De l'inégalité parmi les sociétés

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De l'inégalité parmi les sociétés - Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire est un livre de Jared Diamond paru en 1997. Son titre original est Guns, Germs, and Steel: The Fates of Human Societies (Fusils, microbes et acier : le sort des sociétés humaines). Cet essai explique les trajectoires très diverses de l'histoire de l'homme sur chaque continent par la géographie des plaques continentales et par le hasard de la répartition initiale des espèces de faune et de flore.

L'orientation d'est en ouest de la plaque eurasienne d'une part, sa dotation initiale en plantes cultivables et animaux domesticables de l'autre, sont les deux facteurs ultimes qui permettront aux Européens de construire les navires et les fusils qui leur serviront à explorer et conquérir le monde. Cette chaîne de causalité comporte plusieurs maillons rigoureusement présentés et analysés par l'auteur, les deux plus importants d'entre eux étant la domestication de grands mammifères et la culture des céréales: cette étape servira en effet de soubassement au développement de la vie en villages, puis à la création des métiers dits "non productifs" et à la spécialisation grandissante des sociétés; mais elle sera aussi à l'origine de l'adaptation des peuples eurasiens, par sélection naturelle, aux virus issus des animaux qu'ils auront domestiqués, une "opportunité" qui leur donnera un avantage décisif sur leurs cousins d'Amérique, peu préparés à prendre de plein fouet germes et fusils.

Cet essai a valu à Diamond le prix Pulitzer 1998 pour le meilleur ouvrage général hors fiction. En 2005, le livre a été adapté en un film documentaire en 3 parties de 55 minutes, produit par National Geographic Society, et diffusé sur les chaînes américaines du réseau PBS. Ces documentaires ont été diffusés en français sur Arte en avril 2008, sous le titre Un monde de conquêtes[1].

Résumé de la thèse de l'auteur[modifier | modifier le code]

À partir de la « question de Yali » (pourquoi les Européens ont-ils colonisé les autres peuples et non l'inverse ?), l'auteur retrace l'histoire des sociétés humaines, entamée il y a 15 000 ans au Néolithique en Eurasie. Les sociétés occidentales qui ont leurs racines dans le Croissant fertile doivent leur richesse à plusieurs hasards de circonstance liés à la présence de mammifères et de plantes domesticables :

  • L'Eurasie est à la fois le plus vaste des continents mais aussi le seul dont l'axe dominant soit est-ouest. Sans grande barrière écologique de l'Atlantique à la mer de Chine, de nombreux grands mammifères ont pu y proliférer. Mais, contrairement aux grands mammifères des quatre autres continents qui furent rapidement exterminés par les sociétés de chasseurs, ceux de la plaque eurasienne ont su s'adapter, voire s'habituer, au cours de plusieurs millénaires à la présence humaine. Finalement, treize des quatorze grands mammifères domestiqués par l'humain moderne sont d'origine eurasienne, notamment cinq d'entre eux appelés à connaître une répartition mondiale: le mouton, la chèvre, le cheval, le porc et la vache.
  • Dans le domaine végétal, l'Eurasie était mieux dotée que les autres continents en plantes domesticables à grosses graines, notamment des céréales comme le blé et l'orge, et des légumineuses, source de protéines comme le pois. La présence de telles plantes serait due à un environnement tempéré aux saisons bien marquées.

Ce « bagage » initial favorable a permis l'apparition de l'agriculture et de société de producteurs, et non plus de chasseurs-cueilleurs. Cela a permis une augmentation de la production alimentaire et donc des populations. Les humains eurent aussi plus de temps à consacrer à l'artisanat, l'industrie, l'innovation, la politique, la culture. Ils se sont organisés en sociétés hiérarchisées, avec une division du travail croissante rendue encore plus poussée grâce à l'écriture. Toutes ces conditions étaient réunies dans le croissant fertile.

Ces modes de vie n'étaient pas (encore) développés plus à l'ouest, faute des conditions requises, mais ils s'y sont facilement propagés, car il n'y a pas de barrières écologiques majeures. Ces innovations ont donc survécu à l'effondrement des sociétés sumériennes, probablement pour des raisons environnementales (déforestation et salinisation des sols provoquée par l'agriculture).

Le bétail transmet aux humains des maladies (variole, peste, tuberculose) ; les densités de population élevées et la grande masse d'habitants en Eurasie permettent l'évolution de microbes pathogènes de masse, qui ne pourraient survivre dans des populations trop réduites à cause de l'immunité persistant longtemps (rougeole, rubéole, grippe,…). Les survivants de chaque épidémie transmettent leur immunité à leurs descendants, donnant ainsi une considérable "avance" aux occidentaux dans la résistance à ces maladies. Les autres peuples seront eux victimes des germes apportés lors des grandes découvertes ; notamment en Amérique, où des taux de mortalité de 95 % sont observés, rayant de la carte les villes d'Indiens de la vallée du Mississippi, minant les structures administratives et le moral des empires aztèques et incas juste avant les expéditions espagnoles de Torres et Pizarro. En sens inverse, les maladies endémiques causent des pertes importantes chez les conquistadors, mais ne se diffusent pas vers leur métropole, qui peut continuer à envoyer des renforts.

La population élevée permet l'émergence de structure étatiques fortes, capables de nourrir des spécialistes : lettrés qui font tourner l'administration, soldats, artisans (potiers, menuisiers, forgerons, tailleurs de pierre…). La diversité permet l'émergence, la diffusion et la combinaison d'innovations techniques, dont celles qui fourniront les véhicules (chariot, navires) et les armes (cuivre, bronze, fer, acier, armes à feu, rapports et informations écrites) de la conquête.

À ce stade la civilisation chinoise est en avance technique sur l'Europe occidentale, mais d'un côté (en Chine) la géographie permet une unification complète et réduit la menace militaire des voisins, tandis que de l'autre elle permet le maintien d'états rivaux et en concurrence. Cette concurrence pousse à l'innovation : armement, navigation. Les occidentaux explorent les autres continents, où les populations n'ayant pas bénéficié d'autant de facteurs « favorables » sont restées à l'état de chasseurs-cueilleurs, ou de sociétés moins armées.

Plan de l'ouvrage[modifier | modifier le code]

Prologue : La question de Yali[modifier | modifier le code]

Les occidentaux dominent le monde, mais pourquoi eux plutôt que les habitants de Papouasie-Nouvelle-Guinée (dont fait partie celui qui pose la question, Yali) ? La réponse évidente est que c'est grâce au "cargo" (désignation indigène de l'ensemble des objets techniques occidentaux), mais elle ne fait que conduire à une autre question : pourquoi le cargo est-il originaire de là-bas plutôt que d'ici ? Or il est bien évident pour l'auteur que ce n'est pas une question d'intelligence ou de moralité, manifestement les habitants de Papouasie-Nouvelle-Guinée sont autant (et même mieux) dotés de ce point de vue que l'occidental moyen. Il faut chercher ailleurs.

Première partie - De l'Éden à Cajamarca[modifier | modifier le code]

Chapitre 1 : Sur la ligne de départ[modifier | modifier le code]

L'essor de l'Eurasie par rapport aux autres régions du monde commence à la fin de la dernière ère glaciaire. Pourtant si l'on se place en observateur extérieur à cette époque, il serait difficile de prévoir ce résultat. En effet les habitants des autres continents ont aussi de sérieux atouts :

  • L'Afrique est le berceau de l'humanité, c'est le continent qui est occupé depuis le plus longtemps et donc celui au sein duquel l'homme a eu le plus de temps pour s'habituer à son environnement. De plus c'est le continent sur lequel les êtres humains ont la plus grande diversité génétique ce qui rend les populations plus résistantes (aux maladies, etc.).
  • L'Amérique est le continent qui a été atteint le plus récemment par l'humanité. C'est aussi celui dont le peuplement a été le plus rapide (quelques millénaires pour occuper les terres de la Béringie à la Terre de Feu), signe d'une grande adaptabilité à un nouvel environnement.
  • L'Australie et la Nouvelle-Guinée sont peuplées sont peuplées depuis près de 30000 ans. Leurs premiers occupants sont arrivés depuis l'Asie du Sud-Est en bateau (même lorsqu'il était au plus bas, le niveau des mers ne permettait pas de traverser les différents bras de mer à pied sec ; les plus larges faisant plusieurs dizaine de kilomètres ce qui implique que toutes les étapes de la traversée ne sont pas inter-visibles). A titre de comparaison, la Sardaigne n'est peuplée de façon certaine que vers 7000 avant Jésus-Christ et l'expansion austronésienne commence en 3000 avant Jésus-Christ. Les habitants d'Australie et de Nouvelle-Guinée ont donc été avant cette époque les peuples les plus avancés technologiquement dans le monde.

Pourtant malgré tous ces avantages, c'est en Eurasie que sont nés les fusils et l'acier qui ont permis la conquête de ces autres peuples. Reste donc à voir pourquoi ce fut en Eurasie et non ailleurs.

Chapitre 2 : Une expérience naturelle en histoire[modifier | modifier le code]

Avant d'étudier l'influence de la géographie sur l'ensemble du monde, l'influence de l'environnement est étudiée dans une zone plus restreinte pour vérifier la plausibilité et l'intérêt de la théorie. L'étude porte alors sur les peuples polynésiens et commence en particulier par une étude des Îles Chatham. Celles-ci ont été peuplées à la suite de la Nouvelle-Zélande vers l'an 1000 par des migrants maoris : à la base il s'agit donc des mêmes peuples. Pourtant dans les années 1830, lorsque les maoris redécouvrent l'île et l'envahissent il s'ensuit un massacre quasi total des morioris. L'explication avancée est que la Nouvelle-Zélande est très étendue et que son climat permet l'agriculture sur une partie de son territoire, ce qui a permis le développement d'une structure de clans et d'un tempérament belliqueux. Les îles Chatham quant à elles sont petites et le climat y est trop rude pour permettre l'agriculture, et de plus les îles sont très isolées dans le Pacifique Sud. Ses habitants ont donc du revenir à un état de chasseurs-cueilleurs, et le caractère limité des ressources a conduit à un comportement pacifique des moriori pendant plusieurs siècles. Lorsqu'ils furent envahis, ils ne résistèrent pas et furent massacrés.

L'environnement plus clément des îles Tonga et d'Hawaï est ensuite avancé comme explication du développement de l'Empire Tu’i Tonga et du Royaume d'Hawaï en tant que sociétés centralisées.

Chapitre 3 : Collision à Cajamarca[modifier | modifier le code]

En 1532 quelques centaines de conquistadors espagnols affrontent sur leur terrain une armée de l'Empire inca forte de plusieurs dizaines de milliers d'hommes ; à son issue l'empereur Atahualpa est fait prisonnier, des milliers de soldats incas sont tués contre presque aucune perte coté espagnol. Les causes immédiates de ce désastre sont :

  • l'utilisation par Pizarro d'armes en acier, rendant futiles les armures des soldats incas
  • l'utilisation d'armures en acier par les espagnols, rendant inefficaces les gourdins et les frondes des incas
  • l'utilisation de cavalerie par les espagnols, cavalerie dont les armées amérindiennes n'arriveront jamais à contrer les charges
  • une guerre civile dans l'empire due à la mort par maladie du précédant empereur, maladie fulgurante originaire d'Europe qui décimera des peuples entiers dans toute l'Amérique (avec des taux de mortalité pouvant atteindre 95%)
  • l'ignorance des Incas, qui pensaient que les Espagnols n'oseraient pas attaquer sans l'avantage du nombre (alors que l'Empire aztèque avait été vaincu 20 ans plus tôt par un effectif similaire. Cette ignorance étant due à l'absence de circulation des informations au sein du Nouveau-Monde.
  • dans les siècles suivants les fusils s'ajouteront à l'arsenal des armées colonisatrices même si en 1532 ceux-ci effrayaient plus qu'ils n'étaient efficaces

Les peuples amérindiens se sont trouvés complètement démunis contre les Européens, pourtant lorsque ceux-ci ont eu accès à des fusils et des chevaux ils se révélèrent être de redoutables opposants (les Cheyennes et les Sioux remportent la bataille de Little Big Horn en 1876 contre l'armée américaine, il aura fallu trois siècles et demi pour vaincre définitivement les Mapuches en Argentine et au Chili).

La question qui demeure est donc pourquoi ces causes immédiates ont été favorables intégralement à l'Eurasie et jamais aux populations des autres continents, en d'autres termes quelle est la cause première de la supériorité de l'Eurasie dans tous ces conflits. Plus particulièrement, d'où viennent les fusils, les maladies et l'acier qui ont permis de conquérir les autres peuples ?

Deuxième partie - L'essor et l'extension de la production alimentaire[modifier | modifier le code]

Chapitre 4 : Le pouvoir de l'agriculture[modifier | modifier le code]

L'agriculture est essentielle pour obtenir une société capable de conquérir les sociétés voisines. En effet un chasseur-cueilleur ne produit de la nourriture que pour lui-même et sa famille, ce qui est insuffisant pour entretenir des castes de soldats, d'artisans, d'artistes ou d'intellectuels. De plus un groupe de nomades peut entretenir moins d'enfants en bas âge qu'un groupe sédentaire ce qui implique une augmentation plus lente de la population.

Ainsi une population d'agriculteurs peut plus facilement étendre son territoire et l'occuper par le nombre aux dépens des chasseurs-cueilleurs. Il peut également entretenir une milice pour se défendre contre les incursions de nomades et le fait de pouvoir entretenir des intellectuel lui permet de bénéficier d'innovations technologiques dont ne disposeront pas les nomades.

Les animaux domestiques fournissent également des matériaux utiles (cuir, cornes, lait, viande, ...) facilement accessibles, une bonne source d'énergie musculaire, de l'engrais enfin la proximité des éleveurs avec leurs animaux favorisent la transmissions de maladies auxquelles les peuples agriculteurs finissent par résister plus ou moins bien mais qui sont dévastatrices pour ceux qui n'y ont jamais été confrontés.

Développer tôt l'agriculture donne donc un grand avantage sur ceux qui la développent plus tard, voire jamais.

Chapitre 5 : Les nantis et les démunis de l'histoire[modifier | modifier le code]

L'agriculture, c'est-à-dire la domestication d'espèces d'abord végétales puis animales utile (à l'exception du chien, domestiqué au paléolithique), est née séparément dans divers endroits du monde (les premiers stades de l'agriculture sont cependant bien mieux connus dans certaines régions que dans d'autres) :

  • dans le Croissant fertile il y a environ 10000 ans (blé, orge, lin, lentilles)
  • en Nouvelle-Guinée il y a environ 10000 ans (banane, canne à sucre)
  • en Chine il y a environ 9000 ans (riz, millet)
  • dans le Sahel il y a environ 4000 ans (riz)
  • en Ethiopie il y a environ 4000 ans (sorgho, café)
  • en Afrique équatoriale il y a environ 4000 ans (fruits)
  • dans les Andes il y a environ 4000 ans (maïs, haricots, courges)
  • en Amérique centrale il y a environ 4500 ans (maïs, haricots, pommes de terre)
  • dans l'est du continent nord-américain il y a environ 4000 ans (sumpweed (en), tournesol, calebasse)

On note que dans cette liste sont présentes toutes les céréales les plus cultivées à l'heure actuelle (blé, orge, riz, sorgho, millet, maïs) ; cela tend à indiquer que les plantes les plus intéressantes sont peu nombreuses (si ce n'était pas le cas on aurait sans doute découvert des plantes hautement intéressantes à l'ère moderne, ce que l'histoire dément), et qu'une répartition inégale de celles-ci peut avoir des conséquences importantes.

On constate des disparités tant sur la date de début de l'agriculture (jusqu'à 6000 années d'écart), que sur les lieux d'apparition (l'Europe, la pampa, la Californie, l'Afrique australe, le sud-ouest de l'Australie n'ont pas développé l'agriculture par eux-mêmes alors qu'ils sont aujourd'hui très productifs, à l'inverse certains lieux arides comme le Proche-Orient ont vu naître l'agriculture très tôt sur leur sol). De plus toutes les configurations de cultures ne sont pas équivalentes sur le plan nutritionnel : le blé est plus énergétique que le maïs, le régime des Papous n'est pas bien équilibré contrairement au régime du Croissant fertile qui comprend aussi bien des céréales que des légumineuses, la sumpweed produit des graines très petites et allergènes...

L'Eurasie semble donc avoir un avantage sur les autres continents : elle possède deux foyers agricoles parmi les plus anciens et ses plantes domestiquées constituent de meilleures ressources nutritives que celles des autres continents. Cependant cet élément seul ne suffit pas à justifier une telle suprématie et de plus il reste à voir pourquoi l'agriculture s'est développée bien plus tard voire pas du tout dans certaines régions.

Chapitre 6 : Cultiver ou ne pas cultiver[modifier | modifier le code]

L'adoption de l'agriculture n'a jamais été un choix conscient lors de la préhistoire. En effet c'est un processus qui s'est déroulé sur des siècles voire des millénaires, de plus ce n'est pas forcément un bon choix pour les individus car les chasseurs-cueilleurs tendaient à être mieux nourris que les cultivateurs dont l'alimentation était peu variée et le travail éreintant (on le constate par l'étude de squelettes datant de cette époque). C'est par le nombre que les agriculteurs ont supplanté les chasseurs-cueilleurs et non par le meilleur état de santé. De fait la progression de l'agriculture en Europe a été très lente (environ un kilomètre vers l'ouest par an) et a connu des retours en arrière (la Suède préhistorique a ainsi adopté l'agriculture, l'a abandonnée pendant plusieurs siècles et l'a réadoptée il y a environ 4500 ans).

On connaît surtout l'histoire de l'émergence de l'agriculture pour le Croissant fertile, et dans ce cas précis il semble que le processus de domestication des plantes se soit développé parallèlement à l'épuisement des ressources en gibier (gazelles notamment) dû à l'augmentation de la population (ce n'est pas la seule cause, le lin est une des premières plantes domestiquées alors qu'il ne sert que pour faire des vêtements).

Cela expliquerait que l'agriculture ne soit pas née 10000 ans plus tôt, quand les ressources suffisaient amplement à la population humaine, cela explique aussi pourquoi certaines populations auraient pu préférer continuer à vivre de la chasse et de la cueillette, mais ce n'est pas complètement satisfaisant et en particulier cela n'explique pas pourquoi certains peuples ont pu développer l'agriculture 6000 ans avant d'autres.

Chapitre 7 : Comment faire une amande[modifier | modifier le code]

Pour comprendre le développement de l'agriculture il est important de comprendre ce qu'est vraiment la domestication d'une plante ou d'un animal. Cela consiste pour les humains à se substituer à la nature en favorisant la reproduction chez une espèce donnée des individus qui auront des caractéristiques appréciables pour l'être humain (grosseur des fruits et grains, non toxicité, ...). C'est d'ailleurs l'étude de la sélection artificielle chez les agriculteurs qui alliée à son voyage aux Galapagos permettra à Charles Darwin de comprendre les mécanismes de la sélection naturelle.

Les espèces végétales domestiquées en premier par l'être humain sont en fait les espèces pour lesquelles il était le plus facile de repérer les individus possédant un intérêt particulier, de les faire se reproduire préférentiellement, et pour lesquels le caractère appréciable passe facilement d'une génération à l'autre.

Ainsi le blé est une plante annuelle, ce qui permet dès l'origine des récoltes régulières et également de repérer plus facilement les individus ayant des caractères utiles comme la grosseur des grains ou la capacité à ne pas casser les épis tout seul (le cultivateur peut alors récupérer l'intégralité des grains et resemer ceux qui l'intéressent). De plus le fait d'avoir ou non l'épi qui se casse facilement est un caractère codé par un seul gène ce qui facilite sa transmission aux génération suivante. De même on a une explication au paradoxe apparent de l'amandier : c'est l'un des premiers arbres domestiqué alors qu'à l'état sauvage l'amande est amère et extrêmement toxique. Cependant il est facile de repérer un amandier aux fruits non toxiques (ils perdent leur amertume), cette non toxicité est codée par un unique gène et pour planter un nouvel amandier il suffit de planter une graine dans le sol. D'autres plantes comme la vigne ou l'olivier se reproduisent de manière un peu plus compliquée par bouturage, permettant une domestication elle aussi relativement aisée quoi que plus compliquée que celle du blé (qui de fait a été domestiqué bien plus tôt).

Certaines plantes ont été domestiquées nettement plus tard car cela s'avéra être bien plus difficile que pour le blé. C'est ainsi le cas du pommier pour lequel les caractères intéressant sont perpétués d'une génération à l'autre par greffage, technique mise au point en Eurasie environ 5000 ans après la domestication du blé. C'est encore le cas pour les fraises, qui sont mangées par les oiseaux avant d'être assez grosses pour l'homme (de fait on a réussi à sélectionner des fraises de bonne taille seulement au Moyen-Âge). Enfin certaines plantes n'ont jamais pu être domestiquées malgré de nombreux efforts et un intérêt certain. C'est le cas par exemple du chêne dont certains individus produisent des glands qui sont très nourrissants en période de famine, mais dont la sélection est trop compliquée car il est trop difficile de transmettre les caractères utiles aux générations suivantes (trop nombreux gènes impliqués, brassage génétique inévitable d'une génération à l'autre).

Certaines plantes d'une importance capitale ont ainsi été très longues à obtenir. C'est surtout vrai pour le maïs, obtenu par la domestication de la téosinte qui est une plante aux épis très petit (moins de deux centimètres de long, contre une quarantaine pour le maïs actuellement cultivé). Cela a eu pour conséquence la durée très longue de domestication du maïs (environ 5000 ans) pendant laquelle les individus ont dû compléter leur alimentation dans une large mesure par la chasse et la cueillette, 5000 années de retard par rapport au Eurasiens.

Chapitre 8 : Des pommes ou des Indiens[modifier | modifier le code]

Lorsque l'on observe les zones du Nouveau-Monde dans lesquelles l'agriculture n'était pas pratiquée à l'arrivée de Christophe Colomb, on constate un paradoxe : certaines terres fertiles aujourd'hui très exploitées comme la Californie n'ont vu sur leur sol que des chasseurs-cueilleurs pendant l'ère précolombienne. Pourtant certaines espèces végétales domesticables comme les pommiers étaient présentes à l'état sauvage sur le continent américain, y compris dans des zones ayant connu l'agriculture. La question est donc de savoir si l'absence d'exploitation de certaines ressources est due aux Indiens eux-mêmes ou à leur environnement.

Pour répondre à cette question, on remarque en premier lieu que pour que l'agriculture soit un modèle viable pour une société il ne suffit pas de disposer d'une seule plante cultivée mais de plusieurs afin de pouvoir obtenir un régime équilibré. Il est très difficile voire impossible d'évaluer la qualité des régimes nutritionnels possibles avec toutes les plantes domesticables (pas forcément identifiées même aujourd'hui) dans une région donnée ; en revanche il est possible de dénombrer toutes les plantes à gros grains présentes dans une région donnée, et en faisant cela on se rend compte que des régions fertiles comme la Californie ou le sud-ouest de l'Australie étaient particulièrement mal dotées en plantes utiles endémiques.

Enfin il ne faut pas oublier que les populations non-eurasiennes étaient encore en train de se développer lors de leur contact avec les Européens, lesquels ont interrompu un processus en cours qui bien que plus lent que celui de l'Eurasie n'en était pas moins réel. Ainsi bien que n'ayant jamais domestiqué de plantes, certaines tribus aborigènes développaient une économie originale fondée sur la pisciculture. De plus il faut se rappeler qu'en Eurasie il s'est écoulé 5000 ans entre la domestication du blé et celle du pommier ; comme l'agriculture amérindienne a débuté 8000 ans après l'eurasienne pour des raisons environnementale (domestication ardue de la téosinte), il n'est pas surprenant que les pommes n'aient pas été domestiquées seulement 3000 ans après les débuts de la culture du maïs.

Ainsi l'absence ou le retard agricole des peuples non-eurasiens est-il très vraisemblablement dû à leur environnement plutôt qu'à eux-mêmes.

Chapitre 9 : Les zèbres, les mariages malheureux et le principe de « Anna Karénine »[modifier | modifier le code]

La domestication des animaux obéit à un principe appelé "principe de Anna Karénine" par analogie avec l'incipit du roman de Tolstoï : "Tous les animaux domesticables se ressemblent, chaque animal non-domesticable l'est à sa façon".

Ce principe permet d'expliquer que parmi les gros mammifères (qui sont les animaux les plus importants car ils fournissent de la viande, du lait, des produits divers, de l'énergie musculaire, de l'engrais, des montures et des maladies contagieuses), il y en ait peu qui aient été effectivement domestiqués :

  • la vache
  • la chèvre
  • le mouton
  • le cheval
  • l'âne
  • le renne
  • le buffle
  • le zébu
  • le yak
  • le chameau
  • le dromadaire
  • le renne
  • le lama
  • l'alpaga

Parmi ces animaux, on constate que seuls l'alpaga et le lama ne sont pas originaires d'Eurasie. On remarque également que seuls les cinq premiers ont une aire de répartition très étendue. Enfin on note que les mammifères pouvant servir de monture, être attelés ou fournir du lait consommable par les humains sont eurasiens.

Pour pouvoir espérer domestiquer un animal il faut réunir plusieurs conditions et en vertu du "principe d'Anna Karénine", si une seule de ces conditions fait défaut l'espèce est non domesticable. Tous les mammifères domestiqués ont ainsi ces caractères en commun :

  • ils ont une croissance relativement rapide (contrairement à l'éléphant par exemple qui prend 20 ans pour atteindre l'âge adulte)
  • ils vivent en permanence en groupe hiérarchisé (un humain peut alors espérer prendre la tête du troupeau)
  • ils se reproduisent facilement en captivité (contrairement au guépard par exemple)
  • ils sont herbivores ou omnivores (un carnivore revient cher à l'élevage car la viande est plus chère que le fourrage ou les légumes)
  • ils ne sont pas agressifs envers l'homme (contrairement au zèbre, à l'hippopotame ou au rhinocéros)
  • ils supportent la captivité (contrairement à l'antilope)

Malgré leur nombre, aucun grand mammifère africain ne satisfait ces 6 conditions, ce qui a empêché les africains de domestiquer des animaux de grandes tailles (du moins jusqu'à ce que des vaches domestiques soient introduites en Afrique depuis l'Eurasie). Concernant l'Amérique et l'Australie et revanche, il apparaît qu'à quelques exceptions près toute la grands mammifères (tant australiens qu'américains) ont disparu durant la préhistoire et ce probablement sous l'action de l'homme. Cela s'explique par le fait que la faune afro-eurasienne a coévolué pendant des centaines de milliers d'années avec l'être humain, s'habituant petit à petit à résister aux talents grandissant des chasseurs homo sapiens. A l'inverse les grands mammifères américains et australiens n'avaient aucun prédateur d'importance avant de voir apparaître des humains très aguerris à la chasse. Ceux-ci auront alors exterminé sans le savoir de nombreuses espèces dont l'existence aurait pu se révéler utile des millénaires plus tard.

Ainsi de tous les grands mammifères, seuls ceux qui se trouvaient en Eurasie et en Afrique ont pu vivre jusqu'au moment où les humains auraient pu chercher à les domestiquer (à l'exception du lama et de l'alpaga en Amérique), et parmi ceux-ci seuls certains mammifères eurasiens se sont révélés être domesticables. Ce qui a conféré aux peuples d'Eurasie un avantage décisif.

Chapitre 10 : Cieux spacieux et axes inclinés[modifier | modifier le code]

L'Eurasie a fourni un avantage décisif à ses habitants en leur octroyant plus de plantes et animaux domestiques que n'en ont donné les autres continents. On peut ajouter à cela un dernier avantage : son orientation est/ouest et plus généralement la moindre quantité de barrières écologiques que sur les autres continents.

En effet les espèces animales et végétales domestiques l'ont été dans une zone bien précise et souvent peu étendue. Pour que les peuples agriculteurs puissent s'étendre il faut donc que leurs cultures et leur bétail puissent les suivre. Or si le climat varie trop vite d'une région à l'autre, il est plus difficile de faire pousser des cultures en des lieux variés ; le climat changeant plus facilement avec la latitude qu'avec la longitude, il sera plus facile d'acclimater les plantes et animaux selon un axe est/ouest comme en Eurasie que selon un axe nord/sud comme aux Amériques. De fait la culture du blé s'est répandue en quelques 3000 ans de l'Irlande au Japon alors que le maïs n'était pas exploité en Californie ou dans la pampa 6000 ans après sa domestication.

A ces questions d'orientation s'ajoutent aussi la présence ou l'absence de barrières écologiques et de leur orientation : l'Eurasie possède peu de chaînes de montagnes orientées nord/sud tandis qu'en Amérique c'est le cas des Andes, des Appalaches ou encore des montagnes Rocheuses, ce qui limite la diffusion de cultures à latitude constante. Il y a également peu de déserts faisant office de barrière écologique en Eurasie (en revanche le Sahara la coupe de l'Afrique noire), tandis qu'en Amérique les zones fertiles de Californie étaient séparées du Mexique par des déserts comme le désert des Mojaves ou la vallée de la Mort. Enfin les lamas des Andes auraient parfaitement pu s'adapter aux hauts plateaux mexicains, mais pas à la forêt équatoriale qui sépare les deux aires, ce qui a empêché leur diffusion.

Enfin les déplacements de populations en Eurasie sont beaucoup plus aisés qu'entre l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud. En effet après que l'Amérique Centrale a été occupée à la préhistoire celle-ci a fait office de goulot d'étranglement de part son étroitesse, empêchant ainsi la diffusion de techniques et d'idées d'un continent à l'autre.

L'Eurasie a donc fourni sur tous les plans de meilleurs atouts à ses occupants que l'Amérique, l'Afrique subsaharienne et l'Australie n'en ont fourni aux leurs. Ce sont ces atouts qui vont ensuite être capitalisés par les Eurasiens pour les aider à prendre leur essor plus vite que les autres.

Troisième partie - Des vivres aux fusils, aux germes et l'acier[modifier | modifier le code]

Chapitre 11 : Le don fatal du bétail[modifier | modifier le code]

Les maladies telles que la variole ont joué un grand rôle dans la défaite des adversaires des Eurasiens, notamment en Amérique où certains peuples comme la civilisation du Mississippi ont disparu à cause de maladies avant même que des explorateurs européens soient entrés en contact avec eux. La question est de savoir d'où viennent ces maladies et pourquoi les transmissions de germes se sont effectuées de l'Ancien Monde vers le Nouveau et non l'inverse (à l'exception de la syphilis, peut-être originaire d'Amérique du Sud).

Le premier élément à prendre en compte est que les agents pathogènes susceptibles de provoquer des épidémies graves ne peuvent se développer qu'au sein de populations denses (un petit groupe serait décimé et l'épidémie s'éteindrait d'elle-même faute d'individus à infecter). L'existence de villes est donc un élément essentiel à la prolifération d'agents pathogènes. Cependant cet élément n'explique pas seul la quasi absence d'épidémies en Amérique pré-colombienne. En effet en 1500 Tenochtitlan faisait partie des cinq villes les plus peuplées au monde avec environ 300 000 habitants sans pour autant subi de crise sanitaire avant l'arrivée des conquistadors.

L'élément essentiel est donc l'origine des maladies infectieuses. Or on constate que celles-ci ont pour beaucoup d'entre elles été transmises à l'Homme par ses animaux domestiques (la variole vient du bétail, la grippe des canards...), et que cette transmission est facilitée dans les sociétés où il y a une grande proximités entre individus et animaux domestiques. Or non seulement les Amérindiens ont domestiqué moins d'animaux, mais en plus ceux-ci étaient moins proches des humains (les amérindiens ne buvaient pas le lait des lamas, ne dormaient pas avec eux et avaient des troupeaux plus petits que ceux de bétail dans l'Ancien Monde).

C'est ce dernier facteur qui explique que davantage de maladies infectieuses se soient développées en Eurasie, maladies auxquelles les ancêtres des conquistadors ont pu s'habituer mais pas ceux des peuples d'Amérique, condamnant ainsi près de 90% de la population amérindienne.


Chapitre 12 : Épures et lettre empruntées[modifier | modifier le code]

Un élément important pour expliquer l'essor d'une culture par rapport à une autre est l'usage de l'écriture. En effet c'est en grande partie l'écriture qui permet la centralisation (même si ce n'est pas une nécessité, comme le prouve l'exemple des Incas). L'écriture permet aussi un essor plus rapide des idées nouvelles et des informations.

Or il se trouve que l'écriture est un concept qui n'a rien d'évident car transformer l'oral en écrit nécessite une abstraction très importante. Peu de cultures dans l'histoire ont inventé une écriture ex nihilo. C'est le cas de façon certaine pour la civilisation sumérienne ou la civilisation maya ; pour tous les autres systèmes d'écriture (oghams, caractères chinois, hiéroglyphes, alphabet phénicien...) il est possible voire certain qu'une influence extérieure ait fortement contribué à leur invention. Cette influence extérieure peut être de deux types : l'adaptation d'un système déjà existant (c'est le cas de l'alphabet phénicien qui est adapté des hiéroglyphes égyptien) ou la création à partir de zéro d'un système d'écriture original après avoir eu connaissance de l'existence de l'écriture chez d'autres peuples (c'est le cas de l'écriture coréenne ou du syllabaire cherokee inventé au début du dix-neuvième siècle).

Le fait qu'il n'y ait que deux fois dans l'histoire pour lesquelles on soit certain que l'écriture a été inventée ex-nihilo est révélateur de la difficulté de la tâche. De plus le cheminement effectué pour élaborer le système d'écriture maya est semble-t-il très proche de celui qui a abouti au cunéiforme de Sumer.

Cependant si l'écriture semble n'avoir été inventée ex-nihilo qu'une fois dans l'Ancien Monde et une fois dans le Nouveau, force est de constater qu'elle s'est répandue bien plus rapidement et plus loin en Eurasie qu'en Amérique. Cela tend à indiquer une mobilité plus faible des peuples amérindiens et un essor moindre des idées nouvelles et innovations en Amérique. Cette faible mobilité est sans doute la conséquences de l'existence des barrières écologiques évoquées au chapitre 10. La faible extension de l'usage de l'écriture, aux conséquences funestes pour les Amérindiens, est donc elle aussi sans doute une des causes de l'orientation sur un axe Nord-Sud des Amériques et de la présence d'un goulot d'étranglement en Amérique Centrale.

Chapitre 13 : La mère de la nécessité[modifier | modifier le code]

Chapitre 14 : De l'égalitarisme à la kleptocratie[modifier | modifier le code]

Quatrième partie - Le tour du monde en cinq continents[modifier | modifier le code]

Chapitre 15 : Le peuple de Yali[modifier | modifier le code]

Chapitre 16 : Comment la Chine est devenue chinoise[modifier | modifier le code]

Chapitre 17 : En vedette vers la Polynésie[modifier | modifier le code]

Chapitre 18 : La collision des hémisphères[modifier | modifier le code]

Chapitre 19 : Comment l'Afrique est devenue noire.[modifier | modifier le code]

Épilogue[modifier | modifier le code]

De l'avenir de l'histoire humaine considérée comme une science[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]