Document jahviste

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Page d'aide sur l'homonymie Le « document jahviste » ne doit pas être confondu avec le yahwisme, monolâtrie supposée des premiers Israélites.

Le document yahviste ou jahviste abrégé (J) est, selon les tenants de l'hypothèse documentaire, l'une des quatre sources de la Torah, avec le document élohiste, le document deutéronomiste et le document sacerdotal. On pense que cette source a été constituée par l'addition des histoires et traditions diverses entourant le royaume de Juda et ses tribus associées (Lévi, Siméon, Ruben…) et par leur fusion en un seul texte.

Origine du terme[modifier | modifier le code]

Le mot « jahviste » a été utilisé pour la première fois par le médecin catholique Jean Astruc (1684-1766) dans son ouvrage Conjectures sur les mémoires originaux dont il paraît que Moïse s'est servi pour composer le livre de la Genèse. Au fil du temps, le terme s'est modifié sous l'influence de l'allemand Jahvist, et de l'anglais Jahwist.[réf. souhaitée]

L'utilisation faite par Astruc du mot « jahviste », dans la formation de l'hypothèse documentaire, vient apparemment de son intention de décrire l'auteur du document, qui privilégiait le nom de Yahvé, plus précisément YHWH dans ses écrits.

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

YHWH[modifier | modifier le code]

Dans ce document, le nom de Dieu est toujours présenté sous la forme du tétragramme YHWH, que les chrétiens ont transcrit en « Yahweh » ou « Yahvé » (autrefois en « Jéhovah ») jusqu'à la fin du XXe siècle[1]. D'autres traductions plus anciennes, comme la Bible du roi Jacques, écrivent « le Seigneur » (the Lord).

Anthropomorphisme[modifier | modifier le code]

L'auteur (surnommé J) traite YHWH comme une figure anthropomorphe :

  • Il forme l'homme de ses propres mains à partir d'argile,
  • Il aime les promenades édéniques dans la fraîcheur du soir,
  • Il confectionne des vêtements de peaux d'animaux pour Adam et Eve,
  • Il apparaît en personne, face à face, lors de certains événements, comme dans la théophanie du mont Sinaï (Ex 24:10-11),
  • Il apprécie les offrandes alimentaires d'Abram,
  • Il est capable d'être dissuadé et de regrets : dans de nombreux cas, J dépeint Dieu sur le point de se livrer à une terrible vengeance contre l'humanité, avant d'en être dissuadé. Un exemple typique en est l'épisode où Abraham persuade Dieu d'épargner Sodome, quand bien même la ville n'abriterait que dix habitants justes; de même, lors de l'Exode, Dieu n'accepte d'épargner les Israélites incrédules qu'au dernier moment, grâce aux efforts de Moïse (Ex 32:7-14)[2].

Juda[modifier | modifier le code]

J éprouve une fascination particulière pour les traditions entourant Juda, y compris en ce qui concerne ses relations avec son voisin Edom. J soutient la cause du royaume de Juda contre celle du royaume d'Israël, en suggérant, par exemple, qu'Israël mit la main sur Shechem (sa capitale) en y massacrant les habitants.

J fait l'éloge des prêtres descendants d'Aaron qui ont été établis à Jérusalem, la capitale du royaume de Juda.

Dieu cruel[modifier | modifier le code]

Le YHWH de J est un guerrier, comme Ex 15:3 le déclare. YHWH n'est pas un Dieu bienveillant dans le ciel, mais il peut être dangereux, comme lorsqu'il tente de tuer Moïse, nouvellement choisi en tant que prophète, dans un campement (Ex 4:24-26), ou qu'il empêche arbitrairement le même Moïse d'entrer dans Canaan, sans donner aucune raison ou, qu'il brouille le langage de l'humanité à Babel (Gen 11:1-8)[2].

Thèmes récurrents[modifier | modifier le code]

Michael D. Coogan suggère trois thèmes récurrents dans la tradition jahviste : la relation entre les hommes et la terre, la séparation entre les hommes et Dieu, et la corruption humaine progressive :

Relation entre les hommes et la terre[modifier | modifier le code]

J se distingue en mettant l'accent sur une relation étroite entre l'homme et la terre. On trouve ce motif en premier lieu dans Gen 2:4-3:24 lorsque le premier être humain est appelé Adam, ayant été façonné avec la poussière du sol[3] . Le sol, adamah, en hébreu, désigne la terre arable que travaille le cultivateur pour en recevoir la nourriture, la terre nourricière. La adamah, c'est aussi l'argile que modèle et façonne le potier pour en faire un récipient. Ainsi l'homme, adam', est dérivé du sol. L'homme vit tout d'abord en harmonie avec la terre, puis, après la chute ou plutôt la rupture au jardin d'Eden, la relation est gâchée.

En Gen 3:17, le sol est maudit et l'homme peinera pour en tirer de la nourriture[3]. Enfin, l'homme retournera à l'état d'harmonie à la mort, comme décrit dans Gen 3:19.

Le motif est particulièrement favorisé dans l'histoire de Caïn et Abel : après le meurtre, Caïn est maudit de la terre, chassé loin du sol (Gen 4:11).

Le lien entre l'homme et le sol est apparemment restauré avec Noé : il est décrit comme un homme de la terre, comme celui qui soulagera de la fatigue de l'agriculture (Gen 5:29). L'ivresse de Noé fait aussi allusion au lien entre l'homme et le sol ou à celui entre la plante, la nourriture que le sol produit, et la corruption.

J montre donc à plusieurs reprises un lien entre la corruption de l'homme et le sol[3].

La séparation entre le divin et l'humain[modifier | modifier le code]

L'un des thèmes récurrents de J dans la Genèse est la frontière entre les domaines divins et humains. Dans Gen 3:22, en mangeant le fruit défendu, l'homme et la femme deviennent comme des dieux et sont bannis du jardin d'Eden, les empêchant de conserver leur immortalité. On retrouve ce thème en Gen 6:1-4, lors de l'union sexuelle des fils de Dieu avec les femmes humaines : Yahweh déclare que c'est une violation de cette séparation et limite la durée de vie de leur progéniture[3]. Enfin, nous voyons ce thème dans Gen 11:1-9, dans l'histoire de la tour de Babel dans laquelle Yahvé confond la langue de l'humanité, pour les empêcher de se comprendre mutuellement, et de s'approcher de la divinité[3].

La corruption humaine progressive[modifier | modifier le code]

Un troisième thème chez le jahviste est l'escalade de la corruption humaine : Dieu crée un monde qu'il considère "très bon", dans lequel toutes les créatures sont végétariens et dans lequel la violence est inconnue. Mais la désobéissance d'Eve est suivie par le meurtre d'Abel par son frère, Caïn, jusqu'à ce que Yahweh voie que la terre entière est remplie de corruption et décide de le détruire par le déluge. La corruption ne cesse pas après le déluge, mais Dieu accepte l'état imparfait de sa création[3].

Style[modifier | modifier le code]

Le document jahviste est remarquable de par son élégance et la richesse des émotions décrites.

Datation[modifier | modifier le code]

Julius Wellhausen a soutenu que J est la première des quatre sources, qu'il plaçait dans l'ordre J-E-D-P, mais n'a pas tenté de dater J plus précisément que la période monarchique de l'histoire de l'ancien Israël et de Juda[4].

En 1938, Gerhard von Rad place J dans la cour de Salomon, en -950, et soutient que son but était de fournir une justification théologique de l'état unifié créé par David, le père de Salomon[5]. Cependant, une étude de 1976 par Hans Heinrich Schmid[6] a démontré que J connaissait les livres prophétiques des VIIIe et VIIe siècles avant notre ère, tandis que les prophètes ne connaissaient pas les traditions de la Torah, ce qui signifie que J ne peut pas être antérieur au VIIe siècle[7].

Un certain nombre de théories actuelles place J dans la période exilique et/ou post-exilique (VIe-Ve siècle avant notre ère)[8], mais la date et l'existence même de J font actuellement l'objet de discussion vigoureuse[9].

Etendue du document jahviste[modifier | modifier le code]

Genèse[modifier | modifier le code]

Le jahviste commence avec le second récit de création, en Gen 2:4 (le premier récit, en Gen 1, est de P), suit l'histoire du jardin d'Eden, de Caïn et Abel, les descendants de Caïn (ceux d'Adam sont de P), une histoire du déluge (P a sa propre histoire du déluge et les deux sont étroitement entrelacées), les descendants de Noé et la Tour de Babel[10].

Ces chapitres constituent ce qu'on appelle l'histoire primitive, l'histoire de l'humanité avant Abraham, et J et P fournissent des quantités à peu près égales de matière. Le jahviste fournit la majeure partie du reste de la Genèse, concernant Abraham, Isaac, Jacob et Joseph[11].

Exode[modifier | modifier le code]

J fournit beaucoup, mais pas tout, des chapitres 1-18 (Ex 1-18), qui concernent l'esclavage d'Israël en Égypte, la jeunesse de Moïse et l'Exode lui-même.

P fait quelques ajouts à l'histoire des plaies d'Égypte et de la traversée de la Mer Rouge, puis fournit l'histoire de la première Pâque, la manne dans le désert et l'observance du sabbat.

J fournit tous les chapitres 19-24 (Ex 19-24), concernant l'apparition de Dieu à Moïse sur le Sinaï et le don du Code de l'Alliance. P fournit les chapitres 25-31 (Ex 25-31), les plans élaborés pour le déplacement de la tente-sanctuaire, de l'Exode, puis retour de J pour l'histoire du Veau d'or, et enfin, P conclut par le récit de la construction du sanctuaire[12].

Lévitique[modifier | modifier le code]

La grande majorité des commentateurs consigne l'intégralité du Lévitique à P[13].

Nombres[modifier | modifier le code]

J commence avec les chapitres 10-14 (Nomb 10-14): le départ du Sinaï, l'histoire des espions qui ont peur des géants de Canaan, et le refus d'Israël d'entrer dans la Terre Promise, ce qui déclenche la colère de Dieu, les condamnant à errer dans le désert pendant quarante ans.

J reprend au chapitre 16 (Nomb 16) avec l'histoire de la rébellion de Dathan et Abiram, en la combinant assez mal avec une version jumelle de P.

J fournit enfin les chapitres 21 à 24 (Nomb 21-24), couvrant l'histoire du serpent d'airain, Balaam et son âne doué de parole, et la rébellion au pays de Moab, finissant, après avoir sauté quelques chapitres fournis par P, avec la disposition de terres aux tribus de Ruben, Gad et Manassé[14].

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Cette transcription a été abandonnée par l'Église catholique romaine en 2008 et remplacée par « le Seigneur », conformément à la traduction de Jérôme de Stridon dans la Vulgate. Cf. Article de Zenit, 24 octobre 2008.
  2. a et b Friedman
  3. a, b, c, d, e et f Coogan, p. 47
  4. Gooder, p. 12
  5. Römer, p. 10-16
  6. Hans Heinrich Schmid
  7. Campbell et O'Brien, p. 10
  8. Baden, p. 305–313
  9. Dozeman et Schmid, passim
  10. Kugler et Hartin, p. 55
  11. Kugler et Hartin, p. 65
  12. Kugler et Hartin, p. 76
  13. Kugler et Hartin, p. 85
  14. Kugler et Hartin, p. 97

Références[modifier | modifier le code]

  • (en) Thomas Römer, A Farewell to the Yahwist?, SBL, Thomas B. Dozeman, Konrad Schmid,‎ 2006 (lire en ligne), « The Elusive Yahwist: A Short History of Research »
  • (en) Antony F Campbell et Mark A O'Brien, Sources of the Pentateuch: texts, introductions, annotations, Fortress Press,‎ 1993 (lire en ligne)
  • (en) Joel S Baden, J, E, and the redaction of the Pentateuch, Mohr Siebeck,‎ 2009 (lire en ligne)
  • (en) Thomas B Dozeman et Konrad Schmid, A Farewell to the Yahwist?, SBL,‎ 2006 (lire en ligne)
  • (en) Michael D Coogan, A Brief Introduction to the Old Testament, Oxford University Press,‎ 2009
  • (en) Paula Gooder, The Pentateuch: a story of beginnings, T&T Clark,‎ 2000 (lire en ligne)
  • (de) Hans Heinrich Schmid, Der sogenannte Jahwist: Beobachtungen und Fragen zur Pentateuchforschung, Theologischer Verlag,‎ 1976 (ISBN 978-3290113681)
  • (en) Robert Kugler et Patrick Hartin, An Introduction to the Bible, Eerdmans,‎ 2009 (lire en ligne)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]