Discours de Grenoble

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Le discours de Grenoble est une allocution prononcée par le président de la République française, Nicolas Sarkozy, le 30 juillet 2010, à Grenoble, à l'occasion de la prise de fonction du nouveau préfet de l'Isère, Éric Le Douaron.

Contexte[modifier | modifier le code]

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2010, le casino d'Uriage-les-Bains, en Isère, est braqué par deux malfaiteurs. Poursuivis par la police, ils ouvrent le feu en direction des policiers à proximité d'Échirolles, blessant un adjoint de sécurité. Ils entrent ensuite dans le quartier de la Villeneuve, où l'un des braqueurs est tué lors d'un échange de coups de feu avec une patrouille de la BAC. Sa mort provoque plusieurs nuits d'émeutes urbaines qui n'impliquent que quelques dizaines de personnes. Les affrontements sont toutefois violents, les forces de l'ordre étant visées par des tirs à balles réelles à deux ou trois reprises[1].

La nuit suivante, un jeune homme de la communauté des gens du voyage est tué par un gendarme alors qu'il tente de forcer un barrage à Thésée, dans le Loir-et-Cher. Deux jours plus tard, le 18 juillet, une partie des membres de sa famille commettent des dégradations dans le village de Saint-Aignan. Ils incendient des véhicules et des bâtiments municipaux, brisent des vitrines et attaquent la brigade de gendarmerie[2].

Le ministre de l'intérieur, Brice Hortefeux, se déplace à Grenoble et à Saint-Aignan à la suite de ces évènements[1],[2]. Le 21 juillet 2010, Nicolas Sarkozy annonce la nomination d'Éric Le Douaron au poste de préfet de l'Isère, en remplacement de Albert Dupuy[3]. Ce limogeage brutal provoque la réaction d'une partie du corps préfectoral qui manifeste son inquiétude de voir nommer des « super-flics », tel Christian Lambert en Seine-Saint-Denis, choisis pour leur fidélité à l'égard du président de la République plutôt que pour leurs compétences[4].

Le 30 juillet 2010, au cours de la prise de fonction de Éric Le Douaron, Nicolas Sarkozy prononce un discours d'un peu plus d'une demi-heure sur les thèmes de la sécurité, de l'éducation, de la nationalité, de l'immigration et de la politique de la ville[5].

Discours[modifier | modifier le code]

Le discours est rédigé par deux conseillers de Nicolas Sarkozy : Cédric Goubet, son chef de cabinet, et Maxime Tandonnet, son conseiller sur les questions d'immigration[6].

Après avoir assuré les policiers isérois de son soutien, Nicolas Sarkozy déclare : « C'est donc une guerre que nous avons décidé d'engager contre les trafiquants et les délinquants. » Il justifie la décision de nommer un policier plutôt qu'un haut fonctionnaire au poste de préfet pour réagir à la situation[7].

Il déclare que « 60 000 caméras seront installées d'ici 2012 » souhaitant que le développement de la vidéosurveillance[note 1] fasse l'objet d'un consensus politique. Il annonce que le principe des peines planchers sera étendu aux auteurs de violences contre des personnes dépositaires de l'autorité publique, qu'une peine de prison incompressible de 30 ans sera instauré pour les assassins de policiers ou de gendarmes et que le port du bracelet électronique sera automatique pour les multirécidivistes[7].

Il se prononce pour qu'un mineur délinquant ne puisse pas acquérir automatiquement la nationalité française à sa majorité et pour que la responsabilité pénale des parents soit engagée si leurs enfants commettent des délits. Il critique l'ordonnance de 1945 qu'il ne considère « plus adaptée aux mineurs d'aujourd'hui ». Il annonce la mise en place de mesures concernant l'éducation, telle la suppression des allocations familiales en cas d'absentéisme scolaire et l'ouverture d'établissements de réinsertion scolaire[7].

Il annonce également son intention d'élargir les motifs de déchéance de la nationalité : « La nationalité française doit pouvoir être retirée à toute personne d'origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d'un fonctionnaire de police ou d'un militaire de la gendarmerie ou de toute autre personne dépositaire de l'autorité publique. » Il déclare en outre : « nous subissons les conséquences de 50 années d'immigration insuffisamment régulée qui ont abouti à un échec de l'intégration. » et tient des propos fermes contre l'immigration illégale[7].

Il s'engage à faire démanteler la moitié des campements illégaux de Roms dans les trois mois, à confier la décision d'évacuer les camps aux préfets et à réformer la politique de lutte contre l'immigration illégale pour éviter que les Roms reviennent chaque année sur le territoire français pour toucher les aides au retour de l'État[7].

Enfin, il se prononce pour une meilleure attribution des moyens destinés à la politique de la ville et une meilleure évaluation de leur efficacité[7].

Réactions et analyses[modifier | modifier le code]

Réactions en France[modifier | modifier le code]

Le discours suscite des réactions très hostiles de la part des partis de gauche et d'extrême gauche, des associations antiracistes et des partisans de François Bayrou, Dominique de Villepin et Nicolas Dupont-Aignan[8],[9]. Ils reprochent à Nicolas Sarkozy d'être en campagne pour sa réélection en tenant un discours antirépublicain semblable à ceux du Front national, des ligues des années 30 et du régime de Vichy[8]. Jean-Marie Le Pen pousse Nicolas Sarkozy à passer des mots aux actes[9]. L'UMP soutient le discours du président de la République, notamment par la voix de son porte-parole, Dominique Paillé[9], tandis que Jean-Louis Borloo reste silencieux et que Hervé Morin prend ses distances[10].

À Grenoble, des habitants de la Villeneuve se mobilisent pour faire face à ce qu'ils perçoivent comme une stigmatisation du quartier. Une première réaction des habitants a lieu au mois d'août, puis en septembre 2010, pour créer un collectif inter-associatif qui sera à l'initiative d'un livre Blanc[11]. Ce document accuse le discours de Grenoble d'être « sans mesure ni retenue, attisant les haines et jouant sur des amalgames ». Une manifestation rassemble plusieurs milliers de personnes[12] à la suite de l'Appel citoyen de 50 organisations intitulé « Face à la xénophobie et à la politique du pilori : liberté, égalité, fraternité »[13].

Réactions internationales[modifier | modifier le code]

Au niveau international le discours en lui-même ne provoque pas de réactions particulières avant l'application des mesures d'éloignements concernant les Roms. Les pays concernés par l'arrivée de Roms expulsés critiquent la stigmatisation de cette communauté tandis que la Commission européenne incite la France à respecter les règles de libre circulation des personnes au sein de l'Union européenne[14]. Le pape Benoît XVI appelle, le 23 août 2010, à « l'accueil des hommes de toutes origines »[15]. Le Comité pour l'élimination de la discrimination raciale de l'ONU critique le 27 août 2010 le renvoi massif de Roms qui seraient « victimes d'une montée [...] des violences à caractère raciste » en France[16].

Analyses[modifier | modifier le code]

Selon un sondage réalisé par l'Ifop pour Le Figaro, l'opinion publique française parait accueillir favorablement le discours de Grenoble, alors qu'un sondage réalisé par l'institut CSA pour Marianne semble indiquer le contraire[17]. Les différences observées sont expliquées par les sondeurs par le fait que les Français sont d'un avis différent selon que les mesures proposées leur sont présentées sous un angle ou un autre[17].

Pour l'historien Pierre Cornu, le discours marque une rupture dans la stratégie d'ouverture mise en place depuis 2007 et le retour à un discours sécuritaire marqué à droite après les bons résultats du Front national lors des élections régionales de 2010.

Le discours est ensuite analysé comme le possible acte fondateur d'un éventuel rapprochement entre la droite et l'extrême-droite[18] et comme le symbole de la stratégie de « droitisation » de Nicolas Sarkozy[19].

Conséquences[modifier | modifier le code]

Expulsions de Roms[modifier | modifier le code]

Un mois après le discours de Grenoble, Brice Hortefeux annonce que 128 camps illicites ont été démantelés et que près de 1 000 Roms ont été ou vont être renvoyés en Roumanie[20]. L'efficacité des arrêtés de reconduite à la frontière les concernant est toutefois mise en doute en raison de leur citoyenneté européenne[21].

Lois[modifier | modifier le code]

À l'automne 2010, Éric Besson introduit dans le projet de loi sur l'immigration, un amendement prévoyant d'étendre la déchéance de nationalité aux « français naturalisés depuis moins de dix ans condamnés pour meurtre ou tentative de meurtre sur personne dépositaire de l'autorité publique »[22]. Considéré comme contraire à l'article 1er de la Constitution par l'opposition, il est adopté en première lecture par l'Assemblée nationale[22]. Mais lors de la première lecture au Sénat en février 2011, il est rejeté en raison de l'opposition des sénateurs du Nouveau Centre bien que soutenu par le reste de la majorité (UMP et Parti radical)[23],[24]. Finalement, le gouvernement renonce à réintroduire l'amendement en seconde lecture à l'Assemblée nationale après l'opposition des députés centristes, radicaux et de quelques députés UMP[25].

Une grande partie des annonces de Nicolas Sarkozy est traduite par des amendements à la LOPPSI 2, adoptée par l'Assemblée nationale et le Sénat. Saisi par les parlementaires de l'opposition, le Conseil constitutionnel invalide, le 11 mars 2011, une grande partie des dispositions issues du discours de Grenoble, notamment les articles portant sur la réforme de la justice des mineurs (suppression des allocations familiales et responsabilité pénale des parents en cas d'infraction de leurs enfants), sur les pouvoirs confiés aux préfets pour expulser les camps illégaux et une partie de ceux durcissant les conditions d'expulsion des immigrés clandestins[26]. En revanche, il valide les articles concernant le port d'un bracelet électronique après la peine et la peine de prison incompressible de 30 ans pour les assassins de policiers[26].

Ligne politique[modifier | modifier le code]

Alors que Nicolas Sarkozy insistait moins sur l'immigration et la délinquance au profit de sujets marqués plus à gauche, comme l'écologie, après les bons résultats d'Europe Écologie aux élections européennes de 2009, le débat sur l'identité nationale mené par Éric Besson entre novembre 2009 et février 2010 avait annoncé le retour de l'influence des conseillers les plus à droite du président[27].

Le discours de Grenoble marque la prédominance de la « ligne nationaliste » incarnée par Patrick Buisson et Claude Guéant au détriment de la « ligne républicaine » défendue par Henri Guaino, selon le politologue Stéphane Rozès[27]. Après ce discours, c'est la ligne « dure » qui semble avoir l'oreille de Nicolas Sarkozy, comme en témoignent la composition du 3e gouvernement Fillon (avec le départ des ministres centristes, notamment Jean-Louis Borloo et Hervé Morin) ou le débat sur l'Islam et la laïcité[27].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Il emploie également le terme de vidéo-protection

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b « Le braqueur du casino d'Uriage sera inhumé dans l'après-midi », sur lepoint.fr,‎ 22 juillet 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  2. a et b « Dans la nuit du 16 juillet, à un barrage », sur lanouvellerepublique.fr,‎ 5 octobre 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  3. « Sarkozy nomme un nouveau préfet de l'Isère », sur lepoint.fr,‎ 21 juillet 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  4. « Des super-policiers nommés préfets : le corps préfectoral inquiet », sur leparisien.fr,‎ 23 juillet 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  5. « Le discours de Nicolas Sarkozy à Grenoble dans son intégralité », sur videos.tf1.fr,‎ 30 juillet 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  6. « Derrière l'offensive sécuritaire de Sarkozy, deux conseillers-clés », sur rue89.com,‎ 14 août 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  7. a, b, c, d, e et f « Texte du discours », sur la-croix.com,‎ 30 juillet 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  8. a et b « Le discours de Grenoble soulève un tollé », sur lejdd.fr,‎ 1er août 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  9. a, b et c « Délinquance : Aubry dénonce une «dérive antirépublicaine» », sur lefigaro.fr,‎ 1er août 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  10. « Roms: Fillon va "discuter" avec Morin », sur lefigaro.fr,‎ 30 août 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  11. « Livre Blanc Collectif Interassociation de la Villeneuve », sur lepost.fr
  12. « Pas de xénophobie à Grenoble », sur lepost.fr,‎ 05 septembre 2010 (consulté le 08 mai 2012)
  13. « Non à la politique du pilori »
  14. « Roms: la France épinglée par l'Union européenne », sur 20minutes.fr,‎ 19 août 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  15. « Critiques du pape et de l'église: Hortefeux réagit », sur info.france2.fr,‎ 23 août 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  16. « L'ONU critique la France sur les Roms », sur lexpress.fr,‎ 27 août 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  17. a et b « Sécurité : d’un sondage à l’autre, Sarkozy fait un tabac ou un flop », sur liberation.fr,‎ 14 août 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  18. « L’UMP entre dans une phase de reconstruction », sur lemonde.fr,‎ 19 juin 2012 (consulté le 19 juin 2012)
  19. « Législatives : la droite dure se mord les doigts », sur francetv.fr,‎ 18 juin 2012 (consulté le 19 juin 2012)
  20. « Hortefeux: «La France n'est pas un terrain vague» », sur 20minutes.fr,‎ 30 août 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  21. « Des Roms quittent la France deux minutes », sur bfmtv.com,‎ 10 septembre 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  22. a et b « Immigration: la déchéance de nationalité adoptée à l'Assemblée », sur 20minutes.fr,‎ 30 septembre 2010 (consulté le 27 mai 2011)
  23. « DÉCHÉANCE DE LA NATIONALITÉ - Le Sénat inflige un revers au gouvernement », sur lepoint.fr,‎ 3 février 2011 (consulté le 27 mai 2011)
  24. Détail des votes sur le site du Sénat
  25. « L'UMP recule sur la déchéance de nationalité », sur lemonde.fr,‎ 8 mars 2011 (consulté le 27 mai 2011)
  26. a et b « Sécurité : les sages enterrent le discours de Grenoble de Sarkozy », sur lemonde.fr,‎ 11 mars 2011 (consulté le 27 mai 2011)
  27. a, b et c « Ces conseillers qui ont poussé Sarkozy à lancer le débat sur l’islam et la laïcité », sur lepost.fr,‎ 3 mars 2011 (consulté le 27 mai 2011)