Dôme du Rocher

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Dôme du Rocher
Vue générale du dôme du Rocher
Vue générale du dôme du Rocher
Présentation
Nom local Qubbat As-Sakhrah
Commanditaire ʿAbd al-Malik ben Marwan
Géographie
Pays Jérusalem
Région Al Qods
Localisation
Coordonnées 31° 46′ 41″ N 35° 14′ 07″ E / 31.778055555556, 35.23527777777831° 46′ 41″ Nord 35° 14′ 07″ Est / 31.778055555556, 35.235277777778  

Géolocalisation sur la carte : Palestine (administrative)

(Voir situation sur carte : Palestine (administrative))
Dôme du Rocher

Le dôme du Rocher ou la coupole du Rocher (en arabe : قبة الصخرة, Qubbat As-Sakhrah ; en hébreu : כיפת הסלע, Kippat ha-Sel‘a), appelé parfois mosquée d'Omar à tort[1], « premier monument qui se voulut une création esthétique majeure de l'Islam »[2], est un sanctuaire érigé sur ordre du calife Abd al-Malik ben Marwan[3] à « Al Qods » (Jérusalem), sur le « Haram al-Charif » (Esplanade des mosquées), troisième lieu saint musulman après La Mecque et Médine[4], où s'élève également la mosquée al-Aqsa.

Le Dôme du Rocher abrite le « Rocher de la Fondation », endroit où, selon la tradition musulmane, Mahomet serait arrivé depuis La Mecque, lors de l'Isra, ou voyage nocturne et d'où il serait monté au paradis, lors du Miraj, en chevauchant sa monture Bouraq. La tradition biblique y situe également le mont Moriah, nom donné au massif montagneux sur lequel Abraham monta avec son fils afin de l'offrir à Dieu en sacrifice[5], puis sur lequel ensuite Salomon bâtit l'ancien Temple de Jérusalem[6].

Achevé en l'an 691 ou dans la seconde partie de l'année 692[7] (an 72 de l'hégire), il ne possède pas de minaret.

On retrouve les influences byzantine et perse sassanide qui sont les deux grandes sources d'inspiration de l'art islamique.

Histoire[modifier | modifier le code]

Le Rocher de la Fondation à l'intérieur de l'édifice.

Comme cela est noté dans l'une des inscriptions en arabe qui courent dans le bâtiment, le dôme du Rocher est construit en l'an 72 de l'hégire, c’est-à-dire en 691 ou 692 de l'ère chrétienne, sous le règne d'Abd al-Malik[8]. Il s'élève sur le Haram al-Charif. Le premier Temple des Juifs aurait été édifié à cet endroit par le roi biblique Salomon, et le second, au VIe siècle av. J.-C., agrandie au Ier siècle av. J.-C. par Hérode Ier le Grand. L'emplacement exact du temple n'est plus connu avec certitude. Il existe plusieurs opinions différentes à ce sujet (le temple serait plus au nord, ou plus au sud comme en témoigne par exemple l'exposé de l'architecte Tuvia Sagiv dans une étude[9]). Ce temple est finalement détruit en l'an 70 de l'ère chrétienne, sur ordre de Titus. l'esplanade était restée inoccupée, jalonnée seulement de quelques ruines[10].

À l'arrivée des musulmans, en 638, dans la ville de Jérusalem, les ruines du Temple sont utilisées comme dépotoir par les chrétiens[11] dans un souci d'humiliation des juifs et afin de concrétiser la prophétie selon laquelle pas une pierre ne resterait en cet endroit. Le calife et compagnon de Mahomet Omar ibn al-Khattab, horrifié de voir ce lieu saint dans un tel état, ordonne son nettoyage et y prie. Selon la même source, il ordonne la construction d'une mosquée à cet emplacement. La plupart des historiens médiévaux, en particulier le chroniqueur byzantin Théophane le Confesseur et le juif Shim'on bar Yo'hai, indiquent que cette action de Omar ibn al-Khattab est saluée par les juifs de l'époque qui y voient la reconstruction du Temple de Jérusalem[12].

En plus du Dôme, le Haram al-Charif, appelé aujourd'hui « l'esplanade des mosquées » ou « esplanade du temple », compte également la mosquée al-Aqsa (construite avant 679) ou encore la coupole de la chaîne (qubbat al-Chakhra). Haram al-Charif signifie en langue arabe « le Noble sanctuaire ».

Élément central et majestueux de cet ensemble, le Dôme fut restauré à de nombreuses reprises. Dès le début du IXe siècle, le calife abbasside Al-Mamun faisait ainsi effacer le nom d'Abd al-Malik pour le remplacer par le sien sur l'inscription[13]. Ensuite, chaque dynastie maîtresse de Jérusalem depuis les Fatimides jusqu'aux Ottomans a cherché à poser sa marque sur l'édifice, tout en conservant sans doute le plan et les proportions originelles[14].

Durant les Croisades du XIIe siècle, l'édifice est transformé en église sous le nom de « Templum Domini »[17], tandis que la mosquée al-Aqsa toute proche est transformée en palais par Baudouin de Boulogne. Les deux monuments sont tous deux rendus au culte musulman en 1187 après la prise de Jérusalem par Saladin[18].

Néanmoins, de nombreux éléments ont été remplacés, dans les mosaïques intérieures, où l'on note en particulier des restaurations mamelouks maladroites, dans la coupole, de nombreuses fois reconstruite, ou encore dans les plafonds peints, dont les motifs peuvent être datés du XIIIe siècle. Cependant, c'est sans doute le décor extérieur qui est le plus marqué par ces restaurations : au milieu du XVIe siècle (deux dates sont inscrites, équivalent à 1545 et 1551/1552), sur ordre de Soliman le Magnifique, il a été complètement remplacé par un revêtement de carreaux de céramique ottomans[19]. Entre le XVIIIe siècle et le début du XXe siècle, le monument a fait l'objet d'au moins quatre campagnes de restauration : en 1720-1721 à la demande du sultan Ahmed III ; en 1817 pour Mahmud II ; dans le troisième quart du XIXe siècle (1853-1874), à l'initiative d'Abdülmecid, mais terminée par Abdülaziz ; entre 1918 et 1928 par l'architecte anglais C.R. Ashbee[20].

Monument majeur de l'art islamique, le dôme du Rocher a très tôt fait l'objet d'études. Dès 1900, l'archéologue suisse Max Van Berchem a relevé les inscriptions[21], et Marguerite Van Berchem publie une étude sur les mosaïques en 1932 dans l'ouvrage de KAC Creswell, Early muslim architecture[22], qui lui-même propose une analyse approfondie du monument. Mais le scientifique qui s'est le plus penché sur le monument est sans contestes Oleg Grabar, qui publie ses premières hypothèses sur sa signification en 1959. Ses articles constituent le plus important corpus sur ce sujet, sur lequel de nombreux scientifiques ont travaillé.

Architecture[modifier | modifier le code]

Plan[modifier | modifier le code]

plan du dôme du Rocher

Le dôme du Rocher est situé sur une plate forme artificielle rectangulaire ouverte par huit escaliers, deux sur les côtés sud et ouest, un sur les flancs nord et est. Situé un peu à côté du centre de cette estrade, il suit un plan centré autour du point focal qu'est le « Rocher de la Fondation », en réalité un affleurement du mont Moriah. Ce plan se décompose en un premier anneau au centre constitué par une première colonnade autour du Rocher, supportant la coupole, cernée d'une seconde, octogonale. Ces deux colonnades définissent un premier déambulatoire, tandis qu’un second se situe entre la seconde colonnade et les murs extérieurs, eux aussi à huit pans. L'édifice est ouvert par quatre portes, donnant en direction des quatre points cardinaux, l'une -celle qui regarde vers la mosquée Al-Aqsa, et donc vers la qibla- étant magnifiée par un portique plus important que ceux des trois autres ouvertures.

Ce plan n'est pas nouveau : il s'inspire visiblement de ceux des martyria chrétiens, notamment le Saint-Sépulcre, situé lui-même à Jérusalem, et qui, à la fin du VIIe siècle, était essentiellement constitué d'une rotonde autour d'un tombeau du Christ, comme l'indique le pèlerin Arculfe.

Sous le Rocher se trouve une grotte, qui possède deux mihrabs et dont la forme originelle est impossible à définir étant donné les nombreuses restaurations.

Élévation[modifier | modifier le code]

Coupe du dôme du Rocher

Deux types de supports sont utilisés : des colonnes de marbre de remploi coloré (marbre bleu notamment) et des piliers maçonnés. Pour la colonnade octogonale, la proportion est de deux colonnes reliées par des arcs surhaussés entre chacun des huit piliers ; dans celle circulaire, ce sont trois colonnes qui scandent l'espace entre quatre piliers, elles supportent des arcs en plein cintre à claveaux de couleurs alternées. Chaque colonne est surmontée d'un chapiteau à feuilles d'acanthes et des tirants de bois les relient, pour plus de solidité. Cette bande de poutres est continue et se place entre les chapiteaux et les arcs pour les colonnes et entre les piliers et les écoinçons pour les piliers.

Le mur extérieur est percé de nombreuses fenêtres à claustras ; on en compte sept sur les pans non-ouverts par une porte. Les portes, quant à elles, sont marquées par deux colonnes soutenant une grande arcade pour trois d'entre elles et par huit colonnes alignées, dont les deux centrales soutiennent aussi une arcade, pour celle qui regard vers la qibla. Seize fenêtres à claustras se retrouvent également sur le tambour du dôme central. Les doubles grilles qui meublent toutes ces ouvertures, tant sur le mur extérieur que sur la façade du tambour, datent de la période ottomane. Les fenêtres devaient être originellement en dentelle de marbre à l'intérieur et en fer forgé à l'extérieur.

Vue extérieure du dôme

Couvrement[modifier | modifier le code]

Le dôme du rocher en 1913

Deux types de couvrements se combinent dans le monument. Au centre, une coupole surmonte le Rocher, située sur un haut tambour à deux étages, un plein en partie inférieure et un percé de seize fenêtres dans la zone supérieure. Elle s'élève à 25 m de hauteur pour un diamètre de 20 m et est constituée de deux coques de bois, dont l'extérieure est doré par un alliage. Selon Al-Muqaddasi (vers 985) et al-Wasiti un peu plus tard[23], la coupole avait originellement été dorée avec l'or qui restait en surplus après la construction, mais il y a tout lieu de croire que ce récit n'est qu'une légende. Dans la toile d'Auguste de Forbin, Vue de Jérusalem, prise de la vallée de Josaphat, présentée au selon de 1831, le dôme est nettement doré[24], de même que sur une peinture de Vassili Polenov datée de 1882[25] ; cependant, des photos datant de la première moitié du XXe siècle le montrent sans dorure[26], comme le sont encore actuellement les dômes d'al-Aqsa ou du Saint-Sépulcre. Il aurait été doré en 1965[réf. nécessaire] , mais la toiture actuelle, qu'il s'agisse de celle des toits du déambulatoire ou de la coupole elle-même date de la restauration de 1994[27].

Au-dessus des déambulatoires, c'est un toit en pente qui assure le couvrement. Il est caché à la vue par un haut parapet qui surmonte la façade extérieure. Contigu au tambour du dôme, il s'attache juste au-dessous des fenêtres à claustra dont celui-ci est percé. À l'intérieur, le plafond est daté du XIIIe siècle. La couverture des toits pentus à l'origine en plomb[28], est désormais en aluminium[29].

Décor[modifier | modifier le code]

Le décor intérieur du dôme du Rocher est de trois types : des tirants de bois couverts de bronze, des placages de marbres sur les murs et les piliers et des mosaïques à fond d'or dans les parties hautes (écoinçons, soffites), que les restaurations n'ont visiblement pas altérées et qui s'étalent sur plus de 280 m2. Le décor devait d'ailleurs être plus ou moins identique à l'extérieur[30], mais a été remplacé par des céramiques polychromes de très belle qualité à la période ottomane[31]. On ne sait pas si les mosaïques recouvraient toute la surface ou étaient organisées en bandeaux ou en panneaux. Par contre, le revêtement de marbre extérieur est resté intact[32].

Un exemple de couronne byzantine en mosaïque

Du point de vue de l'iconographie, on note l'absence totale de représentations figurées : ni humains, ni animaux ne sont représentés dans les mosaïques. On trouve par contre de nombreux motifs végétaux (guirlandes, feuilles d'acanthe, rinceaux de vigne, arbres réels et imaginaires, rosettes), et, à l'intérieur des colonnades circulaire et octogonale et du tambour du dôme, des bijoux sous la forme de couronnes sassanides et byzantines, de pectoraux et autres joyaux.

La symbolique du décor du dôme a soulevé bien des questions et interprétations ; il semble en effet, étant donné son agencement et son iconographie, que celui-ci n'avait par pour seule vocation d'être ornemental et chatoyant. Oleg Grabar pense que les bijoux peuvent être interprétés comme des symboles de nations défaites suspendus comme des trophées sur les murs (spolia)[33], ainsi qu'on en trouvait à la kaaba, mais beaucoup d'autres lectures, contradictoires ou complémentaires, ont été apportées.

Décor de mosaïque : rinceaux végétaux et vase incrusté de perles

On a souvent rapproché les mosaïques du dôme de mosaïques chrétiennes, comme celles de l'Église de la Nativité à Bethléem, par exemple. En effet, il est assez probable que leurs réalisateurs soient des artistes chrétiens ou musulmans récemment convertis, et formés dans des traditions chrétiennes ou juives. Les mosaïques tirent d'ailleurs leurs motifs de l'antiquité tardive. Toutefois, on remarque une adaptation au modèle musulman, notamment dans la disparition de la figuration, ce que l'on retrouvera quelques années plus tard à la Grande mosquée des Omeyyades de Damas[34]. Oleg Grabar note par ailleurs la naissance dans le dôme du Rocher de deux grands principes spécifiques à l'art islamique : l'utilisation de formes réalistes à des fins non-réalistes - incrustations de joyaux dans le tronc d'un arbre, par exemple - et la variation infinie sur un même thème, en arrangeant différemment des motifs semblables. De plus, contrairement aux bâtiments de l'antiquité classique, le décor du dôme n'est pas subordonné à l'architecture et ne cherche pas à mettre en valeur la structure du bâtiment, mais au contraire couvre tout le bâtiment, comme pour créer une atmosphère particulière, un lieu unifié sans architecture réellement tangible[35].

Inscriptions[modifier | modifier le code]

Le dôme du Rocher constitue le premier bâtiment où se déploie un programme d'inscriptions mûrement réfléchi. Trois sont umayyades : une, longue de 240 m, se situe au-dessus des arches de la colonnade octogonale extérieure, les deux autres se trouvant sur les portes est et nord. Il s'agit à chaque fois d'inscriptions religieuses issues du Coran, mis à part le nom du commanditaire, Abd al-malik (qu'Al-Mamun a tenté de remplacer par son nom) et la date. Lues depuis 1900[36], elles font principalement référence à la grandeur et à l'unicité de Dieu, s'attardent sur les missions prophétiques et notamment le rôle de Jésus comme prophète, font allusion au paradis. On peut y voir une affirmation de la grandeur de l'islam à la fois en direction des nouveaux convertis, des musulmans hésitants et des non-musulmans[37], mais Myriam Rosen-Ayalon en a montré aussi les tenants eschatologiques afin d'appuyer sa thèse selon laquelle le dôme du Rocher est une préfiguration de la Jérusalem céleste[38].

Sources et innovations[modifier | modifier le code]

Vue de face du Dôme

Architecture et décor puisent grandement dans le vocabulaire de l'Antiquité tardive, méditerranéenne notamment, quoiqu'on trouve des éléments plus iraniens, comme les palmettes ailées des mosaïques. Plan, matériaux (les colonnes, avec leurs chapiteaux et leurs bases, sont récupérés des ruines de l'esplanade), méthodes de construction et techniques de décor sont empruntées à Byzance et à Rome.

Néanmoins, on remarque qu'aucun bâtiment paléochrétien ni byzantin ne ressemble formellement au dôme du Rocher. Celui-ci puise certes son inspiration dans la tradition préislamique, mais la sublime pour arriver à un monument typique de l'islam. Ceci se remarque tout d'abord dans la géométrisation parfaite de l'édifice : les côtés mesurent autant que le diamètre de la coupole, et chaque point de l'édifice dérive du rocher central. Quelques éloignements sont à noter, notamment dans la disposition des colonnes, mais ils obéissent à une considération visuelle : l'observateur peut voir le Rocher à quelque endroit qu'il se trouve, son regard n'étant jamais bloqué par une colonne ni un pilier. La conception du décor, aniconique, avec de longues inscriptions arabes et des bijoux est aussi entièrement nouvelle, même si elle s'appuie sur des éléments anciens tels que les rinceaux d'acanthe, par exemple. Enfin, il faut noter la grande richesse dans les coloris, très rarement égalée dans un bâtiment de l'antiquité tardive, hormis sans doute les mausolées de Salonique et de Gala Placidia.

Autres images du Dôme[modifier | modifier le code]

Panorama de l'Esplanade des mosquées avec la mosquée al-Aqsa et le Dôme du Rocher, depuis le Mont des Oliviers

Les raisons de la construction[modifier | modifier le code]

Il est difficile à l'heure actuelle de connaître précisément les facteurs qui poussèrent le calife omeyyade Abd al-Malik à commander la construction du dôme du Rocher, dont la fonction précise n'est pas déterminée par sa forme ni par ses inscriptions. Plusieurs facteurs, à la fois politiques et symboliques, peuvent être cités.

Des raisons politiques[modifier | modifier le code]

Dès le IXe siècle, on trouve dans les sources l'idée que le calife souhaitait détourner le hajj, pèlerinage rituel de La Mecque, alors occupée par un rival, vers Jérusalem. Cette hypothèse est mentionnée par l'historien 'abbasside Yaʿqūbī vers 874 et par un prêtre orthodoxe d'Alexandrie, Eutychius (mort en 940), qui s'appuient sur des sources visiblement différentes. Néanmoins, la plupart des chercheurs actuels tombent d'accord pour dire que cette explication est fausse, et donnent à cela plusieurs raisons : l'absence de mention d'un détournement du pèlerinage dans la plupart des sources historique (notamment Tabari, Baladhuri et Maqadasi), et le « suicide politique » que ce changement radical dans le dogme musulman aurait constitué pour Abd al-Malik, déjà mal considéré sur le plan religieux par son appartenance à la famille umayyade. De plus, on trouve, dans un texte de Baladhuri, la preuve que le pèlerinage s'est poursuivi visiblement sans problèmes durant les problèmes politiques qui avaient alors lieu. Autre élément important, la pratique du pèlerinage à Jérusalem semble assez difficile pour des raisons d'espace[39]. Enfin, si l'on accepte la thèse de Sheila Blair selon laquelle le dôme a été construit dans la seconde partie de l'année 692, les dates ne concordent plus, et l'empire se trouvait alors dans un moment d'apaisement après la victoire du général al-Hajjaj.

Ce dernier fait peut nous offrir une seconde lecture du bâtiment, monument de victoire de la dynastie umayyade[40]. Par la même occasion, le dôme célèbre aussi l'Islam triomphant, au centre d'une ville majoritairement chrétienne et à forte communauté juive. Le dôme aurait ainsi mis en valeur la victoire de l'Islam, complétant la révélation des deux autres religions monothéistes, et aurait permis à l'état nouveau de rivaliser en magnificence avec les grands sanctuaires chrétiens de Jérusalem et de Syrie. Plusieurs arguments appuient cette interprétation : la taille du dôme, sa position théâtrale dans la ville et son ancien revêtement brillant, de céramiques à fond d'or prouvent qu'il était fait pour être vu de loin. De plus, son plan centré, donne l'impression que le monument irradie dans toutes les directions, concourant également à un effet scénique[35]. Toujours selon Oleg Grabar, le programme d'inscriptions peut être lu comme un manifeste de la supériorité de l'islam sur le christianisme, quoique tous les chercheurs, notamment Myriam Rosen-Ayalon, ne soient pas tout à fait d'accord avec cette interprétation. Les bijoux et les couronnes ornant l'intérieur du bâtiment seraient alors des trophées, peut-être en référence à ceux accrochés autour de la Kaaba. Cet usage serait corroboré par les poésies et les déclarations officielles contemporaines[35].
Le choix du lieu lui-même est extrêmement symbolique : lieu sacré juif, où restent encore des ruines des temples hérodiens, laissé à l'abandon par les chrétiens pour marquer leur triomphe sur cette religion, il est à nouveau utilisé sous l'Islam, marquant alors la victoire sur les Chrétiens et, éventuellement, une continuité avec le judaïsme. D'ailleurs, comme l'a montré Priscila Soucek, le lieu est associé à David et à Salomon, deux souverains exceptionnels dans la tradition biblique, dont le prestige est censé rejaillir sur le calife qui s'installe sur leurs traces. Enfin, l'historien Al-Maqdisi, au Xe siècle, écrit que le dôme a été réalisé dans le but de dépasser le Saint-Sépulcre, d'où un plan similaire, mais magnifié.

De cette analyse on a pu conclure que le dôme du Rocher peut être considéré comme un message de l'Islam et des Omeyyades en direction des chrétiens, des Juifs, mais également des musulmans récemment convertis (attirés par les déploiements de luxe des églises chrétiennes) pour marquer le triomphe de l'Islam. Mais ce n'est pas la seule hypothèse…

Des raisons religieuses[modifier | modifier le code]

D'autres explications, plus symboliques et pas forcément contradictoires, ont été avancées après l'analyse des traditions liées à l'emplacement.

Dans la Genèse (22-2), le mont Moriah est désigné comme le site du sacrifice d'Isaac] "Dieu dit : "prends ton fil unique que tu aimes,Isaac; et rends-toi au pays de Moriah, où tu l'offriras en holocauste sur une des hauteurs que je t'indiquerai." Le texte précise que le trajet dura trois jours:"Le troisième jour en levant les yeux il vit l'endroit de loin". Le Temple de Salomon ( détruit) se trouvait à cet endroit et Hérode le Grand l'aurait fait reconstruire au même endroit. . Des restes archéologiques assez important, en particulier le mur des Lamentations témoignent encore de ce passé. Néanmoins, dans la Bible, le Rocher appelé aussi « Rocher de la Fondation » n'est jamais mentionné, et ne semble pas jouer un rôle prépondérant dans le Temple.

Des traditions situent donc à cet endroit la Ligature d'Isaac ou "sacrifice d'Isaac" par Abraham, et au début de l'islam, des hadiths[41] auraient situé sur le Rocher le lieu depuis lequel Dieu quitta la Terre après la Création pour retourner au ciel[42]. Une coutume plus tardive associe aussi le Rocher à l'isra, le voyage nocturne de Mahomet, et au miraj, son ascension, durant laquelle il aurait visité les sept cieux et reçu de Dieu les cinq prières journalières de l'islam. Le rattachement de ces évènements à Jérusalem apparaît assez tôt, dès le VIIIe siècle dans les textes, mais ce n'est que vers le XIIe - XIIIe siècle que les sources islamiques mentionnent réellement le Rocher comme point de départ du miraj. Cet amalgame n'existait probablement pas au temps de la construction du dôme, quoiqu'il ait pu être ancré bien plus tôt dans les récits populaires.

Une autre analyse a été fournie par Myriam Rosen Ayalon[43] qui, après avoir étudié de manière détaillée les inscriptions coraniques et les décors de mosaïque, estime que le dôme avait une vocation paradisiaque et eschatologique, et devait être considéré comme une sorte de préfiguration de la Jérusalem céleste. Cette thèse, existe déjà chez al-Watisi au XIe siècle, qui, dans sa description du dôme, fait usage de métaphores bibliques à vocation apocalyptique. Plusieurs parallèles ont été établis, dont un avec le saint-Sépulcre de plan semblable, et qui possède en son centre, outre le tombeau du Christ, un rocher, comme le dôme. L'eau représentée dans les mosaïques et dans les veines du marbre, la forme octogonale du bâtiment, le rocher qui pourrait rappeler le tombeau du Saint-Sépulcre par sa disposition, les quatre portes constitueraient ainsi autant de références au paradis. Oleg Grabar note d'ailleurs que, dès 70, c’est-à-dire juste après la destruction du temple d'Hérode, s'était développé un pèlerinage à vocation eschatologique. Priscilla Soucek, quant à elle, associe le dôme au temple et surtout au palais de Salomon, réputé dans la tradition coranique pour ses richesses (d'où les bijoux et les couronnes). Elle estime que, dans une vision plus large de la lecture coranique du mythe de Salomon, on peut identifier ce palais au Paradis[44].

La grotte[modifier | modifier le code]

Le Rocher abrite une grotte, à laquelle on accède par un escalier. Attestée comme mosquée en 902-903, elle est pourvue d'un mihrab dont la datation fait débat : K.A.C. Creswell, suivi par Klaus Brisch et Géza Féhévari estime qu'il est contemporain du dôme, mais Eva Baer, sur des critères stylistiques, a remis en cause cette datation, estimant que l'œuvre ne peut dater d'avant le IXe siècle, et qu'elle aurait été commandée par un membre de la famille Ikhshidide ou Fatimide[45].

En 1911, le capitaine Montagu Brownlow Parker, jeune officier britannique animée par la recherche du « trésor de Salomon », entreprit de creuser clandestinement dans cette grotte après avoir tenté durant deux ans d'atteindre le dôme par un système de souterrains ; mais rapidement découvert, il dut s'enfuir. Cet incident donna lieu à une véritable crise diplomatique[46]‌, et plus tard, à de nombreuses interprétations « New Age »[réf. nécessaire].

Restriction d'accès[modifier | modifier le code]

  • Le dôme

Son accès est interdit aux non-musulmans alors que jusqu'en 1998, il leur était autorisé s'ils étaient munis d'un billet d'entrée.

Le 12 mai 2009, Benoît XVI se rend au Dôme du Rocher[47], devenant ainsi le premier pape à y pénétrer.

Depuis ces dernières années, Israël autorise l'accès au Dôme du Rocher uniquement aux hommes et aux femmes mariés, respectivement âgés d'au moins 50 et 45 ans.

  • L'esplanade

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, l'accès à la zone était également interdit aux non-musulmans. À partir de 1967, ceux-ci se sont vu accorder un droit d'accès restreint, mais les prières non musulmanes restent interdites sur le Mont du Temple.

En 2000, la visite considérée comme provocatrice du Premier Ministre israélien Ariel Sharon au Mont du Temple déclencha la Seconde Intifada. Cet évènement entraîna le retour de l'interdiction d'accès aux non-musulmans.

En 2006, la zone fut rouverte aux visiteurs non musulmans, sauf le vendredi et pendant les jours fériés pour les musulmans.

En 2009, la zone est toujours ouverte aux non musulmans, mais l'accès aux mosquées ne leur est pas permis.

Galerie[modifier | modifier le code]

Notes, références et bibliographie[modifier | modifier le code]

  1. « [...]en dépit du nom de « mosquée d'Omar » qui lui est souvent attribuée, il ne s'agit pas d'une mosquée et on ne peut, en aucune façon, l'attribuer au calife Omar ou plutôt 'Umar (634-644), qui fut le deuxième des califes ayant succédé à Muhammad comme ses remplaçants à la tête de la plus ancienne communauté musulmane. » Rosen-Ayalon, Myriam. Art et archéologie islamiques en Palestine. Paris : PUF, « Islamiques », 2002, p. 27
  2. Oleg Grabar, La formation de l'art islamique, Paris : Flammarion, « Champs », 2000 (2de ed.), p. 72
  3. Joseph van Ess, « ‘Abd al-Malik and the Dome of the Rock », in Julian Raby, Jeremy Johns (eds.) Bayt al-Maqdis: `Abd al-Malik's Jerusalem, vol. 1, Oxford: Oxford University Press, 1992.
  4. Carte des lieux saints de l'islam sur le site de la documentation française
  5. « Dieu dit : Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac ; va-t'en au pays de Morija, et là offre-le en holocauste sur l'une des montagnes que je te dirai. » (Genèse 22.2)
  6. « Salomon commença à bâtir la maison de l'Éternel à Jérusalem, sur la montagne de Morija, qui avait été indiquée à David, son père, dans le lieu préparé par David sur l'aire d'Ornan, le Jébusien. » (2 Chroniques 3.1)
  7. Jusqu'en 1999, la datation de 691, appuyée sur l'inscription du dôme, était couramment admise. En étudiant le contexte de création du dôme, S. Blair a repoussé cette date à la deuxième moitié de l'année 692. S. Blair, « What is the date of the Dome of the Rock? », in Bayt al-Maqdis, 'Abd al-Malik's Jerusalem, Oxford studies in islamic art, IX, 1999
  8. Cf. note supra
  9. (en)http://www.templemount.org/sagiv2/index.html
  10. Oleg Grabar, La formation de l'art islamique, Paris : Flammarion, « Champs », p. 78
  11. (en) [http://www.cdn-friends-icej.ca/connection.html Documents de Geniza.
  12. Secrets, du rabin Simon ben Yohai
  13. copie de l'inscription et bibliographie. L'inscription a été copiée, transcrite et traduite dans Combe, É., Sauvaget, J., Wiet, G., Répertoire chronologique d’épigraphie arabe, I, Le Caire, 1931, Imprimerie de l’Institut français d’archéologie orientale, année 72, n° 9 et 10, p. 8-11. « Furthermore, the later caliph al-Ma'mum fit to substitute his own name for that to the founder, 'Abd al-Malik, thus showing his acceptance of the aims and purposes of the building » : Grabar, O, Ettinghausen, R. Islamic art and architecture, 650-250, New Haven & London : Yales University Press, 2001 (2de ed.), p. 19.
  14. « Fait rarissime pour le Moyen Âge et pour la Palestine, cet édifice prestigieux n'a subi aucune transformation essentielle. En dépit d'une série de restaurations, il conserve son plan d'origine et ses proportions intactes » Rosen-Ayalon, Myriam. Art et archéologie islamiques en Palestine. Paris : PUF, "Islamiques", 2002, p. 26
  15. (en) Denys Pringle, The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem : A Corpus : The City of Jerusalem, vol. 3, Cambridge University Press,‎ 2007, 506 p. (ISBN 978-0-5213-9038-5, présentation en ligne), p. 400
  16. (en) Calendar of Patent Rolls Preserved in the Public Record Office : Edward II, vol. 3 (lire en ligne), p. 314-315
  17. Désignée dans la littérature anglaise sous le nom de Church of the Temple of the Lord[15]. Ordre religieux de Chanoines réguliers de saint Augustin qui a essaimé en Angleterre et en Écosse et qui a parfois été confondu avec les templiers. Edouard II d'Angleterre confirma leurs possessions dans une charte datée du 5 mars 1319[16].
  18. « Quant à la coupole du rocher, les Francs en avaient fait une église (templum domini), ornant ses murs de peintures et de statues, et construisant une coupole soutenue par des colonnes de marbre à l'intérieur de l'édifice, au-dessus du rocher. [...] Avec la reconquête de Jérusalem, la Coupole du Rocher retrouva sa fonction et son allure d'antan ». Anne-Marie Eddé, Saladin, Paris : Flammarion, 2008. p. 265
  19. Quelques éléments des mosaïques extérieures sont conservés dans des endroits inaccessibles.
  20. St. Laurent, Beatrice ; Riedlmayer, András. 1993. « Restorations of Jerusalem and the Dome of the Rock and Their Political Significance ». In Muqarnas X, 1993. p. 76-84
  21. Max van Berchem, Matériaux pour un Corpus Inscriptionum Arabicarum, t. 2 Syrie du Sud, Jérusalem, Le Caire : Imprimerie de l'Institut français d'archéologie orientale, 1927, no 215, p. 228-246
  22. Marguerite van Berchem, « The mosaics of the dome of the rock in Jérusalem and of the great mosque in Damascus », in CReswell, KAC, Early muslim architecture, t. 1, Oxford : Oxford University Press, 1932.
  23. Rabbat, Nasser. « The Dome of the Rock Revisited: Some Remarks on al-Wasiti's Accounts ». In Muqarnas X, 1993. p. 67-75. Voir p. 68 pour la traduction du passage d'al-Wasiti dans le Fadâ'il al-Bayt al-Muqqadas.
  24. Auguste de Forbin (1777 - 1841), Vue de Jérusalem, prise de la vallée de Josaphat, présenté au salon de 1831, huile sur toile, 97 × 128 cm, Paris, musée du Louvre, Département des Peintures, INV. 4491. Notice de l’œuvre sur la base de donnée Atlas du musée du Louvre
  25. Vassili D. Polenov, Mosquée, 1882, huile sur carton, 36 x 52 cm, Musée d'Odessa ; publiée dans Одеський художній музей, Одесский художественный музей, The Odessa Art Museum, Kiev : Mistechvo, 1976, n° 38.
  26. [1] ; [2] Deux photos non datées montrant la coupole du Dôme du Rocher sans dorure
  27. http://archnet.org/library/sites/one-site.jsp?site_id=1419
  28. [3]
  29. note sur archnet.org
  30. « Des témoignages historiques, confirmés par l'archéologie, permettent d'affirmer que toute la façade, au moment de sa construction, était recouverte de mosaïques » Myriam Rosen-Ayalon, Art et archéologie islamiques en Palestine. Paris : PUF, "Islamiques", 2002, p. 29
  31. Sur la restauration à l'époque de Soliman le Magnifique : Sheila Blair, Jonathan Bloom, The art and architecture of Islam, 1250-1800, New-Haven et Londres : Yale University Press, 1994, p. 220
  32. Oleg Grabar, Richard Ettinghausen et Marilyn Jenkins-Madina, Islamic art and architecture 650 - 1250, New-Haven, Londres : Yale University Press, 2001 (2de ed.), p. 16.
  33. « Their position, added to the fact that no traditionnally trained artist would willingly mix royal symbols with vegetal designs, indicates that these are regalia of the princes defeated by Islam, suspended like trophies on the walls of a strictly Muslim building ». Oleg Grabar, Richard Ettinghausen et Marilyn Jenkins-Madina, Islamic art and architecture 650 - 1250, Yale University Press, 2001, p. 19
  34. Oleg Grabar, Richard Ettinghausen et Marilyn Jenkins-Madina, Islamic art and architecture 650 - 1250, Yale University Press, 2001, p. 19
  35. a, b et c O. Grabar, Le dôme du Rocher, joyau de Jérusalem, 1997
  36. Elles sont notamment recensées par Oleg Grabar dans La formation de l'art islamique, Champs-Flammarion, Paris, 2000, p. 87-89
  37. Oleg Grabar La formation de l'art islamique, Champs-Flammarion, Paris, 2000, p. 87-89
  38. Myriam Rosen-Ayalon, « The Early Islamic Monuments of al-Haram al-Sharif. an iconographic study », Qedem, 28, Jerusalem, Hebrew University, 1989
  39. Oleg Grabar, La formation de l'art islamique Champs-Flammarion, 2000 : p. 74
  40. pour Nasser Rabat, qui privilégiait une datation plus précoce (691), il s'agirait d'affirmer la puissance de la dynastie dans une période de troubles. Nasser Rabat, « The meaning of the umayyad dome of the rock », Muqarnas VI, 1989. (cet article fut publié avant l'analyse de Sheila Blair)
  41. Traditions rattachées à la vie du Prophète
  42. Oleg Grabar, Richard Ettinghausen et Marilyn Jenkins-Madina, Islamic art and architecture 650 - 1250, Yale University Press, 2001
  43. M. Rosen Ayalon, « The early monuments of Haram al-Sharif, an iconographic study », Qedem 28, 1989
  44. Priscilla Soucek, « The temple of Solomon in islamic legend and art », in J. Gutmann (ed.) The temple of Solomon, Missoula, 1976, p. 73-123
  45. Baer, Eva. « The Mihrab in the Cave of the Dome of the Rock ». Muqarnas, vol. 2, 1985, p. 8 – 19.
  46. Fishman, Louis. « The 1911 Haram al-Sharif Incident: Palestinian Notables Versus the Ottoman Administration ». Journal of Palestine Studies, Printemps 2005, Vol. 34, 3, p. 6–22.
  47. www.eglise.catholique.fr du 12 mai 2009

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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