Documents

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Documents n°1, 1929

La revue française Documents n'eut qu'une existence éphémère (15 numéros) entre avril 1929 et janvier 1931. Elle apparaît cependant rétrospectivement comme un formidable bouillon de culture intellectuel où s'exprimait alors une mouvance intellectuelle opposée à l'idéalisme et à l'esthétisme de l'époque, en rupture notamment avec le surréalisme. La revue était animée par Georges-Henri Rivière, Georges Bataille, qui avait le titre de « secrétaire général », et Carl Einstein qui en était le directeur.

Il existe une réédition intégrale de la revue (en deux tomes), édité par les éditions J-M. Place. Le texte de la revue est précédé d'une étude de Denis Hollier.

Chronologie[modifier | modifier le code]

Le premier numéro est daté d'avril 1929. Documents porte en sous-titre les mentions « doctrines, archéologie, beaux-arts, ethnographie » et se présente comme un «magazine illustré paraissant dix fois par an».

Comme souvent dans la vie des revues, ses dirigeants n'atteindront pas leur programme de publication et Documents ne connaîtra que quinze numéros. La revue cesse son existence en janvier 1931 et ne semble avoir reçu qu'un faible écho public.

Projet initial[modifier | modifier le code]

L'idée de la revue est née de la rencontre entre Georges Bataille et Pierre d'Espezel au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France, où ils travaillaient alors tous deux. Georges Bataille était alors reconnu comme un numismate prometteur et Pierre d'Espezel dirigeait plusieurs revues à caractère spécialisé. Il connaissait à ce titre Georges Wildenstein, un marchand de tableaux anciens, qui financera Documents.

Pour les trois créateurs de la revue son titre avait valeur programmatique. Il avait été proposé par Georges Bataille lui-même mais d'emblée Bataille le détourna dans un sens que n'avaient pas prévu les deux autres initiateurs du projet. Dans son introduction à la réédition de Documents Denis Hollier donne un écho des divergences qui séparaient les trois fondateurs. Pierre d'Espezel écrit à Bataille : « Le titre que vous avez choisi pour cette revue, n'est guère justifié qu'en ce sens qu'il nous donne des "Documents" sur votre état d'esprit. C'est beaucoup, mais ce n'est pas assez. Il faut vraiment revenir à l'esprit qui nous a inspirés le premier projet de cette revue, quand nous en avons parlé à M. Wildenstein, vous et moi. » Bataille n'en tiendra aucun compte.

Cette notion de « document » que Bataille tenait sans doute de sa formation à l'École des chartes lui a permis de donner à la revue un ton nouveau ; tous les éléments apportés contribuent à la réflexion et aux rapprochements inattendus : des photographies parfois saisissantes, des pages de carnets de croquis (Ingres, Delacroix, Seurat), des reproductions de tableaux de l'époque (Picasso, Matisse, Gaston-Louis Roux, etc.) et surtout beaucoup de témoignages et de photographies de type ethnographique.

Thèmes de la revue[modifier | modifier le code]

Alors que les deux autres initiateurs de Documents visaient sans doute à créer une revue spécialisée et plutôt conventionnelle Bataille en fait un instrument au service des préoccupations qu'il continuera à développer tout au long de sa vie.

L'une des originalités de cette revue est de mêler l'ethnographie et les créations de l'avant-garde afin de créer un dialogue inédit entre artistes et universitaires.

La « matière basse »[modifier | modifier le code]

Dans le n° 6 de décembre 1929 Bataille écrit un article intitulé « Le gros orteil ». Il rappelle que l'homme se distingue du singe arboricole par les caractéristiques de son pied dont le gros orteil « s'applique au sol sur le même plan que les autres doigts ». C'est grâce à cette assise ferme qu'il bénéficie de « cette érection dont l'homme est si fier ». Et pourtant, l'homme méprise son pied : « l'homme qui a la tête légère, c’est-à-dire élevée vers le ciel et les choses du ciel, le regarde comme un crachat sous prétexte qu'il a ce pied dans la boue .»

Suit un développement sur le pied humain « soumis à des supplices grotesques qui le rendent difforme et rachitique ». L'article est illustré de trois gros plans (en plein page chacun) sur trois orteils déformés.

On retrouve ici la thématique de la matière basse qui caractérise l'homme alors que celui-ci se voudrait « la tête légère », thématique qui est une constante de l'œuvre de Georges Bataille car, selon lui, il y a une « discordance » entre les aspirations humaines et cette matière basse ou honteuse dont il est composé.

L'anti-idéalisme[modifier | modifier le code]

L'anti-idéalisme de Bataille se traduit d'abord dans les orientations de la revue. L'ethnographie y tient un place majeure mais une ethnographie qui se veut au plus près de la réalité et du matériau, une ethnographie anti-esthétique.

Cette orientation est exprimée de multiples façons :

  • C'est Carl Einstein qui rend compte de la grande exposition d'art Africain et Océanien de l'époque à la galerie Pigalle et qui déclare dès la deuxième phrase de son article : « il faut traiter cet art historiquement, et non plus seulement le considérer sous le seul point de vue du goût et de l'esthétique. » (n° 2, 1930).
  • C'est Marcel Griaule qui écrit : « les archéologues et les esthètes s'intéressent au contenant, et pas au contenu. (…) On admire la forme d'une anse, mais on se gardera bien d'étudier la position de l'homme qui boit, et de se demander pourquoi, chez de nombreux peuples, il est honteux de boire debout. » Ici « les archéologues et les esthètes » s'opposent aux ethnographes, orientation que représente l'auteur. Les ethnographes cherchent à connaître la « valeur d'usage des objets », pas à les ériger en œuvre d'art.

Cette orientation traduit une volonté de comprendre l'autre et non pas de le figer dans une altérité esthétisante. Notons au passage que Georges-Marie Rivière qui joue un rôle primordial à côté de Bataille dans l'animation de la revue était alors chargé du réaménagement du musée d'ethnographie du Trocadéro et qu'il considère comme un « contresens » d'en faire un lieu où « les objets se répartiraient sous l'égide de la seule esthétique. » (n° 1, 1929)

Le matériel[modifier | modifier le code]

Le matériel est très présent, dans tous les numéros : ce sont des photographies d'objets ethnographiques, un fragment de manuscrit de Duke Ellington, les pages de croquis de Eugène Delacroix, d' Ingres, de Seurat, ce sont les reproductions de tableaux de Pablo Picasso, Fernand Léger, André Masson, Juan Gris etc. qui semblent sortir de leurs ateliers et qui sont présentés comme des témoignages d'une œuvre en train de se faire.

Le matériel ce sont aussi les photographies qui ne sont jamais anecdotiques mais plutôt cliniques voire provocantes comme celles des gros orteils évoqués ci-dessus ou comme ces photos dans le numéro 4 de 1929 qui illustrent l'article « Figure humaine » rédigé par Bataille qui tient des propos d'une violence terrible sur l'apparence « hideuse » de ceux qui nous ont précédés. Cet article suit immédiatement, en contrepoint, une série de photographies sur des « sculptures archaïques des Cyclades » qui présentent des figures humaines stylisées d'une saisissante beauté.

Le premier laboratoire collectif de Bataille[modifier | modifier le code]

On pourrait multiplier les exemples des thèmes qui préfigurent l'œuvre de Georges Bataille dans les quinze numéros de cette revue. Mais cette présentation de Documents ne vise pas à susciter la nostalgie d'une époque révolue, elle veut surtout :

  • Inciter à lire Documents qui est sans doute la meilleure introduction à l'œuvre de Bataille car pour lui l'image, le document, les rapprochements inattendus entre documents, entre les idées faisaient partie de sa méthode d'écriture ;
  • Rappeler que la figure de Georges Bataille qui nous semble tellement solitaire et isolée est inexacte. Bataille aimait travailler avec d'autres et il continuera dans cette direction avec l'aventure éditoriale et mystique de Acéphale où la dimension de la « communauté » était revendiquée explicitement.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Documents, réédition intégrale de la revue, deux tomes, éd. Jean-Michel Place, Paris, 1991
  • Documents (sur Gallica)
  • Michel Surya, Georges Bataille, la mort à l'œuvre, Gallimard, Paris, 1992
  • Georges Didi-Huberman, La ressemblance informe ou le gai savoir visuel selon Georges Bataille, Macula, Paris, 1995