Dans l'abîme du temps

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Dans l'abîme du temps
Publication
Auteur H. P. Lovecraft
Titre d'origine The Shadow Out of Time
Langue Anglais américain
Parution Drapeau : États-Unis Juin 1936
Astounding Stories
Recueil Dans l'abîme du temps
(édition française)
Traduction française
Traduction Jacques Papy
Parution
française
Denoël
Juin 1954
Intrigue
Genre Fantastique, horreur
Personnages Nathaniel Wingate Peaslee

Dans l'abîme du temps (titre original : The Shadow Out of Time) est l'un des Grands Textes de l'écrivain américain H. P. Lovecraft. Rédigé en 1935 et publié dans l'Astounding Stories de juin 1936, il est édité en français dans le recueil de nouvelles du même nom. Cette nouvelle, assez longue, fut rédigée entre novembre 1934 et février 1935 et fait partie des derniers textes de Lovecraft publiés de son vivant.

Résumé[modifier | modifier le code]

La nouvelle retrace près de 30 ans de la vie de Nathaniel Wingate Peaslee, professeur d'économie politique à l'université Miskatonic. Cet homme, jusque là sain d'esprit, connait une période d'amnésie grave entre le 14 mai 1908 (il est alors en plein cours) et le 27 septembre 1913. La nouvelle est construite comme une lettre confession du professeur Peaslee à son fils, également professeur à la Miskatonic en psychologie. Le récit est donc distancié par l'usage du flash-back. Le premier chapitre de cette nouvelle, qui en compte huit, retrace ce que le professeur Peaslee a pu apprendre a posteriori sur ses activités lors de son amnésie. Il semble donc qu'il fut « habité » par une autre personnalité, dotée de connaissances approfondies sur le passé et le futur de l'humanité qu'aucun humain ne devrait être en mesure de connaître. Dans un premier temps, cette entité parasite tente de camoufler ses connaissances et son étrangeté, mais le corps du professeur Peaslee commence à provoquer l'effroi et la peur chez ses connaissances et les gens qui l'entourent. Sa femme divorcera et seul son fils aîné, une fois son amnésie passée, acceptera de le fréquenter. L'entité parasite passe ces cinq années à en apprendre le plus possible sur la société qui l'entoure, les coutumes, l'histoire, les pratiques et les langues. Elle construit également une machine étrange dans son bureau, que seuls quelques observateurs peu intéressés ont pu apercevoir.

Lorsque le professeur Peaslee réintègre son corps en 1913, il a quelques difficultés à reprendre sa vie antérieure. Il fait des rêves chaque nuit, à travers lesquels il pense revivre ce qu'il a fait pendant ces cinq ans d'absence. Il se souvient avoir été entrainé dans un passé très lointain, dans une cité à l'architecture cyclopéenne où une peuplade d'êtres fantasmagoriques, qu'il nomme la Grand-Race de Yith, vit et engrange un maximum de connaissances. Ces êtres, pourvus d'un corps conique et de tentacules, doués d'une espérance de vie très longue et de peu de besoins matériels, ont l'étonnante faculté de se projeter dans d'autres entités (animale, végétale, humaine, extra-terrestre) loin dans le passé ou le futur. Ces voyageurs temporels échangent leurs corps avec leurs hôtes le temps du séjour. Lovecraft, par l'intermédiaire du récit du professeur Peaslee, décrit à grand renfort de termes architecturaux et de biologie la civilisation de la Grand-Race pendant plusieurs chapitres. Le professeur Peaslee, cartésien de par son métier de scientifique, refuse de voir autre chose dans ces rêveries que des illusions dues à sa précédente condition d'amnésique, mais il entreprend des recherches approfondies et découvre avec stupeur qu'il n'est pas le premier à rêver de cette société et de ces constructions mystérieuses. Il publie alors le résultat de ses recherches et ses propres notes dans le but de faire avancer la science.

C'est alors qu'en juillet 1934, un chercheur australien contacte le professeur Peaslee car il a découvert d'étranges ruines dans le désert du centre de l'Australie. Ces ruines, d'une civilisation inconnue, ressemblent à celles que Peaslee a décrit dans ses publications des années précédentes dans diverses revues de psychologie. Le professeur réussit à monter une expédition de recherche avec quelques collègues de la Miskatonic et part pour l'Australie en juillet 1935. Sur place, ses rêves rencontreront des traces tangibles de la réalité : les ruines sont bien les restes des bâtiments qu'il parcourait alors qu'il habitait le corps d'un des représentants de la Grand-Race.

Le récit prendra alors une autre tournure. Le professeur Peaslee, se rappelant que la Grand-Race craignait par dessus tout une race encore plus ancienne habitant les tréfonds de la Terre, sait qu'il existe une porte menant aux cités souterraines de ces entités monstrueuses qui furent la cause, dans un lointain passé, de la fuite de la Grand-Race vers un futur lointain. Il sait que cette porte existe et qu'elle n'est plus gardée. Mais dans une sorte de rêve éveillé, alors qu'il vagabonde hors du camp la nuit du 17 au 18 juillet 1935, il découvre et explore l'un des bâtiments centraux de la ville de la Grand-Race, miraculeusement épargné par des millénaires de mouvements géologiques. Il l'explore à la recherche d'une preuve de son voyage extra-corporel et temporel, malgré la menace des entités monstrueuses qui végètent depuis la nuit des temps dans les sous-sols de la cité cyclopéenne…

Thématique, style et inspiration[modifier | modifier le code]

Dans cette nouvelle, l'écriture de Lovecraft est caractérisée par deux des traits de style majeurs de l'auteur, à savoir son goût pour l'architecture et celui pour les sciences exactes[1]. Les lieux et la temporalité des événements sont clairement identifiés, en usant par exemple des coordonnées géographiques exactes à plusieurs endroits du récit. Les descriptions architecturales sont nombreuses et très détaillées, tout comme l'est la description physique des représentants de la Grand-Race.

Comme souvent chez Lovecraft, certains passages, notamment vers la fin de la nouvelle, sont de véritables explosions stylistiques, le nombre d'épithètes croissant exponentiellement avec l'intensité dramatique du récit[2]. La nouvelle traduction de Jacques Papy et Simone Lamblin[3] n'a pas modifié cet aspect du style de Lovecraft.

La nouvelle a également deux sources d'inspirations probables. S. T. Joshi cite Berkeley Square, un film fantastique de 1933, comme la plus évidente : « Lovecraft a vu ce film quatre fois à la fin de l'année 1933 ; le portrait [dressé dans le film] d'un homme du XXe siècle qui fusionne d'une manière ou d'une autre avec son ancêtre du XVIIIe siècle est clairement quelque chose qui excita l'imagination de Lovecraft, puisqu'il avait lui-même rédigé un roman sur ce sujet — L'affaire Charles Dexter Ward, encore inédite à l'époque. » Lovecraft dit du film qu'il était « la plus étrangement parfaite incarnation de mes propres humeurs et des pseudo-souvenirs que j'ai toujours eu en moi — car toute ma vie je me suis senti comme si j'allais me réveiller de ce rêve d'une ère victorienne idiote et de l'âge du jazz maladif dans la saine réalité de 1760 ou 1770 ou 1780. » Lovecraft nota quelques problèmes conceptuels dans la manière dont les voyages temporels sont présentés dans Berkeley Square et déclara qu'il avait « éliminé ces défauts dans sa nouvelle magistrale d'échange corporel à travers le temps »[4].

L'autre source d'inspiration probable sont des nouvelles de fantasy antérieures à la sortie de Dans l'abîme du temps. On citera The Shadowy Thing, de H. B. Drake (publié à l'origine sous le titre de The Remedy en 1925), nouvelle qui traitait de la capacité d'une personne de transférer sa personnalité dans d'autres corps ; mais également Lazarus (1925), de Henri Beraud, durant laquelle le protagoniste principal développe un alter-égo durant une longue période d'amnésie et The Return (1910), de Walter de la Mare, où un personnage semble possédé par un esprit venant du XVIIIe siècle[5].

Éléments du mythe de Cthulhu[modifier | modifier le code]

Nouvelle tardive dans la carrière de Lovecraft, Dans l'abîme du temps fait référence à de nombreux éléments de la mythologie personnelle inventée par l'auteur et déjà exploité dans ses écrits précédents. Nous les citons ici à but anecdotique, les références de page se rapportant à la version française de poche éditée chez Denoël, collection Présence du futur, en 1991 (ISBN 2-207-30005-6) :

  • Lieu : L'université de Miskatonic, p. 10.
  • Lieu : Maison de santé d'Arkham, p. 10.
  • Livre : Culte des Goules, du comte d'Erlette, p. 15.
  • Livre : De Vermis Mysteriis, de Ludvig Prinn, p. 15.
  • Livre : Unaussprechlichen Kulten, de von Junzt, p. 15.
  • Livre : fragments du Livre d'Eibon, p. 15.
  • Livre : le Necronomicon, d'Abbul Alhazred, p. 15.
  • Entité : la Grand-Race de Yith, p. 28.
  • Livre : les Manuscrits Pnakotiques, p. 31.
  • Entité : la race semi-végétale, ailée, à la tête en étoile, de l'Antarctique paléogène, p. 38.
  • Peuplade : les Tcho-Tchos, p. 38.
  • Personne : Nug-Soth, magicien du futur, p. 38.
  • Dieu : Nyarlathotep, p. 39.
  • Entité : les entités anciennes souterraines, ennemi de la Grand-Race, p. 45.
  • Personne : le professeur William Dyer, directeur des études géologiques à la Miskatonic, p. 51.

Trivia[modifier | modifier le code]

  • Cette nouvelle est, selon Lin Carter, le plus abouti des textes jamais écrits par Lovecraft[6].
  • Lovecraft, traitant du temps et des voyages temporels dans cette nouvelle, cite, dans le début du texte, le nom d'Albert Einstein et de sa théorie de la relativité. Selon Lovecraft, « [Einstein] allait vite ramener le temps à l'état de simple dimension »[7].
  • Lovecraft fait également un hommage discret à son collègue Robert E. Howard en insérant dans sa nouvelle le barbare Cimmérien Crom-Ya, également victime des transferts corporels de la Grand-Race (p. 39). Il s'agit d'une référence claire à Conan le Barbare, originaire lui-aussi de Cimmérie et adorateur du dieu Crom.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Voir à ce propos l'essai de Michel Houellebecq, H. P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, éd. J'ai lu, 1999.
  2. Michel Houellebecq, H. P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, op. cit.
  3. H. P. Lovecraft, Dans l'abîme du temps, éd. Denoël, coll. « Présence du futur », 1991.
  4. (en) S. T. Joshi, The Horror on the Wall, The Lurker in the Lobby : A Guide to the Cinema of H. P. Lovecraft.
  5. (en) S. T. Joshi et David E. Schultz (éditeurs), The Shadow Out of Time : The Corrected Text, 2e édition, 2003, New York, Hippocampus Press (ISBN 0-9673215-3-0), p. 234–235.
  6. (en) Lin Carter, Lovecraft: A Look Behind the Cthulhu Mythos, p. 106.
  7. H. P. Lovecraft, Dans l'abîme du temps, op. cit., p. 18.