Denis Vrain-Lucas

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Denis Vrain-Lucas

Denis Vrain-Lucas [né Devis Vrin (prénom) LUCAS (patronyme)], dit Vrain-Lucas, est un faussaire littéraire français né à Lanneray (Eure-et-Loir) le premier décembre 1816 et mort à Châteaudun le 11 avril 1881[1]. Il est connu pour être l'auteur de la « collection Chasles », ensemble de faux manuscrits qu'il vendit au mathématicien Michel Chasles.

Sa « formation »[modifier | modifier le code]

Il fut successivement clerc d'avoué, greffier près le tribunal de Châteaudun puis commis au Bureau des hypothèques. En 1852, il se rendit à Paris et, après avoir vainement tenté d'obtenir un emploi à la Bibliothèque impériale (l'actuelle BnF), entra comme placier dans un cabinet généalogique qui produisait, le cas échéant, de faux titres de noblesse. Il acquit là une habileté extraordinaire à contrefaire les pièces et les écritures.

L'escroquerie qui le rendit célèbre[modifier | modifier le code]

Le faux laissez-passer accordé par Vercingétorix à Pompée : « J'octroye le retour du jeune Trogues Pompens auprès de Jules César son maître et ordonne à tous qui ces lettres verront le laissez-passer librement et l'aider au besoin. »

En 1861 il commit, aux dépens du célèbre mathématicien Michel Chasles, membre de l'Institut et originaire, comme lui, d'Eure-et-Loir, l'escroquerie qui allait le rendre célèbre. Se prétendant détenteur d'une incomparable collection d'autographes, il lui vendit nombre de pièces fausses et, encouragé par l'extrême naïveté de l'acheteur, lui apporta successivement des lettres de Pythagore, d'Alexandre le Grand à Aristote, de Lazare à saint Pierre, de Marie-Madeleine, de Cléopâtre à Jules César. Il en avait en réserve une foule d'autres ayant pour auteurs supposés Judas Iscariote, Ponce Pilate, Jeanne d'Arc, Cicéron et Dante Alighieri — toutes écrites dans un ancien français de fantaisie, encore à peu près lisibles et compréhensibles pour les contemporains de Chasles —. Enfin il lui communiqua deux lettres de Pascal semblant établir que celui-ci avait découvert la loi de l'attraction universelle avant Newton, ce qui ne pouvait que flatter l'orgueil national[2]. Aussi Chasles s'empressa-t-il de présenter ces lettres à l'Académie des sciences.

Le mathématicien, « pressé » par ses confrères académiciens d'en présenter d'autres, passa commande de nouveaux documents à Vrain-Lucas. Ce dernier vendit ainsi à son client diverses lettres fabriquées selon le même procédé et censées émaner de figures historiques et bibliques parmi les plus renommées de l'Histoire.

Polémique sur les « lettres » de Chasles[modifier | modifier le code]

Il s'ensuivit une polémique, où l'Académie française elle-même prit le parti de Chasles. Quand il leur montra les lettres, quelques-uns de ses collègues observèrent que l'écriture des documents présentés était très différente de celle des lettres qui étaient historiquement certifiées écrites par Pascal.

Face aux doutes qui se faisaient jour dans l'esprit des académiciens, Chasles se trouva contraint d'indiquer qu'il tenait ces lettres de Vrain-Lucas. En 1869, craignant de voir lui échapper des pièces importantes, Chasles fit surveiller Vrain-Lucas par la police, qui découvrit l'officine.

Vrain-Lucas est confondu[modifier | modifier le code]

Arrêté, interrogé et rapidement confondu, le faussaire passa aux aveux et fut condamné en 1870 par la 6e chambre correctionnelle de la Seine à deux ans d'emprisonnement et 200 francs d'amende. Il avait sur une durée de seize ans forgé plus de de 27 000 autographes, lettres, documents et manuscrits s'échelonnant de l'Antiquité classique au siècle des Lumières, et au total soutiré près de 140 000 francs or (plus ou moins 50 000 euros) à sa victime. Par la suite, Chasles dut expliquer comment il avait acheté un si grand nombre de faux dus à Vrain-Lucas et combien il avait perdu d'argent dans cette malheureuse affaire, qui de surcroît l'avait ridiculisé auprès de la communauté scientifique.

Après le procès de 1870, les 27 320 faux autographes vendus à Chasles par Vrain-Lucas furent détruits à l'exception d'un petit nombre d'entre eux, qui ont été offerts par Bordier et Mabille « avec la permission de l'autorité judiciaire » au Département des manuscrits de la BnF et réunis en un volume de 180 folios conservé sous la cote N(ouvelles) A(cquisitions) F(rançaises) 709[3].

Après sa sortie de prison, en 1872, Vrain-Lucas commit d'autres délits (vols, abus de confiance) et fut condamné de nouveau à la prison (1873 et 1876). Sa dernière peine purgée, il regagna l'Eure-et-Loir et se livra au commerce des livres anciens à Châteaudun, où il mourut en 1881.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Actes de naissance et de décès disponibles sur l'état-civil en ligne de l'Eure-et-Loir. La notice Autorité personne de la BnF indique, à tort, un décès en 1882.
  2. Newton a-t-il plagié Pascal ?
  3. Les pièces les plus curieuses ont été publiées par Georges Girard en 1929.

Autres affaires semblables[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  • Henri Bordier et Émile Mabille, « Une fabrique de faux autographes ou Récit de l'affaire Vrain Lucas », Paris, Techener, 1870. Cet ouvrage, dû aux experts désignés par la justice lors du procès de 1870, a été réimprimé avec une préface de Claude Seignolle sous le titre : « Vrain Lucas : le parfait secrétaire des gens de lettres », Paris, Éd. Cartouche, 2005 (ISBN 2-915842-05-1). Il a été traduit en anglais par Joseph Rosenblum : Prince of forgers, New Castle (Del.), Oak Knoll Press, 1998 (ISBN 1-884718-51-5).
  • Georges Girard : « Le parfait secrétaire des grands hommes ou Les lettres de Sapho, Platon, Vercingétorix, Cléopâtre, Marie-Madeleine, Charlemagne, Jeanne d'Arc et autres personnages illustres, mises au jour par Vrain Lucas », Paris, La Cité des livres, 1924. Réimpression : Paris, Éd. Allia, 2002 (ISBN 2-84485-091-X).
  • Jean-Paul Poirier : « Mystification à l’Académie des sciences », in La lettre de l'Académie des sciences, no 3, printemps 2002, p. 10-11.
  • Marie-Laure Prévost, « Vrain Lucas, le Balzac du faux », in Revue de la Bibliothèque nationale de France, no 13, 2003, p. 59-69 (disponible en ligne à l'adresse http://editions.bnf.fr/pdf/revue/extrait13.pdf).