Don Juan

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Présentation du Don Juan de Mozart lors de l'ouverture de l'Opéra de Vienne le 25 mai 1869.

Le personnage de Don Juan est avant tout un mythe. Les efforts d'identification à un personnage réel sont sujets à controverse ; on peut cependant lui reconnaître certains traits qui lui sont propres.

Fondamentalement, Don Juan recherche et vit dans le plaisir et la jouissance du présent, s'opposant aux contraintes et aux règles sociales, morales et religieuses, et ignorant volontairement autrui. Il est donc à la fois jouisseur et cynique, également égoïste et destructeur. Cela correspond à l'image du libertin au XVIIe siècle.

L'usage est d'écrire « Dom Juan » lorsqu'il s'agit du nom de l'œuvre de Molière, « Don Giovanni » ou « Don Juan de Mozart »[1] lorsqu'il s'agit de l'opéra de Mozart et Da Ponte, « Don Juan » lorsqu'il s'agit d'une autre œuvre[2].

L'histoire initiale[modifier | modifier le code]

Le personnage mythique de Don Juan serait né d'un fait divers[3] rapporté par la Chronique de Séville. Selon la légende, il aurait vécu au XIVe siècle : fils de l'amiral Alonso Jofre Tenorio, Don Juan Tenorio aurait tué le commandeur Ulloa dont il avait séduit la fille, et les moines du couvent où fut enterré le commandeur, outrés de cet acte, l'auraient assassiné et fait disparaître son corps, racontant ensuite qu'il avait été foudroyé par le Ciel et entraîné en enfer comme châtiment de ses fautes et de son refus de se repentir[4]. Mais les Cronicas de Sevilla et les archives des familles Tenorio et Ulloa sont muettes. Les noms des personnages ne sont pas fictifs, il a bien existé un don Juan Tenorio, ou un don Alonso Tenorio mais nulle part il n'est fait mention d'une disparition suspecte, encore moins du miracle de la statue de pierre qui s'anime pour punir un débauché[3].

Il est beaucoup plus vraisemblable de croire que le succès de la pièce du moine espagnol frère Gabriel, plus connu sous le nom de Tirso de Molina, (qui met en scène un personnage de jeune débauché porté sur la jouissance, personnage assez habituel dans les comédies espagnoles des XVIe et XVIIe siècles) est à l'origine de la légende[3]. Mais ce sont les éléments surnaturels qui ont le plus contribué à la survie de cette fable dans l'imaginaire collectif[5], et à la création du mythe. Il est probable qu'il faut y voir la récupération d'un thème moral (la punition du méchant) fréquemment utilisé dans les collèges religieux ou les ballades populaires[6].

L'écriture des aventures d'un séducteur[modifier | modifier le code]

El Burlador de Sevilla y Convidado de piedra (L'abuseur de Séville et le Convive de pierre) attribué à Tirso de Molina, dramaturge espagnol est publié en 1630. Repris de nombreuses fois, le texte arrive en Italie, où il est intégré à la commedia dell'arte qui ajoute le thème des mille et trois femmes, puis Molière reprend et adapte le texte en 1665[7]. Da Ponte en tire un livret que Mozart met en musique, c'est l'opéra Don Giovanni, Mérimée, Byron, Dumas, Baudelaire en poésie, Montherlant et de très nombreux autres auteurs, musiciens, metteurs en scène, cinéastes, auteurs de bandes dessinées, furent fascinés par ce personnage habile et d'envergure qui défie la morale, l'ordre public, et Dieu.

Le personnage évolue légèrement avec les époques. Mais la trame de fond demeure : séduction des femmes, rejet des règles sociales et morales, défi à l'autorité et à Dieu, châtiment « exemplaire ». Cependant sur ce dernier point des différences notables apparaissent chez certains auteurs de la période romantique.

Le Romantisme crée ainsi le personnage du libertin repenti, comme dans Les âmes du purgatoire, de Prosper Mérimée, qui reprend l'histoire à demi légendaire de don Miguel Mañara[8], mort en odeur de sainteté au XVIIe siècle à Séville. Et les changements et transformations se poursuivent de nos jours : signe de l'évolution des mentalités entre les monarchies chrétiennes à vision sociale, et quelques sociétés laïques ou athées dont certaines à vision individualiste[9], signe aussi de la vitalité du mythe du séducteur né, fascinant et scandaleux.

Les grandes caractéristiques du personnage chez les auteurs[modifier | modifier le code]

Chez Tirso de Molina[modifier | modifier le code]

  • Plaisir : sensualité souveraine, sexualité triomphante, déchaînement érotique qui s’oppose au discours galant de l’amoureux vrai, réussite ;
  • Égoïsme cynique : l’autre n’existe pas en soi mais seulement pour l’intérêt et le plaisir que Don Juan en tire, il poursuit et trompe de nombreuses femmes, manipulation des femmes, ne ressent aucun devoir envers les autres ;
  • Défi : défi des autorités et de la société de son temps en refusant de se soumettre à la morale, ignorance et défi de la religion catholique ;
  • Antisocial : totalement opposé aux devoirs qu’impose la vie sociale, totalement opposé au respect de l’autre et à la charité chrétienne, Don Juan se place au-dessus de tout et de tous, il place l’individu au-dessus de la société, de l’intérêt général et du bien commun ;
  • Matérialisme : Don Juan vit dans l'instant présent et pour le plaisir sensuel, il met les principes religieux en doute, et remet toujours à plus tard son repentir, il ne se repent trop tard qu'une fois plongé dans les flammes de l’enfer ;
  • Pouvoir et conflit : violence verbale et parfois physique, menaces, le masculin contre le féminin, le désir physique pur contre l'union des êtres, l'acte charnel contre le mariage, refus de la contrainte, abus du pouvoir de séduction, abus du pouvoir de sa position sociale.

Chez Molière[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Dom Juan ou le Festin de pierre.
  • Plaisir : hédoniste, il reprend le personnage de Molina, mais de nature intrinsèquement sensuelle Don Juan ne recherche plus la simple jouissance physique ;
  • Égoïsme cynique : hypocrite, cynique et froid, il manipule hommes et femmes, séduit par le discours pour faire tomber la femme qu’il désire, promet mensongèrement le mariage, déshonore les femmes ;
  • Défi : fier et orgueilleux, Don Juan veut affirmer sa supériorité sur tout et tous, y compris la morale et la religion ;
  • Antisocial : totalement opposé aux devoirs qu’impose la vie sociale, totalement opposé au respect de l’autre et à la charité chrétienne, bien que paradoxalement doté d'un certain sens de l'honneur (dernière réplique de la scène II de l'acte III) ;
  • Matérialisme : libertin, impie, il ne se repent jamais, même plongé dans les flammes de l’enfer ;
  • Pouvoir et conflit : violence verbale et parfois physique, menaces, refus de la contrainte, abus du pouvoir de séduction, abus du pouvoir de sa position sociale.

Chez Da Ponte et Mozart[modifier | modifier le code]

  • Plaisir : féroce appétit de vivre, jouissance de chaque instant vécu ;
  • Égoïsme cynique : hypocrite, cynique et froid, il manipule hommes et femmes, séduit par le discours pour faire tomber la femme qu’il désire, promet mensongèrement le mariage, déshonore les femmes ;
  • Défi : fier et orgueilleux, Don Juan veut affirmer sa supériorité sur tout et tous, y compris la morale et la religion, moqueries constantes ;
  • Antisocial : totalement opposé aux devoirs qu’impose la vie sociale, totalement opposé au respect de l’autre et à la charité chrétienne ;
  • Matérialisme : libertin, athée, il vit dans l'instant, rejette toute morale ou religion, même en tombant dans les flammes de l’enfer ;
  • Pouvoir et conflit : violence verbale et physique, menaces, refus de la contrainte, abus du pouvoir de séduction, abus du pouvoir de sa position sociale.

Au XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Le romantisme remanie profondément le personnage conformément aux aspirations de l'époque, au point d'en faire un séducteur... séduit, amoureux, idéaliste, voire repentant ! Don Juan est décrit comme un héros romantique, séducteur mais également séduit, attirant l’amour sans calcul et se faisant prendre par lui, poétique, sans cynisme sordide, qui absolutise l’amour et y consacre son existence ; il porte en lui une image d’un absolu féminin dont la recherche devient une quête démesurée, mélancolique, et sans fin ; la rédemption est possible et parfois présente.

  • Plaisir : la jouissance n'est plus le but premier ;
  • Égoïsme cynique : beaucoup moins cynique et pervers ;
  • Défi : incarnation de la rébellion de l’individu solitaire face à tout ordre et toute autorité ;
  • Antisocial : rejet de l'amour social « normé », rejet de l'ordre social établi, de la morale et de la religion, au profit d'une conception personnelle ;
  • Matérialisme : moins matérialiste, en lien avec l’absolu et la beauté, aspiration vers la suprême beauté, remplacement de l’absolu divin par l’absolu féminin, soif d’une beauté que seule peut offrir la femme, absolutisation de l’amour et consécration à lui de son existence ; la rédemption redevient possible ;
  • Pouvoir et conflit : refus fréquent de la contrainte, rejet des limites, accès à une grandeur surhumaine et presque divine, le "surhomme" de Nietzsche n’est pas loin.

De nos jours[modifier | modifier le code]

Le personnage conserve ses traits constitutifs ou bien présente des caractéristiques nouvelles créées par la vision personnelle de l'auteur[10]. L'aspect de révolte est souvent présent, autant contre Dieu que contre une société moralisante et aliénante.

Certains auteurs et critiques contemporains, tels Anne-Marie Simond[11] comme romancière et Gregorio Marañón[12] comme critique, voient dans la frénésie de séduction de Don Juan auprès des femmes le signe d'une homosexualité refoulée.

Le Don Juan d'Éric-Emmanuel Schmitt est d'un genre nouveau : vieilli et plus mature, ne cherchant plus à satisfaire tous ses désirs, et en questionnement sur lui-même, car il a connu l'Amour, cette fois-ci chez un homme.

Le Don Juan de Frédérick Tristan est un révolté. Blasphémateur il s'oppose à la création de Dieu qu'est, en particulier, la femme. On retrouve ce type de Don Juan chez Sade. Son orgueil s'apparente à celui de Lucifer.

En littérature[modifier | modifier le code]

En 1665, Molière écrit la célèbre pièce de théâtre (en prose) qui relate en l'actualisant au Grand Siècle français l'histoire de Don Juan ; créée par Molière sous le titre Le Festin de Pierre, elle sera rebaptisée Dom Juan ou Le Festin de Pierre lors de sa première publication (posthume) en 1682 — sans doute pour la distinguer de la version édulcorée et mise en alexandrins par Thomas Corneille en 1677 qui avait conservé le titre originel: cette version était donc à l'affiche sous le titre "Molière - Le Festin de pierre" sans qu'apparaisse le nom de celui qui l'avait retouchée et versifiée (Thomas Corneille la fit paraître sous son nom seulement en 1683). C'est cette version due à Thomas Corneille qui fut régulièrement reprise par la Comédie-Française jusqu'au milieu du XIXe siècle.

Article détaillé : Dom Juan ou le Festin de pierre.

D'autres auteurs reprendront les mêmes thèmes :

Cette liste n'est pas exhaustive : des dizaines d'écrivains ont traité ce mythe. Pour avoir une liste complète, consulter Christian Biet : Don Juan, Mille et trois récits d'un mythe, Gallimard, collection « Découvertes », 1998

En musique[modifier | modifier le code]

Fichier audio
Sérénade de Don Juan (info)
La Sérénade de Don Juan composée par Piotr Ilitch Tchaïkovski, interprétée en français par Mario Ancona en 1904

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En arts plastiques[modifier | modifier le code]

Au cinéma[modifier | modifier le code]

Cette liste est non-exhaustive.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Georges Gendarme de Bévotte, La Légende de Don Juan : son évolution dans la littérature des origines au romantisme, Genève, Slatkine,‎ 1993, 547 p. (ISBN 978-2-05-101286-7, lire en ligne)
  • Micheline Sauvage, Le Cas Don Juan, Le Seuil, coll. Pierres Vives, 1953.
  • Jean Rousset, Le Mythe de Don Juan, A. Colin, coll. U prisme, 1978.
  • Camille Dumoulié, Don Juan ou l’héroïsme du désir, Presses universitaires de France, Écriture, 1993.
  • Christian Biet, Don Juan. – Mille et trois récits d’un mythe, Gallimard, Découvertes, n° 348, 1998.
  • Pierre Brunel (direction), Dictionnaire de Don Juan , Robert Laffont, Bouquins, 1999.
  • Georges Forestier et Claude Bourqui, Notice du Festin de Pierre [Dom Juan] dans la nouvelle édition des Œuvres complètes de Molière dans la Bibliothèque de la Pléiade (éd. Gallimard, 2010): vol. II, pp.1619-1650.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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Références[modifier | modifier le code]

  1. Réminiscences de Don Juan de Mozart, œuvre pour piano de Franz Liszt, Le Don Juan de Mozart, livre de Charles Gounod (1890), Pierre Jean Jouve, Le Don Juan de Mozart, 1942
  2. Jean-Claude Hauc, L'appétit de Don Juan p. 12 ou 23 (lire en ligne)
  3. a, b et c Georges Gendarme de Bévotte, La Légende de Don Juan (lire en ligne) (1906) p.22-24
  4. Le Petit Robert des noms propres, entrée Don Juan.
  5. Encyclopædia Universalis (1990) Tome 7 p.638b
  6. Georges Gendarme de Bévotte, La Légende de Don Juan (lire en ligne) p.37
  7. Louis-Georges Tin, Molière, Dom Juan, Bréal,‎ 1998 (lire en ligne) p. 16
  8. Antoine de Latour, Don Miguel de Mañara (1857) (lire en ligne)
  9. Encyclopædia Universalis (1990) tome 7 p. 640 Derniers avatars
  10. Voir le Don Juan d'Éric-Emmanuel Schmitt, qui est confronté à l'homosexualité
  11. Anne-Marie Simond, Le Séducteur, Héron,‎ 2009 (lire en ligne)
  12. Gregorio Marañón, Don Juan et le donjuanisme, Gallimard,‎ 1967, 185 p. (lire en ligne)
  13. Byron, Don Juan (lire en ligne) Texte intégral
  14. Broken Flowers