Dom Juan ou le Festin de pierre

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Dom Juan
Première page de Dom Juan, dans l'édition posthume (1682) des œuvres de Molière. L'illustration montre Dom Juan, Sganarelle, et la statue du Commandeur venu pour le « Festin de Pierre ».
Première page de Dom Juan, dans l'édition posthume (1682) des œuvres de Molière. L'illustration montre Dom Juan, Sganarelle, et la statue du Commandeur venu pour le « Festin de Pierre ».

Auteur Molière
Genre Pièce de théâtre
Pays d'origine Drapeau de France France
Date de parution 1682
Date de la 1re représentation 15 février 1665
Lieu de la 1re représentation Théâtre du Palais-Royal

Dom Juan[note 1] ou le Festin de pierre est une comédie[note 2] de Molière en cinq actes (comportant respectivement trois, cinq, cinq, huit et six scènes) et en prose jouée pour la première fois le 15 février 1665 au Théâtre du Palais-Royal. Elle portait alors le titre Le Festin de Pierre, mais Molière n'ayant pas publié la pièce de son vivant, le titre a été changé en 1682 lors de sa première édition dans les Œuvres posthumes de Monsieur de Molière en Dom Juan ou le Festin de Pierre: ce nouveau titre devait servir à distinguer la version originelle de Molière — en prose — de la version versifiée (et édulcorée) par Thomas Corneille qui était depuis 1677 à l'affiche du Théâtre Guénégaud et qui avait conservé le titre primitif du Festin de Pierre[1].

Sommaire

[modifier] Contexte historique

[modifier] Genèse et sources

En mai 1664, Molière produit Tartuffe que le roi applaudit mais qu'il se voit obligé, pour de complexes raisons de politique religieuse [2], d'interdire aussitôt. Il s’agit alors pour Molière de faire vivre sa troupe. La pièce Le Misanthrope est encore en chantier[3]. Molière décide donc de créer rapidement une pièce en prose sur un sujet à la mode : entre 1658 et 1661, on trouve pas moins de trois pièces traitant d’un personnage libertin, séducteur et impie précipité dans la mort par une statue de pierre - une farce italienne montée à Paris en 1658[4] - la tragi-comédie Le Festin de Pierre ou le fils criminel de Dorimon (Lyon, 1658-Paris, 1661) et Le Festin de Pierre[note 3] de Villiers (Paris, 1659) inspirées toutes deux de la pièce de l’italien Giliberto aujourd’hui disparue[5]. Ce thème trouve son origine en Espagne dans une pièce de Tirso de Molina, El Burlador de Sevilla. La pièce passée en Italie a inspiré Cicognini (en), Giliberto et la commedia dell'arte sous le titre de El Convitato di Pietra. Elle devient célèbre en France à partir de la représentation des Italiens de 1658[6]. Il semble cependant que Molière n’ait eu connaissance que des versions italiennes et françaises[7].

Cette pièce s’inscrit dans un projet de Molière de « dénoncer les vices du siècle »[8], en particulier l’hypocrisie. Elle est une réflexion sur le libertinage et ses excès. Molière est adepte de la libre-pensée, mais respecte les convictions religieuses[note 4]. Il s'attaque principalement à toute forme d'hypocrisie, que ce soit celle du dévot ou celle du libertin. En présentant un libertin foudroyé par la vengeance divine, il espère convaincre les spectateurs et les autorités de la moralité de ses intentions[3].

Certains ont cru voir dans le personnage de Dom Juan un contemporain de Molière ; on cite ainsi Vardes, Lionne, Retz, Henri de Guise, le comte de Guiche ou le comte de Lauzun (amants présumés d’Armande Béjart[9]) et Armand de Conti, mais aucune analyse ne recueille l’unanimité[10].

[modifier] Réception

Frontispice des Œuvres de Molière (éd. de 1734)

La pièce est jouée pour la première fois le 15 février 1665 et remporte un succès immédiat. Le public vient y chercher, comme dans les versions précédentes, un divertissement empreint de merveilleux. On aime se laisser subjuguer par le jeu des machines. On vient aussi voir de quelle manière Molière traite le thème de l'impiété et de la révolte contre la société[11]. Mais les ennemis de Molière guettent tout ce qui pourrait y être perçu comme une attaque de la religion. Dès la seconde représentation, Molière doit couper dans son texte : il supprime certaines scènes (dont la scène du pauvre) et certaines répliques (« Mes gages, mes gages ») qui semblent tourner la religion en dérision[12]. Au bout de quinze représentations seulement, la pièce est retirée, sur décision de Molière, mais à la suite probablement d'une intervention discrète du roi[13]. Elle subit une volée d'attaques. Conti l'accuse d'« encourage(r) l'impiété en chargeant un grotesque de défendre la foi » et D'Aubignac critique ce « mélange de sacré et de profane »[14]. Un libellé anonyme l'accuse de « plaisanter avec la religion », de « vanter le libertinage », de mettre « Dieu entre les mains d'un athée qui s'en rit et d'un valet qui fait rire les autres » et de « mettre en scène débauche et sacrilège par intérêt démagogique »[15]. Une défense se met en place, deux billets également anonymes parlent de vengeance contre Tartuffe, nient l'apologie du libertinage montrant que Dom Juan n'en présente pas une défense convaincante, précisent que le ridicule de Sganarelle n'implique pas le ridicule de ses thèses et que l'on peut être bon sans être intelligent et s'étonnent enfin que l'on critique chez Molière des scènes qui existaient déjà dans les versions précédentes[16].

La pièce tombe dans l'oubli. Elle est supplantée par une adaptation en vers, édulcorée, qu'en fait Thomas Corneille et qui est la seule jouée entre 1677 et 1841. Elle n'est éditée officiellement qu'en 1682 dans une version très expurgée. Il existe cependant une édition originale tardive et interdite publiée à Amsterdam en 1683[17]. L’œuvre de Molière est redécouverte au XIXe siècle mais ne suscite pas un grand enthousiasme: Musset trouve Dom Juan insuffisamment sombre et romantique, Stendhal le voit comme un homme de cour futile, Gustave Planche souligne l'incohérence des personnages secondaires, Sainte-Beuve n'éprouve aucune sympathie pour ce personnage impie, sensuel, orgueilleux et cruel[18]. Elle n'est jouée qu'une centaine de fois entre 1841 et 1947. Il faut attendre les mises en scène de Louis Jouvet et Jean Vilar pour faire redécouvrir au public du XXe siècle la pièce de Molière[12].

[modifier] La pièce

[modifier] Argument

Cette pièce relate la vie d'un personnage infidèle, séducteur, libertin blasphémateur, être de l'inconstance et du mouvement. Don Juan, jeune noble vivant en Sicile accompagné de son fidèle valet Sganarelle, accumule les conquêtes amoureuses, séduisant les jeunes filles nobles et les servantes avec le même succès. Seule la conquête l'intéresse et les jeunes femmes sont abandonnées dès qu'elles sont séduites. Ses conquêtes lui valent certaines inimitiés et certains duels auxquels il ne se dérobe pas. Il affiche un certain cynisme dans les relations avec ses proches, remet en question les dogmes religieux. Il aime les défis, jusqu'au défi final : le repas avec la Statue du Commandeur qui l'emportera dans l'au-delà.

Anne-Marie et Henri Marel voient dans les cinq actes de la pièce, l'exposition de cinq facettes de Dom Juan : l'infidèle (acte I), le séducteur (acte II), le libertin grand seigneur (acte III), l'inhumain (acte IV) et l'hypocrite (acte V)[19].

[modifier] Acte I

Dans un palais de Sicile. Sganarelle, après un éloge du tabac, décrit son maître à Gusman, l'écuyer de Done Elvire, comme un « enragé, diable, hérétique, épouseur à tout main, grand seigneur méchant homme ». On apprend que Dom Juan a séduit, épousé puis abandonné Done Elvire. Lorsque Dom Juan paraît, Sganarelle tente de lui faire entendre raison. On apprend qu'il a également tué un commandeur et qu'il projette de séduire une jeune fiancée. Survient Done Elvire qui lui reproche son départ. Dom Juan la rejette avec mépris.

[modifier] Acte II

A la campagne près de la mer. Pierrot, un paysan raconte en patois comment il a sauvé Dom Juan et Sganarelle d'un naufrage. Dom Juan réussit à séduire successivement deux paysannes, Mathurine et Charlotte, la fiancée de Pierrot, en leur promettant le mariage. Il roue de coup Pierrot qui tente de s'interposer. ll tente de détromper Mathurine et Charlotte quand elles apprennent son double engagement. Survient son serviteur La Ramée qui lui annonce que douze hommes sont à sa recherche pour le tuer. Dom Juan s'enfuit et songe à se travestir.

[modifier] Acte III

Dans la forêt. On retrouve Dom Juan en habit de campagne et Sganarelle déguisé en médecin discutant religion et médecine. Ils demandent à un pauvre leur chemin. Dom Juan tente, en vain, de le faire blasphémer pour une obole. Il s'interrompt pour porter secours à Dom Carlos assailli par trois brigands. Il apprend que Dom Carlos est le frère de Done Elvire et qu'il est à sa recherche avec son frère pour laver son honneur. Dom Juan s'engage à les rencontrer. Survient le second frère qui reconnait Dom Juan et tente d'obtenir immédiatement vengeance. Dom Carlos, par reconnaissance envers celui qui l'a sauvé, le convainc de reporter au lendemain la rencontre. Reprenant leur chemin, Sganarelle et Dom Juan aperçoivent au loin le tombeau du commandeur. Dom Juan lui rend visite et par défi, demande à Sganarelle de le convier à dîner.

[modifier] Acte IV

Chez Dom Juan. Dom Juan éconduit successivement un créancier, M. Dimanche qu'il abuse par un discours flatteur, puis son père, Dom Louis dont il traite avec mépris les remontrances. Survient Done Elvire qui tente en vain d'obtenir de lui un repentir. C'est l'heure du dîner, Dom Juan s'apprête à passer à table lorsque apparaît la statue du commandeur qui convie Dom Juan à souper avec lui le lendemain.

[modifier] Acte V

Dans la campagne. Dom Juan dialogue avec son père. Il semble repenti et converti. Dom Louis le quitte éperdu de bonheur. Mais on apprend que cette conversion est seulement un stratagème pour rentrer dans les bonnes grâces de son père et éviter les ennuis. C'est également en prétextant la dévotion qu'il rejette la demande de Dom Carlos de réparer l'offense faite à Done Elvire. Il refuse également le duel, rejetant la faute éventuelle d'un combat sur les deux frères. Un spectre, sous l'aspect d'une femme voilée, l'engage pour la dernière fois à se repentir. Dom Juan s'entête dans le refus. Survient alors la statue qui rappelle à Dom Juan son invitation et l'entraîne avec lui. La terre s'ouvre alors et engloutit l'impie. Sganarelle, resté seul, se lamente sur la perte de ses gages.

[modifier] Liste des personnages

  • Dom Juan, fils de Dom Louis.
  • Sganarelle, valet de Dom Juan.
  • Done Elvire, femme de Dom Juan.
  • Gusman, écuyer de Done Elvire.
  • Dom Carlos & Dom Alonse, frères de Done Elvire.
  • Dom Louis, père de Dom Juan.
  • Charlotte & Mathurine, paysannes.
  • Pierrot, paysan et amant de Charlotte.
  • La Statue du Commandeur.
  • La Violette & Ragotin, laquais de Dom Juan.
  • M. Dimanche, marchand.
  • La Ramée, spadassin.
  • Francisque, un pauvre.
  • Un Spectre en femme voilée.

[modifier] Registres

Dans l'édition de 1682, la pièce est présentée comme une comédie[20]. Le terme de comédie est souvent au XVIIe siècle un terme générique pour désigner toute pièce de théâtre[20] mais il est parfois compris en opposition à celui de tragédie. Dans cette acception, on peut remarquer que Molière s'est souvent battu pour que soit reconnue la comédie comme moyen de « corriger les hommes en les divertissant »[21]. Cependant nombreux sont les auteurs qui voient dans cette pièce de multiples couleurs. Robert Horville parle ainsi, pour la décrire, de « convergence d'influences »[22] mêlant tragi-comédie, farce, comédie burlesque, comédie baroque, comédie sérieuse, théâtre de machine etc. et Jules Lemaître la qualifie de « macédoine incroyable de tous les genres »[23].

Elle s'apparente à la comédie baroque par son non-respect des règles du théâtre classique et son usage des machines[24]. En effet, il n'y a ni unité de lieu (palais, forêt, appartement), ni unité de temps (l'action se déroule sur plusieurs jours), ni unité de ton[25], pas d'unité d'action (Elvire, le naufrage, Dom Juan et son père, la statue du commandeur)[26], l'unité ne provenant pas de l'action mais de son héros[27], transgressions auxquelles on peut ajouter l'introduction de l'invraissemblance (statue du commandeur et deus ex machina du dénouement)[28].

Si l'on s'en réfère à la définition de tragi-comédie de Roger Guichemerre[29], on peut classer Dom Juan dans le genre tragi-comédie à fin tragique[20] . En effet, on y traite d'un sujet sérieux en y mêlant des éléments comiques et en travaillant sur des héros dont le rang social est élevé. Horville fait également remarquer les références aux duels et au père bafoué qui sont spécifiques du genre[30]. Mais on peut aller plus loin et remarquer les nombreux éléments qui la font tendre vers la tragédie : le personnage de Dom Juan représenté comme tyran de son entourage[31], la tension dramatique due au fait que le personnage principal est poussé par son destin qui l'entraine inéluctablement vers son châtiment[32], les revirements de Sganarelle contraint d'agir sous influence en contradiction avec ses convictions profondes[33], le comportement de Done Elvire et Dom Louis[34] . C'est ainsi que Théophile Gautier la qualifie de « drame moderne »[35].

On peut également y voir certains éléments de la comédie sérieuse, mélangeant le sérieux et le comique[22] , laissant une large place à la démonstration et à l'argumentation (voir les multiples dialogues entre Sganarelle et Dom Juan)[36] et traitant de la vertu et des devoirs de l’homme[37].

Giovanni Dotoli, développe, quant à lui, l'idée que la pièce est en fait une comédie burlesque[38]. Il y note en effet une discordance dans l'énonciation, des aspects paradoxaux, un esprit de dérision, un mélange de ton, de la démesure, une organisation du suspens avec coups de théâtre. Robert Horville abonde dans son sens en signalant les nombreuses ruptures de ton, et en montrant que les personnages semblent ne pas se prendre au sérieux et présentent des aspects contradictoires[39].

On y trouve également des éléments de la farce et une parodie des comédies pastorales[40]. Anne-Marie et Henri Marel signalent tous les éléments qui font de cette pièce une comédie de mœurs[41] (description de nobles, d'un bourgeois, de serviteurs et de paysans) et de caractères[42] (Dom Juan, Sganarelle, Done Elvire). Giovanni Dotoli nous conseille de la lire comme un poème[43].

[modifier] Dénouement

Un dénouement tragique, mais qui reste comique (acte V, scènes 4, 5 et 6).

L'ambigüité du dénouement pose beaucoup de questions aux lecteurs de Dom Juan. On sait que Dom Juan est emporté dans les flammes de l'enfer par la statue du Commandeur. Certes, la nature même de la pièce, théâtre de machine, et sa notoriété antérieure à la création de Molière oblige celui-ci à en respecter la fin : on vient voir Dom Juan pour assister à son châtiment spectaculaire[44]. Il ne lui est donc pas possible d'en présenter une version plus heureuse qui aurait été le repentir de Dom Juan et le respect de son mariage[45]. Ce fait lui sera cependant reproché par la critique[46] ainsi que la conclusion paradoxale sur Sganaralle réclamant ses gages. Cette conclusion figure pourtant déjà dans la farce de Cicognini[47] : il s'agit de casser l'impression dramatique suscitée par l'engloutissement de Dom Juan en terminant sur une note comique[48]. On prête cependant à Molière d'autres intentions : s'agit-il de démontrer que rien n'a d'importance et que l'on peut rire d'un châtiment divin[note 5] ? Ou bien, comme le suggère DeJean, Molière tente-t-il de montrer que les préoccupations spirituelles s'effacent devant les préoccupations économiques[49] ? Quoi qu'il en soit, Molière est contraint de remplacer la dernière réplique par une version plus moralisatrice[50] : « Après tant d'années de service, je n'ai point d'autre récompense que de voir à mes yeux l'impiété de mon maitre, punie par le plus épouvantable châtiment ».

Enfin, beaucoup ont vu, dans Dom Juan, un révolté capable d'affronter Dieu sans jamais s'y soumettre. Ainsi Blandine Bricka[51] suggère une double lecture du châtiment final : la conventionnelle, celle qui fait dire au roi que Dom Juan n'est pas récompensé[52] et l'autre relatant un combat métaphysique entre deux adversaires de même valeur, Dom Juan et la statue du commandeur.

[modifier] Les personnages

[modifier] Dom Juan

Article détaillé : Don Juan.

La dimension culturelle prise par Dom Juan, élevé au rang de mythe, bien au delà de l'œuvre de Molière conduit à de nombreuses interprétations parfois contradictoires concernant le personnage. Avec sa présence durant vingt-cinq scènes sur vingt-sept, il se laisse observer, analyser et critiquer.

Une première approche consiste à éclairer la pièce par la scène finale : pour que le châtiment de Dom Juan soit justifié, il faut que la personnalité qui se dégage des cinq actes ait suscité l'indignation. C'est l'approche qu'en fait Jean de Guardia[53]. Dans cet optique, les aspects positifs (grand seigneur - libre penseur - fin d'esprit) sont estompés et ce sont les aspects négatifs de Dom Juan qui sont mis en valeur : séducteur, infidèle, opportuniste, menteur, orgueilleux, flatteur, méchant homme d'une insolence totale, parfois violent, maniant avec aisance l'ironie et le sarcasme, l'impertinence et l'offense, l'irrévérence et l'irrespect.et plus particulièrement les trois défauts rédhibitoires : fils indigne[note 6], impie et hypocrite[note 7].

Une autre lecture insiste davantage sur la dimension du personnage : un être de la démesure[note 8]et de l'excès[54], faiseur d'expériences[55], transgressif, remettant en question les valeurs de son époque: mariage, honneur, famille, religion[56].

Ses rapports avec Dieu ont été longuement débattus. S'agit-il d'un impie ou d'un athée ? Est-il en quête d'un Dieu qu'il défie de scène en scène et dont il attend une réponse[note 9] ou bien un athée rationaliste qui ne croit pas au surnaturel et qui cherche à convaincre Sganarelle et le pauvre de son inexistence[57]?

D'autres encore préfèrent souligner ses incohérences, ses failles et ses faiblesses. Ils pointent du doigt son désir toujours inassouvi de conquête féminine[58], présentent un personnage en constante fuite[59], évoquent sa crainte du passé synonyme de mort[60], son instabilité et sa quête insatiable de changement[61]. Ils mettent également en évidence ses contradictions : malgré son refus des règles, il reste attaché aux privilèges et au système de valeur de son époque[62], brave et lâche, prêt à défendre son honneur et ses amis[63] mais cherchant à faire endosser son habit par Sganarelle[64] ou feignant la conversion[65] pour échapper aux deux frères de Done Elvire, cruel[66] et généreux quand il exige du pauvre un blasphème contre une obole pour ensuite la lui donner gratuitement, pour l'amour de l'humanité.

[modifier] Sganarelle

Le personnage du valet de la comédie espagnole[67]ou italienne[68]est un genre très classique et l'on retrouve Sganarelle dans de nombreuses autres comédies comme Le Médecin volant, Le Cocu imaginaire ou L'École des maris. Le fait qu'il apparaisse ici durant vingt-six scènes sur vingt-sept - soit plus longtemps que Dom Juan - , et qu'il soit joué par Molière donne au personnage une importance particulière[69].

On peut le voir comme un contrepoint[70], une antithèse[71] de Dom Juan, un contraste comique, balourd autant que son maitre est élégant, moralisateur autant que l'autre est cynique, lâche autant qu'il est courageux, superstitieux autant qu'il est libre d'esprit, niais autant qu'il est fin[71]. Il permet de maintenir la pièce dans le registre comique quand elle vire au tragique[71].

Tout le monde s'accorde sur ses traits caractéristiques principaux : couardise, superstition, crainte de Dom Juan, sottise mais deux écoles s'affrontent concernant sa nature profonde.

L'une, suivant ainsi le libelle attribué à Rochemont, en fait un personnage plus impie que son maître[note 10] et justifie ainsi l'indignation suscitée par la pièce. Ces critiques le qualifient de grotesque docteur, médisant et traître, lâche, impudent, menteur, avare, jouisseur, ignoble, égoïste, poltron, superstitieux[72]. Ils le voient comme un complice de Dom Juan, l'aidant dans ses entreprises, admirant les frasques de son maitre[67], vivant par procuration les aventures qu'il n'aurait pas eu l'audace d'entreprendre[73], prêchant la morale pour avoir le plaisir d'entendre Dom Juan en bafouer les principes[67], respectant la morale et la religion plus par crainte que par conviction[67]. Adam souligne sa lâcheté de corps et d'esprit[67] et en dresse un portrait diabolique[note 11].

L'autre école le voit davantage comme une victime. Bévotte l'analyse[74] comme un honnête homme, à la bonté naïve. Ses raisonnements sont frustes car il est peu éduqué, mais pleins de bon sens. C'est un défenseur timide et maladroit de la morale. Il est sensible aux nobles sentiments et à la douleur d'autrui. On précise que c'est par crainte qu'il obéit à son maître, comme à son corps défendant[75], qu'il cherche à sauver ses victimes en les mettant en garde contre lui[74]. On impute à Dom Juan et à l'ascendant qu'il a sur Sganarelle, les manquements de celui-ci à sa morale[74],[33]. S'interrogeant sur les raisons qui poussent Sganarelle à rester auprès de son maitre, ils évoquent que, plus que les gages, ce serait l'amour pour son maitre[76] et le désir de le convertir[77] qui le guideraient.

[modifier] Les rapports maître-valet

Dom Juan et Sganarelle forment un couple théâtral[78]. C'est dans l'affrontement de ses deux personnages que réside un des ressorts de la pièce[79].

Le couple maître et valet au théâtre est une invention antérieure à Molière, on le trouve déjà dans la comédie espagnole[67] ou italienne[80]. Le valet est l'antithèse comique du héros. Par son côté ridicule, il sert de faire valoir et il joue le rôle d'intercesseur avec le public : c'est par lui que l'on découvre le maître ainsi que que ses projets et ses sentiments. En ce sens, le rôle de Sganarelle est dans la tradition. Cependant, il représente une exception car il n'est pas le valet de la comédie d'intrigue dans la lignée de Scapin dont l'absence de morale et les fourberies encouragent le maitre dans le vice[81] et lui permettent d'obtenir ce qu'il souhaite[82]. Dans la pièce, Sganarelle suit plus qu'il n'organise.

Sganarelle remplit un rôle plus proche du confident de la tragédie[83] : le presqu'égal, capable d'écouter, de conseiller, voire de sermonner.

Les personnages ont besoin l'un de l'autre, en particulier Dom Juan réclame la présence de Sganarelle, il en a besoin pour échapper au monologue[83], comme confident, complice et témoin[84]. Si Sganarelle éclaire le personnage de Dom Juan, de manière paradoxale, Dom Juan éclaire également celui de Sganarelle[85].

Les différences sociales semblent parfois s'estomper et des rapports d'égal à égal s'établir[86] : Sganarelle peut parfois faire sans risque des remontrances à Dom Juan, partage son repas, débat avec lui. Une sorte de camaraderie[87] naît des aventures partagées. Elle est faite d'un mélange complexe de crainte, de haine, d'amour et d'intérêts communs[88],[89]. Catherine J. Spencer signale une sorte d'interchangeabilité des rôles[90], Sganarelle devient ainsi le porte-parole de son maître pour parler à Elvire[91] ou à la statue.

Mais, malgré leurs relations amicales, Sganarelle demeure un inférieur[80] qui doit même risquer sa vie pour son maître[92].

[modifier] Adaptations

[modifier] Notes et références

[modifier] Notes

  1. Don est un titre de noblesse espagnol placé devant le prénom. La graphie Dom est habituelle au XVIIe siècle. Elle est aujourd'hui réservée aux religieux. Toutefois les éditions actuelles conservent Dom à la fois pour le titre de la pièce et pour le personnage.
  2. Elle est toujours annoncée, par exemple dans les premières éditions de l'œuvre (voir l'illustration ci-contre), ou sur les affiches de la Comédie Française, comme « comédie en cinq actes » ; mais désormais, le plus souvent, analysée comme tragi-comédie) et parfois rangée dans la catégorie des comédies sérieuses, terme inventé, semble-t-il, par Denis Diderot.
  3. Sur le changement de pierre (nom commun) à Pierre (nom propre), les critiques se sont beaucoup interrogés. Gendarme de La Bévotte y voit un jeu de mot entre la pierre de la statue et le prénom Pierre du commandeur et l'attribue à une habitude du public parisien de 1658 reprise par les deux auteurs français (Gendarme de Bévotte 1993, p. 110-112).
  4. Molière, dans sa préface de Tartuffe de 1669, précise qu'il respecte les vrais dévots qui sont pour lui des gens de bien et présente le personnage de Cléante, homme à la religion modérée, comme « le véritable homme de bien » qu'il oppose à Tartuffe.
  5. Olivier Bloch dans Censure, autocensure et art d'écrire: de l'antiquité à nos jours, p 69, parle au sujet de cette réplique de « distanciation » et de « démystification »
  6. Ce trait de caractère est présent dans toutes les pièces, chez Villiers, Dom Juan va jusqu'à souffleter son père(Gendarme de Bévotte 1993, p. 118-119) mais Molière en fait un personnage odieux et méprisant(Gendarme de Bévotte 1993, p. 219)
  7. C'est le combat que mène Molière depuis Tartuffe et qu'il pousuit ici (Ferreyrolles, p. 9) et (Gendarme de Bévotte 1993, p. 223)
  8. Cet aspect a donné lieu a un thème d'étude pour les classes préparatoires aux grandes écoles en 2004. Il existe une littérature nombreuse sur le sujet, voir par exempe L'épreuve littéraire 2004-2005 : Mesure et démesure chez Bréal, 978-2749501260 ou Dom Juan homme libre sur le site de magister ou Le Dom Juan de Molière, un personnage entre deux mondes de Pierre Campion
  9. C'est l'opinion de Micheline Sauvage dans Le cas Don Juan et de François Mauriac. Marel, p. 118
  10. « Un Molière (...) habillé en Sganarelle qui se moque de Dieu et du diable, qui joue le ciel et l'enfer, qui souffle le chaud et le froid, qui confond la vertu et le vice, qui croit et ne croit pas, qui pleure et qui rit, qui reprend et approuve, qui est censeur et athée, qui est hypocrite et libertin, homme et démon tout ensemble : un diable incarné » Libelle de Rochemont - Lire en ligne
  11. « Prodigieuse création, tout en dessous et en retour, où le clin d’œil corrige la valeur des paroles, où le ricanement vient démentir et bafouer les phrases édifiantes, figure de coquin et d'imbécile tout ensemble, qui déshonore la vertu par ses moqueries et la religion plus encore par sa stupidité » - (Adam 1997, p. 739)

[modifier] Références

  1. Sur ce changement de titre, voir la Notice de Le Festin de Pierre (Dom Juan) dans la nouvelle édition des Œuvres complètes de Molière dans la Bibliothèque de la Pléiade (Paris, Gallimard, 2010)
  2. Voir la page Molière
  3. a et b Ferreyrolles, p. 9.
  4. Gendarme de Bévotte 1993, p. 109.
  5. Gendarme de Bévotte 1993, p. 97 et 112.
  6. Gendarme de Bévotte 1993, p. 136.
  7. Gendarme de Bévotte 1993, p. 153.
  8. Préface de Tartuffe – Premier placet – 1664
  9. Gustave Michaut, ‘’Les Luttes de Molière’’, 1925, p 29
  10. Gendarme de Bévotte 1993, p. 170-180.
  11. Marel, p. 21
  12. a et b Marel, p. 19
  13. Horville 1972, p. 44
  14. Horville 1972, p. 50
  15. Horville 1972, p. 52
  16. Horville 1972, p. 61-65
  17. Horville 1972, p. 68
  18. Horville 1972, p. 85-94
  19. Marel, p. 30-31
  20. a, b et c Blüher 1988, p. 36
  21. Compte rendu de la conférence de Catherine Naugrette, Université de Paris-III, Le thème « comique et tragique » sur le site de l'académie de Versailles
  22. a et b Horville 1972, p. 33
  23. Jules Lemaitre, Impressions de théatre, Volume 1, 1898, [Jules Lemaitre, Impressions de théatre, Volume 1, 1898, p.57
  24. Blüher 1988, p. 31-41
  25. Marel p 112
  26. Horville, p. 234
  27. Ferreyrolles, p. 151
  28. Horville, p. 233
  29. Roger Guichemerre, La tragi-comédie, Puf, 1981, (ISBN 978-2130367857)
  30. Horville 1972, p. 241
  31. Horville 1972, p. 212
  32. Horville 1972, p. 240
  33. a et b Horville 1972, p. 147
  34. Blandine Bricka, Molière, p 127
  35. Théophile Gautier, Histoire de l'art dramatique en France depuis vingt-cinq ans, Hetzel, 1858, [Histoire de l'art dramatique en France depuis vingt-cinq ans, p 15]
  36. Horville 1972, p. 242
  37. Définition de Diderot dans De la poésie dramatique, p 440
  38. Giovanni Dotoli, Dom Juan de Molière - Comédie Burlesque ?, in Theatrum mundi: studies in honor of Ronald W. Tobin, p 130 et suivantes
  39. Horville 1972, p. 38, 144,243
  40. Blandine Bricka, Molière, p 128
  41. Marel, p. 113-115.
  42. Marel, p. 115-123.
  43. Giovanni Dotoli, Don Juan poète, in Don Juans insolites, de Pierre Brunel, pp 43-65, p.61
  44. de Guardia 2007, p. 415
  45. de Guardia 2007, p. 422
  46. Horville 1972, p. 58
  47. Gendarme de Bévotte 1993, p. 155
  48. Gustave Michaut, ‘’Les Luttes de Molière’’, 1925, p 69
  49. DeJean1999, p. 44
  50. DeJean1999, p. 26
  51. Blandine Bricka, Molière, pp 135-136
  52. Gendarme de Bévotte 1993, p. 144
  53. de Guardia 2007, p. 419
  54. Horville 1972, p. 188
  55. Jules Lemaitre, Impression de théâtre, Vol. I, p 67
  56. Claudia de Oliveira Gomes, Réussir la dissertation de Français p 94 et suivante
  57. René Pommier, Dom Juan veut-il défier le Ciel en invitant le Commandeur ?, sur le site Assez décodé !
  58. Horville 1972, p. 164;169-170
  59. Horville 1972, p. 31
  60. Selon Micheline Sauvage (Horville 1972, p. 105)
  61. Horville 1972, p. 166
  62. Horville 1972, p. 176-178
  63. Gendarme de Bévotte 1993, p. 225
  64. acte I scène 5
  65. Acte V scène 3
  66. Relevé par Sainte-Beuve. (Horville 1972, p. 94)
  67. a, b, c, d, e et f Adam 1997, p. 738
  68. Gendarme de Bévotte 1993, p. 229
  69. Adam 1997, p. 737
  70. Horville 1972, p. 105
  71. a, b et c Ferreyrolles, p. 15
  72. Gabriel-Désiré Laverdant, Les renaissances de Don Juan: histoire morale du théâtre moderne, Hetzel, 1864, pp 123-125
  73. André Durand, [doc]Dom Juan, sur le site du Comptoir littéraire, p 8
  74. a, b et c Gendarme de Bévotte 1993, p. 229-230
  75. Horville 1972, p. 134
  76. Horville 1972, p. 141
  77. Horville 1972, p. 138
  78. Alain Testart, Don Juan, le joueur de tours, p 111
  79. Horville 1972, p. 126
  80. a et b Wolfgang Leiner,Ulrich Döring,Antiopy Lyroudias,Rainer Zaiser, Ouverture et dialogue, p.42
  81. Gendarme de Bévotte 1993, p. 230
  82. de Guardia 2007, p. 30
  83. a et b Claudia de Oliveira Gomes, Réussir la dissertation de Français p 97
  84. Horville 1972, p. 139-140
  85. Horville 1972, p. 128-129
  86. Horville 1972, p. 128
  87. Valdemar Vedel, Deux classiques français, vus par un critique étranger : Corneille et son temps - Molière, Slatkine,p.366
  88. Horville 1972, p. 106;131;139
  89. Michel Balmont, [PDF]Dom Juan-Sganarelle: le couple maître-valet sur le site Webalmont
  90. Catherine J. Spencer, Dom Juan, le rendez-vous de Samarkande, in Le labyrinthe de Versailles d'Alvin Eustis, p.102
  91. Catherine J. Spencer, Dom Juan, le rendez-vous de Samarkande, in Le labyrinthe de Versailles d'Alvin Eustis, p.108
  92. Ran-E. Hong, L'impossible social selon Molière, Gunter Narr Verlag, 2002, p 65

[modifier] Bibliographie

  • Robert Horville, Dom Juan de Molière: une dramaturgie de rupture, Larousse, 1972, 287 p. (ISBN 9782030350119) 
  • Karl Alfred Blüher, Le Dom Juan de Molière et la tradition de la dramaturgie baroque, Gunter Narr Verlag, coll. « Ouverture et Dialogue », 1988 (ISBN 9783878084983) [présentation en ligne] 
  • Molière (préf. Gérard Ferreyrolles), Dom Juan, Larousse, 1991 (ISBN 2038713057) 
  • Molière (préf. Anne-Marie et Henri Marel), Dom Juan, Bordas, coll. « Univers des lettres », 1972 
  • Georges Gendarme de Bévotte, La légende de Don Juan: son évolution dans la littérature des origines au romantisme, Slatkine, 1993 (ISBN 9782051012867) [présentation en ligne] 
  • Molière (préf. Joan E. DeJean), Dom Juan, Librairie Droz, 1999 (ISBN 9782600003001) 
  • Jean de Guardia, Poétique de Molière : comédie et répétition, Librairie Droz, 2007 (ISBN 9782600011204) 
  • Antoine Adam, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, t. II, Albin Michel, coll. « Bibliothèque de l'Évolution de l'Humanité », 1997 (ISBN 2226089225) 
  • Collectif, Dom Juan de Molière. Métamorphoses d'une pièce, Volume 4 de Théâtre aujourd'hui, Editions théâtrales, 1995, 128 p, ISBN 2-240-00372-3
  • Georges Forestier et Claude Bourqui, Notice du Festin de Pierre [Dom Juan] dans la nouvelle édition des Œuvres complètes de Molière dans la Bibliothèque de la Pléiade (éd. Gallimard, 2010): vol. II, pp.1619-1650.

[modifier] Voir aussi

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