Peuple déicide

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Peuple déicide est une expression chrétienne, apparue au milieu du XIXe siècle et désignant le peuple juif. Le terme « déicide » fait ici référence à la crucifixion de Jésus-Christ et signifie littéralement « meurtrier de Dieu ». C'est un adjectif formé à partir de deux mots latins : la racine deus (« dieu ») et le suffixe cide, correspondant au verbe caedere (« tuer »). En effet, pour les chrétiens, Jésus-Christ est une incarnation de Dieu. Bien que l'idée ne soit pas un dogme de l'Église catholique, pour certains chrétiens la mort du Christ aurait ainsi été voulue ou provoquée par les Juifs contemporains de son vivant, en particulier ceux du Sanhédrin de l'époque où il fut crucifié, « meurtriers du Christ » et donc « meurtriers de Dieu ». Parmi les formulations classiques, revient l'idée que « le déicide est sur le peuple d'Israël »[réf. nécessaire]. Le Catéchisme du Concile de Trente, en 1566, précise que les responsables de la mort du Christ sont les pécheurs de toute l'humanité, non les Juifs seuls. Enfin, en 1922, le concile Vatican-II, dans sa déclaration Nostra Ætate, précise que les Juifs ne peuvent être considérés comme responsables de la Passion, rappelle que les apôtres et nombre des premiers disciples du Christ sont nés du peuple juif, et reconnaît les racines juives de la foi chrétienne. L'expression est aujourd'hui inemployée par les chrétiens.


Le thème du « peuple déicide » constitue l'un des fondements historiques utilisés au XIXe et au début du XXe siècle dans les textes antijudaïques et antisémitiques chrétiens. Pour Jules Isaac, il fait partie des « mythes tendancieux » du christianisme : « le mythe de Jésus méconnu [...] et finalement crucifié par le peuple juif réfractaire et aveugle, d'où s'ensuit le terrifiant mythe – à lui seul plus meurtrier que tous les autres – du crime de « déicide »[1] ».

L'accusation de déicide[modifier | modifier le code]

Les sources néotestamentaires[modifier | modifier le code]

Les Évangiles synoptiques, dont Mt 27,25[2] ou Mc 16, montrent Jésus-Christ conspué par la foule tandis que Ponce Pilate propose au peuple le choix de gracier Barabbas ou Jésus. La foule choisit Barabbas, ce qui fait reposer sur les Juifs la responsabilité de la crucifixion. Par la suite, ce récit a été largement utilisé à des fins antisémites[3]. On peut également citer d'autres passages utilisés pour étayer ce type d'accusation, comme Mt 26,3-5; Mc 14,1-2 ; Lc, 22,1-2; Jn 11,45-53[4].

Le Nouveau Testament fournit d'autres exemples dans l'épître aux Romains (9-10)[5], ainsi que dans la première épître aux Thessaloniciens (1Th 2, 14-16)[6] : « Ce sont ces Juifs qui ont fait mourir le Seigneur Jésus et les prophètes, qui nous ont persécutés, qui ne plaisent point à Dieu, et qui sont ennemis de tous les hommes ». Dans les Actes des Apôtres (Ac 5,28)[7] : « Ne vous avons-nous pas défendu expressément d'enseigner en ce nom-là? Et voici, vous avez rempli Jérusalem de votre enseignement, et vous voulez faire retomber sur nous le sang de cet homme ! »

Daniel Marguerat constate un « intéressant changement de vocabulaire entre le début et la fin du récit » des Actes des Apôtres. Les premiers chapitres soulignent l'écoute et l'harmonie qui régnaient autour de la première communauté groupée autour des apôtres. « Le terme « juif », quasi absent des huit premiers chapitres, est utilisé en rafale dès le chapitre 13 (concile de Jérusalem), et doté d'une connotation toujours plus négative »[8].

Le corpus patristique[modifier | modifier le code]

L'accusation de déicide, exprimée en d'autres termes, remonte au moins au IIe siècle, avec Justin de Naplouse. Celui-ci écrit dans son Dialogue avec Tryphon (133, 3), en s'adressant aux Juifs :

« Maintenant encore, en vérité, votre main est levée pour le mal ; car, après avoir tué le Christ, vous n’en avez pas même le repentir ; vous nous haïssez, nous qui par lui croyons au Dieu et Père de l’univers, vous nous mettez à mort chaque fois que vous en obtenez le pouvoir ; sans cesse vous blasphémez contre lui et ses disciples, et cependant tous nous prions pour vous et tous les hommes sans exception. »

Méliton de Sardes tient des propos similaires dans son Homélie de Pâques :

« Qu’as-tu fait, Israël ? Tu as tué ton Seigneur, au cours de la grande fête. Écoutez, ô vous, les descendants des nations, et voyez. Le Souverain est outragé. Dieu est assassiné par la main d’Israël. »

La notion de « peuple déicide » s'appuie sur plusieurs passages du Nouveau Testament, notamment dans les Épîtres de Paul. Elle est reprise et développée par Augustin d'Hippone, Jean Chrysostome (auteur de l'Adversus Judaeos) ainsi que Pierre Chrysologue[9], entre autres : les Juifs seraient les « meurtriers de Dieu » car ils porteraient la culpabilité de la crucifixion. Cette expression n'apparut que rarement dans les textes théologiques et resta sous-entendue dans la liturgie catholique. Bernhard Blumenkranz relève d'ailleurs que, « d’une manière générale, les morceaux liturgiques à caractère antijuif prononcé resteront toujours rares » dans l’histoire de l’Église[10]. L'accusation elle-même fut contredite par le concile de Trente, mais réapparut dans nombre d'écrits et d'homélies jusqu'au concile Vatican II.

Historique[modifier | modifier le code]

Des origines au Moyen Âge[modifier | modifier le code]

Le mot « déicide » ou des formules synonymes[11] sont restés en usage à l'intérieur du christianisme pendant plusieurs siècles.

Lors de l'office des Ténèbres du Vendredi saint, les Impropères ont repris les accusations d'Augustin d'Hippone à l'égard des Juifs, extraites de son Commentaire sur les Psaumes : « Que les Juifs ne disent pas : Nous n'avons pas tué le Christ[12]. »

L'un des partisans de Nestorius, traité de « juif » par ses adversaires notamment au concile d'Éphèse[13], est critiqué pour avoir dit que « les Juifs n'avaient été impies que contre un homme. »[14]

À partir du VIIe siècle, l'oraison Oremus et pro perfidis Judaeis (« Prions aussi pour les Juifs perfides ») s'ajoute à ce que Jules Isaac a appelé l'enseignement du mépris. Cependant, la perfidia judaica dont parle ce texte a trait au supposé « aveuglement » du peuple juif, qui n'a pas reconnu le Christ et la traduction de perfidis par 'perfides' est une simplification trahissant le sens réel de ce mot qui signifie littéralement 'qui n'a pas la foi' (sous-entendu 'chrétienne'). En tous cas, elle ne sous-entend pas l'accusation de « déicide ». Dans la pratique, ces deux thèmes se sont toutefois confondus, et le Vendredi saint a longtemps été synonyme d'agressions contre les Juifs, voire de massacres. Les pogroms en Russie, en Pologne et ailleurs étaient traditionnellement liés au Vendredi saint.

D'autre part, l'historienne Sylvia Schein souligne l'influence de l'antisémitisme franciscain à partir du XIVe siècle. C'est en 1342 que cet ordre, arrivé à Jérusalem dès 1220[15], reçoit définitivement la Custodie de Terre sainte : autrement dit, les Franciscains deviennent les gardiens officiels des lieux saints du christianisme. Selon Sylvia Schein, ils propagent auprès des pèlerins le thème du peuple juif « assassin du Christ », ce qui contribue à maintenir l'antisémitisme à travers l'Europe[16]. Cette propagande, « systématique » d'après Sylvia Schein, vise notamment à empêcher le retour des Juifs en Terre d'Israël, même si, sur place, les rapports entre Juifs et Franciscains sont peu conflictuels[17].

Pendant tout le Moyen Âge, et par les mêmes canaux de propagande, le thème du « peuple déicide » se renforce d'un mythe analogue, celui des prétendues profanations d'hosties, qui démultiplie l'allégation initiale.

Le concile de Trente[modifier | modifier le code]

Pour sa part, le catéchisme du concile de Trente (1566) ne porte aucune accusation de « déicide » à l'encontre des Juifs. La crucifixion, selon le concile, a pour cause l'ensemble des péchés de tous les hommes depuis le péché originel jusqu'à la fin des temps[18] :

« Il faut ensuite exposer les causes de la Passion, afin de rendre plus frappantes encore la grandeur et la force de l'amour de Dieu pour nous. Or, si l'on veut chercher le motif qui porta le Fils de Dieu à subir une si douloureuse Passion, on trouvera que ce furent, outre la faute héréditaire de nos premiers parents, les péchés et les crimes que les hommes ont commis depuis le commencement du monde jusqu'à ce jour, ceux qu'ils commettront encore jusqu'à la consommation des siècles [...]. Les pécheurs eux-mêmes furent les auteurs et comme les instruments de toutes les peines qu'il endura. »

Le catéchisme du concile de Trente précise (1re partie, chapitre 5, § 3) :

« Nous devons donc regarder comme coupables de cette horrible faute, ceux qui continuent à retomber dans leurs péchés. Puisque ce sont nos crimes qui ont fait subir à Notre-Seigneur Jésus-Christ le supplice de la Croix, à coup sûr, ceux qui se plongent dans les désordres et dans le mal (Hebr., 6, 6.) crucifient de nouveau dans leur cœur, autant qu’il est en eux, le Fils de Dieu par leurs péchés, et Le couvrent de confusion. Et il faut le reconnaître, notre crime à nous dans ce cas est plus grand que celui des Juifs. Car eux, au témoignage de l’Apôtre (Cor., 2, 8.), s’ils avaient connu le Roi de gloire, ils ne L’auraient jamais crucifié. Nous, au contraire, nous faisons profession de Le connaître. Et lorsque nous Le renions par nos actes, nous portons en quelque sorte sur Lui nos mains déicides. »[19]

XIXe siècle[modifier | modifier le code]

« Peuple déicide » n'est donc pas une expression reçue ou répandue chez les Pères de l’Église, les théologiens ou les évêques chrétiens même si certains d'entre eux ont des formules très voisines.

Au XIXe siècle, l'expression de « peuple déicide » apparait en tant que telle comme désignant le peuple juif dans la littérature, par exemple dans les Harmonies de Lamartine, puis est réutilisée par de multiples textes antisémites, notamment la presse catholique de combat comme La Croix avant et pendant l'affaire Dreyfus.

Le concile Vatican II[modifier | modifier le code]

Le concile Vatican II mit fin en 1965 à ces accusations de déicide[20],[21]. Une version préparatoire de la déclaration Nostra Ætate (1965) prévoyait d'indiquer dans son alinéa 7 « ... que jamais le peuple juif ne soit présenté comme une nation réprouvée ou maudite ou coupable de déicide... ». Cette mention a été supprimée dans la version finale[22].

La quatrième partie de Nostra Ætate, consacrée au judaïsme, inclut le passage suivant :

« Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ), ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps. S'il est vrai que l'Église est le nouveau peuple de Dieu, les Juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture. Que tous donc aient soin, dans la catéchèse et la prédication de la parole de Dieu, de n'enseigner quoi que ce soit qui ne soit conforme à la vérité de l'Évangile et à l'esprit du Christ. »

La déclaration mentionne une fois l'expression « peuple juif » : « Elle [l'Église] rappelle aussi que les apôtres, fondements et colonnes de l'Église sont nés du peuple juif, ainsi qu'un grand nombre des premiers disciples qui annoncèrent au monde l'Évangile du Christ. »

Le catéchisme de l'Église catholique[modifier | modifier le code]

Le catéchisme de l'Église catholique promulgué en 1992 réaffirme que les Juifs ne sont pas responsables de la mort de Jésus et reprend l'argument du concile de Trente sur l'« ignorance »[23] du peuple juif :

« En tenant compte de la complexité historique du procès de Jésus manifestée dans les récits évangéliques, et quel que puisse être le péché personnel des acteurs du procès (Judas, le Sanhédrin, Pilate) que seul Dieu connaît, on ne peut en attribuer la responsabilité à l'ensemble des Juifs de Jérusalem, malgré les cris d'une foule manipulée et les reproches globaux contenus dans les appels à la conversion après la Pentecôte. Jésus Lui-même en pardonnant sur la Croix et Pierre à sa suite ont fait droit "à l'ignorance" (Ac 3:17) des Juifs de Jérusalem et même de leurs chefs. » [24]

Aujourd'hui[modifier | modifier le code]

Mel Gibson a été accusé de reprendre cette accusation dans son film La Passion du Christ

L’évêque schismatique Richard Williamson reprit également cette accusation.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jules Isaac, Genèse de l'antisémitisme, Agora/Pocket, 1985, p. 157.
  2. Mt 27. 25, COE cité par Paulette Dougherty-Martin, La Terre sainte et le symbolisme de l'olivier, éd. L'Harmattan, 2011, p. 201, extrait en ligne
  3. Hyam Maccoby, L'Exécuteur sacré, Cerf,‎ 1982, p. 184-187.
  4. Mt 26. 3-5; Mc 14. 1-2 ; Lc 22. 1-2; Jn 11. 45-53, repris vers 1145 par le chanoine Nicolas de Liège dans sa Vita Landiberti Leodiensis, cf. Renaud Adam « La Vita Landiberti Leodiensis (ca 1144-1145) du chanoine Nicolas de Liège. », in Le Moyen Âge, 3/2005, tome CXI, pp. 503-528, article en ligne
  5. Rm 9-10
  6. 1 Th 2. 14-16, COE cité par Paulette Dougherty-Martin, La Terre sainte et le symbolisme de l'olivier, éd. L'Harmattan, 2011, p. 201, extrait en ligne
  7. Ac 5. 28, COE cité par Paulette Dougherty-Martin, La Terre sainte et le symbolisme de l'olivier, éd. L'Harmattan, 2011, p. 201, extrait en ligne
  8. Daniel Marguerat. Le Déchirement : Juifs et chrétiens au premier siècle. Page 167.
  9. Pierre Chrysologue emploie le substantif latin deicida à propos des Juifs dans son Sermon 172. Il est également l'auteur de plusieurs homélies sur la parabole du Fils prodigue où revient le thème de la « cruelle jalousie » du peuple juif.
  10. Bernhard Blumenkranz, Juifs et chrétiens dans le monde occidental, 430-1096, Peeters, Paris-Louvain, 2006, p. 91-92 [extraits en ligne].
  11. Par exemple en grec, θεοκτόνος, theoktonos, « meurtrier de Dieu ».
  12. Sixième Leçon de l'office des Ténèbres, commentaire du Psaume 63 sqq.
  13. Jean Baptiste Honoré Raymond Capefigue, Histoire philosophique des Juifs : depuis la décadence des Macabées jusqu'à nos jours, vol. 1,‎ 1834, 173 p. (lire en ligne), p. 102-103
  14. Jacques-Bénigne Bossuet, Œuvres complètes de Bossuet : classées pour la première fois selon l'ordre logique et analogique,‎ 1864 ("les+Juifs+n'avaient+été+impies+que+contre+un+homme."&hl=fr&sa=X&ei=f8YHU97xNaTt0gWYvYDoAQ&ved=0CDIQ6AEwAA#v=onepage&q="les%20Juifs%20n'avaient%20été%20impies%20que%20contre%20un%20homme."&f=false lire en ligne), p. 104
  15. L'ordre des Franciscains a été fondé en 1209.
  16. Cathedra for the History of Eretz Israel and Its Yishuv Jérusalem, n° 19, 1981, Recension en ligne.
  17. Revue des études juives, vol. 141, n° 3-4, 1982, Recension en ligne.
  18. Catéchisme du Concile de Trente, Première partie : Du symbole des Apôtres, Chapitre 5 Du 4e article du symbole : Qui a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, et a été enseveli, § 3, éditions DMM, Niort 1998, p. 56.
  19. Catéchisme du Concile de Trente, première partie : Du symbole des Apôtres, Chapitre 5 Du 4e article du symbole : Qui a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, et a été enseveli, § 3, éditions DMM, Niort 1998, p. 57.
  20. Menahem Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II : état des lieux historique et théologique, prospective eschatologique,‎ 2009, p. 391
  21. La fin de l'antijudaïsme chrétien article de Henri Tincq pour Dafina.net, 26 juin 2012
  22. La querelle du « déicide » au Concile Vatican II article de Menahem Macina] 25 juillet 2007
  23. « Et il faut le reconnaître, notre crime à nous dans ce cas est plus grand que celui des Juifs. Car eux, au témoignage de l’Apôtre (Cor., 2, 8.), s’ils avaient connu le Roi de gloire, ils ne L’auraient jamais crucifié.  ». Catéchisme du Concile de Trente, Première partie : Du symbole des Apôtres, Chapitre 5 Du 4e article du symbole : Qui a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, et a été enseveli, § 3, ibid., p. 57.
  24. Catéchisme de l'Église catholique, n° 597. Source: Vatican.va PREMIERE PARTIE LA PROFESSION DE LA FOI, DEUXIÈME SECTION LA PROFESSION DE LA FOI CHRETIENNE, CHAPITRE DEUXIEME JE CROIS EN JÉSUS-CHRIST, LE FILS UNIQUE DE DIEU, Article 4 " JESÚS-CHRIST A SOUFFERT SOUS PONCE PILATE, IL A ETE CRUCIFIE, IL EST MORT, IL A ETE ENSEVELI ", paragraphe 2. JESUS EST MORT CRUCIFIE.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]