Daniel Cordier

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Daniel Cordier, lors d'une cérémonie devant le mémorial des déportés à Rennes, le 25 mai 2012.

Daniel Bouyjou-Cordier, né à Bordeaux le 10 août 1920, est un ancien Camelot du roi, engagé dans la France libre dès juin 1940. Il a été, après la guerre, marchand d'art, critique, collectionneur et organisateur d'expositions, avant de se consacrer à des travaux d'historien.

Secrétaire de Jean Moulin en 1942-1943, au contact de qui ses opinions ont évolué vers la gauche, il lui a consacré une biographie en plusieurs volumes de grande portée historique.

Biographie[modifier | modifier le code]

De Charles Maurras à Jean Moulin[modifier | modifier le code]

Issu d'une famille de négociants bordelais, royalistes maurassiens, Daniel Cordier fait ses études dans différents collèges catholiques. Il milite à 17 ans à l'Action française et fonde à Bordeaux le Cercle Charles-Maurras. En effet, comme il le reconnaît dans Alias Caracalla, en tant qu'admirateur de Maurras, il est, au début de la guerre, fascisant, antisémite, antisocialiste, anticommuniste, antidémocrate et ultranationaliste, souhaitant même, après son ralliement à la France libre, que Léon Blum soit fusillé après un jugement sommaire à la fin de la guerre. Il écrira dans son autobiographie qu'il ne serait jamais entré dans la Résistance sans les articles du théoricien du « nationalisme intégral ». Mais, contrairement à son maître à penser, il refuse d'emblée l'armistice par patriotisme.

En juin 1940, il se trouve avec sa famille à Pau, attendant avec impatience son incorporation prévue le 10 juillet. Le 17 juin, il écoute à la radio le premier discours de chef du gouvernement du maréchal Pétain, s'attendant de la part du vainqueur de Verdun à une volonté de poursuivre la guerre ; il est donc totalement révolté par l'annonce de la demande d'armistice. Après avoir rassemblé seize volontaires et espérant que l'Empire français continuera la guerre, il embarque le 21 juin à Bayonne sur un navire belge, le cargo Léopold II, qui devait aller en Algérie[1].

Le bateau fait finalement route vers Londres, pour suivre le gouvernement belge qui vient de s'exiler en Angleterre. À son bord se trouvent Camille Huysmans et d'autres membres de ce futur gouvernement belge. Daniel Cordier atteint Falmouth (Cornouailles) le 25 juin et s'engage avec ses camarades dans les premières Forces françaises libres de la « Légion de Gaulle » le 28 juin 1940. En transit pendant quelques jours à l'hôtel Olympia, il est affecté au bataillon de chasseurs alors en formation et arrive début juillet à Delville Camp, pour y suivre un entraînement jusqu'à la fin du mois de juillet. Le bataillon est ensuite installé à Camberley, puis au camp d'Old Dean, où Daniel Cordier complète sa formation militaire.

Entré au BCRA, il est parachuté près de Montluçon le 26 juillet 1942. Il gagne rapidement Lyon et entre au service de Jean Moulin, membre (nommé secrètement par de Gaulle) du Comité national français, officieusement seul représentant de ce comité en métropole. Il prend alors le surnom d'Alain en référence au philosophe. Il fonde et dirige le secrétariat de Jean Moulin et pendant onze mois, il est au quotidien l'un de ses plus proches collaborateurs. Il gère son courrier et ses liaisons radio avec Londres. Il l'aide à créer divers organes et services de la Résistance, et assiste aux patients efforts de celui-ci pour unifier la Résistance intérieure française et la placer sous l'égide de Londres.

L'organisation de Cordier[modifier | modifier le code]

À Lyon, Cordier recrute, chronologiquement, Laure Diebold (secrétariat), Hugues Limonti (courrier), Suzanne Olivier, Joseph Van Dievort, Georges Archimbaud, Laurent Girard, Louis Rapp et Hélène Vernay[2].

À Paris, Cordier emmène la majorité de son équipe, à laquelle se joignent Jean-Louis Théobald, Claire Chevrillon et Jacqueline Pery d'Alincourt[3].

À Lyon, Cordier est remplacé par Tony de Graaff, avec Hélène Vernay (secrétariat) et Laurent Girard (courrier)[3].

Après la fondation du Conseil national de la Résistance[modifier | modifier le code]

Ce long travail aboutit à la fondation du Conseil national de la Résistance (27 mai 1943). Il a fallu pour cela passer par bien des frictions et des divergences avec beaucoup de chefs de la Résistance, ainsi qu'avec Pierre Brossolette, autre envoyé de De Gaulle et concurrent de Jean Moulin[4]. Brossolette réclamera, entre autres, le rappel de Cordier à Londres après l'arrestation et la mort de Jean Moulin[5],[6].

Resté jusqu'au 21 mars 1944 au service du successeur de Moulin à la délégation générale, Claude Bouchinet-Serreules, Cordier passe les Pyrénées en mars 1944, est interné par Franco au camp de Miranda, puis rejoint la Grande-Bretagne. À l'occasion du procès de René Hardy en 1947, il dépose dans le sens de sa culpabilité dans l'affaire de Caluire. Il conclura à nouveau à cette culpabilité des décennies plus tard « en [son] âme et conscience », cette fois après de longues recherches historiques.

Après la guerre : nouvelles orientations[modifier | modifier le code]

Des convictions socialistes[modifier | modifier le code]

Après la guerre, Cordier choisit de tourner la page et d'oublier radicalement cette période de sa vie, il ne parle plus de la Résistance en public pendant plus de trente ans.
Il ne se consacre plus au militantisme politique et a renoncé à ses opinions d'extrême droite au contact du républicain Jean Moulin. Il adhère désormais à un socialisme humaniste et non marxiste, aidant discrètement à la fondation du Club Jean Moulin au début des années 1960.

Peintre et marchand d'art[modifier | modifier le code]

« Jean Moulin fut mon initiateur à l'art moderne. Avant de le rencontrer, en 1942, j'étais ignorant de cet appendice vivant de l'histoire de l'art. Il m'en révéla la vitalité, l'originalité et le plaisir. Surtout il m'en communiqua le goût et la curiosité », écrit Daniel Cordier, en 1989, dans la préface du catalogue présentant sa donation au Centre Pompidou[7]. Sitôt les hostilités finies, il commence une carrière de peintre, s'inscrit à l'académie de la Grande Chaumière en 1946, en même temps qu'il achète sa première œuvre, une toile de Jean Dewasne, au Salon des Réalités nouvelles.

Pendant dix ans, Cordier peint et collectionne : Braque, Soutine, Rouault, De Staël (« dont la rencontre d'une toile […] fut [sa] révélation de l'art moderne »[8]), Hartung, Villon, Reichel, Réquichot, Dado. « Il ne cessera de compléter sa collection personnelle qui comprendra, outre les peintres de sa galerie, Arman, Tàpies, Mathieu, Hundertwasser, Kline, Tobey, Wols, César, Tinguely, Stankiewicz, Hantaï, Reutersward, Sonnenstern, Ossorio, Takis, Chaissac[9]… »

C'est ainsi qu'en novembre 1956 Daniel Cordier, en ouvrant sa première galerie, se lance dans ce qui allait être une brillante carrière de marchand d'art. Après une première exposition consacrée à Claude Viseux, il expose, conjointement Dewasne, Dubuffet et Matta. Pendant huit ans, nombre d'artistes, pour beaucoup découverts, lancés et soutenus par Cordier, se succéderont dans la galerie, avant que celui-ci, pour des raisons économiques et financières, mais aussi du fait du manque d'intérêt qu'il ressent, en France, pour l'art contemporain, ne mette la clé sous la porte en juin 1964 pour se tourner vers l'organisation de grandes expositions.

Artistes présentés lors de l'exposition « Daniel Cordier. Le regard d'un amateur » (1989)

Cordier biographe de Jean Moulin[modifier | modifier le code]

À la fin des années 1970, choqué par les rumeurs et les calomnies qui mettent en cause Jean Moulin (en particulier les accusations d'Henri Frenay, qui en fait un agent crypto-communiste), Cordier entreprend des recherches historiques pour défendre la mémoire de son ancien patron.

En possession des archives de Jean Moulin, Daniel Cordier a pu livrer, après des années d'un travail acharné, une somme biographique monumentale qui a profondément renouvelé l'historiographie de la Résistance et fait définitivement litière des diverses légendes cherchant à salir la mémoire du premier président du CNR.

Les anciens résistants à l'épreuve de la mémoire[modifier | modifier le code]

L'originalité de Daniel Cordier, en tant qu'historien-témoin, est de refuser radicalement le témoignage oral et de ne faire qu'un usage très restreint de ses propres souvenirs. Il insiste sur l'imprécision et les déformations de la mémoire humaine, qui rendent impossible l'établissement d'une chronologie précise, pourtant indispensable pour éviter les confusions et les anachronismes qui brouillent la reconstitution des processus de décision.

D'ailleurs, beaucoup de résistants ont rayé de leurs mémoires certains épisodes importants, fussent-ils parfois à leur honneur — ainsi Daniel Cordier, lors d'un colloque en 1983 sur le CNR, dut mettre sous les yeux incrédules de Christian Pineau le document écrit qui prouvait que ce dernier avait songé le premier (fin 1942) à un projet de Conseil de la Résistance ; Pineau, sans souvenir de l'épisode, refusa malgré tout de le croire.

Enfin, après la guerre, bien des chefs de la Résistance ont privilégié une vision unanimiste de l'épopée clandestine, et préféré taire les querelles, les rivalités, les divergences politiques et stratégiques qui les avaient opposés entre eux ou à Londres, et que pourtant révèlent des documents. Ou bien, inversement, ils ont projeté sur le passé leurs perceptions et leurs convictions acquises rétrospectivement.

Un travail reconnu[modifier | modifier le code]

Le travail de Daniel Cordier a été souvent boudé ou critiqué par ses anciens camarades, qui lui ont reproché d'avoir nui à l'unité des anciens résistants. D'autres encore pointèrent que, sous des dehors d'objectivité scientifique, il visait à défendre et justifier l'œuvre et les thèses de Jean Moulin, ainsi que la mise sous tutelle de fait de la Résistance intérieure française par la France libre à l'occasion de l'unification, tout cela aux dépens de ceux qui avaient pu entrer en désaccord avec Moulin, et soutenaient des projets concurrents.

Quoi qu'il en soit, l'œuvre de Cordier est très largement saluée par les historiens, pour ses informations, son perfectionnisme et ses qualités d'écriture et d'analyse[10],[11]. Au-delà de la défense d'une figure héroïque et emblématique de la Résistance et de l'histoire de France, elle est un jalon incontournable pour l'historicisation du combat de l'« armée des ombres ».

Vie privée[modifier | modifier le code]

Daniel Cordier est le tuteur légal d'Hervé Vilard.

Il a révélé son homosexualité en 2009 et a annoncé que ce serait un thème du tome II de ses mémoires[12].

Cimetière du Père-Lachaise (27e division), la future tombe de Daniel Cordier.

Les Feux de Saint-Elme, paru en 2014, est le récit de son éveil sentimental et sexuel dans un collège religieux de garçons. Il subit les influences contradictoires de Gide et des enseignements de l'Église catholique en la personne de son confesseur, qui le persuade de renoncer à son amour pour un garçon du nom de David Cohen. Cet épisode devait marquer sa vie entière.

Décorations[modifier | modifier le code]

Daniel Cordier est :

Publications[modifier | modifier le code]

De Daniel Cordier[modifier | modifier le code]

  • 1983 : Jean Moulin et le Conseil national de la Résistance, Paris, éd. CNRS.
  • 1983: « De Gaulle et Jean Moulin : une politique pour la Résistance », in: Espoir n°44, Texte intégral en ligne.
  • 1989-1993 : Jean Moulin. L’Inconnu du Panthéon, 3 vol. , Paris, éd. Jean-Claude Lattès. De la naissance de Jean Moulin à 1941.
  • 1999 : Jean Moulin. La République des catacombes, Paris, éd. Gallimard. Récapitulation du précédent ; action de Jean Moulin de 1941 à sa mort ; postérité de son action et de sa mémoire.
  • 2009 : Alias Caracalla : mémoires, 1940-1943, Paris, éd. Gallimard, Prix littéraire de la Résistance 2009[13], et prix Renaudot de l'essai 2009[14].
  • 2013 : De l’Histoire à l’histoire, avec la collaboration de Paulin Ismard, Paris, éd. Gallimard.
  • 2014 : Les Feux de Saint-Elme, Paris, éd. Gallimard.

Sur Daniel Cordier galeriste[modifier | modifier le code]

  • 2005 : Béatrice Ajac (dir.), Daniel Cordier : le regard d'un amateur (donations Daniel Cordier dans les collections du musée national d'Art moderne)éd. Centre Pompidou, Paris, 397 p. (ISBN 2-84426-263-5) ; nouvelle édition du catalogue publié à l'occasion de l'exposition « Donations Daniel Cordier. Le regard d'un amateur » qui se tint au Centre Pompidou du 14 novembre 1989 au 21 janvier 1990.

Sur la Résistance[modifier | modifier le code]

Sur la polémique Cordier-Frenay[modifier | modifier le code]

  • Charles Benfredj, L'Affaire Jean Moulin : la contre-enquête, Paris, éd. Albin Michel, 1990, 256 p.

Articles[modifier | modifier le code]

  • Pierre Assouline, « Portrait : Daniel Cordier et l'énigme Jean Moulin », L'Histoire, no 127, novembre 1989, p. 64-67.
  • Jean-Louis Jeannelle, « “Vies mémorables” et expression de l’intime : l’“irrégularité” dans les Mémoires de Daniel Cordier », Revue d’histoire littéraire de la France, no 4, octobre 2011, p. 953-972.
  • Jean-Louis Jeannelle, « Patience du mémorialiste : Daniel Cordier et le “temps des Mémoires” », Critique, no 754, mars 2010, p. 230-242.
  • Thomas Wieder, « Daniel Cordier au plus vrai », Le Monde des Livres, cahier du Monde no 20030, 19 juin 2009, p. 1 et 6.

Filmographie[modifier | modifier le code]

  • Alain Fleischer, Daniel Cordier - Le regard d'un amateur, 35 mm, 52 min. Coproduction Centre Georges Pompidou/ Centre national des arts plastiques/ La Sept, 1990.
  • Bernard George et Régis Debray, Daniel Cordier, la Résistance comme un roman[15], France 5, 2010.
  • Snežana Nikčević et Sanja Blečić, Dado : ukrštanja / métissages[16], RTCG, 2011. Documentaire sur le peintre Dado dans lequel Daniel Cordier intervient à plusieurs reprises.
  • Musée des beaux-arts de Lyon, conférence filmée le 4 juin 2009 : « Daniel Cordier, amateur d'art, collectionneur, galeriste et donateur »[17].
  • Alain Tasma, Alias Caracalla[18], film TV d'après le livre du même nom de Daniel Cordier, 2013, joué par Jules Sadoughi.

Archives[modifier | modifier le code]

Les papiers personnels de Daniel Cordier sont conservés aux Archives nationales sous la cote 674AP[19].

Article connexe[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « La Résistance, c'est un film au ralenti ! » Daniel Cordier, invité d'Arrêt sur images, émission du 21 août 2009.
  2. Daniel Cordier, Jean Moulin, la République des catacombes, éd. Folio Histoire, p. 314.
  3. a et b Daniel Cordier, Jean Moulin, la République des catacombes, op. cit., p. 318.
  4. Olivier Wieviorka, « Résistance – Et pourtant elle s'unit... », dans Résistants et collabos – 1943 – La France déchirée, Le Nouvel Observateur, hors-série no 84, novembre-décembre 2013, p. 41.
  5. Guillaume Piketty, Pierre Brossolette, un héros de la Résistance, Paris, éd. Odile Jacob, 1998, 416 p. (ISBN 978-2738105394), p. 328.
  6. (en) Mark Seaman, Bravest of the Brave, Oxford, Isis Large Print Books, 1997, 409 p. (ISBN 978-0753150498), p. 100.
  7. Daniel Cordier : le regard d'un amateur, édition de juin 2005, p. 20.
  8. Daniel Cordier : le regard d'un amateur, op. cit., p. 369.
  9. Daniel Cordier : le regard d'un amateur, op. cit., p. 370.
  10. Claude Lévy, « Cordier Daniel, “Jean Moulin, l'inconnu du Panthéon”, tome 3, “De Gaulle, capitale de la Résistance, novembre 1940-décembre 1941” », Vingtième siècle. Revue d'histoire, no 42, avril-juin 1994 p. 135-137. [lire en ligne]
  11. Éric Alary, « Cordier Daniel, “Jean Moulin. La République des catacombes” », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, no 66, avril-juin 2000, p. 180-181. [lire en ligne]
  12. Voir sur le blog Les Irréguliers.
  13. AFP
  14. AFP
  15. Bernard George et Régis Debray, Daniel Cordier, la Résistance comme un roman, sur le site de France 5.
  16. Voir sur dado.fr.
  17. Voir sur mba-lyon.fr.
  18. Voir sur rhone-alpes.france3.fr.
  19. Archives nationales.

Liens externes[modifier | modifier le code]