Doriens
Les Doriens (grec ancien : Δωριεῖς, Dōrieis, singulier Δωριεύς, Dōrieus) étaient l'un des quatre ethnē majeures de la grèce antique que les historiens de l'époque classique reconnaissaient comme constituant leur propre peuple[1]. (les autres peuples étant les Achéens, les Ioniens et les Éoliens). Ethnos a ici le sens de groupe ethnique [2]. Hérodote utilisait ce mot pour les désigner. Ils sont cependant le plus souvent appelé juste les Doriens dans des textes littéraires aussi anciens que l'Odyssée[3], qui les localisait à l'époque dans l'île de Crète.
Ils étaient très diversifiés dans leur vie et leur organisation sociale qui allait depuis la cité commerciale de Corinthe connue pour son style ornementé dans l'art et l'architecture, jusqu'à l'état militaire isolationniste de Sparte. Pourtant, tous les Hellènes savaient quelles villes étaient doriennes et lesquelles ne l'étaient pas. A la guerre, les États doriens pouvaient généralement compter sur l'assistance des autres États doriens. Les Doriens se distinguaient des autres grecs par leur dialecte et par des caractéristiques sociales et historiques.
Au 5e siècle av. J.-C., Doriens et Ioniens étaient politiquement les deux plus importants groupes ethniques. Leur confrontation a abouti à la Guerre du Péloponnèse. La mesure dans laquelle les Hellènes du cinquième siècle se sont considérés comme Doriens ou Ioniens a été l'objet de controverse. D'un côté, Édouard Will a conclu qu'il n'y avait pas de vrai composante ethnique dans la culture grecque de l'époque, malgré la présence d'élément anti-doriens dans la propagande athénienne[4]. De l'autre, John Alty a réinterprété les sources pour conclure que l'ethnicité a été le moteur des actions du cinquième siècle[5] Les interprétations modernes de cette identification ethnique à travers la tradition littéraire du quatrième et du cinquième siècle ont été fortement influencées par leur propre environnement socio-politique. Ainsi, selon E.N. Tigerstedt, les Européens du XIXe siècle, admirateurs de vertus qu'ils considéraient comme doriennes, se sont identifiés comme "laconophiles" et ont trouvé des parallèles avec leur propre culture. leurs préjugés contribuent à l'interprétation traditionnelle moderne des Doriens[6].
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Origine des Doriens [modifier]
Les opinions quant à leur lieu d'origine sont diverses. Une théorie largement admise dans les temps anciens est qu'ils provenaient des régions montagneuses du nord et du nord-est de la Grèce, en Macédoine et en Épire, d'où, à la suite d'obscures circonstances, ils se seraient déplacés vers le Péloponnèse, les îles Égées, la Grande-Grèce, Lapithos et la Crète. La mythologie grecque leur donne une origine grecque, et leur ancêtre fondateur éponyme Doros est le fils d'Hellen, le patriarche mythologique des Hellènes.
Remplacement du dialecte du Péloponnèse [modifier]
L'origine des Doriens est un concept à multiples facettes. Pour la science moderne, le terme a souvent représenté l'emplacement de la population qui a diffusé le dialecte dorique grec au sein d'une population de langue proto-grecque hypothétique. Ce dialecte est connu à partir de sources classiques issues du nord-ouest de la Grèce, du Péloponnèse, de la Crète et de diverses îles. L'information ethnique et géographique trouvée dans le texte littéraire connu le plus ancien de la Grèce occidentale, l'Iliade, combinée avec les registres administratifs des états Myceniens antérieurs, prouvent à la satisfaction générale que les locuteurs de l'est de la Grèce étaient autrefois dominants dans le Péloponnèse mais ont subi un revers et ont été remplacés, au moins dans les niveaux supérieurs de la société, par des locuteurs de l'ouest de la Grèce. Un évènement historique est associé à ce renversement. Les Grecs classiques l'appelaient « le retour des Héraclides », les historiens moderne le nomment l'invasion dorienne.
Cette théorie du retour ou d'une invasion présuppose que les locuteurs de la Grèce orientale vivaient dans le nord-ouest de la Grèce puis ont envahi le Péloponnèse, remplaçant par leur propre dialecte celui des Grecs qui s'y trouvaient. Il n'existe aucune autre source de l'âge du bronze que les registres mycéniens, l'existence d'un peuplement hellène à l'ouest de la Grèce à cette époque ne peut ni être prouvée, ni être infirmée. Au contraire des Grecs orientaux, ils ne peuvent être associés à aucune preuve d'un évènement migratoire. Cela suggère comme preuve circonstancielle que le dialecte dorien était diffusé parmi les Hellènes au nord-ouest de la Grèce, une région très montagneuse et quelque peu isolée.
L'invasion dorienne [modifier]
L'invasion dorienne est un concept historique moderne qui tente de rendre de compte des points suivants :
- Au minimum le remplacement des dialectes et des traditions dans le sud de la Grèce à l'époque pré-classique
- Plus généralement, la répartition des Doriens dans la Grèce classique
- Enfin, la présence des Doriens tout court en Grèce.
Dans l'ensemble, aucun des objectifs n'a été atteint, mais les études ont permis d'écarter diverses hypothèses spéculatives. La plupart des spécialistes doutent que l'invasion dorienne fut la principale cause de l'effondrement de la civilisation mycénienne. La source des locuteurs de l'ouest grecs dans le Péloponnèse n'est attestée par aucune preuve solide.
On a soutenu qu'il n'y eut en réalité aucune invasion dorienne, mais que différents groupes de Grecs habitaient en Grèce depuis le commencement de la culture mycénienne et que les destructions furent dues à des raids épisodiques ou aux insurrections locales d'une population opprimée. Il n'y a ni preuve archéologique de l'identité du peuple qui détruisit la culture mycénienne, ni signe tangible de l'influence d'un nouveau peuple. Voilà qui se comprend si les envahisseurs provenaient d'une souche grecque reliée aux franges du monde mycénien. Cependant les fortes ruptures introduites par ces destructeurs, aussi bien que les légendes elles-mêmes, plaident en faveur de l'historicité de l'invasion dorienne.
Répartition post-migratoire des Doriens [modifier]
Bien que la plupart des envahisseurs Doriens se soient installés dans le Péloponnèse, ils ont aussi colonisés Rhodes et la Sicile (aujourd'hui le sud de l'Italie). En Asie Mineure on trouve l'Hexapole dorienne (six grandes cités doriennes) : Halicarnasse, Cnide en Asie Mineure, Cos, Lindos, Camiros et Ialyssos sur l'île de Rhodes. Ces six cités deviendrons plus tard rivales des cités ioniennes d'Asie Mineure. Les Doriens ont également envahis la Crète. Ces traditions des origines demeurent fortes dans la période classique: au Ve siècle Thucydide disait que la guerre du Péloponnèse était en partie un conflit ionien contre les Doriens et il a également rapporté que les Syracusains en Sicile étaient d'ascendance dorienne[7]. D'autres colonies doriennes, fondées depuis Corinthe, Mégare et les îles doriennes, ponctuaient la côte sud de la Sicile de Syracuse à Selinus.
Identité des Doriens [modifier]
Le nom des Doriens [modifier]
Les Doriens de l'âge du bronze à Pylos [modifier]
Le nom d'un homme, Dōrieus, apparait dans les tablettes en linéaire B de Pylos, une régions ultérieurement envahie et soumise aux Doriens[8]. Sur la tablette Fn867 de Pylos, le mot décliné au datif do-ri-je-we, *Dōriēwei, un nom de la troisième déclinaison finissant par w. Un nominatif pluriel non attesté, *Dōriēwes, serait devenu Dōrieis par perte du w et contraction. La tablette enregistre les rations de grain délivrées aux serviteurs des dignitaires religieux célébrant le festival religieux de Potnia, la déesse mère[9].
Les Doriens des hautes terres de Doris [modifier]
Les chercheurs ont proposé un certain nombre d'étymologies plausibles. Julius Pokorny derive Dorien de dōris, qui peut signifier "bois" et secondairement "hautes terres"[10]. Le radical dōri- est dérivé du Proto-Indo-Européen *deru- "arbre" qui donne également le terme homérique de Δούρειος Ἱππος (Dourios Hippos: Cheval de Bois)[11]. Cette dérivation a l'avantage de nommer le peuple à partir de leur contrée montagneuse et boisée.
Les lanciers [modifier]
Une autre origine populaire a été donnée par le linguiste français Émile Boisacq à partir de la même racine, mais à partir du grec δόρυ (doru), "hampe" (fabriquée en bois). Le terme signifierait alors "le peuple de la lance" ou plus simplement : "les lanciers"[12]. Dans cette optique, c'est le pays qui aurait été nommé partir du peuple qui l'habitait, comme pour la Saxe à partir des Saxons
Différences de langue [modifier]
Le dialecte dorien était parlé dans le nord-ouest de la Grèce, le Péloponèse, le sud-ouest de l'Asie Mineure, les îles les plus au sud de la mer Égée et dans diverses cités du sud de l'Italie. Après l'époque classique, il a été remplacé par le grec attique dont est originaire la koiné, la langue grecque commune de l'Époque hellénistique. La principale caractéristique du dorien est la préservation du [aː] indoeuropéen, ⟨α⟩ long, qui en ionien-attique est devenu [ɛː], ⟨η⟩. Comme exemple on peut citer le célèbre adieu des mères spartiates à leur fils guerrier lorsqu'elles leur donnaient leur bouclier avant la bataille : "Ἤ τὰν ἤ ἐπὶ τὰς" (E tan e epi tas: soit avec lui soit sur lui - soit tu reviens avec le bouclier, soit tu sera ramené mort sur lui) qui aurait été "Ἤ τήν ἤ ἐπὶ τῆς" (E ten e epi tes) s'il avait été prononcé par un locuteur du ionien-attique tel qu'une mère athénienne. le tsakonien, un descendant moderne du dorien, est toujours parlée dans diverses régions de la côte sud de l'Argolide dans le Péloponèse et dans le nome d'Arcadie.
Autres différences culturelles [modifier]
Culturellement, en plus de leur dialecte dorien du grec, les colonies doriennes ont conservé leur calendrier dorien, organisée autour d'un cycle de festivités dont les hyacinthies et les karneia, particulièrement importantes[13].
En musique, le mode dorien est également attribué aux sociétés doriennes et est associés par les écrivains classiques à des qualités martiales.
En architecture, dans la tradition héritée de Vitruve, l'ordre dorique comprend la colonne dorique remarquable par sa simplicité et sa robustesse.
Les femmes doriennes ont une tenue distincte, une tunique ne nécessitant aucun aggrafage par une broche tel que c'était communément le cas chez l'ensemble des Hellènes. Les femmes ioniennes avaient adoptées une nouvelle tenue maintenue en place par une broche[14].
Traditions anciennes [modifier]
Dans l'historiographie grecque, de nombreux auteurs ont mentionné les Doriens. Les principaux auteurs classiques qui ont raconté leurs origines sont Hérodote, Thucydide et Pausanias. Les plus prolifiques vivaient à l'époque hellénistique et romaine, longtemps après les évènements. Ce paradoxe apparent ne discrédite pas obligatoirement ces auteurs tardifs qui ont pu disposer de travaux antérieurs n'ayant pas survécu jusqu'à nos jour. Les coutumes des États spartiates et ses personnalités illustres sont abondamment décrites par des auteurs tels que Plutarque et Diodore de Sicile.
Homère [modifier]
L'Odyssée fait une référence aux Doriens :
La Crètè est une terre qui s'élève au milieu de la sombre mer, belle et fertile, où habitent d'innombrables hommes et où il y a quatre-vingt-dix villes. On y parle des langages différents, et on y trouve des Akhaiens, de magnanimes Krètois indigènes, des Kydônes, trois tribus de Dôriens et les divins Pélasges[15].
Cette référence n'est pas compatible avec l'invasion dorienne qui n'a amené les Doriens en Crète qu'après la chute des États mycéniens. Dans l'Odyssée, Ulysse et ses proches visitent ces États. Deux solutions sont possibles : soit l'Odyssée est anachronique soit les Doriens étaient déjà en Crète à l'époque Mycénienne. La nature incertaine de l'invasion dorienne repousse une réponse définitive jusqu'à ce qu'on en sache plus à ce sujet.
Tyrtée [modifier]
Tyrtée, un poète guerrier boiteux athénien, est devenu au milieu du 7e siècle av. J.-C. conseiller des Lacédémoniens dans leur guerre contre la rébellion des Messéniens. Ces derniers étaient les héritiers des Achéens conquis deux générations plus tôt, ce que suggère une lutte pour la suprématie à la fin des Siècles obscurs plutôt que pendant et après la chute de Mycène. À l'issue de cette guerre la population Messénienne a été finalement réduite au servage[16].
Seulement quelques fragments des cinq livres d'élégie de Tyrtée on survécu jusqu'à nous. On y trouve la plus ancienne mention aux trois tribus doriennes : Pamphyli, Hylleis et Dymanes. Il a aussi écrit (Erinéos était un village de Doris):
Zeus lui-même, fils de Cronos et époux d’Héra qui porte la couronne donna cette cité aux fils d'Hercule sous la direction de qui nous abandonnâmes l’Erinéos venteux pour gagner la vaste île de Pélops.
Tyrtée a aidé à établir la constitution spartiate, donnant aux rois et aux anciens, parmi d'autres pouvoirs, celui de démettre l'assemblée. Il a établi un programme d'entraînement militaire rigoureux pour les jeunes, comprenant des chants militaires et des poèmes qu'il a lui même écrit, tels que les embateria (chant pour mener la charge à la bataille) et les enoplia (appels aux armes). Ces chants étaient utilisés pour établir le rythme lors de l'entraînement aux armes.
Il est beau pour l’homme brave de tomber au premier rang en combattant pour sa patrie. [...] Combattons avec courage pour notre terre, mourons pour nos enfants, sans épargner nos forces, ô jeunes gens ; combattez, serrés les uns contre les autres, et qu’aucun de vous ne donne l’exemple de la fuite honteuse et de la crainte. Excitez dans vos cœurs un grand et généreux courage et ne songez point trop à la vie quand vous serez aux prises avec les ennemis.
Notes et références [modifier]
- Apollodore, Library, I, 7.3
- Liddell et Scott 1940, ἔθνος.
- Homère, Odyssée, livre XIX ligne 177.
- Édouard Will, Doriens et Ioniens: essai sur la valeur du critère ethnique appliqué à l'étude de l'histoire et de la civilisation grecques, Paris, Belles Lettres, 1956
- (en) John Alty, « Dorians and Ionians », The Journal of Hellenic Studies, vol. 102, 1982, p. 1–14
- (en) E.N. Tigerstedt, The Legend of Sparta in Classical Antiquity, Stockholm, Almqvist & Wiksell, 1965-1978, p. 28–36
- 7.57
- (en) Michael Ventris et John Chadwick, Documents in Mycenaean Greek, Cambridge, University Press, 1973, 2de éd., p. 541
- Pierre Carlier, « Qa-si-re-u et Qa-si-re-wi-ja », Aegeum, Liège, Université de Liège, no 12, 1995, p. 359 [texte intégral]
- (de) Pokorny, « deru-, dōru-, dr(e)u-, drou-; drewə: drū- », dans Indogermanisches Etymologisches Woerterbuch, Leiden University
- Πάπυρος - Λεξικό τῆς Ἑλληνικῆς Γλώσσας (Papyros - Dictionary of the Greek Language), 2007, v. 3. pp 37-8
- Émile Boisacq, Dictionnaire Étymologique de la Langue Grecque: Étudiée dans ses Rapports avec les autres Langues Indo-Européennes : δὀρυ, Paris, Librairie Klincksieck, 1916
- Encyclopaedia Britannica 1911, s.v. "Dorians".
- 5.87, online at Perseus.
- L'Odyssée, partie Chant XIX
- (en) Elegy and Iambus, vol. 1, Perseus Digital Library, Tufts University [lire en ligne], « The Elegiac Poems of Tyrtaeus ».
- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Dorians » (voir la liste des auteurs)
Voir aussi [modifier]
Bibliographie [modifier]
- Henry George Liddell et Robert Scott, A Greek-English Lexicon, Oxford, Clarendon Press, 1940