Danton (film, 1983)

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Danton

Titre original Danton
Réalisation Andrzej Wajda
Scénario Jean-Claude Carrière
d'après l’ouvrage de Stanisława Przybyszewska "L'affaire Danton"
avec la collaboration de Andrzej Wajda, Agnieszka Holland, Bolesław Michałek, Jacek Gąsiorowski
Acteurs principaux
Pays d’origine Drapeau de la Pologne Pologne & Drapeau de la France France
Genre Film historique
Sortie 1983
Durée 136 min

Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution

Danton est un film franco-polonais d'Andrzej Wajda sorti en 1983. C'est une adaptation d'une pièce de théâtre.

Synopsis[modifier | modifier le code]

Paris, dans un printemps 1794 qui semble glacé : les premiers plans montrent des sans-culottes se réchauffant près d'un brasero. Depuis septembre 1793 c'est la première partie de la Terreur, où la faction perdante, ici les moins extrémistes, est menée à la guillotine.

Le député montagnard Danton a quitté sa retraite d'Arcis-sur-Aube et gagné Paris pour appeler à la paix et à l'arrêt de la Terreur. Populaire, appuyé par la Convention et des amis politiques qui ont de l'influence sur l'opinion (notamment le journaliste Camille Desmoulins), il défie Robespierre et le puissant Comité de salut public. Danton, présenté comme un bon vivant, est impliqué dans plusieurs affaires de corruption, dont celle de la Compagnie des Indes : mais Robespierre refuse d'abord de le mettre en accusation, craignant la colère des classes populaires qui ont porté la Révolution. C'est une entrevue avec son adversaire, véritable huis-clos mettant à jour les divergences politiques et les caractères irréconciliables des deux leaders de la Révolution, qui consomme la rupture. Sur proposition de Robespierre, le Comité déclare l'arrestation de Danton et ses amis.

Durant la parodie de procès qui suit cette décision, Danton use de son éloquence pour défendre le groupe accusé et pousser le Tribunal révolutionnaire, incarné par l'Accusateur public Fouquier-Tinville, jusque dans ses derniers retranchements. Sans témoins, sans possibilité de se défendre ni temps de parole accordé, les dantonistes s'adressent à la foule qui assiste à l'audience (« Peuple français... ») et leur manifeste de la sympathie : le Tribunal utilise alors un décret pour les exclure un par un du débat. Le groupe est emprisonné, Desmoulins rejette la visite de Robespierre qui voudrait l'épargner, et tous sont guillotinés le .

Les scènes finales montrent un Robespierre inquiet et indécis, rappel de la prophétie de Danton lors de leur entrevue : le premier d'entre eux qui tombe entraîne l'autre, et la Révolution avec lui.

Commentaire[modifier | modifier le code]

Le film est une œuvre doublement historique : à travers l'évocation du printemps 1794 de la Terreur, Wajda a surtout fait un film sur la Pologne de 1982. Andrzej Wajda restitue avec une précision documentaire les décors, les costumes et accentue l'atmosphère oppressante de Paris en mars-avril 1794 sous la Terreur. Mais il détourne ce contexte historique — avec parfois des anachronismes et des modifications — pour dresser un portrait politique de la Pologne en 1982, au moment où le régime communiste vient d'interdire le jeune syndicat Solidarnosc et d'arrêter ses principaux dirigeants. En ce sens, il ne s'agit pas d'un film historique sur Danton. François Furet écrit toutefois : "le miracle de ce film, c'est qu'il n'est jamais anachronique, bien qu'il ne cesse, à travers Danton et Robespierre, de nous parler d'aujourd'hui (de la Pologne en 1982)" (Nouvel Observateur, 14 janvier 1983).

Le film a été commandé à l'origine par la République Française, lors de la présidence socialiste de François Mitterrand, soucieuse de célébrer la Révolution Française. Le Président et ses ministres ne s'attendaient pas à ce que Wajda considère cette phase de la Révolution Française, la Terreur, comme foncièrement abjecte et sinistre. Lors de la projection privée faite avant la sortie du film, Jack Lang, alors ministre de la culture, et d'autres ministres sont sortis de la salle de projection avant la fin de la séance, furieux que l'on caricature ainsi une facette essentielle de l'histoire.[réf. nécessaire]

L'homme de la rue contre l'homme du pouvoir[modifier | modifier le code]

L'œuvre est construite sur l'opposition entre deux hommes, Danton et Robespierre, qui incarnent deux visions différentes de la Révolution : le premier veut arrêter la Terreur, le second souhaite la prolonger et conserver l'exécutif aux comités. Derrière ces personnages historiques se profile le duel de deux autres hommes, le syndicaliste Wałęsa et le général et homme d'État Jaruzelski : Walesa, à la tête de son syndicat Solidarnosc, gagne en puissance à mesure que la population polonaise se détourne du régime communiste ; il devient donc menaçant pour le pouvoir en place incarné par Jaruzelski. On peut aussi y lire en filigrane les données du débat qui oppose dans l'historiographie française de ces années, deux interprétations opposées de la Révolution française (thèses de Mazauric-Soboul contre celles, ici défendues, de François Furet).

Comme dans la scène du procès où accusateurs et accusés prennent peu à peu l'assistance pour seul juge, les deux camps se réclament du peuple : Robespierre-Jaruzelski est représenté comme l'homme de gouvernement qui a établi la dictature des comités au service du salut de la nation ; mais Danton-Walesa défie le Comité de salut public, conscient de détenir le pouvoir véritable : la popularité et l'adhésion de la rue lassée par un régime de transition qui prétend se succéder indéfiniment à lui-même.

Le film n'hésite pas à plier les identités historiques au service de cette comparaison : la scène de l'entrevue entre les deux hommes s'est en réalité faite à l'initiative de Danton. D'autre part la représentation d'un Danton défenseur et idole du petit peuple ne cadre pas avec le statut social du véritable Danton (bourgeoisie de robe, homme enrichi et corrompu) qui était en outre largement moins apprécié des militants populaires que Robespierre, « l'incorruptible » .

Libertés historiques[modifier | modifier le code]

Certains passages ne sont pas totalement véridiques sur un plan historique :

  • Le film nous montre Saint-Just signant en premier l'acte d'arrestation de Danton et Desmoulins, or il semblerait que le premier à l'avoir signé soit Billaud-Varenne.
  • Le ruban rouge que se met Lucille autour du cou n'aurait été en usage que dans les bals des victimes, qui n'eurent lieu qu'après la mort de Robespierre. De plus, Lucille avait alors déjà été arrêtée, dans le cadre de la conspiration des prisons, prétexte utilisé par les comités pour exclure Danton et ses co-accusés des débats.

Les « scènes doubles »[modifier | modifier le code]

Au-delà du général Jaruzelski, Wajda vise le stalinisme à l'œuvre dans les démocraties populaires d'Europe de l’Est et dénonce l'encadrement de leurs sociétés. Certaines scènes appellent cette double lecture, avec quelquefois des anticipations et des entorses historiques : le message à caractère politique éclipse alors la reconstitution du cours de la Révolution. Par ordre d'apparition :

  • Le rationnement et le pain manquant, scène d'attente devant la boulangerie : les files d'attentes interminables sont alors fréquentes dans la Pologne des années 1980.
  • Les Parisiens qui cessent de parler politique quand un membre des sections apparaît : référence directe à une population étroitement surveillée par les membres du Parti. De même, Danton prononce à un moment l'expression anachronique de « police politique » .
  • L'imprimerie saccagée du Le Vieux Cordelier, journal de Camille Desmoulins : les militaires ont pris le contrôle de la télévision polonaise en 1981 ; plus largement, c'est l'absence des libertés (de presse, d'opinion) dans les démocraties populaires de l'Est qui est esquissée par cette scène.
  • Le procès des dantonistes, arbitraire, expéditif et sans témoin : réplique des grands procès politiques et des purges staliniennes qui frappent les citoyens d'Europe de l’Est, y compris des membres en vue du Parti.
  • La prison et les chiens, les visages derrière les grilles sur le chemin de l'échafaud : c'est la répression qui est représentée ici.
  • Le tableau de David modifié à la demande de Robespierre, qui en fait retirer Fabre d'Églantine, l'un des accusés du procès : (doublement inexact historiquement[1]) référence à l'encadrement de l'art par le pouvoir en place (voir réalisme soviétique) et aux photos truquées de l'Union soviétique stalinienne sur lesquelles les militants en disgrâce sont effacés.
  • La scène finale, un enfant récitant d'une voix monocorde les textes législatifs qu'on lui a fait apprendre par cœur : c'est sur cette vision pessimiste de création d'un nouvel homme révolutionnaire, ou d'embrigadement d'une jeunesse jusque dans sa mémoire, que se clôt le film de Wajda.

Fiche technique[modifier | modifier le code]

Distribution[modifier | modifier le code]

Autour du film[modifier | modifier le code]

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Une pièce de théâtre a directement inspiré l'œuvre de Wajda : L'Affaire Danton de la dramaturge polonaise Stanisława Przybyszewska, rédigée entre 1925 et 1929.

Cette pièce, de l'aveu même du scénariste Jean-Claude Carrière, était une des principales sources d'inspiration. Stanisława Przybyszewska était très inspirée par la lecture des écrits de l'historien français Albert Mathiez. De ses nombreuses études sur Robespierre et Danton elle a dressé, dans sa pièce, un tableau admiratif de l'Incorruptible tout en stigmatisant, à l'inverse, le corrompu Danton. La dramaturge a su avec aisance et sans anachronisme allier une documentation précise et soutenue à un langage qui appartient indéniablement au début du XXe siècle.

Comme l'indique Wajda, interviewé dans le documentaire La Voix du peuple, Wajda dans la fièvre révolutionnaire de Pierre-Henri Gibert, fourni en supplément de l'édition DVD du film, il aurait eu l'idée du film en assistant à Paris à une représentation de la pièce L'Affaire Danton dans laquelle Gérard Depardieu jouait le rôle-titre. Subjugué par la performance de l'acteur français, il lui a fait aussitôt la proposition de l'engager dans son projet. Wajda et Jean-Claude Carrière ont pris le parti d'adapter la pièce en défendant nettement plus la figure de Danton à l'image de la politique polonaise de l'époque comme il est dit plus haut.

Distinctions[modifier | modifier le code]

Récompenses[modifier | modifier le code]

  • Prix Louis-Delluc 1982 (Andrzej Wajda)
  • César du meilleur réalisateur 1983
  • BAFTA Awards (Best Foreign Language Film)
  • London Critics Circle Film Awards 1984 (Director of the Year, Andrzej Wajda)
  • Montréal World Film Festival 1983 Best Actor (Gérard Depardieu, Wojciech Pszoniak)
  • National Society of Film Critics Awards, USA (Best Actor Gérard Depardieu)
  • Polish Film Festival 1984 Andrzej Wajda

Nominations[modifier | modifier le code]

  • César du cinéma 1983
    • Meilleur acteur - Gérard Depardieu
    • Meilleur film - Andrzej Wajda
    • Meilleur son - Jean-Pierre Ruh, Dominique Hennequin, Piotr Zawadzki
    • Meilleur adaptation et dialogue - Jean-Claude Carrière

Compléments[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Maurice Agulhon, « La Révolution française au banc des accusés », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 1985, v. 5, no 5, p. 7-18 (sur les débats suscités par la sortie du film dans les milieux intellectuels français).
  • (en) Mieczyslaw Szporer, "Andrzej Wajda's Reign of Terror, " Film Quarterly, 37, hiver 1983–84, p. 27–33.
  • Analyse du film par François Furet, Nouvel Observateur, 14 janvier 1983 (repris dans : Un itinéraire intellectuel, ed. Mona Ozouf, Calmann-Lévy, 1999, p. 286-290)

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. La toile de David en question -Le serment du jeu de Paume -fut commencée plus tôt et achevée bien après le procès de Danton et Fabre d'Églantine ne fut pas un des députés des États-Généraux