Denez Prigent

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Denez Prigent

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Denez Prigent à Paimpol en 2005.

Informations générales
Naissance 17 février 1966 (48 ans)
Santec, France
Activité principale Auteur-compositeur-interprète, poète
Genre musical Chanson bretonne : Gwerz, Kan ha diskan
Musiques du monde
Années actives Depuis 1982
Labels Barclay Records
Site officiel www.denezprigent.com
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Denez Prigent, né le 17 février 1966 à Santec dans le Finistère, est un auteur-compositeur-interprète français de chants en langue bretonne. Ses genres de prédilection sont le kan ha diskan, chant et contre-chant à danser, et la gwerz, chant dramatique racontant un fait historique ou un conte emprunté à la mythologie celtique. Depuis ses débuts sur scène à seize ans, il s'est fait connaître en interprétant des chants traditionnels a capella, puis en renouvelant la musique bretonne par des textes originaux accompagnés d'une musique mêlant instruments acoustiques et échantillons électroniques et, depuis quelques années, en se faisant accompagner par une instrumentation acoustique métissée (duduk arménien, violon à cornet manouche, cajon andalou, derbouka marocaine…). Auteur de quatre albums studio, d'un live ainsi que d'un Best Of, il donne régulièrement des concerts en France et dans d'autres pays.

Biographie d'un chanteur traditionnel et moderne[modifier | modifier le code]

Des débuts en famille[modifier | modifier le code]

Les côtes rocheuses de Santec du côté de l'île de Sieck et l'île-de-Batz.

Son enfance est partagée entre les semaines passées chez son père au Relecq-Kerhuon, aux environs de Brest, et les week-ends chez sa grand-mère, à Santec[1]. Son père, instituteur, éduque son fils en français bien qu'il parle couramment breton, car il ne juge pas utile de transmettre cette langue[2]. C'est donc chez sa grand-mère qu'il découvre la langue bretonne et son harmonie avec la nature et le chant, parfois écrit mais souvent spontané[3] : « Elle chantait autant qu'elle parlait »[4]. Émerveillé, il tombe éperdument amoureux du breton[5].$, en associant la voix de sa grand-mère aux paysages préservés qui l'entourent, face à l'île-de-Batz et sur « une côte découpée, déchirée, sauvage, un vent puissant »[6]. Une côte Nord d'un Léon où, une fois les instruments éradiqués par une Réforme catholique, ne demeurait plus qu'une tradition de chant[7].

Sa vie brestoise, dans une ville qui a perdu son âme bretonne après la guerre, est plutôt mal vécue car il ressent dans cette ville militaire un « côté déshumanisé, un peu angoissant (...) même si les gens étaient chaleureux »[8]. Il découvre les sœurs Goadec lors de son premier fest-noz au Relecq-Kerhuon, âgé de dix ans. Ce nouvel émerveillement est pour lui « une sorte d'Épiphanie, comme on dit, le vrai coup de foudre »[4], qui l'amène à se rapproche d'associations bretonnes[8]. Tout en découvrant le répertoire traditionnel, il commence à composer des gwerzioù, comme celle du Plasener, ces ouvriers agricoles qui vendaient leurs bras à la journée[9].

À quatorze ans, il est initié au kan ha diskan, chant en tuilage qui n'était plus pratiqué dans le Léon, par Alain Leclère[10], un ancien élève de Manuel Kerjean[11], lui-même connu pour avoir formé d'autres chanteurs bretons, comme Erik Marchand[12]. Au centre d'art populaire breton de Brest, il suit les cours de kan ga diskan dispensés par Erwan Tangi[4]. Deux ans plus tard, en 1982, il chante en duo avec Alain Leclère dans des festoù-noz. En Centre-Bretagne, il découvre d'autres chanteurs, s'imprègne de leur rapport en harmonie avec leur terre et est sensible aux voix puissantes des chanteurs, agriculteurs ou artisans pour la plupart qui, une fois sur scène, semblent possédées par le chant[8]. Afin de trouver sa propre voie, il compose des mélodies et des chants à danser[13].

Le succès de ses prestations[modifier | modifier le code]

Il remporte plusieurs prix au Kan ar Bobl, concours de chant de Bretagne qui a révélé entre autres Yann-Fañch Kemener[14] et Nolwenn Korbell[15], notamment le premier prix de kan ha diskan en 1987, le premier prix de chant nouveau en breton en 1988 et le premier prix de chant traditionnel en 1990[1]. Élève au lycée Kerichen à Brest, il préfère aux chansons à la mode de cette époque l'écoute de chants traditionnels sur son baladeur (Kan ha diskan enregistrés à l'occasion de festoù-noz en Centre-Bretagne notamment)[16].

En 1988, après avoir étudié le breton et les arts plastiques à l'université Rennes 2 Haute Bretagne[17], sa passion pour cette langue le pousse à devenir professeur de breton au collège Beg Avel et lycée Paul Sérusier de Carhaix[5]. À cette époque, il anime également l'émission en langue bretonne Sul, Gouel ha Bemdez sur Radio France Armorique (aujourd'hui France Bleu Armorique). Parallèlement, il est invité dans des festivals de musique traditionnelle[18] tels que Les Tombées de la nuit, à l'occasion desquelles il participe à la création Les séries du compositeur contemporain serbe Alexandre Danmianovitch, le festival interceltique de Lorient, le festival de Cornouaille (Quimper), le festival de la Saint-Loup (Guingamp), le festival Kann al Loar (Landerneau). La mairie de Rennes, ville qui vient, en 1991, de se jumeler avec Alma-Ata (Almaty), la principale ville du Kazakhstan, lui propose d'aller chanter dans le festival Voice of Asia, qui s'y déroule. Surpris par cette invitation, il écrit une chanson humoristique, Son Alma Ata, parue sur l'album Sarac'h, qui évoque l'incongruité pour un Breton d'être invité à chanter au Kazakhstan. Ce premier concert à l'étranger lui donne l'opportunité de découvrir le peuple kazakh, à l'époque intégré à l'Union des républiques socialistes soviétiques[19]. En 1991, Denez Prigent abandonne l'enseignement ainsi que la radio pour se consacrer entièrement au chant[5]. En collectant les paroles de chants traditionnels, il rencontre Eugénie Ebrel née Goadec, l'une des sœurs Goadec, qui lui dicte Ti Eliz Iza, et sa fille Louise Ebrel qui décide de l'accompagner sur scène[10]. Hervé Borduer, fondateur des Transmusicales de Rennes, lui ouvre les portes du monde rock, en le faisant chanter à L'Ubu, temple du rock rennais, en première partie des Shoulders, groupe texan très électrique[13].

En décembre 1992, il chante a capella aux Transmusicales de Rennes, entre le rapper américain Me Phi Me et les rockers irlandais The Pale, devant un public rock non initié qui lui fait une ovation[10]. Ce succès l'incite à mettre fin à sa participation au groupe Daouarn, avec lequel il animait ses premiers festoù-noz. Il participe au festival de Jazz de Montreux en Suisse, aux Francofolies, au Midem, au Printemps de Bourges, au Coup de cœur francophone (Québec), au festival Mitte Europa (Allemagne - Autriche - République tchèque), au festival Euromusica (Açores-Portugal), au festival Celtic Connection (Écosse), à l'Exposition internationale '98 (Portugal), ou encore au Festival Eastedvod (Pays de Galles).

Un premier album a capella[modifier | modifier le code]

En 1993, il sort son premier album, Ar gouriz koar (« La ceinture de cire »), produit en collaboration avec le Rennais Hervé Bordier et le fondateur du label Silex Philippe Krümm. Ce titre évoque les récits du Barzaz Breiz de Théodore Hersart de La Villemarqué, dans lesquels la ceinture de cire faisant trois fois le tour d'une étendue de terre apparaît à plusieurs reprises comme la récompense que l'on promet si l'on obtient une faveur particulièrement importante. Ce symbole apparaît dans la gwerz du XVIe siècle Ur vag a Vontroulez (« Un bateau à Morlaix »), où une femme promet à saint Jean une telle ceinture s'il sauve son fils du naufrage[13].

Ce premier disque, destiné plus à faire connaître l'artiste qu'à être commercialisé, rencontre un succès immédiat et se vend sans réelle promotion à près de 50 000 exemplaires[11]. Les chants de ce premier album, généralement interprétés a capella, sont traditionnels pour la plupart. Cependant, les anciens membres du groupe Storlok, Bernez Tangi et Denez Abernot, signent respectivement Plac'h Landelo et Gwerz ar vezhinerien, tandis que Gwerz an aksidan est de Denez Prigent lui-même. Dès ce premier album, il affirme sa fidélité aux deux principaux genres de chant breton : le kan ha diskan, chant au service de la danse, et la gwerz, arythmique, dans laquelle le chanteur doit faire passer les émotions en même temps que le récit d'un événement tragique.

Pour la production de l'album, Denez Prigent fait confiance à Philippe Krümm, « qui respecte l'artiste et son lieu d'origine », et son label Silex, qui « forme une sorte de carrefour musical où l'on peut croiser des artistes d'expression et de sensibilité très différentes. »[13] Le chanteur signe ensuite avec la maison de disque Barclay pour laquelle il réenregistre entièrement son album solo pour une deuxième édition, qui sort en 1996 comme tous ses albums suivants. Le contenu de cette réédition est légèrement différent. La suppression de Gwerz Penmarc’h, Deuit Ganin et Son Marivonig laisse de la place pour d'autres titres traditionnels : Ar bugel koar, Ar goulenn, Biskoazh kement all ! et P'edon war bont an Naoned. On y trouve aussi Tio, tio, une berceuse écrite par Germain Horellou. La réédition est également l'occasion pour Denez Prigent d'adopter l'orthographe unifiée du breton (peurunvan).

La rencontre avec la musique électronique[modifier | modifier le code]

Sous l'influence de son épouse (et aussi l'éditrice de ses œuvres), Denez Prigent se rend à la première rave party organisée à Rennes, en 1993, malgré ses préjugés négatifs[11]. Il y découvre une musique qui, comme la musique bretonne, est au service de la danse. Remarquant que la musique électronique est techniquement proche de la musique bretonne par son rythme et ses notes proches les unes des autres, il envisage dès lors de l'utiliser pour accompagner son chant.

Le 21 janvier 1994, Denez Prigent assure la première partie du nouveau spectacle de Stephan Eicher, au Zénith de Paris, durant quatre soirs, avec des retombées positives, de la part des 4 000 jeunes présents chaque soir mais aussi de l'artiste suisse, qui reste impressionné par la voix, sans comprendre la langue, mais en ressentant l'émotion, l'énergie et la concentration du jeune breton[20]. Juste après, il participe à la première Semaine de la chanson, organisée par Jean-Louis Foulquier et quelque temps plus tard, il se produit à Berlin, avant Julien Clerc et à Cannes lors du Midem devant la chanteuse de gospel Liz McComb admirative[21].

En 1995, Denez Prigent participe à Dao Dezi, un album produit par EMI qui donne à la langue bretonne une dimension universelle[22]. Ce projet à l'initiative d'Éric Mouquet, du duo Deep Forest, et Guilain Joncheray a pour objectif de traiter la musique bretonne de la même façon que Deep Forest avait traité la musique africaine, en mêlant paroles traditionnelles et musique électronique. Michel Sanchez, l'autre membre de Deep Forest, participe à l'album, enregistré et mixé par Erwin Autrique. Les chanteurs bretons Arnaud Maisonneuve et Manu Lann Huel sont présents, ainsi que le groupe Tri Yann. Ainsi, la musique techno-dance se marie à la world music et pour la première fois Denez Prigent mêle chant breton et musique électronique[23]. Un clip de Ti Eliz Iza est tourné à Merzouga, dans le désert marocain[24].

Une étincelle d'or[modifier | modifier le code]

Il sort son deuxième album, Me 'zalc'h ennon ur fulenn aour (« Je garde en moi une étincelle d'or »), en 1997. Denez Prigent signe toutes les paroles (à part celles du traditionnel Ar rannoù, extrait du Barzaz Breiz) et la plupart des musiques, qui mêlent instruments traditionnels et sons électroniques. Les paroles abordent les thèmes classiques de la gwerz : l'injustice, la maladie et la mort. E trouz ar gêr (« Dans le bruit de la ville »), sur le côté artificiel de la vie en ville, et An hentoù adkavet (« Les chemins retrouvés »), sur le renouveau du Tro Breizh, sont ses premiers chants consacrés à la Bretagne, sa culture et son rapport à la nature.

Pour sélectionner les sons électroniques, Denez Prigent contacte Arnaud Rebotini, qui lui ouvre sa discothèque[11]. La plupart des échantillons retenus sont des sons jungle, dont il trouve que le tempo, de l'ordre de 160 à 170 bpm, s'adapte bien au chant breton[11]. Pour la plupart des arrangements, le chant est enregistré en premier et les séquences sont ajoutés ensuite. Cette combinaison de chant ancien et de musique avant-garde est illustrée par Ar rannoù (« Les séries »), un des plus anciens textes en langue bretonne, pour lequel Denez Prigent recompose la mélodie traditionnelle en l'habillant de sonorités électroniques. Il compare cette démarche à celle d'Alan Stivell dans les années 1970 quand il mêlait musique traditionnelle bretonne et sons rock[25] :

« Le folklore c'est la mort. Grâce à des musiciens comme Alan Stivell, qui ont vite compris qu'académiser la musique bretonne c'était la condamner à court terme, elle est maintenant totalement ancrée dans le quotidien. Il suffit d'aller dans le moindre fest-noz pour comprendre que l'on n'est pas en train d'entretenir un feu qui s'éteint. Avec ce disque j'avais envie de montrer la vision du monde que peut avoir un Breton aujourd'hui. »

Si le public est partagé devant le grand écart entre le chant a capella du début et les échantillons du deuxième album, Denez Prigent estime que l'essentiel est conservé : la fidélité au côté arythmique, non mesuré, de la musique bretonne[11]. Dans la gwerz en particulier, le chanteur doit faire passer en priorité l'intensité du chant, et pour cela ne pas chanter en rythme, mais au contraire marquer des pauses aux moments opportuns. Pour Denez Prigent, une gwerz mesurée devient une « chanson », alors qu'un arrangement électronique respectant le côté arythmique est parfaitement naturel. Dans la même veine, il attache une grande importance à la prononciation traditionnelle du breton, aux variations mélodiques et aux quarts de ton — composante essentielle de la musique bretonne — ainsi qu'au dribil[5], technique vocale complexe, spécifique au kan ha diskan, utilisée surtout en danse plinn et danse fisel, et constituée notamment de roulements de langue intégrés à la « ritournelle » du chant ainsi qu'aux paroles. Il est également essentiel pour lui de rester fidèle aux règles d'écriture de la gwerz, avec des textes souvent très longs dont seule une partie est enregistrée sur l'album, et à ses thèmes, intemporels, qui rendent indémodable cette forme de chant attestée dès le Ve siècle. Cette fidélité à la tradition n'est en aucun cas une façon de se refermer sur soi-même ; au contraire, pour Denez Prigent, développer la culture bretonne en l'adaptant à la technique moderne est une façon de s'ouvrir aux autres cultures[26].

Cet album est l'occasion d'affirmer son style d'écriture. Les vers de Denez Prigent sont pour la plupart des octosyllabes avec, généralement, une césure médiane. Cette forme est très courante en breton, qui possède de nombreux mots d'une ou deux syllabes et n'a donc pas besoin de vers longs. Il écrit uniquement en breton, langue qui, selon lui, a su garder son côté sacré[2], au contraire du français. En conséquence, certains chants restent intraduisibles, même pour leur auteur bilingue. Ce disque est sélectionné par le journal Libération parmi les meilleurs de l’année 1997[27].

Cette même année, il est invité dans le cadre des Tombées de la Nuit de Rennes, par le pianiste Jean-Marie Machado pour participer à l'une de ses créations et chante accompagné par de nombreux jazzmen parmi lesquels le clarinettiste et bandonéoniste Michel Portal.

En 1998, il participe à la création d'Alan Simon Excalibur, pour le premier spectacle intitulé La légende des Celtes, aux côtés de Roger Hodgson (chanteur du groupe Supertramp), Angelo Branduardi, Didier Lockwood, du groupe Fairport Convention, de l'acteur Jean Reno, etc.

Sur le chemin d'écume[modifier | modifier le code]

Une chaussée submersible à marée basse.

En 2000, Denez Prigent sort un nouvel album intitulé Irvi. Ce titre est le pluriel du mot erv, qui désigne un sillon, ou chaussée submersible, c'est-à-dire un chemin reliant deux îles entre elles ou une île au continent, praticable à marée basse uniquement car la mer le recouvre à marée haute. Le chant quasi-éponyme Hent-eon (« Chemin d'écume ») décrit le souhait d'un habitant de Lesconil d'être enterré dans un de ces sillons afin d'y être éternellement veillé par la nature. Cette idée de lien entre deux mondes, entre la vie et la mort, est reprise dans Daouzek huñvre (« Douze rêves »), où sept esprits perdus vêtus de chair marchent l'un derrière l'autre sur un chemin d'écume.

Dans la lignée de Me 'zalc'h ennon ur fulenn aour, Denez Prigent signe toutes les paroles (sauf celles du traditionnel E ti Eliz Iza, sur le CD bonus) et la plupart des musiques, qui mêlent toujours instruments traditionnels et sons électroniques. Ceux-ci sont plus discrets que dans l'album précédent ; Irvi sonne ainsi moins jungle et plus « ambiant »[28]. Les principaux musiciens invités sont le jazzman Louis Sclavis, le vielliste Valentin Clastrier, le sonneur irlandais de uilleann pipes Davy Spillane et le D.J. Elégia (alias Laurent Collat).

Pour la première fois, des paroles en français apparaissent dans un album de Denez Prigent. Elles sont dites par Bertrand Cantat sur Daouzek huñvre, dans un style incantatoire et dont la structure évoque les douze séries de Ar rannoù. L'autre voix présente sur cet album est celle de Lisa Gerrard, la chanteuse de Dead Can Dance, sur Gortoz a ran (« J'attends »). Ce chant, qui ouvre l'album, est intégré dans la bande originale du film La chute du faucon noir (Black Hawk Down) réalisé par Ridley Scott[29] (2001). Plus tard, il est également utilisé dans le film Les Seigneurs du réalisateur Olivier Dahan en 2012[30].

Autre invité, le bagad Kemper accompagne Denez Prigent sur E trouz ar gêr (« Dans le bruit de la ville ») et Ar sonerien du, une gwerz sur la légende des sonneurs noirs, un couple de sonneurs (biniou et bombarde) que les gendarmes ont arrêtés, les prenant pour les deux voleurs qu'ils recherchaient. Les deux sonneurs ont ensuite été pendus et enterrés à Pont l'Abbé avant que leur innocence ne soit établie. Leurs tombes sont encore aujourd'hui un lieu de pèlerinage[31]. Denez Prigent livre une version personnelle de cette légende, dans laquelle les gendarmes tuent et pendent eux-mêmes les sonneurs pour ne pas avouer qu'ils ont laissé échapper les véritables voleurs. Cette version insiste sur l'image de débauche que les bien-pensants donnaient à l'époque à la musique de fête.

Deux titres figurant sur l'album font l'objet de clips vidéo : Ar mab laer (« Le fils voleur »), tourné à Brasparts, et Gortoz a ran, tourné à Melbourne.
Cet album est nommé aux Victoires de la musique en 2001[32] et se voit décerner un « Choc de la Musique » par le journal Le Monde de la Musique la même année.

Après une série de concerts, Denez Prigent enregistre un album, Live Holl a-gevret !, au Festival interceltique de Lorient en août 2001, avec pour invité le bagad Roñsed-Mor de Locoal-Mendon. Il est accompagné du clip vidéo de Gortoz a ran.
En 2002, il participe à la bande originale du film-documentaire L'Odyssée de l'espèce réalisé par Jacques Malaterre. Il co-compose à cette occasion deux titres avec Yvan Cassar, Migration et Au bout du monde.

Sarac'h, le retour aux sources[modifier | modifier le code]

La chanteuse australienne Lisa Gerrard participe à nouveau à l'album, sur An hini a garan.

L'album suivant, Sarac'h (« bruissement » produit par le vent ou la mer), sort en 2003[28]. On y retrouve Lisa Gerrard, mais aussi Yanka Rupkina, la soliste du Mystère des voix bulgares, Karen Matheson du groupe Capercaillie, et la chanteuse sami Mari Boine. Denez Prigent invite également le joueur de bouzouki irlandais Dónal Lunny, le joueur de luth arabe Nabil Khalidi, le joueur de tablas Latif Khan et le violoniste oriental Farhad Bouallagi. Bien que cet album intègre toujours des sons électroniques, les instruments acoustiques y sont prépondérants.

Deux chants traditionnels ouvrent l'album : An hini a garan, avec Lisa Gerrard, et E garnison !, en duo avec Louise Ebrel, qui l'avait déjà accompagné en tournée[16]. Denez Prigent intègre à Sarac'h deux textes inédits écrits en 1991, au tout début de sa carrière, Son Alma Ata et Ar gwez-sapin.

Contrairement aux albums précédents, Sarac'h contient des textes très personnels, dans lesquels l'auteur parle de ses états d'âme. N'eus forzh… évoque l'importance du chant, grâce auquel Denez Prigent ne se laisse jamais abattre (« leskiñ a ra va zan atav » : « mon feu brûle toujours »). Il reprend aussi un vers, déjà présent dans E trouz ar gêr, qui résume son mode de vie : « n'eus ket un deiz na ganfen ket » (« il n'y a pas un jour où je ne chante »). Dispi (« Désespoir ») est un constat très pessimiste sur l'état de la culture et de la langue bretonne, un thème essentiel pour Denez Prigent, qui chante exclusivement en breton et a enseigné cette langue. Il y parle de son désespoir face à cette situation, écrivant que le rêve du retour à l'harmonie entre les générations autour de la langue et de la culture bretonne est une folie.

Le chant éponyme résume à lui seul les principales convictions de l'auteur. Il évoque son propre retour à la nature, quand, habitué au bruit incessant des voitures sur la route près de laquelle il habite à Rennes, Denez Prigent décide d'acheter une maison dans les Côtes-d'Armor[33] près de Lannion en plein cœur du Trégor. Il redécouvre alors le silence de la nature sur fond de bruissement du vent dans les arbres. Il en tire l'impression, qu'il met en paroles, que la modernisation à outrance coupe les gens de la nature et les pousse à se retirer, seuls, derrière leurs écrans[19].

Accompagné d'un orchestre, Denez Prigent se produit en France et en Europe

Sarac'h reçoit le grand prix du disque du Télégramme en 2004. Gilles Servat, chargé de remettre le prix, exprime son admiration pour Denez Prigent, qu'il décrit comme « un artiste emblématique du renouveau dans l’expression bretonne et dans les recherches de musicalités nouvelles »[1].

Depuis, Denez Prigent a chanté sur des scènes telles le Stade de France (dans le cadre de la Saint-Patrick), le Paléo Festival Nyon (Suisse), Bercy, Les Rencontres Trans Musicales en Chine, le théâtre de la Ville de Paris (avec pour invités les chanteuses Mari Boine et Karen Matheson ainsi que l'accordéoniste écossais Donald Shaw), le festival des Vieilles Charrues (grande scène), le Casino de Paris, le théâtre Rozrywki en Pologne, le Stimmen Festival (Allemagne), le théâtre antique romain de Vienne, le théâtre de Tenerife (îles Canaries) et tout récemment à la Halle du Château à Délémont (Suisse), La Carène à Brest[34]. En juillet 2011, le festival Het Lindeboom lui donne carte blanche : c'est l'occasion pour lui d'inviter la chanteuse hongroise Szilvia Bognar, une des grandes voix des pays de l'Est, ainsi que le célèbre chœur gallois Flint Male Voice Choir[35].

Nouvel album[modifier | modifier le code]

Au cours de ses derniers concerts, Denez Prigent a présenté de nouvelles compositions, comme Ar binioù skornet, une danse plinn, Eostig Kerchagrin, une valse, et Krediñ ’raen. L'été 2010, à l'occasion de ses concerts au festival de Cornouaille et au festival de la Saint-Loup, il annonce préparer un nouvel album[36]. Un album best of est publié en 2011 chez Barclay. Le 21 janvier 2012, il présente son nouveau spectacle Beajet 'm eus (« J'ai voyagé ») à La Passerelle, scène nationale de Saint-Brieuc. En mars 2012, il est le parrain de la première édition du festival Eurofonik (musiques des mondes d'Europe) à la Cité des Congrès de Nantes[37]. Le 27 juillet 2013, il se produit à Locronan et le 8 novembre il est en concert au festival Un Automne Autrement à Quiberon. Le 24 juillet 2014, il est à nouveau à l'affiche du festival de Cornouaille.

Thèmes récurrents[modifier | modifier le code]

La Bretagne et la nature[modifier | modifier le code]

« J'appartiens à une génération dont les grands-parents ont énormément souffert au plan culturel. Le temps n'est pas si loin où l'Église interdisait de chanter. Et aujourd'hui, je souffre de vivre dans un pays qui se pose en grand défenseur des droits de l'homme, alors que les cultures des "minorités" (Corses, Basques, Bretons...), la pratique de leurs langues continuent d'être bâillonnées. Avoir un enracinement authentique, une véritable identité, est une garantie de tolérance et d'ouverture[24]. »

Pour Denez Prigent, préserver la nature en Bretagne est aussi important que préserver les traditions[19]. Ainsi, dans An hentoù adkavet (« Les chemins retrouvés »), il rend hommage aux marcheurs qui parcourent la Bretagne en chantant, tout en regrettant qu'il n'y ait plus de place sur les routes, désormais, que pour les voitures[38]. De même, Ar gwez-sapin, une chanson sur le remembrement, critique le remplacement des arbres feuillus traditionnellement présents en Bretagne par des résineux, ce qui fait perdre aux paysages leur spécificité, et établit à nouveau le même lien : « celui à qui on fait oublier sa culture oublie un jour sa nature »[39].

Le mal-être que Denez Prigent ressent à vivre en ville est développé dans E trouz ar gêr, qui se termine en annonçant la fin du monde[38], et dans Melezourioù-glav (« Miroirs de pluie »), où il retrouve un espoir dans le dernier élément naturel qui reste : la pluie[40]. À défaut de trouver la nature autour de lui, l'auteur la garde dans sa mémoire (Kereñvor)[38]. Il finit par retourner vivre à la campagne, comme il le raconte dans Sarac'h[19].

Hent-eon reprend le thème de l'harmonie avec la nature, jusque dans la mort. Le narrateur demande à être enterré dans un chemin d'écume pour y connaître éternellement le rythme du flux et du reflux, veillé par sa véritable famille : la pluie, les oiseaux, le vent, la mer[40].

Cette conviction trouve une variante dans Geotenn ar marv (« L'herbe de la Mort »), où Denez Prigent dénonce l'utilisation d'organismes génétiquement modifiés en agriculture. Pour lui[19], il n'y a pas de sens à chanter en breton sur une terre dénaturée par cette herbe de la mort que sèment ceux qui « ont changé sans le moindre regret ce qui ne pouvait être changé »[41].

L'injustice, la maladie, la mort[modifier | modifier le code]

L'usine de production de noir de carbone de Copşa Mică.

Dans la tradition de la gwerz, Denez Prigent met en paroles les situations dramatiques qu'il rencontre au gré d'un voyage ou d'une conversation, ou dans les médias[11]. Ainsi, An droug-red (« Le mal qui court ») parle de l'épidémie d'Ebola au Zaïre[38]. Le personnage principal, qui voit tout le monde mourir autour de lui, tue une vieille femme, allégorie de la maladie. Copsa Mica évoque l'usine Sometra, représentante de l'industrie métallurgique de Copşa Mică, en Roumanie[38]. Extrêmement polluante, cette usine est quasiment le seul employeur de la ville, et les jeunes se trouvent donc obligés, pour vivre, d'aller faire fonctionner le haut fourneau qui les tue lentement. Gwerz Kiev, quant à elle, raconte l'Holodomor, la famine qui a frappé Kiev dans les années 1930, faisant quatre millions de morts[42].

Ur fulenn aour est la complainte d'une jeune fille vendue par ses parents pour être prostituée aux Philippines[38]. Une variante de ce thème est le mariage forcé, dont est victime la narratrice de A-dreñv va zi[40]. Donnée avant ses treize ans à un homme qui la réduit en esclavage, elle verse ses larmes sur l'arbre qu'elle a planté, lequel donne les meilleurs fruits qui soient car elle a pendu son époux, sa belle-mère et ses parents sur cet arbre.

Denez Prigent ne néglige pas les grands dossiers de la politique internationale, avec An iliz ruz (« L'église rouge »), une description très graphique du massacre de deux mille personne dans une église de Nyarubuyé, au Rwanda : « ils ont coupé les têtes sans pitié / comme l'on fauche le blé en été »[38]. Ar chas ruz parle de l'invasion du Tibet par la Chine, où les « chiens rouges » tuent non seulement des hommes, mais aussi leur culture[40].

Deux chants sont consacrés à un autre drame : l'infanticide. Ar wezenn-dar parle plus spécifiquement du cas de l'Inde, où la politique de décroissance de la population a favorisé le meurtre, en particulier, de filles[38]. Ar vamm lazherez met en scène une femme qui tue ses douze premières filles avant d'être tuée par la treizième, qui survit par des moyens surnaturels pour mener à bien sa vengeance[43].

Discographie[modifier | modifier le code]

Voir l’article annexe : Discographie de Denez Prigent.

Albums studio[modifier | modifier le code]

  • 1992 : Ha daouarn (paru uniquement en cassette audio)
  • 1993 : Ar gouriz koar (réédité en 1996)
  • 1997 : Me 'zalc'h ennon ur fulenn aour
  • 2000 : Irvi
  • 2003 : Sarac'h

Albums en concert[modifier | modifier le code]

  • 2002 : Live holl a-gevret

Compilations[modifier | modifier le code]

  • 2011 : Denez Best Of

Médias[modifier | modifier le code]

Participations[modifier | modifier le code]

Albums[modifier | modifier le code]

Bandes originales[modifier | modifier le code]

Événements[modifier | modifier le code]

Films et documentaires[modifier | modifier le code]

  • 1993 : Trois voix pour un chant : la Gwerz - Lazennec Productions - France 3
  • 1994 : La mémoire des terres - Nestor Productions
  • 1995 : Blues made in France - Yves de Perity Productions
  • 1996 : Festival Interceltique : un jour, une nuit - Puma Productions
  • 2000 : 20 ans de Trans - Morgane Productions
  • 2000 : Génération Breizh - Morgane Productions
  • 2000 : Denez Prigent - Mezzo
  • 2001 : Les Vieilles Charrues ont dix ans - Morgane Productions
  • 2003 : La Nuit Celtique - TV Breizh
  • 2005 : Denez Prigent et X Makeena en Chine - TV Rennes
  • 2009 : Portrait du littoral : Denez Prigent - Thalassa (France 3 National)
  • 2011 : Son da zont - France 3 Ouest

Références[modifier | modifier le code]

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  5. a, b, c et d Nicolas Gonidec, « Denez Prigent, le kan ha diskan dans la peau », Antourtan (consulté le 20 décembre 2009)
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