi que les personnes disposant du statut d'émigré au Sud, et les démunis ayant migré dans un nouveau lieu où ils n'avaient pas été inscrits sur les registres fiscaux, qui constituaient une part non négligeable de la population en ces temps troublés. Le principal problème des États, surtout dans le Sud, fut donc de repérer leur base imposable en procédant à des recensements[77]. Cela avait sans doute eu l'effet pervers d’accroître la pression fiscale sur ceux qui étaient à la portée de l’État. Les prélèvements existant à cette période étaient divers : un impôt foncier évalué en fonction de la surface cultivée, des impôts par tête (évalués par personne, ou foyer, mais pesant aussi sur les esclaves ou les bœufs au Nord), des contributions en tissus (soie surtout), les taxes commerciales prélevées aux marchés. S'y ajoutaient diverses corvées. Selon les textes, les impôts étaient plus lourds au Nord, même si la réforme agraire des Wei septentrionaux a sans doute allégé la charge[78].

Groupes et rapports sociaux[modifier | modifier le code]

La société de la période de division était traversée par de nombreux rapports de force, et une réflexion constante sur le statut des personnes. Plusieurs lignes de partage la traversaient : entre les Chinois et les non-Chinois, les élites et le peuple, ceux qui avaient migré récemment et ceux qui étaient installés depuis longtemps sur leur terre, les hommes et les femmes, etc.

Origines et identités

Une importante césure au sein de la société, surtout visible parmi les élites, distinguait les personnes en fonctions de leurs origines : Han et non-Han (« Barbares »), surtout au Nord. Les mélanges de population ayant eu lieu depuis le IVe siècle avaient sans doute rendu la situation moins claire, nombreux étant les lignages comptant parmi leurs ancêtres des personnes de diverses origines, et, suite à des phénomènes d'acculturation, aux yeux des historiens modernes l'élite de cette époque est par bien des aspects culturellement hybride[21]. Mais la distinction entre ces groupes était très présente dans les discours et les classifications de l'époque médiévale, notamment parce que l'identité des individus était souvent liée à une position sociale, une fonction et un mode de vie idéalisé, au moins dans le milieu des élites. Ainsi, au Nord les Barbares occupaient les fonctions de commandement et de conseil les plus importantes, dirigeant notamment les armées, les Han se consacrant en général aux tâches administratives et intellectuelles, ou aux postes inférieurs de l'armée[69],[79].

Cette distinction revêtit une grande importance sous les Wei du Nord, quand l'empereur Xiaowendi (471-499) chercha à siniser les Xianbei par plusieurs mesures entre 480 et 496 : déplacement de la cour à Luoyang, ancienne capitale des Han, incitation aux mariages mixtes, adoption des coutumes vestimentaires chinoises par l'élite xianbei, interdiction de parler xianbei à la cour, etc.[80] Cela eut pour effet de déstabiliser l'élite et l'armée Xianbei, conduisant aux troubles initiés par la révolte des Six garnisons[47],[81].

Cette ligne de partage ethnique restait très importante sous les Qi septentrionaux entre les Xianbei, auxquels la plupart de l'appareil militaire revendiquait son appartenance (même si beaucoup avaient des origines mixtes), et les Han, fournissant le gros de l'administration de la cour impériale (la « cour extérieure ») ainsi que les impératrices, disposant d'une influence forte sur les affaires politiques[82]. En revanche sous les Zhou septentrionaux les Xianbei perdirent peu à peu la main sur les postes militaires (qui offrent la direction effective du royaume) au profit des Han[83], mais ceux-ci étaient souvent issus de mariages mixtes et imprégnés des traditions militaires xianbei, à l'image du fondateur de la dynastie Sui et même de celui de la dynastie Tang.

Dans les dynasties du Sud, on opposait les lignages implantés à l'époque du royaume de Wu (IIIe siècle), les « émigrés » (qiao), arrivés avec les Jin orientaux (début du IVe siècle) et dont les élites avaient pris une place prééminente, ainsi que les différents peuples Barbares méridionaux[84]. Le statut d'émigré avait été créé à une époque où les gens venus du Nord espéraient reconquérir cette région rapidement et avaient en même temps besoin d'une aide pour survivre au Sud, ce qui explique qu'il ait octroyé des exemptions fiscales. Ses détenteurs s'étant complètement implantés dans le Sud, il avait perdu en signification mais offrait toujours l'exemption. Il fut progressivement supprimé par les gouvernements méridionaux désireux d'élargir leur base imposable. Les groupes de migrants restèrent cependant toujours une réalité majeure de leur société, même si les migrations se faisaient désormais souvent entre régions méridionales[85].

Panneau en laque de Sima Jinlong (ici le devant), représentant sur quatre registres des histoires édifiantes à valeur morale.
Les élites

Les élites, surtout celles de culture chinoise qui ont laissé la plupart des traces écrites concernant la période, avaient développé un fort sentiment d'identité depuis la fin des Han, et cela n'avait fait que se confirmer par la suite, comme en témoigne leur quête permanente de dignités prestigieuses. Le système de recrutement des « Neufs rangs et des juges impartiaux », créé sous les Cao-Wei pour mettre en place un recrutement de fonctionnaires sur la base du mérite, avait depuis longtemps été détourné de ses objectifs initiaux par les élites : la sélection se faisait surtout en fonction du statut des ancêtres de l'élu[86]. Dans le Sud, les membres des familles les plus éminentes disposaient de titres inspirés de la titulature de l'aristocratie antique : Duc de commanderie, Duc de préfecture, Marquis de commanderie, etc. On distinguait les lignages nobles en fonction de leur ancienneté. L'administration impériale du Sud veillait à maintenir ces hiérarchies, et à surveiller que les titres dont se dotaient les lignages des élites ne soient pas usurpés[87].

Plus généralement, l'ancienneté du lignage était ce qui distinguait les grandes familles de cette période de l'histoire chinoise, dont la longévité était souvent remarquable. Les Cui de Boling comptaient ainsi parmi les ancêtres de leurs branches des dignitaires ayant servi les Han, les Wei et les Jin, et fournirent des ministres aux royaumes xianbei puis plus tard se retrouvèrent dans la haute administration des Sui et des Tang[88]. Pour mieux assurer le prestige de leur lignée, ces grandes familles prenaient souvent la plume pour rédiger des généalogies remontant à leurs ancêtres fondateurs et décrivant les figures les plus illustres du lignage qui avaient occupé des fonctions importantes et permettaient donc à celui-ci de maintenir son rang ; certains de ces écrits, comme les Enseignements familiaux du clan des Yan de Yan Zhitui, ont atteint une grande qualité littéraire et fourmillent d'informations sur la vie des élites de l'époque[89].

Les activités intellectuelles et administratives étaient donc primordiales pour que le lignage puisse se maintenir à son rang. Elles sont donc souvent mises en avant dans les textes de la période car les réseaux et l'ancienneté seuls ne pouvaient suffire[90]. La morale resta également une valeur importante dans l'idéal des élites ; cela se retrouve dans les textes de l'époque, et également dans l'art, comme l'illustre un paravent en laque peint du Ve siècle ayant appartenu à Sima Jinlong, descendant de la famille impériale Jin réfugié chez les Wei du Nord, représentant plusieurs histoires de fils pieux et femmes vertueuses[91].

Les mariages étaient un autre aspect important des stratégies des élites pour conforter leur position voire l'améliorer (le sésame étant un mariage dans le lignage impérial). Les mariages ont aussi pu permettre de rendre plus cohérent un milieu aristocratique aux origines très diverses. Les unions entre anciennes familles nobles et familles aisées d'extraction récentes étaient souvent condamnées, sans être forcément proscrites, même si cela se produisit au moins après un décret des Wei du Nord daté de 463 ; leur existence démontre en tout cas le fait que le milieu des familles illustres n'était pas fermé[92].

Solidarités sociales

Les textes de la période des dynasties du Nord et du Sud semblent refléter le fait que les solidarités sont plus fortes au Nord qu'au Sud. C'est peut-être une conséquence du peuplement du second par des vagues de migrations y ayant entraîné plus de distinctions, et aussi de son développement économique et commercial qui a entraîné un plus fort développement des villes, y distendant encore plus les liens traditionnels en même temps qu'il affaiblissait le poids des aristocrates terriens et permettait l'affirmation de riches marchands. Au Nord en revanche, les liens entre personnes de même lignage étaient plus affirmés, s'étendant à des parents bien plus éloignés que dans les solidarités lignagères du Sud[93]. Partout, les aristocrates locaux s'étaient entourés de dépendants cherchant leur protection, qui leur avaient servi à former des milices voire de véritables armées privées, et surtout à exploiter leurs domaines auxquels ils étaient attachés, un peu à l'image des serfs de l'Europe médiévale ; cette nébuleuse de dépendants était désignée sous le terme buqu, qui avait un sens militaire à l'origine[94]. Cela a pu constituer par moment une source d'ennuis pour le pouvoir central, qui chercha à plusieurs reprises à limiter le nombre de dépendants par domaine[95]. Mais d'un autre côté ceux-ci étaient souvent des réfugiés fuyant les troubles (guerres, famines) ou l'endettement, constituant de ce fait une population instable que les grands propriétaires pouvaient difficilement contrôler durablement[96].

Yan Zhitui releva également que les membres des élites du Nord parlaient un langage similaire de celui de leurs dépendants, tandis qu'au Sud les deux groupes s'exprimaient plus différemment, signe d'une moins grande proximité. Les lignages du Nord avaient un rôle militaire nettement plus affirmé qu'au Sud, sans doute en raison de la plus grande instabilité militaire de la région. Cela ne s’estompât qu'avec la mise en place progressive du système de partage agraire à partir des Wei du Nord, qui offrit plus de sécurité foncière aux paysans, ainsi qu'au développement des structures administratives centrales qui attira les membres des grandes familles hors des provinces[93].

Il apparaît finalement que les aristocrates de la période des dynasties du Nord et du Sud ont sans doute constitué une menace moins importante pour le pouvoir central qu'on ne l'a longtemps cru. Au contraire, ils ont constamment recherché les fonctions et dignités que le pouvoir central leur offrait, car elles restaient les meilleures garanties pour conserver leur position sociale, tandis que la tentation de l'obtention d'un pouvoir militaire local était sans doute génératrice de trop l'instabilité et de menaces[97].

Les femmes dans la société
Procession conduite par l'impératrice douairière Hu des Wei du Nord, bas-relief de la grotte de Binyang (Longmen, Henan), v. 522, Nelson-Atkins Museum of Art.

La situation des femmes était également marquée par une opposition Nord/Sud. Yan Zhitui rapporte que les femmes du Sud n'avaient qu'un rôle limité dans la sphère publique, tandis qu'au Nord elles occupaient un rôle plus important, en particulier dans les familles aristocratiques et la famille impériale, où elles usaient notamment de leur influence pour que leur progéniture et plus largement leurs parents aient le statut le plus élevé possible, par le biais d'entretiens, de réceptions, mais aussi de procès. Les impératrices et femmes des harems impériaux du Nord disposaient d'un plus grand rôle que celles du Sud, à l'image de l'impératrice douairière Hu qui dirigea de fait les Wei du Nord entre 515 et 528 et fut un soutien actif du bouddhisme[98], et plus tard de son homonyme à la cour des Qi du Nord entre 569 et 577 et de sa fille Lu Lingxuan, qui sans être impératrice elle-même joua un grand rôle politique à la cour des Qi[99]. Les femmes du Nord étaient également plus talentueuses dans le travail de la soie, lui aussi gage de prestige. Cela est sans doute le résultat d'une influence des Barbares, chez qui la place de la femme est plus élevée que dans la tradition chinoise[100].

Plusieurs thèmes artistiques et récits jouissant d'une grande popularité mettent en avant le rôle des mères et leurs liens avec leurs enfants, comme celle de Mulian, grande figure du bouddhisme, cette religion étant importante dans l'affirmation de la figure maternelle[101]. Elle permit également l'apparition d'un nouveau mode de vie féminin, celui de la moniale, repris également par le taoïsme, qui offrit à certaines femmes la possibilité d'acquérir une plus grande influence que ce qui était normalement dévolu à ce sexe dans la Chine ancienne. Des dévotes laïques financèrent également des donations religieuses, visibles dans l'art (érection de stèles)[102].

Les campagnes et l’agriculture[modifier | modifier le code]

L'évolution des structures agraires et les tentatives de réformes

L'instabilité de la période de division avait bouleversé la société rurale : les massacres et les migrations avaient laissé de grands espaces sans personne pour les mettre en valeur au Nord, tandis qu'au Sud s'était posé le problème de l'installation des nouveaux arrivés sur les territoires ruraux. La situation instable avait partout favorisé des structures agraires inégalitaires, marquées par la constitution de grands domaines aux mains d'aristocrates accueillant les paysans déracinés qui se plaçaient sous leur protection, et de plus en plus ceux des monastères bouddhistes (secondairement taoïstes) qui émergèrent en tant que puissance économique de premier plan durant cette période, disposant de vastes domaines et d'installations agricoles qu'ils louaient avec profit (moulins et pressoirs)[103]. L’État disposait de leviers pour éviter une désertion de trop de terres ou la constitution de grands domaines bénéficiant souvent d'exemptions, qui le priveraient de revenus : en principe, les territoires incultes (abandonnés ou jamais cultivés) étaient la possession de l’État, qui pouvait les attribuer, pour augmenter la surface cultivée et donc ses revenus. Il pouvait également en confisquer pour les redistribuer. Les royaumes n'avaient en revanche pas les moyens d'entreprendre de grands aménagements agricoles (érection de digues contre les inondations, de canaux d'irrigation) qui auraient pu leur permettre de renforcer leur emprise sur les campagnes. Leurs mesures agricoles se concentrèrent donc sur l'attribution des terres, mais ne purent sans doute pas toutes être bien appliquées en raison du contexte politique souvent troublé.

Depuis les Cao-Wei, on avait constitué des colonies agricoles militaires (tuntian) servant à ravitailler les armées[104]. Au Sud, cela fut fait dans la vallée de la rivière Huai située entre eux et les pays du Nord, mais sans grand succès car ces mesures profitèrent aux généraux de ces régions. Au Nord en revanche, ces colonies avaient été constituées avec une meilleure fortune dans les zones laissées en friche entourant généralement les forts des garnisons, en particulier sur la frontière nord.

Dans le Sud, les États étaient confrontés à plusieurs problèmes les empêchant de mener une politique agricole ambitieuse[105]. Les émigrés avaient depuis longtemps constitué des domaines sans son assentiment et donc au mépris de son champ de compétence théorique. De plus, les rares terres sous contrôle du pouvoir central, situées en périphérie de la capitale Jiankang, avaient souvent été concédées à des dignitaires pour qu'ils en tirent les revenus nécessaires à leur activité, l’État n'ayant pas au début de la période les liquidités nécessaires pour procéder autrement. Ces domaines avaient rapidement été accaparés par les lignages bénéficiaires, qui bâtirent autour du lac Tai et près de Guiji de grands manoirs ruraux entourés de somptueux jardins à l'image de ceux que l'on trouvait dans la capitale, d'où ils disposaient d'une base de pouvoir local, accueillaient leurs alliés et des lettrés[106]. Les États méridionaux disposant de peu de terres publiques, ils n'avaient donc pas une grande latitude dans leurs actions, leurs réformes agraires restant souvent lettre morte.

Les royaumes septentrionaux disposaient de plus de pouvoir sur les terres incultes que ceux du Sud, et purent mener des politiques agricoles plus ambitieuses. Mais les structures agraires étaient inégalitaires comme au Nord. Les Wei du Nord mirent en place à partir des années 470 une politique de dotation des monastères bouddhistes en terres et en hommes (serfs et esclaves pris parmi les condamnés ou les prisonniers de guerre) sur des terres laissées en friche, souvent sur les terroirs les plus secs où seul le millet poussait convenablement. Il était attendu que les produits de ces domaines puissent notamment être employés en période de famine, suivant l'idéal de charité bouddhiste qui devait alors se substituer aux mesures de protection traditionnellement dévolues aux États[107]. En 485-486, période des grandes réformes de l'empereur Xiaowendi, fut initiée la politique des « champs égalitaires » (juntian) : les domaines étatiques furent divisés en lots concédés à des paysans suivant la taille de leur maisonnée, charge à eux de payer en échange des taxes au gouvernement, sous peine de se voir confisquer les terres qui restaient la propriété de l’État. Le but de cette mesure était sans doute la mise en culture de nouvelles terres, et peut-être aussi de lutter contre la concentration des terres au profit des aristocrates. Bien que reprise avec quelques modifications par les royaumes postérieurs, jusqu'aux Tang, elle n'a sans doute jamais été appliquée à grande échelle[108].

Les progrès des techniques agricoles

L'agriculture connut diverses améliorations durant la période de division. Celles-ci sont essentiellement connues grâce aux Principales techniques pour le bien-être du peuple (Qi Min Yao Shu) de Jia Sixie, écrit vers 533-534, manuel d'instructions agricoles. On ne sait pas grand-chose de son rédacteur : administrateur qui a lui-même une expérience dans l'agriculture dans le Nord, il dit avoir réuni des informations provenant de divers ouvrages antérieurs, proverbes et récits populaires, complétés par sa propre expérience. Il était manifestement destiné en priorité aux domaines ayant une taille importante et pratiquant une agriculture intensive bien organisée[109]. Ces informations peuvent être complétées par d'autres textes (notamment les écrits de Yan Zhitui, une nouvelle fois, ou les poèmes champêtres de Tao Yuanming) et des peintures murales représentant des scènes de vie agricole.

Jia Sixie débute son ouvrage par une description des moyens de conquête de nouvelles terres agricoles : défrichement de forêts, assèchement de marais. Cela témoigne de l'extension de la surface en culture à sa période, nécessaire parce que les groupes de paysans fuyant l'insécurité se réfugiaient dans des régions peu mises en valeur (collines, forêts, landes), et aussi parce que dans plusieurs parties du Sud les vallées étaient déjà bien occupées et qu'il faut s'étendre vers les collines[110].

Concernant les méthodes de mise en culture des champs, celles-ci reposaient sur les moyens techniques du temps. L'instrument de labour était l'araire, tiré par un seul bœuf si on suit les représentations de l'époque, muni d'un soc en métal. Divers types de herses sont également attestées, pour la préparation du sol. Les méthodes étaient adaptées à la qualité des sols : sur les sols secs et fragiles du Nord-Est, les labours étaient peu profonds et il fallait assurer l'humidité du sol par divers moyens ; dans la basse vallée du fleuve Jaune et le Sud, les sols sont plus lourds et peuvent être aisément irrigués, même si plus au Sud l'apport naturel en eau est suffisant. Avant les semailles, Jia Sixie prescrit de sélectionner les graines avec attention, avant de les semer à l'aide d'un plantoir. Depuis la fin de la période de la dynastie Han on maîtrisait la technique de repiquage, essentiellement appliquée au riz, et qui en se diffusant permit une amélioration des rendements. Des engrais étaient utilisés pour fertiliser les sols. Jia Sixie fut le premier en Chine à prescrire explicitement la rotation des cultures. Il conseillait par exemple un cycle de trois cultures en deux ans : blé, puis pois ou radis, et enfin orge d'hiver[111].

Cultures et habitudes alimentaires

Les principales cultures de la Chine médiévale étaient le millet, le blé, l'orge, et le riz au Sud, dont le développement accompagna l'accroissement démographique de ces régions. De nombreux légumes poussaient : le soja, le concombre, le melon, la pastèque, la calebasse, le radis, l'oignon, etc. Quant aux fruits, on trouvait une aussi grande variété : pêches, jujubes, poires, pommes, abricots, grenades, etc. La culture de mûrier, servant pour l'élevage des vers à soie, était également très importante. Les progrès de la mécanisation jouèrent un rôle dans la transformation des produits alimentaires : de vastes moulins à eau furent ainsi construits sur les grands domaines pour presser de l'huile, et permirent à leurs propriétaires (aristocrates ou monastères) de s'enrichir. L'ouvrage de Jia Sixie comprend une description des méthodes de stockage et de conservation des produits agricoles, ainsi que des recettes de cuisine : préparation de sauces, de boissons alcoolisées (à base de céréales), pressage, séchage, etc. Les pâtes prirent une place importante dans l'alimentation chinoise à partir de cette période. Le développement de la culture et de la consommation du thé débuta à cette période. Les habitudes alimentaires du Nord et du Sud connaissaient des différences, mises en avant notamment par les écrits de Yan Zhitui : les produits laitiers (yaourts, babeurre) et la viande d'agneau étaient plus consommés au Nord, sans doute sous l'influence des pasteurs nomades ; les préparations à base de millet et de farine de blé dominaient au Nord, tandis qu'au Sud on consommait les graines cuites et le riz y était l'élément de base, aux côtés des produits de la pêche et du thé[112].

Les villes : espaces et fonctions[modifier | modifier le code]

Caractéristiques générales

Les informations sur les villes proviennent essentiellement des capitales, qui ont notamment fait l'objet de diverses descriptions littéraires. Étant en général toujours occupées de nos jours, elles n'ont en général pas pu être explorées par l'archéologie, ou alors de manière marginale (contours des murailles, quelques bâtiments situés en périphérie). Il s'agissait de cités protégées par des murailles, souvent sur un espace de forme grossièrement rectangulaire. Elles étaient généralement organisées autour d'une avenue principale d'axe nord-sud, qui partait de la partie nord de la ville, occupée par les quartiers palatiaux et administratifs. Le prototype de ce type de capitale était Ye (Henan), capitale des Cao-Wei et de plusieurs des Seize Royaumes, et ce modèle fut repris par les Sui et les Tang pour leur capitale, Chang'an, l'une des plus grandes villes du monde médiéval[113].

Apparut alors progressivement une division de cet espace officiel entre une ville palatiale, adossée à la muraille nord, et une ville impériale, centre administratif et militaire[114]. La partie sud de la ville était occupée par des quartiers artisanaux. D'autres espaces urbains s'étendaient en général au-delà des murailles. Les capitales étaient divisées en quartiers (ling) de forme régulière, murés et disposant de leur propre administration et souvent de peuplement ou d'activités homogènes (quartiers résidentiels de la famille impériale, de l'aristocratie, quartiers artisanaux, commerçants, quartiers des étrangers, etc.). De vastes marchés furent aménagés.

Un phénomène important dans l'aménagement et la représentation mentale de l'espace urbain qui émergea durant la période de division fut l'essor des jardins urbains, aussi bien publics que privés, en lien avec la sensibilité naturaliste de plus en plus affirmée des élites et des lettrés de cette période, surtout dans le Sud. Les artistes (poètes et peintres) célébrèrent les plus remarquables jardins comme ils le faisaient pour les paysages campagnards et montagnards, ou même les paradis de la mythologie bouddhiste. Plusieurs d'entre eux participèrent à la conception de parcs, pratique vue comme une forme d'art à part entière, visant à reproduire une nature idéalisée, un espace propice à la retraite et la méditation[115].

Les villes du Nord

Dans le Nord, la situation politique souvent troublée avait profondément désorganisé les échanges, en dépit de l'importance de la Route de la Soie. Les villes n'ont pas vraiment une assise commerciale solide, et sont surtout des centres politiques[116]. Les Wei du Nord ont fondé vers 399 une capitale à Pingcheng, près de Datong dans le Shanxi[117]. Puis ils s'installèrent à Luoyang, l'ancienne capitale des Han postérieurs, reconstruite sous le règne sinisant de Xiaowendi en 494 : de puissantes murailles sont érigées, protégées par des bastions en certains endroits, ainsi que par de véritables citadelles au nord-ouest, servant peut-être de résidences surveillées pour les empereurs déposés. La zone centrale, défendue par ses propres murailles, comprend de manière classique plusieurs palais, les secteurs administratifs, les résidences de la famille impériale ainsi que des temples. La ville extérieure, s'étendant surtout à l'ouest et à l'est de la partie centrale en raison de la présence d'une rivière au sud et de collines au nord, dispose elle aussi de murailles, s'étend sur un très vaste espace puisqu'elle comprend 220 quartiers, ainsi que deux grands marchés ; la zone sud comprend l'Académie impériale, des espaces rituels, ainsi que les quartiers des étrangers, qui donnaient une forte coloration cosmopolite à la cité[118].

Luoyang est l'exemple le plus manifeste de la fonction essentiellement politique des villes-capitales du Nord. Fondation artificielle, peuplée par les habitants déplacés depuis Pingcheng et de plusieurs villes provinciales, elle était dominée dans sa vie comme dans son paysage par le secteur impérial et administratif, qui dirigeait de nombreux ateliers publics, occupant des quartiers spécifiques et travaillant pour les besoins du royaume et de ses élites (fonderies, ateliers de tissage, de céramique, de travail du bois, de production d'alcool, orfèvrerie, etc.). Les aristocrates habitaient de vastes résidences, signalées par leurs grandes portes, et disposant de plus en plus de jardins que goûtaient particulièrement les élites de l'époque. La pléthore de monastères bouddhistes qui y avaient été érigés était l'autre grande caractéristique du paysage de cette capitale, dont la Description des monastères bouddhistes de Luoyang a laissé une longue description. Les grandes fêtes bouddhistes étaient des événements majeurs de la vie de cette cité. Le secteur impérial, l'aristocratie et les monastères tiraient leurs revenus de domaines situés autour de la capitale et travaillés par des dépendants et esclaves qui avaient été eux aussi implantés de force au moment de la refondation de la capitale, confirmant l'aspect artificiel de celle-ci, entièrement lié à la volonté du gouvernement des Wei du Nord[119].

Par la suite, les Wei orientaux et les Qi septentrionaux refondèrent Ye pour en faire leur capitale[120], tandis que les Wei occidentaux et les Zhou septentrionaux s'installèrent à Chang'an, ancienne capitale des Han antérieurs, dont on ne sait pas grand-chose pour cette époque, en raison de sa reconstruction peu après par les Sui[121].

Ce qui valait pour les capitales septentrionales est reproduit à l'échelle locale par les cités de garnisons militaires qui reprennent leur rôle administratif, militaire et économique. D'après les quelques résultats de fouilles qui ont concerné celles-ci, il s'agissait de petites agglomérations protégées par des enceintes quadrangulaires, disposant sans doute de quelques édifices palatiaux ayant une fonction de commandement administratif et militaire ; leur revenus étaient surtout tirés des domaines qu'elles exploitaient au-delà de leurs murs[60],[75].

La capitale du Sud

La capitale des royaumes du Sud était, depuis la période du royaume de Wu, Jiankang (actuelle Nankin, Jiangsu), qui avait connu de nombreuses phases de construction, notamment sous les Jin orientaux. Elle était peu à peu devenue un important centre politique, intellectuel et économique, étant sans doute à l'époque des dynasties du Nord et du Sud la plus grande ville du monde, avec une population d'environ un million d'habitants[122]. C'était donc une très vaste cité, organisée autour d'un secteur palatial central protégé par plusieurs lignes de murailles et jouxté au nord-est par le grand parc Hualin. L'avenue principale partait de la zone palatiale en direction du sud, vers la rivière Qinhuai qui reliait la cité au Yangzi. Les dynasties succédant aux Jin procédèrent à quelques aménagements : modification du grand parc, construction de nouvelles portes et avenues sous les Song du Sud, érection de murs en briques à la place des anciennes murailles de bambou sous les Qi méridionaux, puis après un incendie en 500-501 reconstruction des résidences impériales qui furent alors plus somptueuses que jamais, puis renforcement des murailles et des digues sous les Liang postérieurs. La destruction de la ville par les troupes de Hou Jing en 548-549 fut terrible, les Chen qui prirent le pouvoir par la suite n'ayant pas les moyens de lui rendre son lustre passé[123].

Commerce et artisanat[modifier | modifier le code]

L'essor commercial du Sud

À la différence des capitales du Nord, Jiankang était un centre commercial très actif. Située à proximité du Yangzi, elle disposait d'un accès aisé aux régions de l'intérieur bordant ce fleuve, ainsi qu'aux réseaux du commerce maritime à longue distance qui s'était considérablement développé durant les premiers siècles de notre ère, en particulier en direction de l'Asie du Sud-Est d'où étaient importés de nombreux produits luxueux (or, perles, tissus, etc.). Le commerce à échelle régionale n'était pas en reste, alimenté par les productions des riches domaines des alentours du Lac Tai et de Guiji (l'actuelle Shaoxing). Les descriptions de la cité insistent souvent sur l'importance de sa communauté marchande, venant dans biens des cas d'horizons lointains, et de ses marchés disséminés un peu partout dans l'espace urbain. En conséquence de son développement commercial, l'économie méridionale était monétisée, et les États purent y rémunérer leurs fonctionnaires en monnaie plutôt que par la concession de domaines agricoles[122].

Dans les grands ports méridionaux, comme Guangzhou (Canton, alors appelée Panyu), mais aussi les villes commerciales intérieures comme Chengdu au Sichuan, les gouverneurs tiraient d'importants revenus des taxes commerciales, au point d'être devenues d'une importance capitale pour les revenus du gouvernement sous les Liang[124].

Les rouleaux de soie ou de cotons restaient cependant des instruments de transaction importants. Au Nord en revanche, la monnaie circulait moins bien. Les Wei du Nord n'en ont apparemment émis qu'à partir de 495, sous plusieurs formes différentes (pièces rondes mais aussi des couteaux)[125].

Acteurs du commerce et de l'usure

Profitant de cette manne et cherchant à compenser la baisse des revenus de leurs domaines agricoles, les membres de l'aristocratie et de la famille impériale se livraient à des activités commerciales et usuraires, s'associant souvent à des marchands, qui accumulaient eux aussi d'impressionnantes richesses. Ce fut le cas de Xiao Hong, frère de l'empereur Wudi des Liang, qui s'enrichit considérablement par les prêts, parvenant à mettre la main sur les propriétés de ses débiteurs insolvables[124].

Les monastères bouddhistes, qui pouvaient s'appuyer sur des réserves de richesse importantes, furent également très actifs dans le commerce et l'usure. Pour les besoins du culte non pourvus par leurs propres domaines ou les donations, ils se fournissaient sur les marchés locaux, et leurs excédents de richesses pouvaient être prêtés : prêts en monnaie ou en étoffes, prêts agricoles en nature (surtout en grains) à des paysans, souvent à des taux élevés. Il semble qu'on leur doive l'introduction en Chine de nouvelles pratiques usuraires comme le prêt sur gage au Ve siècle, qui pourrait avoir été importé du monde indien[126].

Activités et techniques artisanales

Les activités artisanales étaient surtout concentrées dans les villes, mais pas seulement. La production la plus importante était la céramique. On retient surtout de la période de division la remarquable céramique glaçurée constituée d'argile mêlé de kaolin et cuite à très haute température dans les vastes fours allongés (les « fours-dragons ») des ateliers situés surtout dans le Zhejiang et secondairement dans le Jiangnan, à proximité de Jiankang, et qui peut être qualifiée de « proto-céladon ». Il s'agissait d'une activité implantée dans cette région de longue date, déjà très réputée à la fin des Han, et devenue une activité économique majeure. Mais les ateliers du Nord ont également produit des céramiques à glaçure de qualité[127].

Avec le textile (activité largement féminisée), la métallurgie était l'activité artisanale qui intéressait le plus les gouvernements. Les Wei occidentaux disposaient ainsi d'une grande fonderie à Xiayong dans le Shaanxi, où 8 000 corvéables étaient à l'ouvrage. Des fonderies étaient également aux mains d'intérêts privés. La confection d'objets en fonte avait atteint une grande qualité d'exécution, dans des hauts fourneaux attisés par de grands soufflets activés par la force hydraulique. Les aciers étaient également de grandes qualité, visible dans les lames des épées[128]. Le bronze était également travaillé, servant à produire une grande variété d'objets[129].

D'autres artisans étaient spécialisés dans le travail d'objets luxueux produits pour les besoins des élites : vaisselle et ornements en or et argent, bijoux constitués de pierres précieuses taillées, de cristaux et de perles en matières vitreuses[130]. Les objets en laque étaient très demandés, comme c'était le cas durant les périodes précédentes[131]. Le travail du verre connut de grands progrès à la suite de l'introduction de la technique de soufflage au Ve siècle[32].

Religions[modifier | modifier le code]

La période de division fut la période d'essor du bouddhisme chinois, qui connaît son apogée entre le VIe siècle et le VIIe siècle. Ce fut sans doute le changement principal que connut la culture chinoise durant cette période, car il la modifia dans plusieurs de ses aspects et, bien qu'il marquât le pas par la suite, il en resta une composante majeure. L'essor et l’institutionnalisation du taoïsme fut également un phénomène religieux important durant cette période, alors que le confucianisme fut marginalisé au milieu des élites lettrées les plus traditionalistes. Aucune de ces religions ne fut unifiée autour d'une institution majeure comme ce fut le cas du christianisme dans l'Occident médiéval de la même période : au contraire elles se déclinaient en une grande diversité de courants ayant leurs propres traditions écrites et rituelles, certains brouillant même les lignes de partage entre bouddhisme et taoïsme, en raison des importants échanges entre les deux, qui accompagnèrent les débats les opposant et participèrent tout autant à la richesse de l'univers religieux de cette période, qui fut également marqué par les grandes tendances culturelles de la période (oppositions Han et non-Han et Nord-Sud, importance des lignages aristocratiques et impériaux, troubles politiques, etc.). Les évolutions des croyances et rites funéraires reflètent également ce contexte.

Les religions durant la période de division : évolution historique[modifier | modifier le code]

La période de division, et en particulier celle des dynasties du Nord et du Sud, a vu la constitution en Chine de deux religions institutionnalisées, le taoïsme et le bouddhisme. Elles ont en commun de disposer d'un clergé organisé, de reposer sur un vaste corpus de textes, tout en n'étant pas uniformes et centralisées puisque chacune d'elles est divisée en plusieurs courants. Du reste, les interactions entre ces religions sont très courantes, qu'elles aboutissent à des échanges ou des oppositions. La prédominance de ces deux courants n'a pas éliminé d'autres formes de religion, le confucianisme et une nébuleuse de pratiques très mal connues et difficiles à qualifier (chamanisme, animisme ?), qui présentent des points communs avec les religions officielles tout en suscitant souvent leur rejet en raison de leurs pratiques jugées comme impropres voire scandaleuses.

Les courants taoïstes

Le taoïsme est une religion dont les racines sont proprement chinoises, héritière de croyances et pratiques remontant à la plus haute Antiquité. Les idées qui en sont à l'origine se retrouvent dans des textes de l'époque des Royaumes combattants ayant acquis un caractère sacré, le Laozi et le Zhuangzi, appelés d'après le nom des penseurs qui les auraient rédigé. Le taoïsme religieux se forme véritablement au IIe siècle, en particulier chez la secte des Maîtres célestes, selon la légende suite à une apparition de Laozi (qui a un aspect divin) à son fondateur, Zhang Daoling[132]. C'est de cette époque que date la formation d'un clergé taoïste (les daoshi). Les idées du penseur Ge Hong (283-343), contenues dans le Baopuzi, sont également importants dans la formation de la pensée taoïste[133]. Des courants de cette religion se forment autour de textes résultant de nouvelles « révélations » : le Shangqing (« Haute pureté », ou école du Maoshan)[134], développé dans le Sud à la fin du IVe siècle, puis le Lingbao (« Joyau sacré ») dans la première moitié du Ve siècle[135], et ensuite une rénovation du courant des Maîtres célestes chez les Wei du Nord sous l'impulsion de Kou Qianzhi (365-448)[136], pour les plus importants. La liturgie taoïste se forme à partir de cet ensemble de textes, intégrés dans un premier « canon taoïste » (daozang) par Lu Xiujing (406-477)[137], tandis que le clergé taoïste devient de plus en plus présent dans la société chinoise[138].

Statue en calcaire d'un bouddha, période des Wei du Nord, Honolulu Academy of Arts.
L'essor du bouddhisme en Chine

Le bouddhisme est originaire d'Inde, où il apparaît autour de 500 av. J.-C., et pénètre en Chine du Nord au Ier siècle via les routes provenant d'Asie centrale, sous la forme du « Grand Véhicule » (sanskrit Mahayana)[139],[140]. Les premières traductions en chinois de textes bouddhistes en sanskrit s'accomplissent à Luoyang sous les Han postérieurs, avant de se développer également dans le Sud, des traductions étant effectuées à Jiankang à partir du IIIe siècle, sous le royaume de Wu et la dynastie des Jin orientaux. Progressivement les moins chinois élaborent leurs premiers textes originaux, y compris des traités apocryphes présentés comme originaires d'Inde, qui avaient souvent pour finalité d'adapter les croyances bouddhistes à la pensée chinoise[141]. Durant la période de division, le bouddhisme qui se développe au Nord est plus dévotionnel et moraliste, tandis qu'au Sud il prend racine dans le milieu des élites lettrées pratiquant les « causeries pures » séduits par l'idée de vacuité présente dans les écrits du bouddhisme[142].

Les moines bouddhistes devinrent progressivement des figures importantes du milieu intellectuel et religieux de la Chine, et les monastères se diffusent dans tout le pays. Les réflexions de la première période s'ancraient dans les débats proprement chinois, empruntant en particulier aux penseurs taoïstes. Au début du Ve siècle arrive à Chang'an l'un des principaux traducteurs de textes bouddhistes en chinois, Kumarajiva (v. 350-409), originaire de Kucha, qui introduit en Chine l'école indienne de la « Voie moyenne » (Madhyamaka)[143]. Dao'an (312-385), Huiyuan (334-416) promoteur de l'école de la « Terre pure » et son disciple Daosheng (360-434), qui popularisa l'école du nirvana, furent très importants[144]. Avec eux le bouddhisme est plus proche des traditions indiennes et moins impliqué dans les débats issus de la tradition intellectuelle proprement chinoise. Les Ve ‑ VIe siècle voient l'essor du bouddhisme s'accélérer dans toute la Chine, moines et monastères proliférant[145]. Le VIe siècle voit l'apparition de l'école Tiantai, la première en Chine à ne pas avoir de racines indiennes[146], et c'est vers cette même période que seraient posées les bases du Chan par le moine Bodhidharma[147]. Cela fait entrer le bouddhisme chinois dans une ère durant laquelle il est véritablement sinisé, étant devenu une composante essentielle de la civilisation chinoise[148].

Le confucianisme marginalisé

Un troisième courant intellectuel et religieux important est le confucianisme, qui comme le taoïsme est ancré dans le fonds religieux de la Chine ancienne. Depuis la chute des Han, ses idées ne sont plus en vogue. Elles restent néanmoins présentes dans les milieux lettrés, et par eux dans les cours impériales, en particulier dans le Nord. Les empereurs pratiquent ainsi toujours des sacrifices au Ciel et à la Terre ainsi que le culte des ancêtres dynastiques suivant les traditions posées sous la dynastie Han[149]. Les idéaux de piété filiale (xiao) et de soumission au souverain (zhang) restent très présents dans l'univers intellectuel de l'époque. Un classique confucéen comme les Rites des Zhou (Zhouli) sert d'inspiration aux réformes administratives des Wei du Nord et des États qui leur succèdent au Nord. La survie des traditions littéraires et éducatives des confucéens survivent grâce à certains lettrés, dont certains sont par ailleurs issus d'autres traditions religieuses (ainsi le bouddhiste Yan Zhitui)[150]. Les confucianistes comme Zheng Xianzhi (363-427) participent à des controverses les opposant aux deux courants dominants, dont ils remettent en cause l'idée de l'indestructibilité de l'esprit opposée à la destructibilité du corps, puisqu'ils considèrent que les deux sont destructibles[151].

Chamanisme et croyances populaires

D'autres croyances et pratiques plus populaires ont également existé dans la Chine médiévale, là encore héritées des périodes antérieures. Parce qu'elles relèvent surtout d'un contexte populaire et non lettré, elles échappent largement à notre documentation, et ne sont généralement évoquées que pour être condamnées. C'est le cas des pratiques relevant du chamanisme, consistant notamment en des exorcismes et autres pratiques à finalité curative, ainsi que des rituels de divination, concurrents des praticiens des religions institutionnalisées. Dans les faits les chamans semblent toujours avoir une certaine importance dans les milieux populaires, et leur répression par les tenants des courants officiels s'accompagna de l'adoption par ceux-ci de plusieurs de leurs pratiques[152]. Chez les Wei du Nord, les chamans (souvent des femmes) jouent un grand rôle dans le culte officiel, sans doute dans la lignée des traditions ancestrales xianbei, même si leur place décline avec l'élection du bouddhisme comme religion officielle du royaume[153]. Ce type de pratiques se retrouve également chez des peuples barbares dans le Sud (en particulier les Ba du Sichuan), renvoyant à un fonds animiste, et reposant sur des sacrifices sanglants, dont la religion officielle a été expurgée depuis longtemps. Les moines taoïstes et bouddhistes furent d'ardents combattants de ces pratiques[154].

Les religions iraniennes

Enfin, avec l'implantation d'étrangers occidentaux dans la Chine du Nord, les religions du monde iranien sont introduites en Chine, comme l'attestent les sculptures ornant des sarcophages de dignitaires Sogdiens datés de la seconde moitié du VIe siècle[155].

Les échanges et débats entre courants religieux

Dès l'introduction du bouddhisme, ses liens avec le taoïsme furent très prononcés. Les deux avaient rapidement échangés, notamment dans le cadre des « causeries pures » (qingtan) en vogue à l'époque dans le Sud, débats mondains au cours desquels des gens d'esprit discutaient autour des thèmes liés au détachement comme la vacuité et le non-agir. Le vocabulaire taoïste fut souvent mobilisé pour traduire des concepts du bouddhisme en chinois. Plusieurs idées présentes dans les deux religions étaient plus ou moins similaires : réflexions sur l'être et le non-être, extinction et non-agir, figures de saints, pratiques monacales renvoyant à l'idéal taoïste de retrait du monde, exercices du dhyana et du yoga et techniques d'hygiène taoïstes, réincarnation et immortalité de l'âme, etc. Ainsi au début de son introduction le bouddhisme fut à plusieurs reprises (surtout par des taoïstes) présenté comme issu de l'enseignement de Laozi, dont la légende voudrait qu'il ait terminé sa vie dans les régions occidentales[156]. Plusieurs courants des deux religions partageaient également des visions eschatologiques voisines, présageant la proximité de la fin du Monde. Avec le temps, le taoïsme fut à son tour influencé par le bouddhisme, en particulier chez les adeptes du Lingbao dont les écrits fondateurs avaient une forte coloration bouddhiste, et dans l'organisation de son clergé qui reprit largement les pratiques de la religion indienne, et ce en dépit du fait que les succès du bouddhisme suscitèrent l'animosité de plusieurs penseurs taoïstes, dénigrant son origine étrangère. Le bouddhisme eut également un impact significatif sur les croyances relatives à l'au-delà[157].

Religion et politique
Bouddha et boddhisatva de Yungang (Shanxi), résultat du patronage du bouddhisme par les Wei du Nord.

Les liens de ces deux religions avec les autorités politiques furent à plusieurs reprises fluctuants. Le bouddhisme méridional en particulier devait beaucoup à la bienveillance des cours impériales, depuis l'époque des Wu. Xiaowu des dynasties Song fut un fervent dévot, qui alla jusqu'à ériger un monastère bouddhiste dans l'enceinte même de son palais. Wu des Liang fut quant à lui reconnu comme un « boddhisatva impérial », et s'inspira du modèle du roi indien Ashoka, grand promoteur du bouddhisme. Il prit plusieurs fois la plume pour défendre cette religion (dans la controverse sur la destructibilité de l'esprit), et fit mettre à mort le confucéen Xun Ji qui avait émis des critiques virulents contre les moines bouddhistes. Les Wei du Nord firent également du bouddhisme leur religion officielle à leurs débuts, intégrant les moines dans l'administration de leur État. L'importance des monastères bouddhistes, disposant de grandes propriétés et très autonomes vis-à-vis du pouvoir impérial et en même temps très influents dans les hautes sphères du pouvoir suscita des attaques de la part de leurs rivaux. Chez les Wei du Nord, les taoïstes Kou Qianzhi et Cui Hao, qui eurent l'oreille de l'empereur Tuoba Tao/Taiwudi qui proclama en 446 des mesures de persécution du bouddhisme, au profit du taoïsme du premier, qui fut érigé en religion d’État. Mais cela fut de courte durée, puisque l'empereur suivant refit de la religion indienne la religion impériale, et patronna la construction des Bouddha et Boddhisatva colossaux de Yungang, près de sa capitale. Par la suite, les Wei du Nord furent de généreux donateurs envers les temples bouddhistes, qu'ils dotèrent en terres et en prisonniers de guerre pour les travailler, firent ériger de nombreux lieux de culte, mais tentèrent également d'encadrer encore plus le clergé tout en cherchant (sans succès) à limiter son nombre, ce qui était particulièrement préjudiciable pour leurs finances en raison des exemptions fiscales dont bénéficiaient les institutions religieuses. Une autre phase de persécutions du bouddhisme eut lieu sous le règne de Wudi des Zhou du Nord entre 575 et 578, dévastatrice mais sans grande conséquence sur le long terme car cette religion reçut peu après un soutien fervent de la part de Wendi des Sui (581-604)[158].

Croyances, rites et images bouddhistes[modifier | modifier le code]

Statuette d'un boddhisatva (Avalokiteshvara ?), période des Wei du Nord, musée Cernuschi.
Stèle funéraire représentant le paradis du Bouddha Amitabha, grotte no 2 de Xiangtangshan (Fengfeng, Hebei), période des Qi du Nord (550-577), Freer Gallery of Art.
Croyances et courants

Le bouddhisme[159] repose sur la croyance en la réincarnation des êtres vivants, cycle duquel les croyants espèrent se libérer : c'est le nirvana, que l'on peut traduire par « extinction ». Ce concept est au centre de l'école du nirvana, dont la figure de proue est Daosheng, qui fut très populaire dans le Sud sous les Liang. À sa suite, le nirvana fut de plus en plus vu comme accessible au plus grand nombre et non restreint à un groupe limité de personnes de valeur, ce qui résulte sans doute d'une adaptation de la pensée bouddhiste aux attentes des fidèles chinois. Cela accompagna la popularisation de l'idée selon laquelle il pouvait s'atteindre en une seule vie marquée par une grande piété (le « subitisme »), et non seulement après plusieurs réincarnations (le « gradualisme »)[160]. La façon d'atteindre cet état passe en principe par un ensemble de préceptes moraux et de pratiques : l'élimination des désirs qui manifestent l'appartenance au monde terrestre (par exemple par l'abstinence, le jeûne ou le végétarisme), la compassion envers autrui, la recherche de la sagesse, la méditation, des pratiques respiratoires, etc.[161]

Le bouddhisme du Grand Véhicule a érigé en divinités suprêmes plusieurs Bouddhas (littéralement « Éveillé » en sanskrit), êtres étant parvenu à cette libération : à côté du Bouddha « historique », aussi connu sous le nom de Shakyamuni, fondateur de la religion et resté le plus révéré[162], les plus importants sont Maitreya (Moli en Chine)[163], le bouddha du futur, et Amitabha (Mituo)[164], qui règne sur la Terre pure, paradis où sont accueillis des dévots cherchant à atteindre le nirvana en dehors de tentations du monde terrestre, offrant un espoir de prolongement de la vie auquel les élites chinoise étaient alors très sensibles, assurant la popularité de l'école de la Terre pure[165]. Les autres figures importantes du panthéon du Grand Véhicule sont les boddhisatvas, êtres qui sont parvenus au seuil du nirvana mais ont refusé de franchir ce seuil, pour rester aider les êtres vivants à l'atteindre[166] ; le plus important est Avalokiteshvara (Guanyin), boddhisatva de la compassion, qui apparaît souvent aux côtés d'Amitabha[167],[168]. Le bouddhisme chinois n'est donc pas unifié, mais divisé en plusieurs communautés développant leurs propres originalités dans les croyances et la pratique, manifestées notamment par la vénération de certaines figures plutôt que d'autres et la lecture de textes sacrés (sutras) spécifiques (Sutra de la Vie-Infinie pour la Terre pure).

Moines et monastères

Le bouddhisme avait introduit en Chine le monachisme, inconnu auparavant, introduisant au sein des croyants une séparation entre moines et laïcs. Des règles monastiques (vinaya) avaient été traduites depuis l'époque des Trois royaumes et régissaient une vie austère pour les moines et moniales y vivant sous l'égide d'un supérieur ou d'une supérieure qu'ils choisissaient. Les personnes intégrant ses institutions avaient le statut de novice : ils se rasaient le crâne, enfilaient l'habit noir de moine, puis juraient de respecter les « dix préceptes » régissant la vie monastique. Ils devenaient moines après une cérémonie au cours de laquelle ils devaient être approuvés par leur communauté. Leur vie était régie par divers rituels, les plus importants ayant lieu tous les quinze jours, au cours desquels avaient lieu des confessions collectives ainsi que des récitations des règlements de la vie religieuse[169]. Les monastères organisaient de nombreuses fêtes religieuses, qui étaient de grands moments de la vie des villes et villages, attirant une foule importante. La principale était celle ayant lieu lors de la date anniversaire du Bouddha, en général le quatrième jour du huitième mois. Elle était marquée par des lavages et processions de statues sacrées, ainsi que divers spectacles (avaleurs de sabre, cracheurs de feu, saltimbanques, danseurs, etc.) On procédait souvent à des ordinations de moines à cette date[170]. En dehors du cadre monastique, existaient des moines errants, souvent mal vus des autorités, qui reprenaient les rôles des magiciens, exorcistes et devins de la Chine traditionnelle, et patronnaient des fondations et associations laïques, surtout en milieu rural[171].

Pagode Songyue, datée de 523, près du Mont Song dans le Henan.
Grottes de Yungang (no 9), vues de l'extérieur.
Niche d'une des grottes de Binyang à Longmen, v. 520-523.

Le texte majeur pour la connaissance du paysage religieux de l'époque est la Notice sur les monastères de Luoyang (Luoyang Qichan Ji), de Yang Xuanzhi, décrivant cette ville à son apogée sous les Wei du Nord. Selon lui, la ville comprendrait 1 367 temples, mais il n'en décrit que les 55 les plus vastes, la plupart étant de petits édifices occupés par à peine une poignée de moines ou de moniales. Les plus vastes, souvent fondés à l'initiative de la famille impériale ou d'aristocrates, occupent une place majeure dans l'espace urbain. Ils disposaient de plusieurs pavillons aux murs peints et ornés de statues de tailles variées, avec des grandes salles de réunion, parfois élevées sur plusieurs étages, ainsi que des pièces de lectures et bibliothèques, des chambres, des portes monumentales, de vastes cours et jardins, etc. Leurs monuments les plus marquants étaient les pagodes, variantes chinoise du stupa, monument indien destiné à marquer l'emplacement d'une relique du Bouddha, qui étaient alors les objets de culte les plus vénérés. La plus haute était celle du grand temple Yongning, érigée en 516 et détruite dans un incendie en 534, qui aurait atteint 248 mètres de haut selon une description sans doute fantaisiste (74,5 mètres paraît plus raisonnable) et disposait de neuf étages sur lesquels étaient disposées des cloches monumentales. La plus ancienne pagode chinoise encore debout de nos jours est celle de Songyue, datée de 523, au style architectural à forte inspiration indienne. Un grand nombre de pagodes intégraient cependant de nombreux éléments architecturaux chinois, étant inspirées des tours hautes héritées de la Chine ancienne : chacun de leurs étages était une unité propre, disposant de sa toiture à pente soutenue par des colonnes, soutenant un étage supérieur similaire mais de taille plus réduite, jusqu'au sommet surmonté par une flèche à spirales[172].

Les dévots des Wei du Nord ont également patronné la réalisation de monastères dans des grottes, à l'image de ce qui se faisait en Inde (Ajanta, Elephanta, etc.) et plus près autour de villes de la Route de la Soie (Kizil, Mogao). Les mieux connues se trouvent à proximité de leurs capitales : celles de Yungang, les plus anciennes, près de Pingcheng (Datong) et celles de Longmen, près de Luoyang. Mais il en existait une grande quantité d'autres dans des endroits reculés, surtout dans le Nord et beaucoup moins au Sud, peut-être parce que le bouddhisme méridional était plus tourné vers la méditation et les bonnes œuvres des laïcs[173]. Elles sont ornées de nombreuses sculptures peintes abritées dans des niches, certaines très grandes comme à Yungang. Leur aspect donne une idée de celui que devaient avoir les temples urbains car elles en imitaient manifestement la décoration intérieure, qu'il s'agisse des colonnes, de la forme de leur plafond reprenant celle de toits[174].

Les temples du Sud ne sont pas bien connus, faute de descriptions. Selon un texte, Jiankang comprenait sous les Liang environ 500 temples. Le plus important, le temple Tongtai, disposait d'une pagode à neuf étages et de plusieurs grandes salles richement décorées de statues, ce qui devait en faire l'équivalent des grands sanctuaires du Nord.

Les monastères étaient entretenus par les domaines agricoles et leurs dépendants, qui leur étaient concédés par l’État et les aristocrates. Une myriade de monastères s'était essaimée dans toute la Chine durant la période de division. L'inflation numérique des moines bouddhistes suscita de nombreuses critiques, notamment parce qu'il s'agissait de personnes en rupture avec leur famille, ce qui allait à l'encontre de l'idéal de piété filiale, mais aussi parce qu'ils bénéficiaient d'exemptions d'impôts. Selon certains textes, il y aurait eu jusqu'à 2 millions de moines sous les Wei du Nord. Les pouvoirs du Nord tentèrent de contrôler le nombre d'ordinations et de fondations monastiques, en particulier durant les périodes de persécutions[175]. Les monastères jouaient cependant un rôle de protection sociale non négligeable, puisque suivant l'idéal de charité ils aidaient les plus démunis, notamment en période de famine. Ils devinrent un acteur économique de premier plan, disposant de grands domaines, effectuant de nombreux prêts, stimulant le commerce et l'artisanat pour leurs besoins cultuels[176]. Ils contribuèrent également à l'apparition d'une nouvelle forme de vie pour les femmes, qui pouvaient devenir moniales et acquérir parfois plus d'autonomie que dans le cadre familial.

Les dévots laïcs

Les moines bouddhistes assurèrent le développement de leur religion dans le monde des élites de la période de division, plusieurs d'entre eux étant de remarquables penseurs, introduits dans le milieu mondain des « causeries pures » des pays du Sud, assurant le succès de la religion chez les aristocrates méridionaux cultivés. Au Nord, l'ancrage du bouddhisme semble plutôt s'être fait chez les élites d'origine non chinoise, les lettrés Han restant plus fidèles au taoïsme et au confucianisme[177]. Les membres des élites avaient trouvé un modèle de vie en accord avec le bouddhisme dans plusieurs textes venus d'Inde, notamment le Sutra de Vimalakirti, présentant une figure d'un homme riche, sage, fidèle aux valeurs familiales traditionnelles. Les plus dévots pouvaient passer une cérémonie marquant leur entrée dans la religion, qui prévoyait une vie en accord avec les valeurs bouddhistes mais moins stricte que celle des moines, marquée notamment par le respect des cinq préceptes (ne pas tuer, voler, avoir des relations sexuelles illicites, mentir et se saouler), et plus largement l'idéal de répression des désirs, la compassion et la recherche de la sagesse[178].

Comme les moines, ces dévots, issus généralement des milieux aristocratiques du Sud, pratiquaient des rites, connus notamment grâce au Jardin des prescriptions (Fayuan) de Zhang Sengyou (445-518). Les plus importants étaient les jeûnes, cette fois-ci à raison d'un jour six fois par mois et de trois périodes de quinze jours certains mois. Regroupés dans des sortes de congrégations, hébergées dans les demeures des membres éminents de la bonne société, ils récitaient des textes sacrés, faisaient des vœux pieux (respecter plus la morale, faire des offrandes, des fondations monastiques, consacrer des statues, etc.). Ces moments étaient aussi l'occasion de traduire des textes sacrés, de réaliser des poèmes ou de mener des discussions religieuses. Ils avaient en effet été adaptés aux traditions des joutes verbales et poétiques prisées des élites méridionales de la période de division[179].

Images et art

Les images, en particulier les statues, avaient un rôle symbolique fort. Certains textes prescrivaient les proportions à suivre pour les statues, qui demandaient souvent des financements importants de la part des donataires. Il fallait plusieurs années pour réaliser les plus importantes, qui pouvaient atteindre de grandes tailles : Zhang Sengyou mentionne ainsi plus d'une vingtaine de statues de plus de dix mètres aux alentours de 500. Elles étaient parfois consacrées lors d'un rituel. On les croyait habitées par les divinités qu'elles représentaient : on leur rendait un culte, on prononçait des vœux ou des confessions devant[180]. Il existait des récits miraculeux autour de certains de ces objets, ainsi des statues qui pleuraient, ou qui brillaient le soir[181]. La place des images dans la religion bouddhiste avait abouti à l'apparition d'un art spécifique, ouvrant un nouveau chapitre dans l'art chinois : goût pour l'ornementation, le colossal, jusqu'alors étrangers à ce pays[182].

Les images bouddhistes chinoises suivent les modèles inventés par les écoles indiennes. La forme d'art de cette période qui a le mieux survécu est la statuaire sur pierre, abondamment attestée sur les différents monastères rupestres du Nord, consistant en de nombreux hauts-reliefs ainsi que de la ronde-bosse. Ces statues étaient sans doute disposées dans des sanctuaires à l'origine, mais sont surtout connues par des trouvailles dans des caches où elles avaient été ensevelies pour des raisons indéterminées ; environ 400 statues et stèles datant des Wei septentrionaux aux Song ont ainsi été mises au jour en 1996 à l'emplacement d'un ancien temple à Qingzhou dans le Shandong. Elles étaient surtout répandues dans le Nord, et aussi le Sichuan[183]. Le Bouddha Shakyamuni est de loin le plus représenté dans la statuaire, dans la posture (mudra) de protection (abhaya-mudra) ou de méditation (dhyana-mudra), vêtu avec une tunique de type indien, souvent l'épaule droite découverte au début, puis l'habitude de le présenter les deux épaules couvertes se répandit par la suite. L'aspect des personnages varie selon les périodes et les lieux : à Yungang dans les dernières décennies du Ve siècle, ils ont des visages ronds et des épaules robustes et les drapés des robes sont complexes. Au Sud en revanche, ils sont plus proches des modèles de sculpture chinoise traditionnelle : ils portent des robes amples couvrant les deux épaules (notamment une s'ouvrant en forme de U au niveau de la poitrine), leur corps et leur visage sont plus fins. Ces modèles inspirèrent les artistes du Nord au début du VIe siècle, en période de sinisation du royaume Wei. Certains styles suivants optèrent pour une représentation plus simple des drapés. Les statues de Bouddhas debout se développèrent également, sans doute sous l'influence de l'Asie centrale, et devinrent très populaires sous les Qi du Nord. Dans ce royaume, l'influence des écoles indiennes de l'époque Gupta, celles de Sarnath et Mathura, attentives notamment à une représentation plus précise et paisible des visages, fut très affirmée. En réaction à la sinisation de l'art des périodes précédentes, les élites xianbei privilégièrent un rendu moins « chinois » des personnages : visages inspirés de ceux des personnes de leur ethnie, vêtements d'inspiration occidentale. Signe des évolutions des croyances, se répandirent les représentations de boddhisatvas, caractérisés par l'abondance de leurs parures contrastant avec les habits sobres des Bouddhas, ainsi que celles de la Terre pure d'Amitabha[184].

Les stèles sculptées en bas-relief sont également courantes, y compris dans le Sud. Mesurant entre 1 et 3 mètres, comportant plusieurs registres et des niches, elles représentent des bouddhas et boddhisatvas, des scènes de la vie de Shakyamuni ou de paradis, ainsi que des fidèles en vénération ou procession, des motifs floraux ou animaliers (surtout des lions). Elles étaient sans doute plutôt érigées hors de temples, pour former des espaces sacrés autour desquels on faisait des offrandes ou des rituels de circumambulation[185].

Proche de la statuaire sur pierre, l'art des bronzes dorés reprend les mêmes thèmes, le métal accentuant cependant les effets produits par les halos, flammes et auréoles entourant les personnages sacrés[186]. D'autres objets bouddhistes répandus étaient les miroirs portant des représentations du Bouddha, dérivés de l'art taoïste dans lequel les figures étaient celles de la Reine-Mère de l'Ouest et le Roi-Père de l'Est[187].

Art bouddhique de la période des dynasties du Nord et du Sud

Croyances et rites taoïstes[modifier | modifier le code]

Divinités et Immortels

Le taoïsme[188] doit son nom à son concept central, le tao (ou dao), terme que l'on peut traduire par « voie » ou « sentier », principe cosmique présidant à la création, au maintien et aux mutations de toute chose, maintenant donc l'Univers dans une sorte d'état de fluidité. Suivant les idées de Laozi, c'est le « non-agir » qui est l'attitude à adopter, c'est-à-dire ne rien faire qui soit susceptible de contrarier les mouvements naturels du tao. L'état recherché par les croyants du taoïsme est l'immortalité, statut dans lequel l'individu est devenu un être parfait vivant en harmonie avec le tao (un zhenren, « homme vrai »). Les Immortels ont transformé leur esprit et leur corps de façon à la rendre éternelle, parcourent les différentes parties de l'Univers librement, tout en préférant vivre dans des lieux reculés (montagnes sacrées, grottes, îles lointaines, etc.). Une foule de divinités célestes et terrestres, issues du groupe des esprits vénérés depuis les plus anciens temps de la Chine, assistent les fidèles dans leur quête d'immortalité. Le taoïsme religieux croit en un monde céleste peuplé d'esprits organisés de façon bureaucratique renvoyant à celle existant dans le monde terrestre, chacun jouant des rôles précis. Dans les faits, chaque courant a son propre panthéon, comportant notamment une figure suprême créatrice : le « Grand Homme du Dao et du De » (Daode zhangren) chez les Maîtres célestes, le « Vénérable céleste du Commencement originel » (Yuanshi tianzun) chez les adeptes du Lingbao. La divinité la plus populaire du taoïsme est la Reine Mère de l'Ouest (Xiwangmu), résidant dans les montagnes occidentales du Kunlun, à la charnière du Ciel et de la Terre. Laozi qui a été divinisé est également une figure importante du panthéon taoïste. Durant la période de division, les moines taoïstes participent au développement du culte de nombreux saints locaux, qui sont en principe des humains au destin exceptionnel ayant été divinisés après leur mort, en particulier les divinités liées à des villes[189].

L'art d'inspiration taoïste de la période de division était très lié à l'art bouddhiste, dont il ne se détache vraiment pour être autonome qu'à partir de la période Tang. Il consistait notamment en des miroirs représentant des Immortels, la Reine-Mère de l'Ouest, ou son pendant masculin le Roi-Père de l'Est (Dongwanggong). Les représentations de Laozi se répandirent à partir du Ve siècle, notamment sur des stèles sur lesquelles il est représenté suivant l'inspiration du Bouddha, mais identifiable par sa moustache ou sa barbe ainsi que son chapeau de prêtre taoïste. Il y est accompagné d'autres figures taoïstes majeures, comme Zhang Daoling le fondateur légendaire des Maîtres célestes ou l'Empereur de jade[190].

Les rituels des courants taoïstes

Les pratiques religieuses des adeptes du taoïsme visaient à prolonger leur existence et leur faire atteindre l'immortalité. Chez les Maîtres célestes s'était mise en place une liturgie reposant sur des réunions collectives au cours desquelles étaient récités des textes sacrés, des repas en commun ou des jeûnes. Durant l'un des plus importants, le « Jeûne de boue et de charbon », appelé ainsi car les pratiquants en étaient recouverts, et devaient demander pardon pour leurs pêchés. D'autres jeûnes prônaient l'abstinence en grains, ou la limitation de l'alimentation carnée. Les Maîtres célestes pratiquaient également des rites de nature sexuelle, durant lesquels un couple s'unissait suivant diverses positions censées avoir une symbolique cosmologique, le tout devant permettre l'union des énergies mâles et femelles. Ces pratiques furent également importantes dans la tradition de Ge Hong, mais furent rejetées par les adeptes du Shangqing, qui à l'inverse pratiquaient l'abstinence, et furent expurgées du rituel des Maîtres célestes par Kou Qianzhi. Les courants liés aux écrits de Ge Hong, au Shangqing et au Lingbao avaient développé diverses pratiques gymniques et respiratoires visant à expulser les énergies négatives du corps, par la maîtrise du corps et du souffle, ainsi que parfois des massages. Dans certains rituels, le corps avait été assimilé à un corps céleste, chacune de ses parties disposant de divinités qu'il fallait visualiser au cours de méditations, en récitant également des formules de textes sacrés. Enfin, d'autres pratiques visant à obtenir la longévité étaient de type alchimique : on réalisait un élixir qu'il fallait ingérer au cours d'un rituel[191].

Rites, archéologie et art funéraires[modifier | modifier le code]

Croyances et rites funéraires

Suivant les croyances traditionnelles chinoises, les esprits des défunts se rendaient après leur mort dans des contrées lointaines, dans l'idéal auprès de divinités majeures comme la Reine-Mère de l'Ouest. Leurs tombes étaient donc garnies de différents objets destinés à faciliter leur passage dans l'au-delà, ainsi que de différents objets protecteurs (voir plus bas). Les vivants organisaient un culte aux ancêtres de leur lignage dans le but de préserver de bonnes relations avec leurs esprits, qui pouvaient encore interagir avec eux. Les cimetières s'organisaient de ce fait suivant une logique lignagère. Le calendrier liturgique était marqué par une importante fête funéraire, le Qingming, durant lequel on nettoyait les tombes des ancêtres familiaux et on leur destinait d'importantes offrandes avant de faire des banquets. L'absence de cette fête dans les textes rituels traditionnels fit qu'on tenta de l'interdire sous les Wei du Nord, mais cela ne fut pas possible en raison de sa popularité[192]. Le culte ancestral était particulièrement important dans la famille impériale, qui disposait en principe d'un temple ancestral dans sa capitale, établi lors de chaque changement de dynastie de façon à raffermir la légitimité de celui qui avait conquis le pouvoir. Y étaient accomplis des rituels d'inspiration confucéenne, les lettrés traditionalistes chinois conservant un grand rôle dans ce domaine[193].

L'introduction du bouddhisme et de la croyance en un cycle de réincarnations impliquait un changement de croyances, mais les pratiques furent adaptées à la mentalité chinoise qui s'accommodait mal d'une rupture avec les ancêtres : il était considéré que les rites accomplis par les vivants pouvaient non seulement concourir à leur propre bien-être mais aussi à celui de leurs ascendants, et on pensait leur assurer de meilleures vies futures en accomplissant des offrandes en leur nom. À cette époque, une des principales fêtes populaires bouddhistes était d'ailleurs destinée aux morts[194]. De nombreux objets votifs bouddhistes indiquent cette fusion des croyances, portant des inscriptions commémorant les ancêtres du lignage des dédicants. Les éléments traditionnels chinois (taoïstes) restent cependant les plus répandus dans l'imagerie des tombes, ceux renvoyant au bouddhisme ne se développant que tardivement[195].

Les tombes

La majorité des découvertes archéologiques de la période des dynasties du Nord et du Sud sont des tombes, provenant pour la plupart du milieu des élites. Les tombes des gens du commun étaient de simples fosses, avec une structure en briques pour les plus aisés, qui ont laissé peu de traces. Les tombes aristocratiques étaient les héritières des modèles mis en place sous les Han puis poursuivies durant les premiers temps de la période de division, à savoir des structures en briques organisées autour d'une ou deux chambres (le cas échant reliées par un couloir intérieur), et ouvertes sur l'extérieur par une vaste rampe. À partir du Ve siècle siècle, les types de tombes les plus courants disposent d'une seule chambre, et leur plafond est généralement voûté[196]. Il en existait de très nombreuses variantes, dont des types régionaux ont pu être mis en évidence. Autour de Luoyang à l'époque des Wei du Nord, il s'agit généralement de chambres à base carrée au plafond en forme de dôme, dont les murs étaient apparemment souvent plâtrés et peints. Après la division du royaume, les tombes des Wei occidentaux et des Zhou septentrionaux suivent ce modèle, tandis que celles des Wei orientaux et Qi septentrionaux prirent une forme arrondie, avec des dômes souvent plus élevés, parfois avec un sommet aplati. Autour de Jiankang, les tombes ont souvent un plafond en forme de voûte en berceau, avec un espace d'entrée élargi par rapport aux périodes précédentes. Dans la région du Moyen Yangzi, elles prennent une forme ovoïde à la période tardive. Les murs des tombes méridionales se caractérisent par leur décors de briques moulées représentant des animaux réels ou imaginaires (phénix, lions, tigres, etc.) des processions de chevaux et de chars, des scènes mythologiques, ou le motif des Sept Sages de la forêt de bambou[197].

Les tombes des empereurs et de leur famille se caractérisaient par leur vaste taille. Peu ont été fouillées, même si un certain nombre a pu être repéré sur le terrain. Celles des débuts des Wei du Nord repérées à Youwu au nord du Shaanxi étaient disposées dans un espace montagneux, érigées sur des terre-pleins artificiels et formant vues de l'extérieur des monticules épousant la forme du paysage. Les tombes impériales du Sud sont disposées dans les alentours de la capitale Jiankang[198]. Elles se repèrent de l'extérieur par la présence des « voies des esprits », passages menant à la tombe marqués par la présence de statues, surtout des chimères[199], ainsi que des piliers et des stèles ; de tels agencements ont pu exister au Nord, de grandes statues de guerriers gardant l'extérieur de certaines tombes impériales[200].

Décor des tombes aristocratiques et impériales.

Les éléments architecturaux des tombes sont peu nombreux : des conduits d'aération dans les rampes d'accès, des conduits de drainage, dans la chambre funéraire parfois des plate-formes soutenant le cercueil, des niches comprenant sans doute une lampe destinée à brûler éternellement, des fausses fenêtres. Les cercueils, pour la plupart en bois, ont été peu conservés. Ils étaient généralement de forme trapézoïdale, avec le côté le plus large au niveau de la tête du défunt. Certains ont conservé des morceaux de décor de laque représentant des thèmes religieux. Des sarcophages en pierre, sculptés, apparaissent vers la fin de la période au Nord et dans le Sichuan. Les offrandes funéraires étaient disposées sur des sortes d'autels en briques. Des stèles ou briques inscrites permettent parfois d'identifier le défunt et la date de son inhumation[201]. La protection symbolique des tombes était assurée par des statues de gardiens de tombe disposées à l'entrée : des personnages humains, qui sont des guerriers ou des exorcistes, et de nombreux animaux hybrides (que les archéologues désignent comme zhenmushou), sortes de félins ou de chiens, certains avec une tête humaine, surtout attestés dans le Nord[202].

Gardiens de tombes des dynasties du Nord.
Le matériel funéraire

Le matériel funéraire déposé dans les sépultures était très varié. Les miroirs souvent placés au niveau de la tête des défunts avaient manifestement une fonction apotropaïque. Les pièces de monnaie courantes dans les sépultures du Nord ont peut-être eu un rôle similaire. Suivant les traditions plus anciennes, de nombreuses figurines de personnages et de modèles d'animaux ou de bâtiments devaient assurer le bien-être du défunt dans l'au-delà, se substituant à ses possessions terrestres : guerriers, serviteurs, musiciens, animaux, installations agricoles, manoirs, etc. Ces figurines atteignent une qualité exceptionnelle sous les Wei du Nord, dont les nombreux soldats (cavaliers, archers, fantassins) ont une apparence très réaliste. On en trouve en revanche peu dans les tombes méridionales. Enfin, parmi les autres objets entreposés dans les sépultures aristocratiques se trouvaient de nombreux objets du quotidien : poteries, des armes, instruments de musique, des lampes, encriers, etc.[203].

Figurines funéraires de la période des Wei du Nord.

Le milieu lettré[modifier | modifier le code]

Les milieux littéraires les plus actifs durant la période des dynasties du Nord et du Sud sont situés dans les royaumes méridionaux, dont la culture passait pour être plus raffinée que dans les royaumes septentrionaux, notamment grâce à l'implication des élites lettrées dans les cercles des « conversations pures » (qingtan) et des retraites bouddhistes. Les auteurs du Nord ayant été considérés sous la dynastie Tang comme moins doués que ceux du Sud, leurs œuvres ont moins été célébrées et préservées. Cela explique pourquoi leur présence dans les histoires de la littérature chinoise est très discrète[9]. De fait, le monde des lettrés était tributaire des évolutions politiques. Certains membres éminents de la famille impériale ou des clans aristocratiques furent des mécènes réunissant autour d'eux des lettrés pour ces sortes de joutes, participant parfois eux-mêmes. Les liens entre les deux groupes furent d'ailleurs tellement forts que plusieurs lettrés payèrent de leur vie leurs accointances politiques.

Les bibliothèques impériales des différentes dynasties furent souvent incendiées lors des épisodes de violence marquant les changements dynastiques, et durent donc être reconstituées à chaque fois, avec sans doute des pertes d'ouvrages, pour constituer un socle important de la vie intellectuelle de leur temps. Les bibliothèques privées des lettrés bibliophiles se développèrent, constituant un fonds important permettant la conservation des livres dans ces temps troubles. Les bibliothèques des monastères bouddhistes et taoïstes prirent de plus en plus d'importance avec l'essor de la littérature religieuse pour devenir une composante essentielle du monde de l'écrit de l'ère médiévale chinoise[204].

Les thématiques taoïstes et bouddhistes entraînaient les écrivains (parfois moines eux-mêmes) vers une recherche esthétique tournée vers la nature, les paysages, mais aussi la méditation, même si les thèmes moralisants et politiques restaient importants chez les tenants d'une littérature plus conservatrice. Ce contexte permit la rédaction de nombreuses œuvres marquantes, dans le domaine de la poésie, de la critique littéraire, de l'histoire et des recueils d'anecdotes édifiantes. La calligraphie et la peinture furent également très prisées dans le milieu lettré et chez les élites, reflétant elles aussi les tendances intellectuelles du temps.

Poètes, poésie et musique[modifier | modifier le code]

Copie d'époque Yuan (1272-1368) ou Ming (1368-1644) d'une peinture de paysage sur rouleau attribuée à Lu Tanwei Ve siècle, illustrant le Chant du retour de Tao Yuanming, musée National de Taipei.

La poésie de la période de division fut marquée par l'essor des thèmes sur la nature, les paysages et le retrait du monde, en lien avec le goût pour ces sujets dans le taoïsme et le bouddhisme. Tao Qian, aussi connu sous le nom de Tao Yuanming (365-427), personnalité troublée qui vécut au moment de la chute des Jin orientaux, fut un grand artisan de l'apparition de la « poésie bucolique » (tianyuan shi), célébrant la vie champêtre et paysanne dans laquelle il s'était retiré, et aussi un certain hédonisme (avec un goût prononcé pour le vin)[205]. Xie Lingyun (385-433), issu d'une des plus prestigieuses familles du Sud et parfaitement introduit dans le milieu des conversations pures tout étant très influencé par le bouddhisme, s'adonna à la poésie paysagère après plusieurs exils en province, décrivant de façon très évocatrice les paysages de montagnes[206]. Durant l'ère Yongming (483-493), le prince de Jiling, Xiao Zilong des Qi méridionaux, s'entoura d'un groupe de poètes, les « Huit amis », qui s'opposaient dans des concours de poésie durant lesquels ils furent particulièrement novateurs en posant des règles de prosodie et de contrastes de tons, prélude à leur codification sous les Tang. Les deux plus fameux de ces poètes, Shen Yue (441-513) et Xie Tiao (464-499), s'illustrèrent également dans la poésie paysagère et de retrait du monde, après la chute de la dynastie qui les protégeait[207].

Sous les Liang du Sud, plusieurs membres de la famille impériale furent actifs dans l'essor de la poésie. Le prince Xiao Tong (501-531), fils de l'empereur Wu, rédigea la première anthologie de poésie chinoise connue, le Wenxuan (Choix littéraire), compilant une sélection de poèmes qu'il tenta de classer par genre, faisant le choix d’œuvres qui n'étaient pas conservatrices sur la forme ni trop esthétisantes, recherchant un juste milieu entre beauté et classicisme. Cet ouvrage devint par la suite un classique de l'étude de la poésie chinoise[208]. Quelques années plus tard (vers 540), le prince Xiao Gang patronna à son tour la compilation d'une anthologie poétique dans laquelle on reconnaît traditionnellement la patte du poète Xu Ling, le Yutai xinyong (Nouveaux chants des terrasses de jade). Le choix des poèmes (parmi lesquels des œuvres de Shen Yue, Xie Tiao mais aussi des poètes plus anciens comme Gan Bao) place cette anthologie dans le courant le plus novateur et esthétisant de la poésie de l'époque. Contre le courant plus classiciste privilégiant la morale et la politique, cette « poésie de palais » (gontishi) appréciait les yuefu galants, souvent teintés d'érotisme, en vogue à l'époque. Cette œuvre eut moins de succès que la précédente par la suite, car souvent jugée immorale, étant même censurée à plusieurs reprises[209]. Yu Xin (513-581), dernier grand poète de la période, avait évolué dans les cercles de Xiao Tong et Xiao Gang avant de se retrouver exilé puis retenu au Nord à la suite de la chute des Liang du Sud. Cet exil lui inspira sa plus grande œuvre, la Lamentation pour le Sud (Jiangnan fu), long poème en prose (fu) marqué par l'emploi de nombreuses allusions[210].

De nombreux poètes du Nord furent reconnus comme étant de remarquables poètes, mais pour les raisons évoquées précédemment leurs œuvres ont été peu conservées dans les anthologies postérieures et ont donc disparu. Au VIe siècle, les plus renommés étaient les « Trois talents du Nord », Wen Zisheng (495-597), Xing Shao (496-561) et Wei Shou (506-572) dont on nous dit qu'ils furent inspirés par les grands poètes de la période des Liang[211]. Le plus célèbre des yuefu des dynasties du Nord, œuvre anonyme, est la Ballade de Mulan (Mulan Shi), poème court racontant l'histoire d'une fille se déguisant en homme pour s'enrôler dans l'armée frontalière à la place de son père. Ce récit connut une grande popularité durant les périodes postérieures, étant adapté dans différents genres[212]. On sait par ailleurs que les lettrés du Sud ce qu'ils appelaient les « chants du Nord » et la « poésie de la frontière », évoquant la vie militaire et nomade du Nord, qui semblent en fait refléter leur propre image de cette région, « exotique » par bien des aspects à leurs yeux, et ne sont vraisemblablement que rarement les créations de poètes septentrionaux[213].

Boddhisatva jouant du qin, cithare posée à plat, Yungang, période des Wei du Nord (VIe siècle), musée Guimet.

La poésie étant destinée à être récitée et chantée, elle était apparentée à la musique, autre forme d'expression artistique très appréciée des lettrés. Ils la voyaient comme un moyen de développer l'expression de leurs émotions et de leur sens moral, et de mener une réflexion sur les rythmes et l'équilibre des sons qui devaient épouser ceux de la nature. Cela rejoignait donc aussi bien les thématiques confucianistes et taoïstes que bouddhistes. Dans cette optique méditative, les lettrés privilégiaient les instruments individuels, en premier lieu le qin, sorte de cithare posée à plat. Les autres instruments répandus à cette époque comprenaient une grande variété d'instruments à cordes, dont la pipa, sorte de luth originaire d'Asie centrale, différents instruments à vent (flûtes à conduit, traversière, flûte de pan) ainsi que des percussions (cymbales, tambourins). Les lettrés ne voyaient pas d'un bon œil le fait de faire de la musique pour le public car cela était vu comme une activité subalterne. Les orchestres et danseurs divertissant les participants de banquets, notamment ceux reprenant des genres xianbei ou sogdiens très prisés au Nord, ou ceux qui accompagnaient des funérailles étaient vus comme ayant un rang social inférieur[214].

Critique et théorie littéraires[modifier | modifier le code]

Les réflexions sur les styles poétiques de cette période qui ressortaient de ces anthologies se plaçaient dans un contexte plus large d'essor de la critique et théorie littéraires, dont les jalons avaient été posés par Cao Pi (187-226) et Lu Ji (261-303)[215]. Liu Xie (465-520), bouddhiste laïc d'extraction modeste, rédigea vers 500 une œuvre de longueur monumentale, le Wenxin diaolong (quelque chose comme « Le cœur de la littérature et la sculpture des dragons »), visant à étudier tous les genres littéraires chinois depuis l'Antiquité et d'en trouver les principales problématiques d'écriture (style, imagination, émotion, etc.), le tout en réunissant une impressionnante quantité d’extraits d'œuvres[216]. La tradition littéraire chinoise a surtout consacré le Shipin (Notation de la poésie) de Zhong Rong (468-518) comme œuvre majeure de la critique littéraire médiévale, en raison de la qualité de la plupart de ses critiques. Il choisit de classer les poètes, essentiellement ceux de la période de division, en trois catégories en fonction de leurs talents, en plaçant sur un piédestal ceux de l'ère Jian'an (196-220). La poésie doit selon lui exprimer l'émotion, par le biais de figures classiques (comparaison, images, narration directe) et non les procédés plus novateurs de son temps qu'il rejette (contrastes des tons, allusions, recherches métaphysiques)[217].

Histoires et recueils d'anecdotes[modifier | modifier le code]

La littérature narrative connut également d'importantes évolutions durant la période de division. L'Histoire en tant que genre littéraire fut clairement distinguée sous les Song du Sud avec la création d'une section historique au sein de l'Académie impériale. De nombreuses œuvres historiques furent écrites, beaucoup ayant disparu et n'étant connues que par des catalogues postérieurs. Parmi les plus importantes pour la reconstruction de l'histoire chinoise antérieure, peuvent être relevées le commentaire de la Monographie des Trois Royaumes (Sanguo zhi) de Chen Shou (233-297) par Pei Songzhi (372-451), qui ajouta à cette oeuvre déjà conséquente les biographies de personnages marquants de la période en question, le Livre des Han postérieurs (Hou Han shu) de Fan Ye (398-446), et plus tard le Livre des Song du Sud de Shen Yue (qui a également rédigé une Histoire des Jin perdue depuis) ou le Livre des Qi du Sud de Xiao Zixian, considérées comme des histoires officielles[218].

D'autres recueils d'histoires avaient pour thèmes des régions et surtout des lieux sacrés, le plus marquant étant sans doute la Notice sur les monastères de Luoyang (Luoyang Qichan Ji) de Yang Xuanzhi (vers 547), rédigé dans une prose parallèle de qualité, une des rares œuvres littéraires marquantes de la période à être issue du Nord[219]. Le genre des « histoires étranges » (zhiguai), compilant des récits de fantômes ou autres êtres surnaturels, avait également connu une grande popularité à la suite de l’œuvre de Gan Bao (280-350)[220]. Yan Zhitui (531-590), auteur très prolifique, rédigea ainsi une Monographie sur les spectres vengeurs, même si son ouvrage le plus célébré sont les Enseignements familiaux du clan des Yan (Yanshi jiaxun), chef-d’œuvre de la littérature relative à la vie des aristocrates de la période des dynasties du Nord et du Sud[221].

Le goût porté aux personnalités excentriques est également à l'origine des Anecdotes contemporaines et nouveaux propos (Shishuo xinyu) attribué à Liu Yiqing (403-444) qui compile des anecdotes concernant ce genre d'individus, très appréciés dans le contexte des « conversations pures »[222]. Cette appétence pour les thèmes plus esthétisants et individualistes se retrouve dans l'intérêt des élites lettrées du Sud pour les Sept Sages de la forêt de bambous, poètes du IIIe siècle que la postérité en érigé en archétypes des lettrés hédonistes et provocateurs retirés du monde pour vivre une vie plus libre, qui se retrouvent souvent dans les représentations murales des tombes aristocratiques méridionales[223].

Sciences et techniques[modifier | modifier le code]

Les élites lettrées appréciaient également l'étude de textes de nature scientifique ou technique. Certaines œuvres importantes dans ce domaine furent rédigées durant la période des dynasties du Nord et du Sud. Les Principales techniques pour le bien-être du peuple (Qi Min Yao Shu) de Jia Sixie, évoqué plus haut, est un ouvrage essentiel pour le développement de l'agronomie dans la Chine médiévale qui connut un grand succès chez les lettrés et fut durant les périodes suivantes diffusé dans de nombreuses exploitations rurales[109]. Le savant qui accomplit les avancées les plus remarquables fut Zu Chongzhi (429-500). Avec l'aide de son fils Zu Gengzi, il rédigea un traité mathématique, le Zhui Shu, perdu de nos jours, dans lequel il donnait une valeur très précise de pi (entre 3,1415926 et 3,1415927)[224]. Dans le domaine de l'astronomie mathématique, son calendrier Daming était également réputé pour sa précision dans ses calculs des cycles astraux. Il est également réputé pour avoir mis au point des engins mécaniques, comme un char-boussole en cuivre et des bateaux[225].

Peintres et calligraphes[modifier | modifier le code]

Représentation de la planète Saturne humanisée par Zhang Sengyou, début du VIe siècle, musée municipal d'Osaka.

Les textes de la période de division évoquent également la reconnaissance que les lettrés et élites de la période de division portaient à la peinture. Leurs œuvres ayant été perdues, ou seulement conservées par des copies tardives (l'imitation des peintures de maîtres étant vue comme un moyen de suivre leur voie et donc très pratiquée), peu de choses sont connues sur cette forme d'art durant cette époque.

La postérité a retenu quelques figures marquantes de la peinture méridionale : Gu Kaizhi (345-406) sous les Jin orientaux, considéré comme le père de la peinture sur rouleau[226] ; Lu Tanwei (mort vers 485) sous les Song du Sud ; Zhang Sengyou (début du VIe siècle) sous les Liang du Sud, réputé surtout pour ses représentations de personnages. Il faut peut-être attribuer à certain d'entre eux la composition de certains décors sur briques moulées peintes ornant les tombes des élites, qui renvoient aux thématiques en vogue dans les milieux intellectuels de l'époque, en particulier la contemplation de la nature, en lien avec les conceptions bouddhistes et taoïstes. Les illustrations de poètes (les Sept Sages de la forêt de bambous[223]) ou de poésies (celles de Cao Zhi et Zhang Hua par Gu Kaizhi, de Tao Yuanming par Lu Tanwei) furent également en vogue. Un autre thème privilégié fut celui des personnages des mythologies de l'époque : Zhang Sengyou fut célébré pour ses peintures de dragons et de Saints ; des tombes ont livré des représentations de phénix associés à des Immortels.

Estampage d'un relief mural, peut-être recomposé d'après une peinture de Lu Tanwei[N 1], dans une tombe de la période des Song du Sud (seconde moitié du Ve siècle), représentant les Sept Sages de la forêt de bambous (des Trois Royaumes) et Rong Qiqi (penseur des Printemps et Automnes) dans une « causerie pure », buvant, fumant et célébrant les arts de la poésie et de la musique. 80 x 240 cm.

Plusieurs écrivains méridionaux se penchèrent sur la théorie de la peinture : Gu Kaizhi, le moine bouddhiste Zong Bing (375-443) qui considérait la peinture comme moyen de contempler et percevoir l'ordre universel bouddhiste, Wang Wei (415-443), puis surtout Xie He (479-502) qui rédigea une anthologie critique de la peinture, dans la droite ligne des anthologies littéraires de l'époque, et y exposa les règles d'or de la peinture[227],[226].

Le Nord ne fut pas en reste. On y composa de nombreuses peintures bouddhistes d'inspiration occidentale : le peintre sogdien Cao Zhongda fut ainsi réputé pour ses peintures murales dans des monastères[228]. Les réalisations de ces écoles de peinture septentrionales sont connues par les remarquables peintures de certaines tombes aristocratiques de l'époque des Qi du Nord : celle du général Cui Fen (v. 550) à Linqu (Shandong) et celle de Xu Xianxiu (v. 570) à Taiyuan (Shanxi). Ces peintures sont réalisées sur des murs recouverts d'enduit, permettant d'utiliser une large surface, et font appel à une gamme limitée de couleurs (noir, rouge, ocre). Elles semblent avoir servi de référence pour la peinture officielle des Tang et des périodes postérieures[229].

La calligraphie était également très en vogue chez les lettrés. Le modèle à suivre était alors Wang Xizhi (321-379), dont la qualité des caractères de la Préface au recueil du pavillon des Orchidées en font un chef-d’œuvre de la calligraphie chinoise, constamment copié et imité par des générations de lettrés voulant s'inspirer de son style[230]. C'est à partir de ses caractères qu'a été composé le Classique des Mille Caractères (Qianzi wen), servant pour l'apprentissage de l'écriture chinoise pour les enfants, dont les textes en prose couvraient une grande variété de sujets (histoire, nature, morale, etc.). Il aurait été compilé dans la première moitié du Ve siècle par Zhou Xingsi à la demande de l'empereur Wu des Liang pour servir à l'éducation de son fils[231]. Le goût des élites de l'époque pour la calligraphie a été confirmé par les découvertes archéologiques, avec la mise au jour d'inscriptions funéraires témoignant d'une grande recherche esthétique dans le tracé des caractères[232].

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Pour obtenir une telle estampe on aura du procéder en plusieurs étapes. Des feuilles humides qui servent de protection sont appliquées sur les reliefs du mur, ces feuilles sont enduites d'encre noire avec un tampon. On en effectue le relevé avec des feuilles et un tampon propres. Le tout est ensuite assemblé. Le relief a été, quant à lui, obtenu d'après une copie de l'original perdu aujourd'hui. Mais comme il en existe plusieurs variantes et de qualité différentes - positions variées des personnages et points de vue différents sur ces personnages - on peut essayer de reconstituer ce qui s'est passé ensuite. Cette copie originale semble avoir été en partie perdue, puis complétée par un artiste qui a effectué ce complément dans l'esprit de l'artiste initial ; sur ce côté du mur, l'autre côté n'étant pas de cette qualité. Cette « restitution » a été transposée sur bois (?) ou sur argile, puis gravé. L'argile étant probablement cuit. Ce sont ces gravures, en creux, qui ont été relevées avec un soin extrême, brique par brique appuyée sur le modèle pour obtenir les reliefs que nous voyons, en prenant en compte les futurs joints avec des cales. Les briques ont été « numérotées », puis cuites et ensuite réassemblées lors de la réalisation du mur. On peut y reconnaitre Ji Kang (223-262), à gauche, philosophe en quête de l'immortalité, sous un ginkgo biloba. Non son portrait réaliste mais une évocation de son portrait moral. Chaque personnage étant fortement individualisé dans cette œuvre majeure. : Wyatt et al. 2004, p. 206-209

Références[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Littérature[modifier | modifier le code]

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Art et architecture[modifier | modifier le code]

  • Danielle Elisseeff, La Chine du Néolithique à la fin des Cinq Dynasties (960 de notre ère), Paris, RMN, coll. « Manuels de l'école du Louvre »,‎ 2008
  • (en) James C. Y. Watt (dir.), China : Dawn of a Golden Age, 200-750 AD, New York, New Haven et Londres, Metropolitan Museum of Art et Yale University Press,‎ 2004 (lire en ligne)
  • Yolaine Escande (traduit et commenté), Traités chinois de peinture et de calligraphie. : les textes fondateurs (des Han aux Sui), t. 1, Paris, Klincksieck, coll. « L'esprit des formes »,‎ 2003, 436 p. (ISBN 2252034505)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]