Dany-Robert Dufour

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Dany-Robert Dufour

Philosophe occidental

Philosophie contemporaine

Œuvres principales
  • Le Divin marché (2007)
  • La Cité perverse (2009)

Dany-Robert Dufour est un philosophe français contemporain, professeur de philosophie de l'éducation à l’université Paris-VIII, et ancien directeur de programme au Collège international de philosophie de 2004 à 2010 et ancien résident à l'Institut d'études avancées de Nantes en 2010-2011.

Il enseigne régulièrement à l’étranger, en particulier au Brésil, Colombie et au Mexique. Il collabore régulièrement à des activités artistiques (littérature, musique, théâtre). Son travail porte principalement sur les processus symboliques et se situe à la jonction de la philosophie du langage, de la philosophie politique et de la psychanalyse.

Pensée[modifier | modifier le code]

Dans son premier livre (Le Bégaiement des maîtres), il revient sur l'enseignement de ses maîtres structuralistes (Lévi-Strauss, Barthes, Benveniste, Lacan…), pour montrer que leurs propositions visant à rendre compte, par des structures binaires, du récit (comme, par exemple, cru/cuit), de l'énonciation et de l'inconscient, reposent en fait sur des axiomes non-binaires, mais « unaires », à un terme, structurés comme un bégaiement. C'est cette logique paradoxale qui se fait particulièrement entendre dans la définition que donne du sujet parlant la linguistique de l'énonciation de Benveniste : « est je qui dit je » ou la théorie lacanienne du stade du miroir ou encore la définition lévi-straussienne du récit qui se développe en se constituant lui-même comme son propre contexte.

Dans son second livre (Les Mystères de la trinité), il travaille sur une autre logique non-binaire, mais "trinitaire" qui prévaut dans les systèmes narratifs et symboliques érigeant un tiers (un Autre) indispensable à la formation du sujet et du lien social. Ce qui lui permet d'opposer une logique binaire (à l'œuvre dans les savoirs démonstratifs) aux logiques trinitaires à l'œuvre dans le savoir narratif, de même que dans l'énonciation et l'inconscient. Cette structure trinitaire est immédiatement à l'œuvre dès que le sujet ouvre la boucle. Elle est perceptible dans notre usage le plus incontrôlé du langage, lorsque "je" parle à "tu" à propos de "il". Cette donnée, à la fois triviale et fondamentale, détermine la condition de l'homme dans la langue et tout ce que l'on peut en dire. "Je, tu, il" forment donc cette trinité spontanée, "naturelle", absolument immanente à l'usage du langage. Elle se trouve au cœur des processus de formation de l'être-soi et de l'être-ensemble.

Dans plusieurs de ses livres ultérieurs (Lettres sur la nature humaine, repris et développé douze ans plus tard dans Il était une fois le dernier homme, et On achève bien les hommes), Dany-Robert Dufour fait une large place au concept de néoténie que beaucoup de philosophes et de penseurs (de Platon à Lacan en passant par Kant et Freud) ont pressenti sous des noms divers qui tous renvoient à l'inachèvement de l'homme à la naissance. C'est cet inachèvement qui oblige l'homme (au contraire des animaux) a suppléer à ce manque de nature par la culture (récits, techniques et grammaires) - ce qui ne manque pas de poser la question de savoir si l'homme n'est pas engagé, via la pensée binaire et les techno-sciences, dans un processus de transformation de sa propre nature.

Dans L'art de réduire les têtes, Dany-Robert Dufour s'interroge sur la mutation post-moderne (ce que Lyotard appelle « la fin des grands récits ») qui laisse le sujet contemporain en panne de récits fondateurs. Il fait l'hypothèse que nous sommes passés d'un sujet moderne (critique au sens kantien du terme et névrotique au sens freudien du terme) à un sujet post-moderne (a-critique et post-névrotique). Or, ce nouveau sujet (flexible, si ce n'est précaire) fait bien l'affaire du libéralisme ambiant dans la mesure où il peut s'accorder bien mieux que l'ancien sujet critique aux flux toujours mouvants de la circulation de la marchandise. Ce qui amène Dany-Robert Dufour à développer une interrogation à l'endroit des philosophies post-modernes des années soixante (Deleuze, Foucault…): elles sont alors apparues comme hautement révolutionnaires dans leur critique des institutions, il se demande s'il ne faudrait pas aussi les penser comme ayant accompagné le changement de mode de régulation du capitalisme abandonnant le contrôle institutionnel au profit d'une désinstitutionnalisation généralisée, entraînant certaines formes de désymbolisation favorisant, moins l'apparition du "schizo" deleuzien ou du "fou" foucaldien que la généralisation des états-limites (voir "Psychanalyse et états limites" in Trouble de la personnalité borderline).

Dans Le Divin Marché, la révolution culturelle libérale, D-R. Dufour tente de montrer que, bien loin d'être sortis de la religion, nous sommes tombés sous l'emprise d'une nouvelle religion conquérante, le Marché, fonctionnant sur un principe simple, mais redoutablement efficace, mis au jour par Bernard de Mandeville en 1704 : "les vices privés font la vertu publique". Ce miracle étant permis par l'intervention d'une Providence divine (cf. la fameuse "main invisible" postulée par Adam Smith). D-R. Dufour tente de rendre explicites les dix commandements implicites de cette nouvelle religion, beaucoup moins interdictrice qu'incitatrice - ce qui produit de puissants effets de désymbolisation, comme l'atteste le troisième commandement : "Ne pensez pas, dépensez !". Du point de vue de l'éducation et de la formation des sujets, D-R Dufour tente de montrer que le projet libéral tend à s'inscrire contre une conception de l'école conçue, depuis l'antiquité gréco-romaine, comme scholè puis otium. Cette conception invitait chaque individu, avant son entrée dans le monde des échanges (neg-otium), à se livrer à un travail de maîtrise de soi afin de ne pas avoir à subir ses propres passions, ni celle des autres. Nous devons donc bien distinguer entre deux conceptions de l'éducation, antagonistes. Dans la conception classique, il faut pratiquer le contrôle et la maîtrise des passions. Dans la conception libérale, il faut libérer les passions et les pulsions. Selon D-R Dufour, plus ce projet triomphera, plus nous assisterons à la mise en place d'un monde pulsionnel, grandement désymbolisé. Cependant, ce monde pose un nouveau problème: le contrôle des passions et des pulsions ne s'effectuant plus au niveau symbolique, il devra, de plus en plus, être pratiqué directement au niveau des corps, de l'intérieur (par des molécules) et de l'extérieur (par l'extension des techniques de surveillance) - ce qui n'est sans conséquence sur le fonctionnement démocratique des sociétés libérales. Plus généralement, ce livre, publié un an avant le début de la grande crise bancaire et financière de l'automne 2008, décrit et analyse les effets potentiellement dévastateurs du principe libéral (porté à ses ultimes conséquences avec l'ultralibéralisme), non seulement dans l'économie marchande, mais aussi et surtout dans les autres grandes économies humaines : les économies politique, symbolique, sémiotique et psychique - sans oublier celle qui les englobe toutes, l'économie du vivant.

Dans La Cité perverse - libéralisme et pornographie (octobre 2009), Dany-Robert Dufour tente de montrer que la crise économique et financière ouverte en octobre 2008 a eu au moins un bienfait. Elle a mis à nu les mécanismes pervers qui régissent aujourd'hui le fonctionnement de la Cité. Si l'auteur s'efforce de les révéler, c'est parce qu'il est fort possible que bientôt, en attendant une nouvelle crise de plus grande ampleur encore, tout redevienne comme avant. Mais entre-temps, l'ampleur des dégâts sera apparue sans fard. Nous vivons dans un univers qui a fait de l'égoïsme, de l'intérêt personnel, du self love, son principe premier. Ce principe commande désormais tous les comportements, ceux de l'«hyperbourgeoisie» ou des bandes de jeunes délinquants comme ceux des classes intermédiaires. Destructeur de l'être-ensemble et de l'être-soi, il nous conduit à vivre dans une Cité perverse. Pornographie, égotisme, contestation de toute loi, acceptation du darwinisme social, instrumentalisation de l'autre : notre monde est devenu sadien. Il célèbre désormais l'alliance d'Adam Smith et du marquis de Sade. À l'ancien ordre moral qui commandait à chacun de réprimer ses pulsions et ses désirs, Dufour tente de montrer que s'est substitué un nouvel ordre incitant à les exhiber, quelles qu'en soient les conséquences. Il analyse le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui comme le résultat du renversement de la métaphysique occidentale qui s'est effectué en un siècle entre la philosophie puritaine de Pascal et la philosophie putaine de Sade. Sade avait tellement bien donné à voir ce que serait un monde soumis au principe de l'égoïsme absolu qu'il avait fallu l'emprisonner 27 ans de sa vie et l'enfermer pendant deux siècles dans l'enfer des bibliothèques. Dany-Robert Dufour explore en détail le retour de Sade, d'abord masqué, puis à découvert au XXe siècle, et le monde qui en résulte. Il tente enfin d'indiquer quelques voies pour sortir de ce nouveau piège (a)moral.

Ces trois livres, bien que pouvant se lire indépendamment, constituent une trilogie critique de l'anthropologie libérale.

Son dernier livre, L'individu qui vient… après le libéralisme, publié à l'automne 2011 aux éditions Denoël, constitue une nouvelle étape dans le travail de Dany-Robert Dufour. Il estime en effet avoir suffisamment déconstruit cette anthropologie dans ses précédents travaux pour entreprendre un travail constructif, à la recherche des nouveaux axiomes possibles pour une véritable politique de civilisation. Il part tout d'abord du constat que la civilisation occidentale, après avoir surmonté en un siècle les deux séismes majeurs que furent le nazisme et le stalinisme, se trouve désormais emportée par le libéralisme d'aujourd'hui, l'ultra et le néolibéralisme. Il en résulte une crise générale d'une nature inédite : politique, économique, écologique, morale, subjective, esthétique, intellectuelle… Dufour ne voit cependant nulle fatalité dans cette troisième impasse historique en un siècle. En philosophe, il s'interroge sur les moyens de résister à ce dernier totalitarisme en date qui altère et détruit progressivement les différentes économies humaines. Dufour ne voit d'autres solutions que de reprendre les choses là où elles ont été interrompues par le triomphe de cette religion immanente et matérialiste qu'il a appelé, dans un précédent ouvrage, le divin Marché. Laquelle fonctionne, comme toute religion, sur une promesse : le salut par l'augmentation sans fin de la richesse. Fuite en avant qui mène tout droit, pour Dufour, à la dévastation du monde. Pour obvier à ce sort, Dufour propose de revenir au cœur de la civilisation occidentale afin d'y trouver les principes nécessaires à la refondation du monde. Cette civilisation possède pour l'auteur les sources et les ressources nécessaires à sa Renaissance. C'est pour cette raison qu'il propose d'examiner à nouveaux frais les fondements du récit occidental. Il propose en somme de tout reprendre et de réussir là où les deux grands récits de fondation de l'Occident ont finalement échoué devant cet avatar assez diabolique, le divin Marché. Pour ce faire, il propose de relire le récit monothéiste, que les Latins tenaient de Jérusalem, pour lui faire admettre une seconde fois (après Pic de la Mirandole, initiateur de la Renaissance) la dignité de l'homme et de la femme. Et il propose de relire le récit du Logos, venu des Grecs et d'Athènes en particulier, en visant à le débarrasser de l'exclusion qu'il prononçait à l'encontre de certaines catégories de citoyens voués au travail manuel et à l'entretien des maîtres. L'enjeu, c'est tout simplement la perspective d'une nouvelle Renaissance. Une nouvelle dynamique du type de celle du Quattrocento, qui a su retrouver les fondements grecs de la civilisation et s'y appuyer pour dépasser l'enlisement dans des dogmes obscurs. Dufour propose donc de reprendre le processus civilisationnel là où il fut interrompu pour qu'advienne l'individu enfin réalisé, fruit de la civilisation occidentale, osant enfin penser et agir par lui-même tout en reconnaissant à l'autre les mêmes droits à l'individualisation que les siens. Soit un individu guéri de l'égoïsme actuellement érigé en loi universelle (le self love d'Adam Smith) et prévenu contre toutes les formes de grégarité (celles des barbaries récentes des foules fanatisées et des masses collectivisées et celle, actuelle, de la tyrannie sans tyran de la consommation de masse). Le livre se clôt sur un ensemble de trente propositions à mettre en œuvre sans tarder.

Publications[modifier | modifier le code]

Essais[modifier | modifier le code]

  • Le Bégaiement des maîtres : Lacan, Émile Benveniste, Lévi-Strauss, Rééd. Arcanes, 1988.
  • Les mystères de la trinité, Bibliothèque des Sciences humaines, Gallimard, 1990.
  • Folie et démocratie, Gallimard, 1996.
  • Lacan et le miroir sophianique de Boehme, EPEL, 1998.
  • Lettres sur la nature humaine à l'usage des survivants, Petite bibliothèque philosophique, Calmann-Lévy, 1999.
  • L'Art de réduire les têtes : sur la nouvelle servitude de l'homme libéré à l'ère du capitalisme total, Denoël, 2003
  • On achève bien les hommes : de quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu, Denoël, 2005.
  • Le Divin marché, Denoël, 2007, Folio, 2012. (ISBN 978-2207259146)
  • La Cité perverse, Denoël, 2009, Folio, 2012. (ISBN 978-2207261200)
  • « La fin du grand récit libéral » in Regards sur la crise. Réflexions pour comprendre la crise… et en sortir, ouvrage collectif dirigé par Antoine Mercier avec Alain Badiou, Miguel Benasayag, Rémi Brague, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay…, Paris, Hermann, 2010.
  • L'individu qui vient… après le libéralisme, Denoël, 2011. (ISBN 978-2-207-11005-8)
  • Il était une fois le dernier homme, Denoël, 2012. (ISBN 978-2-207-11380-6)
  • Le délire occidental : et ses effets actuels dans la vie quotidienne : Travail, loisir, amour, Les liens qui libèrent,‎ 2014, 312 p. (ISBN 979-1020901477)

Roman[modifier | modifier le code]

  • Les Instants décomposés, Julliard, 1993.

Articles en ligne[modifier | modifier le code]

Il collabore régulièrement à la revue Le Débat publiée par les éditions Gallimard, Titres des articles ici et au Monde diplomatique où l'on peut trouver en ligne :

Voir aussi:

Fichiers multi-médias en ligne[modifier | modifier le code]

Articles ou entretiens en portugais[modifier | modifier le code]

Lectures critiques des travaux de D-R. Dufour[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]