Dialectique de la Raison

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Dialektik der Aufklärung (La Dialectique de la Raison) de Theodor W. Adorno et Max Horkheimer est l'un des principaux témoignages de la philosophie du XXe siècle et l'ouvrage le plus représentatif de la Théorie critique engagée par l’École de Francfort.

Le livre éclaire le processus logique et historique par lequel les Lumières (en allemand: Aufklärung) sont conduites à se transformer en leur contraire, le mythe ou la barbarie, dont elles prétendent s’émanciper, au lieu d’œuvrer pour une société plus humaine. Les auteurs cherchent en même temps les conditions de possibilité pour le sauvetage du projet des Lumières dans un contexte où la civilisation dans son ensemble est menacée à l’échelle planétaire.

Le livre est d'abord publié de façon confidentielle, à New York, en 1944, sous le titre allemand Philosophische Fragmente (Fragments philosophiques), puis de façon officielle à Amsterdam, en 1947, sous le titre définitif de Dialektik der Aufklärung, qui signifie littéralement : Dialectique des Lumières ou, plus exactement encore, "Dialectique de l'illumination". La première traduction française est parue en 1974 sous le titre La Dialectique de la Raison.

Le sous-titre est Fragments philosophiques. Cela aurait pu constituer le titre dans la mesure où la forme fragmentaire est pensée en rapport avec le contenu du livre ou comme constituant son contenu même. Or, le contenu est la critique philosophique de la totalité et du totalitarisme, le sauvetage de la raison par l'esprit de l'art moderne, et le fragment est la forme de l'art moderne par opposition à celle de la philosophie systématique ou des produits de l'industrie culturelle.

Plan[1][modifier | modifier le code]

  • Avant-Propos
  • Concept des Lumières (Aufklärung)
  • Excursus 1 : Ulysse ou Mythe et Aufklärung
  • Excursus 2 : Juliette ou Aufklärung et Morale
  • Industrie culturelle, l'Aufklärung comme tromperie des masses
  • Éléments d’antisémitisme : limites de l'Aufklärung
  • Notes et esquisses

Genèse[2][modifier | modifier le code]

Dialektik der Aufklärung est paru après la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais le projet philosophique remonte aux débuts de l’École de Francfort dans la situation historique des années 1920 et ses bouleversements techniques, économiques, politiques et sociaux. La Première Guerre mondiale a été la démonstration que l’individu ne compte pas, que la bourgeoisie est en ruine et que le capitalisme est discrédité.

Max Horkheimer et Theodor W. Adorno se rencontrent à l'université de Francfort, en 1921, pendant leurs études de philosophie. Ils sont imprégnés théoriquement par la philosophie transcendantale, mais animés par ailleurs d’un souci de justice sociale, qui les rapproche du marxisme.

Horkheimer devient le directeur de l’Institut de recherches en sciences sociales où sont étudiés les rapports entre la vie économique, la vie psychique des individus et les transformations du domaine culturel au sens large. Adorno fait partie des membres de cet Institut.

L’avènement du national-socialisme conduit à se pencher, après 1933, sur la question du fascisme en même temps que la dérive stalinienne du communisme soviétique conduit à un doute généralisé sur l’orientation de la civilisation. L’espoir marxien d’une transformation de la société apparaît alors comme utopique.

Horkheimer émigre aux États-Unis, et Adorno le rejoint en 1938. C’est là qu’ils entreprennent d’écrire un livre sur la « logique dialectique » Ils recentrent la question sur l’antisémitisme plutôt que sur l’exploitation du prolétariat. Ils se demandent « pourquoi l’humanité, au lieu de s’engager dans des formes humaines, sombre dans une nouvelle forme de barbarie ».

Il s’agit, pour les auteurs, de présenter « l’intégralité de leur philosophie » en reconstituant l’histoire du processus de civilisation, en méditant sur « l’aspect destructif du progrès », en repensant le principe de raison, en tâchant d’expliquer la disposition des masses à se laisser fasciner par le despotisme, en expliquant le processus d'« autodestruction de la raison » et de « régression vers la mythologie ».

Ils utilisent un certain nombre de catégories existantes :

  • le concept de Lumières (Aufklärung) de Kant
  • la dialectique philosophique de Hegel
  • l’analyse du travail social de Marx
  • la généalogie de la morale de Nietzsche
  • la psychanalyse de la civilisation de Freud

Le livre est écrit et relu conjointement par les deux auteurs. Le travail d’écriture commence en 1942. Le manuscrit est achevé en 1944 et publié de façon confidentielle à New York avant de paraître à Amsterdam en 1947.

En 1969, Horkheimer et Adorno proposent une nouvelle édition, à Francfort, en soulignant dans une nouvelle préface l’actualité de leurs thèses dans un monde où « les horreurs continuent » et où l’on assiste à des « renouveaux du totalitarisme ». Ils considèrent, en outre, leur livre comme une « critique de la philosophie » entendue comme refus d’adhésion au positivisme, c’est-à-dire au « mythe de ce qui existe ».

Le concept de Lumières (Aufklärung)[modifier | modifier le code]

Le sujet du livre est le concept de Lumières (Aufklärung) entendu en un sens tellement large que l'édition française traduit par « Raison » ou emploie le terme allemand. L’usage tend, d'ailleurs, de plus en plus à assimiler le mot Aufklärung à la langue française dans le sens spécifique donné par Adorno et Horkheimer.

Les Lumières ne sont pas entendues, en effet, comme un simple moment historique, la culture du progrès du XVIIIe siècle, telle que Kant ou Donatien Alphonse François de Sade la thématisent, mais comme un processus beaucoup plus vaste de civilisation, dont le principe est la destruction du mythe au nom de la raison. Le livre s’ouvre sur une référence au philosophe anglais Francis Bacon, lequel aurait fourni les principaux thèmes des Lumières, mais le processus des Lumières concerne aussi bien l’époque de la civilisation homérique ou l’industrie culturelle contemporaine.

La théorie critique étant aussi une théorie de son propre discours restitué dans la réalité sociale de son temps, il va de soi également que le livre Dialektik der Aufklärung participe lui-même d’un processus de Raison, de Lumières, ou littéralement « d’éclaircissement », quand bien même s’il s’agit de se soustraire à ce processus et de faire la critique de la raison au nom de la raison.

Le constat sur lequel s’ouvre le livre est, en effet, que l’Aufklärung a eu pour but de libérer les hommes, mais que partout le monde « éclairé » est soumis aux calamités. L’Aufklärung a eu pour but de libérer de la pensée magique, mais elle est elle-même soumise au mythe. Le détournement a consisté à instrumentaliser la raison, dont la finalité réelle n’a pas été la connaissance ou le bonheur, mais l'explication du monde pour la domination de la nature, soit l'auto-conservation.

Le processus d'autodestruction consiste dans la destruction du mythe par la raison qui est au principe des Lumières. Car les mythes sont en réalité déjà des produits d'Aufklärung, des formes d'affranchissement à l'égard de la nature. À l'inverse, l'Aufklärung est toujours prise dans la mythologie au moment même où elle croit s'en affranchir.

Les Lumières sont totalitaires dans leur volonté de supprimer toute trace mythique en vue d'un système duquel tout peut être déduit. La vérité de ce processus est la domination. Le résultat est que les hommes paient leur pouvoir en devenant de plus étrangers à ce sur quoi ils l'exercent (la nature dans l'homme et hors de l'homme).

Dans le monde rationalisé, la mythologie n'a pas disparu, mais elle envahit au contraire le domaine du profane. Les Lumières ont abouti à une forme de régression, dans laquelle l'homme est transformée en chose (phénomène de réification). Dans sa crainte du mythe, l'Aufklärung a condamné l'art et la pensée et a érigé les marchandises en fétiches. La régression de l'Aufklärung dans la mythologie n'est donc pas à chercher en dehors de l'Aufklärung.

Le récit d'Homère, l'Odyssée, est analysé, dans un premier ex-cursus, comme texte fondamental de la culture européenne et témoignage originaire de la dialectique de l'Aufklärung. L'épopée s'affranchit du mythe et le détruit au nom de la raison mais elle éclaire en même temps le processus de sacrifice de la nature dans l'homme et la conception de la raison comme ruse, domination et impassibilité.

Le deuxième ex-cursus est une réponse à la question de Kant sur l'essence de l'Aufklärung à partir d'une analyse de l'Histoire de Juliette, ou les Prospérités du vice du Marquis de Sade et de la Généalogie de la morale de Nietzsche. L'ordre totalitaire s'en tient à la science, et le sujet éclairé libre de toute tutelle se dérobe à toute pitié. L'émancipation aboutit à la domination de la nature aveugle et à une indistinction entre la rigueur morale et l'amoralité absolue.

L’industrie culturelle[modifier | modifier le code]

Selon le livre, le monde entier est structuré par l’industrie culturelle (la culture de masse), laquelle est un système formé par le film, la radio, la presse écrite. L'industrie culturelle tend non pas à l’émancipation ou à la libération de l’individu, mais au contraire à une uniformisation de ses modes de vie et à la domination d’une logique économique et d’un pouvoir autoritaire. C'est en cela que l'industrie culturelle participe d'une anti-Aufklärung. Le phénomène ne concerne pas seulement les pays totalitaires, mais également les autres pays, à commencer par les sociétés libérales.

Il y a une unité de la civilisation de masse, qui est dirigée d'en haut par un pouvoir économique qui dépasse celui de l’industrie culturelle et exerce sur elle son emprise. Il n’y a pas de différence de nature entre la propagande et l’industrie culturelle : la technique est la même. Le consommateur est considéré seulement comme client et comme employé, soit comme matériel statistique (comme un moyen et non comme une fin).

La « culture » propagée par l’industrie culturelle n’est pas quelque chose d’extérieur à l’existence de l’individu. Elle semble concerner uniquement ce qui relève du loisir ou du divertissement, mais c’est là qu’elle exerce en réalité son emprise la plus forte. On croit échapper dans le divertissement au processus de travail, mais en réalité, c’est dans le divertissement que l'individu est préparé et discipliné par l'industrie culturelle pour l’affronter. Les carrières des professions libérales sont déterminées par l’appartenance à la "culture" plus encore que par les savoirs techniques, car c’est dans la "culture" que se manifeste l’allégeance au pouvoir et à la hiérarchie sociale. S’amuser, c’est donc être en accord avec la société.

Le système de l’industrie culturelle marginalise, au contraire, ceux qui refusent cette uniformisation. Le pauvre est l’exclu par excellence du système. Bien que l’art se trouve également en dehors du système a priori, il n’échappe pas en fait à la logique de l’industrie culturelle, et se reconnaît même en elle comme un objet de consommation. En réalité, les individus sont imprégnés jusque dans leur langage, dans leurs gestes, dans leurs émotions les plus intimes par le pouvoir de l’industrie culturelle. Les consommateurs sont contraints de devenir non des sujets mais des produits.

L’antisémitisme[modifier | modifier le code]

Dialektik der Aufklärung considère que la question de l’antisémitisme est le principal obstacle qui s’oppose à l’avènement d’une société humaine et c'est l'un des principaux sujets abordés d'emblée par les différents chercheurs de l'Ecole de Francfort au point de vue historique, sociologique et philosophique. Les "Éléments de l'antisémitisme" condensent ainsi en quelques thèses les résultats collectifs obtenus depuis les années 1920.

Selon celles-ci, l’origine de l’antisémitisme ne tient pas aux Juifs, mais à un ordre social qui les stigmatise comme mal absolu, alors qu’il est lui-même le mal absolu. Le problème relève d'une forme pervertie de rationalité économique et sociale qui pourrait produire d'autres groupes. La haine doit se décharger sur des victimes sans défenses, mais celles-ci sont interchangeables selon les circonstances : et les gitans, les juifs, les protestants ou les catholiques pourraient également prendre la place des meurtriers s’ils étaient assez puissants pour s’imposer comme norme.

La véritable cause de l’antisémitisme est dans une forme de paranoïa, une forme de projection morbide qui conduit le sujet à attribuer à son objet ses propres pulsions tabous, et à les sacrifier, en même temps que cette haine dissimule une aspiration secrète. Tel est le mensonge du fascisme. Sous la pression économique, le système hallucinatoire devient une norme. La paranoïa un délire de masse.

Il n'y a même plus d'antisémites professant une opinion politique, comme au XIXe siècle. Les individus ne choisissent plus ; ils ne font que se conformer à la hiérarchie sociale et à la culture de masse. La réaction ne s’adresse même pas aux Juifs en tant que tels. Les pulsions ont reçu une orientation, et les politiciens ont fourni un objet à persécuter. Le problème de l'antisémitisme tient plutôt dans la disparition d’une aptitude à former le jugement. Le progrès de la société industrielle a conduit à l'anéantissement de l'homme en tant que raison. C'est là que la dialectique de l'Aufklärung devient folie.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Traduction d’après le texte allemand et les expressions françaises d'Adorno : "industrie culturelle" et "tromperie des masses"
  2. Voir Müller-Doohm, Stefan, Adorno : une biographie, Gallimard, 2003.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]