Doctrina Jacobi nuper baptizati

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La Doctrina Jacobi nuper baptizati (en latin : L'Enseignement de Jacob, nouvellement baptisé) est un texte de propagande chrétienne, d'auteur inconnu, rédigé en grec, datant du VIIe siècle, et qui nous a été transmis sous une forme fortement altérée.

Contenu[modifier | modifier le code]

Le texte se présente comme le récit d'une discussion qui aurait eu lieu à Carthage, entre des Juifs, le 13 août 634. Le personnage principal, nommé Jacob, est originaire de Constantinople. Peu de temps auparavant, l'empereur Héraclius a promulgué un édit imposant à tous les Juifs de recevoir le baptême chrétien, édit appliqué à Carthage par un fonctionnaire nommé Georges l'Éparque ; Jacob a d'abord refusé d'obtempérer, mais il y a été forcé, puis il a été jeté en prison ; là, il a prié Dieu de lui indiquer si ce baptême avait été une bonne ou une mauvaise chose ; Dieu lui a répondu que rien de mieux n'aurait pu lui arriver, car Jésus est vraiment le Messie. Converti par cette révélation, Jacob s'emploie donc à convaincre d'autres Juifs de se rallier aussi au christianisme.

À un moment du texte, l'un de ses interlocuteurs, un Juif également forcé au baptême, du nom de Justus, rapporte qu'il a reçu une lettre de son frère, nommé Abraham, installé à Césarée en Palestine. Celui-ci l'informe qu'un nouveau prophète est apparu chez les Arabes; ses disciples, des guerriers, ont vaincu et tué un général de l'Empire ; les Juifs palestiniens, hostiles à l'Empire, s'en sont beaucoup réjouis ; le nouveau prophète s'est montré avec ses guerriers et a annoncé la prochaine venue du Messie. Abraham a alors demandé son avis à un sage vieillard, très versé dans les Écritures ; celui-ci lui a répondu qu'il s'agissait sûrement d'un imposteur, car un vrai prophète ne se présente pas les armes à la main ; il a ajouté qu'il craignait que le Messie des chrétiens ne fût le vrai et que le nouveau venu ne fût l'Antéchrist ; il a enfin incité Abraham à s'informer davantage sur ce soi-disant nouveau prophète. Abraham s'est alors adressé à des gens qui avaient eux-mêmes rencontré le personnage ; ils l'ont assuré que c'était un homme étranger à toute vérité, assoiffé de sang, et qui prétendait contre toute apparence détenir la clef du paradis.

On voit donc que deux des messages de ce texte sont : l'appel aux Juifs à se convertir au christianisme ; la dénonciation de l'imposture du « prophète des Arabes » manifeste dans la confusion qu'il fait entre la prédication religieuse et le recours à la guerre. Sont également placés dans la bouche de Jacob le constat que les Romains, jadis maîtres du monde, sont à son époque bien déchus, et l'assimilation de l'Empire romain à la « quatrième bête » de la prophétie de Daniel, dont la disparition doit être immédiatement suivie de la fin du monde et de la résurrection des morts.

Analyse[modifier | modifier le code]

Ce texte, transmis sous une forme certainement altérée, pose de délicats problèmes d'interprétation, touchant notamment le passage de la « lettre d'Abraham ». La bataille dont elle parle serait celle, rapportée par le chroniqueur Théophane, qui opposa les tout premiers conquérants musulmans de la Palestine aux troupes byzantines commandées par un certain Sergius, probablement dux de la province (la Doctrina parle sans donner de nom d'un kandidâtos, ce qui est un grade de la hiérarchie palatine) ; cette bataille aurait eu lieu près de Gaza au début de l'année 634 et se solda par la défaite et la mort de Sergius. Cependant, on remarque que le récit qui est fait ne correspond pas aux données traditionnelles sur les débuts de l'Islam: le « nouveau prophète » est toujours en vie après la bataille, et d'autre part il semble être présent en Palestine; or la tradition fait mourir Mahomet en 632 et attribue l'initiative de la conquête de la Palestine au premier calife Abou Bakr. Par ailleurs, le texte attribue au « nouveau prophète » un message fondé sur l'annonce de la venue d'un Messie; or, on ne lit rien de tel dans le Coran. S'agit-il d'une déformation causée par l'ignorance de l'auteur ? ou trouve-t-on dans ce texte certaines données primitives de l'Islam, altérées postérieurement ? ou est-il question d'un autre prophète que Mahomet ?

Quant à la datation de la Doctrina Jacobi, on la situe généralement dans les années immédiatement postérieures à 634 (ce qui en ferait le plus ancien témoignage textuel de la naissance de l'Islam et de la conquête musulmane avec le prêche de Noël 634 du patriarche Sophrone de Jérusalem, qui déplore simplement l'impossibilité cette année-là de se rendre en pèlerinage de Jérusalem à Bethléem du fait de la présence dans le pays des « Arabes sans Dieu ») ; cependant certains historiens tiennent la Doctrina pour plus tardive de plusieurs décennies, et la situation du dialogue en 634 pour purement fictive. D'autre part, on débat sur le point de savoir si ce texte a été écrit à Carthage ou plutôt, selon de nombreux auteurs, en Palestine.

Diffusion[modifier | modifier le code]

Il existe de ce texte des versions en syriaque, en arabe, en slavon et en guèze. Dans cette dernière langue, il s'agit plutôt d'une adaptation abrégée, intitulée Sargis d'Aberga (altération de « Georges l'Éparque ») : les discours argumentatifs ont été simplifiés, et les allusions historiques inintelligibles dans le contexte du traducteur ont été éliminées.

Éditions du texte[modifier | modifier le code]

  • « Doctrina Jacobi nuper baptizati » in G. Dagron et V. Déroche, Juifs et chrétiens dans l'Orient du VIIe siècle, Travaux et Mémoires, 11 (1991), 17-248, édition du texte grec avec une traduction française
  • Sylvain Grébaut, Ignazio Guidi (éd.), Sargis d'Aberga (Controverse judéo-chrétienne) (version guèze avec traduction française), coll. Patrologia Orientalis, vol. 3, fasc. 4, 1909.
  • François Nau (éd.), La Didascalie de Jacob, original du Sargis d'Aberga (texte grec de la partie correspondant à la version guèze), coll. Patrologia Orientalis, vol. 8, fasc. 5, 1912.
  • Sylvain Grébaut, Sargis d'Aberga, controverse judéo-chrétienne (fin) (texte guèze et traduction française), coll. Patrologia Orientalis, vol. 13, fasc. 1, 1919.

Études sur le texte[modifier | modifier le code]

  • Walter E. Kaegi Jr., « Initial Byzantine Reactions to the Arab Conquest » in Church History, vol. 38, n° 2 (juin 1969), p. 139-149
  • Patricia Crone et Michael Cook, Hagarism: The Making of the Islamic World, Cambridge University Press (1977)
  • Robert G. Hoyland, « Seeing Islam As Others Saw It: A Survey and Evaluation of Christian, Jewish and Zoroastrian Writings on Early Islam » in Studies on Late Antiquity and Early Islam, Darwin Press Inc. (1998)