Douleur chez l'enfant

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Reconnaître à un enfant la douleur qu'il peut éprouver n'est pas une chose évidente, au contraire, la science à même soutenu jusqu'en 1987 que le nourrisson ne pouvait pas souffrir.

La douleur chez l'enfant est la souffrance nerveuse, nociceptive, que l'enfant peut ressentir. Elle a la particularité, surtout chez le petit enfant, de n'exister dans la conscience collective que si elle est reconnue par les soignants. Or pour les nouveau-nés et les nourrissons, elle ne l'était pas jusqu'à la fin des années 1980, et à tous les âges de l'enfance elle a globalement tendance à être niée, au moins en partie, pour différentes raisons[1].

L'idée encore communément admise en 1987 d'une immaturité fonctionnelle du système nerveux, autrement dit que de ressentir de la douleur n'était pas encore possible, a fait que sa reconnaissance a été tardive[2], il a même été question de déni[3] et de résistance des équipes soignantes[4].

Les travaux de Kanwaljeet J. S. Anand sont un des pivots qui ont fait pencher la balance en faveur d'une reconnaissance scientifique quasi unanime de l'existence d'une réponse nociceptive fonctionnelle dès le plus jeune âge[5]. La prise en compte de cette douleur dans la démarche de soin en fonction des âges, et relativement à des échelles d'évaluations (comme celle du nouveau-né et du nourrisson), fait maintenant partie des recommandations officielles, francophones et internationales[6]. Néanmoins, en 2005, l'IASP déclare encore :

« Le soulagement de la douleur est un droit de l’homme, et pourtant la douleur de l’enfant est un problème sous-estimé à travers le monde[7]. »

Ce qui la distingue[modifier | modifier le code]

C'est souvent l'adulte qui (se) représente la douleur de l'enfant. Ici dans une peinture de Gyula Benczúr.

La douleur de l'enfant est établie selon les adultes qui dans l'histoire de ce sujet ont pu choisir si elle existait, dans quelles mesures, l'intérêt de la prendre en charge, et décider de ces effets.

Un changement radical des certitudes scientifiques a été opéré à partir de 1987. Une révision des certitudes préalables impose alors de reconsidérer la sémantique du mot douleur, et à étudier autrement les différences en fonction de l'âge.

Existence[modifier | modifier le code]

Chez l'humain, la capacité à ressentir la douleur apparaît autour de 6 mois de gestation d'après les textes officiels de référence. Cet avis scientifique prévaut depuis les travaux de Anand qui l'ont mis en évidence, en particulier dans une publication parue en 1987[8] qui se termine ainsi :

« En conclusion, l'organisation neuro-anatomique est fonctionnelle dès la 24-30e semaine de la vie fœtale pour véhiculer l'influx nociceptif de la périphérie aux structures centrales.

L'immaturité du système nerveux touche plus particulièrement les filtres inhibiteurs; tout un faisceau d'arguments suggère maintenant que la douleur serait augmentée, potentialisée par la diminution de ces contrôles segmentaires médullaires[9]. »

Autrement dit, et contrairement à l'acceptation préalable, l'immaturité du système nerveux ne concerne pas la capacité à ressentir la douleur mais la capacité à atténuer ce ressenti.

Les gaines de myéline _ un accélérateur de l'influx nerveux _ ne sont pas encore finalisées chez le petit enfant, c'est ce qui autorise à parler d’immaturité du système nerveux. Mais sur cette donnée scientifique il avait été décrété qu'un nouveau-né ne ressentait pas la douleur. Or si cette donnée s'applique bien aux inhibiteur de la douleur, elle ne s'applique pas à la perception de celle-ci puisque « chez l'adulte la transmission de l'influx douloureux transite aussi par des fibres peu ou pas myélinisées (fibres C et A delta)[9] » (voir aussi nocicepteur). D'ailleurs on le savait depuis longtemps mais il semble que « personne ne faisait le rapprochement »[1993GPM 1]. Daniel Annequin explique ainsi : « Chez l'enfant on revient de loin, pendant des années on a voulu ignorer que l'enfant ressentait de la douleur [...] On disait que les fibre C n’étaient pas myélinisées, mais elle ne sont jamais myélinisées, on avait comme ça tout une série d'argumentaire pseudo-scientifique[10]. »

Ressentis[modifier | modifier le code]

Des différences fonctionnelles sont décrites pour distinguer la douleur de l'enfant, et en particulier du petit enfant. Elles concernent la maturité des circuits nerveux notamment inhibiteur :

« Or si ces voies sont immatures, elles fonctionnent quand même et elles transmettent une douleur au niveau cortical détectable au moins à partir de vingt-neuf semaines d’aménorrhée. Inversement, les voies d’inhibition de la douleur qui sont des voies myélinisées sont beaucoup plus immatures chez le nouveau-né[11]. »

Ces différences concernent aussi la capacité d'intégration de ces informations par le cerveau :

« Par ailleurs, cette douleur n’est pas localisée puisque la sensibilité épicritique, l’image du corps, n’est pas constituée. Il s’agit donc d’une espèce de souffrance indistincte et diffuse qui ne prend pas sens pour le nouveau-né et a toutes les chances d’être déstructurante[11]. »

Pour le détail en fonction de l'état de développement cognitif, voir la partie différences en fonction de l'âge

Évaluation[modifier | modifier le code]

« La première spécificité de la douleur chez l’enfant est qu’elle est souvent méconnue, négligée.(…) un des plus grands obstacles à la prise en charge de la douleur chez l’enfant reste encore le déni de la douleur de l'enfant, par les soignants mais aussi, paradoxalement, par les parents[12]. »

Cette citation est un exemple parmi d'autres d'une caractéristique officiellement reconnu de la douleur de l'enfant : elle est difficile à percevoir, à accepter et à reconnaître. Et une étude française de 2006 [Note 1] précise bien que « Le déni ou la sous-évaluation de la douleur lors des soins concerne potentiellement toutes les tranches d’âges »[1].

Cela semble se vérifier indépendamment des rôles vis-à-vis de l'enfant, médecins de tout type, infirmiers et puéricultrices, « psy » en tout genre, mais aussi les parents voire l'enfant lui-même[1993GPM 2], tous semblent faire face à la même difficulté de voir. Face à elle deux réactions typiques apparaissent : cette même étude de 2006[1] distingue deux groupes d'attitudes tant chez les parents que chez les soignants, vis-à-vis de l’importance de la prise en charge de cette douleur : les « réservés » et les « sensibilisés », chacun reprochant respectivement à l'autre le trop et le trop peu de prise en charge. Cette distinction entre en résonance avec celle d'une autre étude sociologique qui divise les médecins également en deux groupes : les « compatissants » et les « négateurs »[1993GPM 3],[Note 2].

Prise en charge… ou pas[modifier | modifier le code]

Le principe de précaution sur les effets possibles des anesthésiques et antalgique chez l'enfant, associé à la difficulté de reconnaître la douleur de l'enfant fait que l'attitude qui a primé jusqu'au moins dans les années 1990 était la prise en charge à minima de la douleur, voire l’absence totale de prise en charge chez les plus petits, et ce de façon récurrente, puisqu'on peut lire dans une étude de 1985 que « 23% des bébés ont été opérés sans aucune anesthésie »[13].

C'est donc avec la certitude qu'il n'en souffraient pas, ou pas comme les adultes, que des opérations étaient menées chez les nouveau-nés et les nourrissons avec la conviction que ça n'avait globalement pas d’effets négatifs, ni sur les capacités de récupération, ni à plus long terme. Les témoignages et rapports en ce sens sont innombrables[13],[14],[15],[16],[17],[18],[19],[20],[21],[22],[23].

De nombreux témoignages confirment largement ces faits, comme celui d'un kinésithérapeute en 2006 : « j'ai vécu l'époque où on pratiquait des interventions pour le pied bot sur les nouveau-nés sans anesthésie ! On mettait une tétine dans la bouche de l'enfant en disant que s’il suçait, c'était qu’il n'avait pas mal[24] ». D'autres, semblent aller au-delà du principe médicale et paraissent complètement improbables tant il s'apparentent à de la torture[Note 3].

Effets[modifier | modifier le code]

À court terme, sur le rétablissement[modifier | modifier le code]

La douleur subie par l'enfant diminue ces capacités de récupérations, et à l'inverse une anesthésie suffisante favorise son bon rétablissement. Cette donnée de référence est publiée en 1987 dans un article intitulé la douleur et ces effets chez le nouveau-né et le fœtus humain[8], et appuyé sur un autre publié quelque semaines plus tôt sur le rapport entre anesthésique et stress[25].

Les certitudes scientifiques jusque-là diamétralement opposées en seront durablement bouleversées. « Anand y démontre que dans le groupe de bébés ayant reçu l’analgésique puissant il y a moins de réactions physiologiques « liées au stress » et potentiellement graves comme l’hypertension artérielle, la tachycardie, l’hyperglycémie, qui toutes peuvent entraîner de redoutables hémorragies cérébrales et grever le pronostic vital et fonctionnel de ces enfants[26]. ». On peut y lire par exemple :

« Les nouveau-nés ayant reçu une dose conséquente anesthésique durant des tests "randomisés" étaient cliniquement plus stables durant la chirurgie et ont eu moins de complications postopératoires comparé aux nouveau-nés ayant reçu une anesthésie minimale. Il y a l'évidence préalable que le stress pathologique des nouveau-nés sous faible anesthésique pour des chirurgies cardiaques majeures peut être associé à une morbidité et une mortalité postopératoire accrue[Note 4]. »

Ce constat est associé à la démonstration scientifique de la capacité des plus petits à ressentir la douleur contrairement aux idées reçues jusque là. Il y est précisé avec des effets dans la durée sur le comportement ; dès la fin de la gestation[Note 5] ; et de façon comparable dans ces effets physiologiques _ si ce n'est qu'ils sont plus élevés _ à l'adulte[Note 6].

À moyen terme[modifier | modifier le code]

Moins un vécu douloureux a été pris en charge plus la sensibilité aux soins augmente.
(Fait établi relativement à la circoncision précoce et une vaccination autour de 6 mois.)

Malgré les difficultés d’identification des effets « il a tout de même été démontré que les enfants à terme bénéficiant d’une circoncision avec analgésie avaient des scores de douleur lors des vaccinations à 4 et 6 mois, moins élevés que les enfants circoncis sans analgésie. Les moins douloureux restaient les enfants non circoncis. »[27].

À long terme[modifier | modifier le code]

L'IASP, organisme international d'étude de la douleur déclare en 2005 :

« La douleur non traitée ressentie précocement dans la vie peut avoir des effets profonds et durables sur le développement physique et social, et entraîner des modifications permanentes du système nerveux qui auront une incidence sur le développement et les futures expériences douloureuses[7]. »

La naissance[modifier | modifier le code]

La naissance se produisant une fois les mécanismes de perception de la douleur en place, la question de la douleur engendrée peut se poser. Une réponse biologique naturelle semble exister puisqu'il existe des mécanismes internes au fœtus spécifiques. Des opioïdes endogènes peuvent être sécrétés, la preuve en a été faite y compris pendant la gestation, et une sensibilité particulière, beaucoup plus élevée que chez l'adulte, existe à la naissance et diminue rapidement chez le nouveau-né les jours suivants[8].

Sémantique[modifier | modifier le code]

Le réponse nociceptive étant établie comme fonctionnelle et les effets néfastes établies, une question sémantique apparaît : La douleur n'existe-t-elle que si elle est identifiée comme telle par la personne qui souffre? C'en est la définition même jusque là [Note 7] : « expérience désagréable, émotionnelle et sensorielle, liée ou non à un dommage tissulaire, ou décrite par le patient en de tels termes. »

Peut-on ne parler de douleur que si elle est consciente?

En 1996, KJS Anand et KD Craig soulignent l'inadaptation de la définition officielle de la douleur qui ne concerne ni les nourrissons ni les enfants qui n'ont pas acquis le langage ni les adultes déficients intellectuels ni les animaux car ils n'ont pas les capacités d'expression verbale de leur douleur (self report)[9]. Ils proposent une nouvelle définition :

« la perception de la douleur (associée ou non à un dommage tissulaire) est une qualité inhérente à la vie, présente chez tous les organismes vivants viables et bien qu'influencée par les expériences de la vie ne requiert pas au départ d'expérience antérieure…

Les altérations comportementales dues à la douleur représentent des équivalents précoces (néonatals) d'expression verbale (self report), ils ne doivent pas être sous-estimés comme des succédanés de douleur[9]. »

Certains s'opposent a cette idée, comme Stuart WG qui voit dans cette approche une vision désuète, niant la dimension multidimensionnelle de la douleur, ainsi il s'élève contre la conception métaphysique d'un enfant qui développerait soudainement et irrévocablement la notion abstraite de la douleur[9].

Mais globalement l'idée de KJS Anand et KD Craig passe. Harold Merskey, responsable de la commission IASP de taxonomie, est en accord avec leur acceptation, considérant que l'apprentissage ne concerne que l'usage du mot douleur[9].

Différences en fonction de l'âge[modifier | modifier le code]

Si le message nociceptif arrive au cerveau dès le plus jeune âge, ce que l'enfant a la capacité d'en faire dépend pour beaucoup du développement cognitif de l'enfant et donc de son âge[28].

« Or, il a été démontré que la plupart des médecins et des infirmières n’adaptaient pas leurs explications et/ou leur langage à l’âge du patient mais lui parlaient comme s’il avait entre 7 et 11 ans[29]. »

Le découpage en tranche d'âge s'entend "en moyenne".

0 à 2 ans : sensorimoteur[modifier | modifier le code]

C'est l'époque de la mise en place des mécanismes logiques préalables à la capacité de penser, de se représenter, et de parler. Jean Piaget y distingue les stades réflexes (de 0 à 1 mois), différents stades de réactions circulaires (primaires, secondaires, coordonnées puis tertiaires) avant d'arriver à celui de la représentation symbolique (de 18 à 24 mois).

Le premier stade réflexe est marqué notamment pas l’impossibilité technique de différencier l'interne de l'externe, on parle d'adualisme. La douleur est donc un événement qui n'est probablement pas perçu comme interne avant 1 mois, elle est reliée à un état émotionnel entre 3 et 6 mois, et la peur, la localisation, l'expression dans le but d'être compris commence après 6 mois.

Le rapport à la douleur et les automatismes d'indexation (aux émotions, aux risques, etc) suivent ces stades :

Compréhension de la douleur par l’enfant[30]
0-3 mois pas de compréhension ; mémoire probable ; réponses réflexes et dominées par les perceptions
3-6 mois réponses à la douleur associées à la colère ou à la tristesse
6-18 mois peur de situations douloureuses ; mots (bobo, aïe..) ; début de localisation

2 à 6-7 ans : préopératoire[modifier | modifier le code]

Toujours selon Piaget, ce sont les stades de l'intelligence préopératoire. De la même façon que la différentiation entre l'interne et l'externe a été intégrée au niveau réflexe, sensorimoteur, elle se fait au niveau des représentations. (Si untel était là il ne verrait pas ceci, mais il verrait cela)

Pour la douleur, les associations instinctive sont tout à fait fonctionnelles (associables à une situation connue), mais dans un premier temps entre 3 et 5 ans ) il n'est pas forcément évident pour lui que l'autre ne sait pas déjà ce que lui sait, même s'il est capable de répondre si on lui demande. Une fois cette compréhension faite il y a en moyenne sur-expression des situations douloureuses par rapport aux autres âges.

D'autre part l'instinctif prime encore sur le représentatif : un geste de soin est associé instinctivement à son effet physiologique direct (comme la douleur) plus facilement qu'à une représentation indirecte (« c'est pour te soigner, c'est un mauvais moment à passer mais tu ira mieux grâce à ça »)

Compréhension de la douleur par l’enfant[30]
2 à 3 ans emploi du mot « mal ». Utilisation de techniques non cognitives de « coping »
3 à 5 ans donne des indications d’intensité de la douleur ; utilise des adjectifs descriptifs et des mots pour les émotions
5-7 ans différencie des niveaux d’intensité ; utilise des stratégies cognitives de « coping »

D’après Twycross[31], l'enfant ne peut pas faire le lien entre traitement et soulagement de la douleur. Il besoin d’être rassuré sur le fait que sa douleur n’est pas une punition (il peut « détester » l’infirmière qui semble lui infliger une douleur)

7 à 11 ans : opératoire[modifier | modifier le code]

C'est l'âge de la logique de fonctionnement, associations des causes et des conséquences. c'est l'âge auquel instinctivement la majorité des soignants s'adresse (même pour les autres âges donc). Les explications sont importantes, les causalités et les représentations sont parfaitement acquises, au point qu'elles peuvent masquer l'expression directe car c'est aussi un âge l'enfant intériorise.

D’après Twycross[31], à ce stade opératoire concret l'enfant a besoin d’être rassuré quant à l’anéantissement de son corps et a besoin d’explications adaptées sur sa douleur et son traitement.

Après onze ans[modifier | modifier le code]

C'est le stade des opérations formelles et du traitement abstrait. La logique en vient donc à traiter des hypothèses. Le rapport à la douleur rejoint celui des adultes, les risques d'angoisses doivent être pris en compte.

D’après Twycross[31], à ce stade opératoire formel, l'enfant doit avoir des occasions pour parler de ses craintes, et a besoin d’informations sur sa condition (de santé) et sur son traitement.

Histoire[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Histoire de la notion de douleur.

La connaissance intuitive de la capacité à ressentir la douleur des enfants, y compris des nouveau-nés, est une notion qui semble à la fois ancestrale et universelle. Pourtant la connaissance scientifique y a été diamétralement opposé pendant une quarantaine d'années à la fin du XXe siècle, les milieux hospitaliers étant en première ligne de ce revirement maintenant qualifié de déni.

1950-2000 : disparition et réapparition[modifier | modifier le code]

« En 1950, une école d'anesthésie très célèbre, l'école de Liverpool, préconise d'opérer les bébés de moins de 6 mois en utilisant le curare, sans rien pour endormir ni protéger de la douleur, en dehors du protoxyde d'azote[1993GPM 4].  »

Soulager et consoler semblent être devenus inutiles pour les plus petits, un simple gaz hilarant, faiblement anesthésique, est resté officiellement la seule protection contre la douleur, préconisé pendant près de 40 ans, y compris pour les opérations les plus lourdes, au point qu'on a fini par pouvoir lire :

«  En fait, la question, jusqu’au milieu des années 1980, ne se posait même pas. Le petit enfant, disait-on, était trop immature, la douleur ne pouvait pas être ressentie et, même s’il la ressentait, il n’en souffrait pas comme un adulte, et sûrement l’oubliait très vite[1993GPM 5]. »

Certains iront même jusqu'à affirmer que « les médecins ont toujours su que les enfants avaient mal, mais ils ont longtemps refusé de l’admettre »[32] ; et force est de constater que « depuis 1960, les progrès réalisés donnent la possibilité (...)[Note 8] de mettre sous analgésique puissant même les tout-petits prématurés[1993GPM 6] ».

Mais globalement le sujet scientifique de la douleur chez l'enfant en lui-même était quasi inexistant avant 1975, et a commencé à être traité dans les années 1980[33] : « En 1975, on ne répertoriait que 33 articles sur ce sujet alors qu’entre 1981 et 1990, on en comptait 2966. »

Les précurseurs[modifier | modifier le code]

Une absence de transmission de ce qui a été su fait dire à Annie Gauvain-Piquard et Michel Meignier dans La douleur de l'enfant que « ce phénomène d'oubli n'est pas assimilable à un processus passif [1993GPM 7]». Ils en veulent aussi pour preuve que des précurseurs de la révélation du sujet sont restés ignorés, quand ils n'ont pas été rendus coupables, soumis aux sarcasmes et aux railleries, taxés de « sensiblerie », dans un mécanisme de déni qu'ils précisent bien être universellement partagé[1993GPM 8].

En 1973 Nover compare le comportement d'un enfant brûlé sur une partie pour lui insensible à la douleur avec des enfants du même service, brûlés aussi qui ressentent normalement la douleur. Seule la douleur les différencie et contrairement à celui qui ne perçoit pas le douleur les autres sont « hostiles et renfermés, sans appétit et sans sommeil, sans activité de jeu. » La publication resta sans suite, « les enfants brûlés ne reçurent pas plus d'antalgique que par le passé. »[1993GPM 7].

Dès 1975, « en France, en particulier une autre école d'anesthésie pédiatrique, derrière le Pr Claude Saint-Maurice, à l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul de Paris, préconise depuis presque vingt ans[Note 9] l’emploi de médicament anti-douleur pendant l'intervention, et essaie de combattre la douleur au réveil, du moins dans la chirurgie lourde [1993GPM 9] »

Si quelques-uns ont donc tenté de tirer la sonnette d'alarme pour pousser à une prise de conscience du sujet, en 1990 l'enseignement des connaissances sur la douleur est complètement absent de la formation des pédiatres[1993GPM 7].

Prise de conscience[modifier | modifier le code]

L'anesthésiste pédiatrique K.J.S. Anand est une référence dans cette prise de conscience. Son article de 1985 dresse un état des lieux[13] mais reste peu remarqué bien qu'il écrive : « 23% des bébés ont été opérés sans aucune anesthésie » et « l’enfant souffre, on peut le vérifier et mesurer sa souffrance. » C'est une deuxième parution, en 1987, qui met en évidence selon un protocole scientifique une amélioration des chances de guérison des enfants anesthésiés qui imposera ces observations. Ce sera le point de départ de la prise en compte de cette douleur[3].

Résistances[modifier | modifier le code]

Yves Hatchuel, dans Les conséquences à long terme de la douleur chez l’enfant explique[34] :

« On pourrait penser que l’on parle là du Moyen Âge mais, dans une revue de 1987, on voit que des études très savantes considéraient que le nouveau-né ne ressentait pas de douleur et qu’on prenait des risques à utiliser des médicaments qui lui étaient inconnus. »

Le changement d'attitude des équipes soignantes a pris un certain temps puisqu'en 1992, en France, l’Enquête nationale sur la prise en charge de la douleur de l’enfant avoue : « En effet lorsque la sédation de la douleur n’est pas une priorité de service, elle est souvent purement et simplement niée par les soignants qui ne ressentent par conséquent pas le besoin de modifier leur comportement dans ce domaine[2]. »

En 1993, Gauvain-Piquard et Meignier, plus véhéments, déclarent : « Le bébé est encore opéré dans des conditions qui seraient totalement exclues chez l’animal de laboratoire, de ce point de vue mieux protégé par les réglementations que le nouveau-né humain. »[1993GPM 5],[3]

En 1998, à l'Unesco lors de la sixième journée « La douleur de l'enfant. Quelles réponses ? » on rapporte une étude sur 92 services hospitaliers tirés au sort[2] :

« Dans le cadre de cette étude, l'utilisation régulière de grilles d'observation comportementale, indispensable pour évaluer la douleur des enfants de moins de 6 ans, n'a été constatée que dans 16 % des services. Seulement 50 % des services de chirurgie utilisent la morphine. La douleur et la détresse provoquées par les endoscopies restent encore insuffisamment contrôlées : la sédation profonde ou l'anesthésie générale, majoritairement employées chez l'adulte, ne sont utilisées que dans 33 % à 42 % des centres concernés. Un service de médecine sur cinq dispose d'un protocole antalgique pour la réalisation de ponctions lombaires. »

Positions officielles[modifier | modifier le code]

L'histoire récente qui considère inexistante cette douleur chez les plus petits fait que chacune des différentes recommandations officielles insiste sur l'impossibilité actuelle de la juger inexistante, et sur la nécessité de la prendre en charge.

À l'échelle mondiale[modifier | modifier le code]

L'organisation mondiale de la santé (OMS), publie des recommandations pour le traitement de la douleur de l'enfant[35]. Elle y cite l'IASP, association internationale pour l'étude de la douleur, qui en plus de préciser la double dimension physique et émotionnelle de la douleur, ajoute explicitement pour les enfants : « L'incapacité à communiquer verbalement n'infirme pas la possibilité que l'individu éprouve de la douleur et nécessite un traitement approprié pour soulager la douleur. La douleur est toujours subjective… »[Note 10]

Au Canada, et en Amérique du Nord[modifier | modifier le code]

Les sociétés pédiatriques des États-Unis et du Canada ont été pionnières dans la mise au jour de ce sujet. Une avance dans la prise de conscience fait qu'on trouve au Canada des déclarations politiques qui affirment publiquement en 2011 : « Partout au monde, on sous-estime et on soigne mal la douleur des enfants[36]. » Cette affirmation simple n'est pas, loin s'en faut, une position officielle que l'on puisse retrouver partout dans le monde.

En France[modifier | modifier le code]

On constate de nombreux efforts de reconnaissance et de prise en charge depuis le début des années 1990, mais aussi de fortes résistances[4]. Ainsi les différents textes officiels de référence en 2013 insistent encore lourdement sur l'impossibilité de nier l'importance de la prise en charge de la douleur de l'enfant en milieu médical.

  • HAS : En 2000, la Haute Autorité de santé voit l'utilité de publier en introduction de ses recommandations sur la prise en charge de la douleur « Il est démontré que, dès sa naissance, l’enfant est susceptible de ressentir la douleur. »[37] ; et même d'ajouter « Il existe des obligations éthiques et légales à soulager cette douleur. De plus, la douleur peut avoir des conséquences néfastes sur l’enfant tandis qu’il n’y a pas d’arguments permettant de penser que la douleur puisse lui être profitable. »
  • CNRD : Le centre national de ressources de lutte contre la douleur, qui répertorie et diffuse différentes données, donne des informations sur la mémorisation de la douleur des nouveau-nés, et propose des traductions des textes de l'IASP.
  • SFETD : La société française d'étude et de traitement de la douleur renvoie en ce qui concerne la douleur en pédiatrie aux experts associatifs Pédiadol (pédiadol.org) et Sparadrap (sparadrap.org)[38].
  • L'AFSSAPS : L'AFSSAPS publie en 2009 les bonnes pratiques de la prise en charge médicamenteuse[39]
  • La douleur de l’enfant, quelles réponses ? : Organisées à l'UNESCO par l'association Pédiadol depuis le début des années 1990, ces rencontres sont une occasion de faire le point sur les connaissances. En 2000, il y est déclaré après les recommandations conjointes des sociétés américaines et canadiennes de pédiatrie : Le doute n'est plus permis[40]. Des effets délétères à court terme « impressionnants », ainsi que des effets à long terme sont relevés, imposant une prise en charge attentionnée, car la douleur est d'autant plus difficile à identifier que l'enfant est en bas âge[40].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. La prise en charge de la douleur chez l'enfant lors de son passage dans des lieux de soins ambulatoires. Étude effectuée par la DREES dans le cadre du plan de lutte contre la douleur 2006-2010 sur commande ministérielle.
  2. Précision et rapprochement de ces termes aux 14e Journée Unesco La douleur de l’enfant. Quelles réponses ? Quoi de neuf en 14 ans : les études de la Sofres et de la Dress
  3. « pour éviter cet “entonnoir” thoracique, on va “suspendre” le thorax au “plafond” de la couveuse par un fil qui traverse la peau, passe sous le sternum et ressort à 1 cm en face. Et l’on tire vers le haut, cela pendant trois ou quatre jours. Ni pour l’opération ni pour les quelques jours de “traitement” l’enfant ne reçoit quelque antalgique que ce soit. » cité par Claude Guillon dans À la vie à la mort. Maîtrise de la douleur et droit à la mort (1997, Ed. Noêsis/Agnès Viénot) (source secondaire utilisée)
  4. texte exact : « Neonates who were given potent anesthetics in these randomized trials were more clinically stable during surgery and had fewer postoperative complications as compared with neonates under minimal anesthesia. There is preliminary evidence that the pathologic stress responses of neonates under light anesthesia during major cardiac surgery may be associated with an increased postoperative morbidity and mortality (Anand KJS, Hickey PR: unpublished data). Changes in plasma stress hormones (e.g., cortisol) can also be correlated with the behavioral states of newborn infants, which are important in the postulation of overt subjective distress in neonates responding to pain. »(source)
  5. texte exact : « Numerous lines of evidence suggest that even in the human fetus, pain pathways as well as cortical and subcortical centers necessary for pain perception are well developed late in gestation, and the neurochemical systems now known to be associated with pain transmission and modulation are intact and functional. »(source)
  6. texte exact : « Physiologic responses to painful stimuli have been well documented in neonates of various gestational ages and are reflected in hormonal, metabolic, and cardiorespiratory changes similar to but greater than those observed in adult subjects » et « current knowledge suggests that humane considerations should apply as forcefully to the care of neonates and young, nonverbal infants as they do to children and adults in similar painful and stressful situations. »(source)
  7. Dans l'éditorial de septembre 1996 de la revue PAIN revue officielle de l'IASP (International association for the study of pain)
  8. partie supprimée ... de pallier rapidement les incidents pendant l’opération _ comme les chutes de tensions _ et ...
  9. Citation de 1993, elle renvoie donc environ à 1975
  10. Traduction libre de : “The inability to communicate verbally does not negate the possibility that an individual is experiencing pain and is in need of appropriate pain-relieving treatment. Pain is always subjective….”

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c La prise en charge de la douleur chez l'enfant lors de son passage dans des lieux de soins ambulatoires, p. 9 (6 feuillet du [PDF])
  2. a, b et c « Douleur de l'enfant : une reconnaissance tardive » Article La Recherche no 336, année 2000.
  3. a, b et c Claude Guillon, Douleur chez l’enfant : Histoire d’un déni (tiré du livre À la vie, à la mort - Maîtrise de la douleur et droit à la mort (ISBN 9782911606144))
  4. a et b Résistance des équipes soignantes à la prise en charge de la douleur Extrait de la 9e journée La douleur de l’enfant, quelles réponses ? à l'UNESCO
  5. Infants' Sense of Pain Is Recognized, Finally Article du New York Times de Philip M. Boffey publié le 24 novembre 1987
  6. Textes officiels sur le site pédiadol.org
  7. a et b La Douleur des enfants, c’est important ! Priorité à la douleur du nourrisson, de l’enfant et de l’adolescent, traduction de [PDF] Children’s Pain Matters ! Priority on Pain in Infants, Children, and Adolescents, du "Special Interest Group on Pain in Childhood" de l'IASP
  8. a, b et c (en) KJS Anand, Hickey, « Pain and its effects in the human neonate and fetus. », The new Engl journal of medecine, no 317(21),‎ 1987, p. 1321-1329 consultation en ligne
  9. a, b, c, d, e et f Historique de la prise de conscience de la douleur chez le fœtus et le nouveau né par le Dr. Daniel Annequin (Unité fonctionnelle d'analgésie pédiatrique)
  10. Danniel Annequin, dans l'émission la tête au carré du 9 octobre 2013, intervention à partir de la 23e minute
  11. a et b Yves Hatchuel « [www.cairn.info/revue-le-coq-heron-2005-2-page-59.htm Les conséquences à long terme de la douleur chez l'enfant] », Le Coq-héron 2/2005 (no 181), p. 59-67. (DOI:10.3917/cohe.181.67.)
  12. L Hessissen, A Kili, F Msefer Alaoui, Unité d’Hémato-Oncologie Pédiatrique de Rabat, 10 juin 2005 (source utilisée)
  13. a, b et c (en) K.J.S. Anand et A. Aynsley-Green, « Metabolic and endocrine effects of surgical ligation of patent ductus arteriosus in the human preterm neonate : are there implications for further improvment of postoperative outcome ? », Mod Probl Paediatr., no 23,‎ 1985, p. 143-57.
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  27. La douleur des nouveau-nés, centre national de ressources de lutte contre le douleur
  28. Développement cognitif de l'enfant et douleur, Approche de l’enfant malade et/ou douloureux selon son développement cognitif par Chantal Wood, Laurence Teisseyre, et Cécile Cunin-Roy (psychologue) (2004, Hôpital Robert Debré, Unité de Traitement de la Douleur)
  29. Perrin EC and Perrin JM. Clinician’s assessments of children’s understanding of pain. Am J Dis Child. 1983 ; 137 : 874-8
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  31. a, b et c Twycross A. Children’ cognitive level and their perception of pain. in « Paediatric Pain Management : a multi disciplinary approach. A Twycross, A Moriarty, T Betts. Radcliffe Medical Press Ltd UK 1998 Prise en charge de la douleur : Une approche multi-disciplinaire Alison Twycross, Anthony Moriarty, Tracy Betts. Radcliffe Medical Press 1998 Traduction de l’ouvrage : C WOOD en collaboration avec L Teisseyre, AC de Crouy, A Suc, M Vieyra. Éditions Masson, Paris, Octobre 2002 . ISBN 2-294-00806-5
  32. Evelyne Pichard-Léandry, chef de l’unité de traitement de la douleur à l’Institut Gustave-Roussy. Le Monde, 29 mars 1995. -source utilisé
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  35. (en) [PDF] Guide des recommandations de l'OMS et résumé rapide par la société française de pédiatrie.
  36. Rapport au Parlement sur l'aide au développement officielle du gouvernement du Canada 2011–2012
  37. Évaluation et stratégie de prise en charge de la douleur aiguë en ambulatoire chez l'enfant de 1 mois a 15 ans p. 5
  38. douleur et pédiatrie SFEDT
  39. Prise en charge médicamenteuse de la douleur chronique et aiguë chez l'enfant [PDF] hébergé par sparadrap.org
  40. a et b La prévention et la prise en charge de la douleur et du stress du nouveau-né, Extrait des actes du colloque UNESCO 2000 « La douleur de l’enfant, quelles réponses ? », Paris
  1. « Pourtant depuis longtemps on sait qu'un grande partie des fibres qui transmettent le message de la douleur vers le cerveau sont justement des fibres sans myéline! Jusqu’à très récemment, personne ne faisait le rapprochement et ne dénonça cette incohérence. » p. 65
  2. p. 61 à 81 : Chacune de ces catégories est une sous-partie traitée en détail dans la 2e partie Les acteurs du déni
  3. p. 63 (note de bas de page)
  4. p. 30-31
  5. a et b p. 25
  6. p. 31
  7. a, b et c p. 64
  8. p. 58
  9. p. 34

Liens externes[modifier | modifier le code]


Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • 1993, Annie Gauvain-Piquard et Michel Meignier, La douleur de l'enfant, Paris, Calmann-Lévy,‎ 1993 (ISBN 9782702121962) et (ASIN B005HNIVLK)
  • 1993, Roselyne Rey, Histoire de la douleur, Paris, La Découverte,‎ 1993 (ISBN 9782707122551) ; 2000, ed. Poche : (ISBN 978-2707131966) ; 2011, ed. Broché : (ISBN 978-2707168863).
  • 1994, Didier Cohen-Salmon, En travers de la gorge : L'enfant, les amydales, les végétations et la douleur, Paris, InterEditions,‎ 1994 (ISBN 2729605479)
  • 1999, Claude Ecoffey et Isabelle Murat, La douleur chez l'enfant, Paris, Flammarion médecine-sciences,‎ 1999 (ISBN 2257110498), 2e ed., 2011 (ISBN 9782257204714)
  • 1999, Céline Pilon, Soulager la douleur de l'enfant : guide à l'intention des infirmières et des autres professionnels de la santé, Montréal, Hôpital Sainte-Justine,‎ 1999 (ISBN 9782921858564)
  • 2002, Daniel Annequin et Claire Guilabert, La douleur chez l'enfant, Paris, Masson,‎ 2002 (ISBN 2225857636) (EAN 9782225857638)
  • 2002, Alison Twycross, A.Moriarty et T.Betts, Prise en charge de la douleur chez l'enfant : une approche multidisciplinaire, Paris, Elsevier / Masson, coll. « Abrégés »,‎ 2002 (ISBN 9782294008061)
  • 2007, Didier Cohen-Salmon (dir.) et al., Le jeune enfant, ses professionnels et la douleur, Ramonville Saint-Agne France, Érès,‎ 2007 (ISBN 9782749207940)

Autres langues
  • (en) 2003, Patrick McGrath et G. Allen Finley, Pediatric pain : biological and social context, Seattle, IASP Press,‎ 2003 (ISBN 9780931092497)  

Colloques et conférences[modifier | modifier le code]