Démographie médiévale

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La démographie médiévale est l'étude de la démographie humaine en Europe pendant le Moyen Âge.

Démographie[modifier | modifier le code]

La température de 800 à 1990 (ici dans les rapports du GIEC) change avec le nombre d'humains

L'évolution de la population européenne au Moyen Âge peut être ainsi estimée :

  • 400 - 1000 : stable à un niveau bas
  • 1000 - 1250 : poussée démographique et expansion
  • 1250 - 1350 : stable à un niveau très haut
  • 1350 - 1420 : déclin abrupt
  • 1420 - 1470 : stable à un niveau bas
  • à partir de 1470 : expansion lente qui s'accélère au début du XVIe siècle

De l'an 400 à l'an 1000[modifier | modifier le code]

Il y eut un fort déclin de la population européenne à la fin de l'Antiquité ; son plus bas niveau fut atteint en 542 lors de l'arrivée de la peste (la peste de Justinien, la dernière grande peste en Europe avant la peste noire du XIVe siècle). Les estimations de la population totale de l'Europe à l'époque de Charlemagne sont floues, mais elle est évaluée entre 25 et 30 millions, dont 15 millions en France carolingienne. Contrairement à notre image d'un fermier autonome solitaire qui déménage quand il voit de la fumée d'une cheminée proche, les établissements médiévaux étaient populeux, avec de grandes régions sauvages et inhabitées de l'une à l'autre. Dans le Moyen Âge, être seul, sans communauté, équivalait à une mort certaine. Des communautés bien peuplées existaient en tant qu'îles au milieu d'une vaste étendue sauvage.

De l'an 1000 à l'an 1250[modifier | modifier le code]

Les Européens commencèrent à avancer dans l'étendue sauvage de ce qui est aujourd'hui appelé la zone des grands défrichements. Les forêts et les marais furent rendus cultivables puis cultivés dans le Haut Moyen Âge. En même temps, des établissements commencèrent à être fondés loin des contrées traditionnelles de l'Empire carolingien, s'établissant au-delà de l'Elbe, triplant ainsi la taille de l'Allemagne. Les Croisés allèrent aux États latins d'Orient, l'Espagne fut reconquise sur les Maures, et les Normands colonisèrent le sud de l'Italie. Tous ces mouvements et conquêtes font partie d'une expansion et d'une réimplantation de la population européenne[1].

Ces expansions et colonisations sont dues à plusieurs facteurs : le climat doux qui permettait des saisons de récolte plus longues, la fin des raids vikings et magyars, encourageant une plus grande stabilité politique, le développement de la technologie médiévale, permettant l'expansion de l'agriculture, des réformes de l'église au XIe siècle, augmentant la stabilité sociale, et la montée de la féodalité, qui encouragea elle aussi la stabilité sociale, et donc la mobilité. Les nobles encouragèrent la colonisation de nouvelles terres. Les liens du serf à la terre commencèrent à faiblir lorsque surgit l'économie à base d'un moyen de paiement par monnaie et non du seul troc. Il y avait beaucoup de terres, mais peu de gens pour la cultiver. Donc les nobles trouvèrent de nouvelles manières d'attirer et garder leur main-d'œuvre. Des centres urbains commencèrent à se développer, attirant les serfs avec la promesse d'une vie libre. La population augmenta donc au fur et à mesure des expansions dans les nouvelles terres.

De l'an 1250 à l'an 1350[modifier | modifier le code]

En 1300, l'Europe était, selon certains avis, surpeuplée. L'Angleterre, qui avait environ un million d'habitants en 1086, en avait de 5 à 7 millions. La France de 1328 était géographiquement plus petite qu'aujourd'hui mais avait déjà entre 18 à 20 millions d'habitants, niveau qui ne sera dépassé qu'au début de l'Époque moderne. La Toscane comptait 2 millions d'habitants en 1300, niveau qui ne sera atteint à nouveau qu'en 1850. En général, la population de l'Europe comptait entre 70 à 100 millions d'âmes[2]. À titre de comparaison, les 25 états membres de l'Union européenne avaient, en 2006, une population totale de 454,5 millions[3]. Le gain de la récolte au XIVe siècle représentait seulement entre 2 grains pour 1 et 7 grains pour 1[4]: tandis qu'aujourd'hui elle s'est élevée à 300 pour 1, voire plus, alors que la population de l'Europe n'a que quadruplé.

De l'an 1350 à l'an 1500[modifier | modifier le code]

Un déclin démographique important[modifier | modifier le code]

Au début du XIVe siècle, les frontières cessèrent de s'élargir et la colonisation interne diminua. Mais les niveaux de population se maintinrent à des niveaux très hauts. Plusieurs catastrophes vinrent décimer des millions d'Européens, de la Grande famine de 1315-1317 à la peste noire en passant par la Guerre de Cent Ans. En Saintonge, à la fin de la Guerre de Cent Ans les moulins sont détruits, les terres en friche et les propriétaires sont à la recherche de bras afin de pouvoir remettre en culture. En 1356 la disette entraine une jacquerie particulièrement importante[5].

La période s'étendant entre 1348 et 1420 vit les plus grandes pertes : en Allemagne, environ 40 % des habitants disparurent, la Provence perdit 50 %, et certaines régions de la Toscane perdirent jusqu'à 70 % de leur population.

Les historiens ont des difficultés à expliquer comment et pourquoi tellement de monde périt. Il y a des doutes sur la théorie, longtemps retenue, disant que les baisses de population sont largement dues aux maladies. En conséquence, d'autres facteurs, sociaux en particulier, sont recherchés.

La théorie malthusienne[modifier | modifier le code]

L'argument malthusien classique est souvent avancé, prétendant que l'Europe était tellement surpeuplée qu'elle peinait à nourrir tout le monde, même lors des années de récoltes abondantes. Il en résultait une malnutrition chronique qui se développa, affaiblissant les systèmes immunitaires contre les maladies qui auraient alors ravagé les pays. Ce phénomène aurait alors entrainé une lutte pour l'obtention des ressources naturelles, qui aurait alors augmenté le nombre de conflits, baissant encore la population. Bref, les catastrophes auraient fonctionné comme des contrôles malthusiens sur une population trop importante par rapport aux ressources disponibles.
Par contre, les critiques de cette théorie disent que si elle était vraie, la chute dramatique de la population aurait donné aux survivants des ressources suffisantes leur permettant de corriger rapidement ces chutes démographiques. Ce qui ne fut pas le cas ; les populations continuèrent à baisser et restèrent à un niveau très bas presque jusqu'au début du XVIe siècle. Ainsi, l'argument malthusien ne donne pas d'explication entièrement satisfaisante.

D'autres hypothèses[modifier | modifier le code]

L'explication la plus récente - provisoire - est celle-ci : le niveau de population atteignit son apogée vers 1250, ce qui provoqua une vive compétition pour les ressources, causant un déséquilibre entre les propriétaires et les paysans. Les loyers montèrent, les salaires baissèrent et la répartition des richesses fut encore déséquilibrée. Les conditions de vie des pauvres devinrent si mauvaises que la croissance de leur population devint nulle.
La condition économique des pauvres, toujours précaire, aggrava aussi les effets de la peste parce qu'ils n'avaient pas les moyens de fuir les villes, comme les nobles dans le Décaméron. Ils vivaient dans des conditions déplorables, ne pouvant pas isoler les malades. Ils disposaient aussi de systèmes immunitaires affaiblis dus à leur alimentation restreinte. Après la peste et les autres catastrophes, les salaires montèrent, par le fait qu'il y avait moins de main-d'œuvre, améliorant les conditions de vie ; mais ceci ne s'est pas produit tout de suite parce que les propriétaires et les nobles freinèrent les changements en procédant à des blocages des salaires et en contrôlant les prix. Ces deux actions furent partiellement responsables des insurrections populaires telles que la révolte paysanne de 1381. Et ce n'est qu'à la fin du XVe siècle que les pauvres commencèrent à connaître une amélioration de leur condition. En 1500, la population totale de l'Europe était bien inférieure à celle qu'elle était deux siècles auparavant, mais sa condition de vie s'était généralement améliorée.

La science et l'art de la démographie médiévale[modifier | modifier le code]

L'étude de la démographie médiévale est assez récente, mais a déjà attiré beaucoup d'attention, en particulier sur les problèmes de la société médiévale. La plupart des ouvrages sur l'histoire du Moyen Âge possède au moins un chapitre ou une section sur la démographie d'une ville, d'une région ou d'un royaume en particulier. Parce que les sources normalement utilisées pour l'étude démographique - par exemple, des certificats de mariage, de naissance ou de décès - ne sont généralement pas disponibles, les chercheurs misent sur d'autres sources, qui peuvent être divisées en deux catégories : données archéologiques et œuvres de l'époque.

Les données archéologiques peuvent être, par exemple, la taille d'un établissement donné et sa croissance ou son abandon : les données archéologiques montrent que jusqu'à 25 % des villages d'Espagne furent abandonnés à la suite du passage de la peste noire. Par contre, des problèmes limitent l'utilisation des données archéologiques. Il est souvent difficile de dater les découvertes, et certains sites très grands sont encore habités et ne peuvent pas faire l'objet de fouilles, limitant les recherches archéologiques à leur périphérie (un exemple concret est Sutton Hoo, en Angleterre).

La plupart des informations sur la démographie médiévale reposent donc sur les œuvres et les documents de l'époque: soit des descriptions, soit des documents administratifs.

Les descriptions nous proviennent de chroniqueurs qui parlaient de la taille des armées, des victimes des guerres ou des famines, ou des participants à un évènement. Beaucoup de ces documents sont malheureusement des embellissements ou des exagérations, et ne peuvent servir de preuves formelles.

Les pièces les plus importantes restent donc les documents administratifs, plus objectifs et précis, leur rédaction ne servant pas l'influence sur d'autres écrits : ainsi les enquêtes et les actes.

Les enquêtes décrivent un domaine ou une région à une date spécifique, en forme d'inventaire. Les enquêtes de seigneurie, en particulier, furent répandues en Angleterre et en France, mais diminuèrent lors du déclin de la féodalité. Les enquêtes fiscales survinrent lors du début de l'économie à base de monnaie ; la plus connue et la plus ancienne est le Domesday Book de 1086. Le Livre des Foyers de l'Italie en 1244 en est un autre exemple. La plus grande enquête fiscale eut lieu en France en 1328. Ces enquêtes augmentèrent en nombre et en envergure lorsque les rois cherchèrent à augmenter leurs revenus. Les enquêtes avaient toutefois des limites car elles concernaient une période de temps en particulier, ne perduraient pas et excluaient certains éléments constitutifs de la société.

Les actes se retrouvent sous plusieurs formes. Il peut s'agir de transferts de propriétés (ventes, échanges, dons, locations), dont les plus vieux datent du VIIIe siècle, ou de documents enregistrant les naissances, baptêmes, décès, ou des documents des tribunaux et des hoiries[6], ou encore le constat des prix de la nourriture et des loyers, tous éléments qui permettent de nombreux recoupements.

Annexes[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Robert Bartlett, The Making of Europe, ISBN 0-691-03780-9
  2. Chiffre calculé avec les statistiques de Herlihy et Russell (voir bibliographie), compilés par Carlo M. Cipolla, ed., The Fontana Economic History of Europe, Vol. I: The Middle Ages, (Glasgow : Collins/Fontana, 1972), pages 25-71
  3. More Facts and Figures on the European Union and the United States
  4. 2 pour 1 veut dire que pour chaque grain semé, 2 furent récoltés.
  5. BraudelL'identité de la France ISBN 2-08-081222-X
  6. héritage forcé des pauvres biens du serf à son seigneur (son cheval, ses vêtements)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Peter Biller ; The Measure of Multitude: Population in Medieval Thought, 2001, ISBN 0-19-820632-1
  • (en) David Herlihy ; "Demography", Dictionary of the Middle Ages, vol.4, 1989 ISBN 0-684-17024-8
  • (en) Thomas Hollingsworth ; Historical Demography, 1969, ISBN 0-8014-0497-5
  • (en) Josiah Russell ; Medieval Demography: Essays ; Ams Studies in the Middle Ages, nº12, 1987, ISBN 0-404-61442-6

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens internes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Source[modifier | modifier le code]