Drôle de drame

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Drôle de drame est un film de Marcel Carné de 1937 (tournage et sortie).

Synopsis[modifier | modifier le code]

A Londres, l'évêque Soper (Louis Jouvet) organise une séance de morale dans laquelle il accuse publiquement l'auteur du livre Le crime modèle, Félix Chapel : il considère que l'humanité, qui autrefois avait au moins la vertu de ne pas lire, ou du moins de ne lire que la Bible, s'est pervertie au contact d'une littérature pernicieuse, dont le livre à succès en accusation est l'exemple parfait. Cette séance, prévue pour accueillir une grande foule, n'a cependant attiré que les ligues féminines de morale, ainsi que deux individus singuliers : le premier, un jeune homme, à un moment s'écrie que le livre l'a traumatisé et qu'il ne rêve que de tuer Félix Chapel, car il est lui-même William Kramps, le tueur de bouchers. Armé de sa bicyclette, il provoque un esclandre et s'enfuit.

L'autre personnage arrive en retard et est identifié par une des auditrices comme étant Irwin Molyneux (Michel Simon), son neveu qu'elle prend pour un imbécile. Celui-ci, le cousin du révérend père, est accusé par ce dernier d'être en retard. Il est sommé de faire un discours ; mais lui qui ne connaît que les mimosas qu'il cultive et sur lesquels il a écrit un livre, se fait rabrouer par son cousin. À la fin de la séance, Soper oblige Molyneux à l'inviter chez lui le soir même et à lui servir le fameux canard à l'orange de sa cuisinière.

Cette même cuisinière est alors en train d'avouer à son aide, James, qu'elle s'ennuie au service des Molyneux, sauf lorsque le laitier Billy (Jean-Pierre Aumont) vient raconter des histoires ; celui-ci fait alors son apparition, comme Mme Margaret Molyneux (Françoise Rosay) appelle la cuisinière depuis le salon. Excédée, la maîtresse de maison envoie Eva, une jeune fille qu'ils hébergent, sermonner la cuisinière. Lorsqu'Eva arrive dans la cuisine, Billy interrompt son histoire pour lui répéter qu'il l'aime, mais elle le rejette. Finalement fatiguée de ne pas voir ses ordres entendus, Mme Molyneux descend en cuisine où elle renvoie Billy à la rue, Eva à la maison et la cuisinière à son travail ; mais celle-ci, réalisant suite à un mot de sa maîtresse qu'elle est à son service depuis six ans, lui rend son tablier.

Comme Monsieur Molyneux rentre, il croise sur son chemin la cuisinière et James valises à la main. Les époux Molyneux se disputent ensuite pour des histoires d'argent, car le seul gagne-pain de la maison ce sont les livres qu'écrit Molyneux, alias Félix Chapel, et il est furieux parce qu'il vient de se faire rouler dans la boue par le révérend père Soper, son propre cousin. Lorsqu'il avoue à sa femme que celui-ci vient manger le soir même, Mme Molyneux est au comble du malheur : s'il ne voit pas de domestiques, l'évêque va croire qu'ils n'en ont pas du tout, et les ridiculiser, car il ne les aime pas (les Molyneux le lui rendent bien). Elle décide alors de faire elle-même la cuisine et de laisser Eva servir, pendant que les deux hommes mangent seuls et que l'évêque croit sur les dires d'Irwin que Margaret est en visite chez des amis à la campagne jusqu'au lendemain. Comme Molyneux se contredit dans ses propos, son cousin commence à sentir que quelque chose ne va pas : il émet le désir de dormir sur place pour voir sa cousine le lendemain.

Pendant que les Molyneux élaborent un "plan B" dans la cuisine, l'évêque tire de sa poche une brochure coquine : elle a été dédicacée par une actrice mentionnant son nom et comporte une allusion peu fine à ce qu'ils ont vécu une nuit ensemble. Il la range bien vite lorsque son cousin revient ; Eva, toujours déguisée en soubrette, fait apporter au maître de maison un télégramme l'informant que Margaret ne reviendra pas avant plusieurs jours. Soper, la puce à l'oreille, subtilise le télégramme, et réalise que ce n'est que celui qu'il a envoyé à Molyneux pour le convier à la séance d'accusation du livre de l'après-midi : il a donc tout inventé.

Le soir dans sa chambre, il consulte à nouveau la brochure de l'actrice lorsqu'un bruit l'arrête : il surprend son cousin valise à la main en train de s'enfuir par la porte du jardin ; il abandonne la brochure sur une table et descend discrètement. Cependant la porte claque et la brochure s'envole, puis est ramassée dans la rue par une balayeur qui la conserve précieusement. L'évêque soupçonneux prend le téléphone et demande le numéro de Scotland Yard...

L'inspecteur arrive sur place, conjecture que Monsieur Molyneux a dû empoisonner sa femme, que les innombrables bouteilles de lait présentes dans la maison (amenées par Billy dans le but de voir Eva) en sont la preuve, car le lait serait le contre-poison, et « qui dit contre-poison dit poison ». Il attrape Eva, veut lui tirer les vers du nez mais elle ne révèle rien ; cependant Billy fait son entrée mais est arrêté par la police comme complice.

Pendant ce temps, M. et Mme Molyneux cherchent dans le quartier chinois une chambre. Ils emménagent finalement dans une pension, dont une des chambres est occupée par William Kramps, qui a juré la mort de Félix Chapel...

La ville est en ébullition, traumatisée par cette histoire de meurtres sordides ; le couple fait son chemin discrètement et attend de l'argent pour continuer à vivre, mais l'avance attendue est refusée. En revanche, une lettre adressée à Félix Chapel leur apprend qu'un journal voudrait le voir enquêter sur les lieux du crime Molyneux, pour publier des articles, grassement payés chacun. En plus de ces petits chèques, il aurait le droit d'habiter la maison des Molyneux pour y réfléchir plus à son aise... Mais Molyneux avoue à sa femme son secret : s'il écrit ces histoires sur son injonction, il n'en est que le transcripteur, car c'est Eva qui en a les idées ; elle-même assure ne les tenir que de son soupirant au verbe fleuri, le laitier Billy, qui est actuellement en prison. Celui-ci sera libéré et les aidera à trouver l'inspiration en vivant son histoire d'amour avec Eva dans le grenier des Molyneux, où ils se cachent et où ils rédigent les articles de Félix Chapel, dans lesquels ils annoncent que le romancier soupçonne le tueur de vouloir maintenant s'en prendre à l'évêque.

La maison a été envahie par quantité de parasites (policiers, journalistes, etc.), dont le moins gênant est un dormeur insatiable, qui prétend résoudre l'énigme en rêvant, car ses rêves lui montreraient le cadavre et l'assassin. Les chers mimosas de Monsieur Molyneux ont également été sabotés par des policiers qui défrichent la serre pour déterrer l'éventuel cadavre.

Pendant ce temps, Mme Molyneux (qui a essayé d'aller trouver refuge chez la tante, mais où la dame de compagnie l'a prise pour une revenante et lui a claqué la porte au nez) se retrouve seule et désespérée dans son taudis. William Kramps, qui l'a vue entrer, tombe amoureux d'elle et s'introduit dans la chambre : il vient lui déclarer un amour fou, ainsi que son désir de l'appeler Daisy, car il a toujours rêvé d'aimer une femme nommée Daisy ; Margaret ne le repousse que très légèrement et commence elle aussi à parler d'amour. Mais lorsqu'il aperçoit dans ses affaires un journal, dans lequel un titre annonce que Félix Chapel réside sur les lieux du crime Molyneux, il la quitte subitement pour aller tuer ce Chapel qu'il hait tant.

Arrivé chez les Molyneux, le dormeur s'en est allé faire un tour et Kramps surprend seul Molyneux, qui porte encore sa fausse barbe lui donnant l'identité de Félix Chapel (Billy et Eva dorment dans le grenier du sommeil des bienheureux). Alors qu'il s'apprête à le tuer, Molyneux défait sa barbe et avoue à Kramps qu'il n'est pas Félix Chapel mais Molyneux et qu'après avoir tué sa femme, il a eu envie de tuer encore plus et s'en est pris au romancier. Le tueur de bouchers se ravise aussitôt et se lie d'amitié avec cet homme qui lui fait part de ses malheurs : une femme qu'il n'aime pas et qui dépense sans compter, voulant recevoir, voulant paraître ; une petite jeune fille à qui il ne demandait qu'un peu d'amour, mais qui lui a ri au nez, lui préférant le laitier...

Fins saouls, les deux compagnons de fortune descendent au domicile de Kramps pour qu'il présente à son amie son grand amour, Daisy alias Margaret, l'épouse de son ami... Finalement ils s'en retournent chez les Molyneux, où Kramps tombe dans le bassin de la serre. Pendant ce temps, le dormeur est revenu et un autre personnage s'introduit dans la maison, qu'il surprend : ce n'est autre que l'évêque, qui moins inquiet pour sa vie que pour sa réputation, a revêtu un costume traditionnel écossais pour venir chercher incognito la brochure qu'il a perdue. Molyneux et le dormeur parviennent à l'enfermer dans une chambre et son cousin s'empare du combiné téléphonique pour appeler Scotland Yard, comme l'évêque l'avait lui-même fait plusieurs jours auparavant...

Le lendemain, la foule déchaînée se presse à la porte des Molyneux pour pendre le révérend qu'on accuse d'avoir lui-même tué Mme Molyneux. Celle-ci essaie de se frayer un chemin parmi les hurleurs, mais doit finalement passer par la porte du jardin, et par la serre, dans laquelle elle trouve Kramps nu, séchant au bord du bassin, qu'elle repousse finalement. Lorsqu'elle arrive dans la maison, on entend la tante arriver et elle doit se cacher dans le placard. La vieille femme entend refaire son testament, car elle révèle à Molyneux (qu'elle prend pour Félix Chapel) qu'elle ne veut pas céder son immense héritage à toute cette famille qui s'entretue (l'évêque, les Molyneux) et qu'elle a de toute manière toujours détestée. Billy, qui fait son apparition parce qu'il a reçu une pierre à la tête et qu'il veut tirer les oreilles de quelqu'un en retour — ce sera l'évêque — est bientôt suivi par Eva, qui sort elle aussi de son grenier. Tous les personnages sont donc réunis lorsque le dormeur se réveille et annonce qu'il sait où se trouve le cadavre de Mme Molyneux : il a vu en rêve qu'il était dans le placard. En sort une Margaret tout à fait vivante, l'inspecteur propose alors de la montrer à la foule qui commence à défoncer la porte. Celle-ci, agacée de finalement n'avoir personne à pendre, est excitée par le balayeur qui sort une preuve contre l'évêque, la fameuse brochure : il l'accuse alors d'avoir assassiné avec la complicité de Margaret Irwin, puisqu'on ne l'a pas montré à la fenêtre.

Alors que tous se retrouvent pris au piège et que la foule s'apprête à les attaquer, William Kramps, bicyclette à la main, fait son apparition : il prétend avoir tué par erreur Molyneux, dont il a jeté le cadavre dans la Tamise, là où personne ne pourra jamais le retrouver. La prétendue veuve Molyneux — son mari se tient à côté d'elle, se faisant toujours passer pour Chapel — se met alors à simuler une peine extrême, car si on découvrait la vérité, l'héritage de la tante leur échapperait. Kramps est alors emmené par la police, ayant auparavant assuré à Margaret qu'il saurait s'en sortir comme à chaque fois, suivi par une foule peu rassasiée et déchaînée.

Fiche technique[modifier | modifier le code]

Distribution[modifier | modifier le code]

Autour du film[modifier | modifier le code]

  • Jean-Louis Barrault écrivait à propos du film en 1974 : « Il me paraît, à trente-sept ans de distance, que l'originalité profonde de Drôle de drame a été caractérisée par une liberté totale d'expression et la synthèse de l'humour et de la poésie. Et c'est peut-être cela qui a surpris le public, mais c'est grâce à ce film que Prévert et Carné ont imposé au monde du cinéma la poésie burlesque, la qualité du verbe poétique, l'humour et la liberté totale dans les associations d'idées du montage. C'est ce qui me semble donner toute sa valeur moderne et future à Drôle de drame. »
  • Voici comment Danièle Gasiglia-Laster présente le film dans Jacques Prévert, celui qui rouge de cœur :

«  Jacques Prévert adapte pour Marcel Carné le roman de l'anglais Storer Clouston : His first offence . [...] Le thème de l'identité et du double, qui réapparaîtra dans les scénarios de Prévert, est ici poussé à ses limites : Margaret Molyneux est aimée sous un faux prénom par William Kramps (tueur de bouchers, qui ne lui dit pas tout de suite qui il est), l'évêque de Bedford se déguise en Ecossais pour sauver l'honneur de sa famille et, surtout, Irwin Molyneux qui écrit des romans policiers sous le nom de Félix Chapel mais qui emprunte ses idées à sa secrétaire, qui elle-même les tire d'histoires racontées par un jeune laitier, se verra forcé de garder à vie fausse barbe et faux nom[2].  »

  • Dans Jacques Prévert, portrait d'une vie, Carole Aurouet analyse les dialogues écrits par Jacques Prévert :

«  Ce qui frappe d’emblée dans ce film, c’est le sens percutant de dialogues qui détournent les lieux communs. Ceux-ci sont parfois présents sous la forme de leitmotiv tels que « A force d’écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver » (Michel Simon/M. Molyneux) ou encore « Vous lisez les mauvais livres écrits avec la mauvaise encre du mauvais esprit » (Archibald Soper, l’évêque de Bedford/Louis Jouvet). Les effets recherchés sont évidemment comiques – la répétition y contribue – et corrosifs, servant le propos général du film. Prévert se fait plaisir, et son plaisir est communicatif. Il n’en dit pas moins dans un registre apparemment léger des choses essentielles, au service d’une thématique libertaire. Il écorne la morale bien pensante des milieux bourgeois. On retiendra aussi de Drôle de drame, l’une des répliques les plus célèbres du cinéma français d’avant-guerre : « Moi, j’ai dit bizarre… bizarre ? Comme c’est étrange…Pourquoi aurais-je dit bizarre… bizarre… » (Bedford/Jouvet).  »

  • Les deux acteurs principaux (Louis Jouvet et Michel Simon) se détestaient cordialement, rendant l'ambiance du tournage électrique. La légende veut ainsi qu'un jour où Jouvet lui dit : « Votre rôle est admirable », Simon lui répondit : « Je sais, j'ai refusé le vôtre ». Au cours de la scène Bizarre, bizarre[3], chacun teste l'autre en essayant de le faire chuter sur les répliques, d'autant plus que leurs verres sont remplis de véritable alcool, si bien qu'après plusieurs prises, ils finissent un peu éméchés.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Danièle Gasiglia-Laster, Jacques Prévert, celui qui rouge de cœur, Séguier, 1994.
  • Guylène Ouvrard, L'insuccès de Drôle de drame : un mythe ?, dans CinémAction, n°98, 1er trimestre 2001.
  • Danièle Gasiglia-Laster, Double jeu et je double. La question de l'identité dans les scénarios de Jacques Prévert pour Marcel Carné, dans CinémAction, dirigé par Carole Aurouet, n°98, 1er trimestre 2001.
  • Carole Aurouet, Jacques Prévert, portrait d'une vie, Ramsay, 2007.
  • Carole Aurouet, Le Cinéma dessiné de Jacques Prévert, Textuel, 2012

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Dans une interview donnée à Bernard Pivot, Jean Marais a précisé n'avoir jamais fait de figuration dans Drôle de drame et avoir été remplacé à la dernière minute). On ne peut toutefois que reconnaître Jean Marais (ou sinon son sosie) dans le rôle du second passant se faisant assommer par l'homme de main de l'hôtelier du quartier chinois à la recherche de fleurs.
  2. Danièle Gasiglia-Laster, Jacques Prévert, celui qui rouge de coeur, Séguier, 1994, p. 128-129.
  3. Scène du film