Décret de Gratien

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Décret et Gratien (homonymie).

Le Décret de Gratien (en latin Concordia discordantium canonum, « concorde des canons discordants », plus connu sous le titre Decretum Gratiani) est une œuvre majeure du droit canonique, rédigé entre 1140 et 1150, qui rassemble plus de 3 800 textes : canons dits apostoliques, textes patristiques, décrétales pontificales, décrets conciliaires, lois romaines et franques, etc. Le décret de Gratien formera la base du Corpus juris canonici, publié en 1582, qui sera en vigueur jusqu’à la publication du Code de droit canonique de 1917.

Cette œuvre collective sous la tutelle de Gratien n'a pas, par ailleurs, pour seule finalité de rassembler des règles canoniques mais surtout de les concorder, de les concilier et donc, de les rendre beaucoup plus cohérentes.

L'auteur[modifier | modifier le code]

Portrait de Gratien, dans un manuscrit du XVIe siècle

La biographie de Gratien est amplement sujette à caution. Selon la Chronique de Martin d'Opava, il naît à Chiusi en Toscane. Selon une autre source, c'est plutôt à Carraria, près d'Orvieto, en Ombrie. Son prénom aurait été Jean. La tradition médiévale en a fait le frère de Pierre Lombard — auteur du Liber Sententiarum, considéré alors comme le père de la théologie médiévale — et de Pierre Comestor (ou Pierre le Mangeur — auteur de l’Historia Scholastica, considéré comme le père de l'histoire médiévale. Par cette parenté fictive, les érudits médiévaux soulignent les rapports étroits qui unissent la théologie, l'histoire et le droit canonique.

Par la suite, il serait devenu moine camaldule au couvent des Saints-Nabor-et-Félix — ou bénédictin — et aurait enseigné le droit dans son monastère. Selon Robert de Torigny encore, il serait devenu évêque de Chiusi. D'autres chroniqueurs en font le conseiller du pape Innocent II (1130–1143) ou le légat d'Eugène II (1145–1163).

La date de sa mort est également inconnue. Elle survient probablement avant le IIIe concile du Latran (1179), puisque selon certaines sources, l'on y regrette l'absence du Maître, comme on l'appelle alors. On ignore également le lieu de sa mort, même si la ville de Bologne revendique cet honneur, et a édifié à Gratien un monument funéraire dans l'église Saint-Pétronius.

Le Décret[modifier | modifier le code]

Enluminure d'un manuscrit du XIIIe siècle

Le Décret est une collection de plus de 3800 textes, rassemblant l'ensemble du droit ancien :

lois romaines et franques.

Gratien s'inspire des nombreuses collections antérieures, en particulier du Décret et de la Tripartita d'Yves de Chartres (fin du XIe siècle) ou encore la Collectio canonum d'Anselme de Lucques (c. 1036–1086), mais aussi des Étymologies d'Isidore de Séville.

La date de rédaction du texte est mal connue : elle se place après Latran II mais avant la rédaction du Liber Sententiarum de Pierre Lombard, qui intègre certains des canons du Décret. On estime généralement que le Décret de Gratien date des environs de 1140.

En 1996, quatre manuscrits antérieurs à la Vulgate de Gratien ont été découverts par le médiéviste Anders Winroth, découverte suivie par celle d'un cinquième manuscrit, de la même époque, dans la librairie de l'abbaye de Saint-Gall, en Suisse. Leur analyse n'étant pas achevée, leur incidence sur les connaissances actuelles sur Gratien reste encore à constater.

Plan de l'ouvrage[modifier | modifier le code]

L'œuvre se compose de trois parties. La première, les Distinctiones, se divise en 101 distinctions :

  • définitions (droit divin, naturel, positif et coutumier) ;
  • un exposé sur les diverses sources du droit canonique : droit écrit, décrets concilialres, décrétales, droit romain ;
  • un exposé sur les clercs : offices, droits et devoirs, conditions d'accès ;
  • un exposé sur les évêques.

La seconde partie, les Causæ, aborde les grands thèmes du droit canonique : la simonie, la nomination et la récusation des évêques, le temporel et les revenus des clercs, l'hérésie et l'excommunication, la pénitence (considéré comme une interpolation), etc.

La troisième partie est intitulé De consecratione, elle traite de la consécration des églises, de la célébration de la messe, des fêtes, du baptême, de la confirmation et du jeûne. La plus courte des trois, elle est souvent considérée comme une interpolation.

Méthodologie[modifier | modifier le code]

Il recourt à la technique dialectique du sic et non élaborée par Pierre Abélard. Le titre, Concordantia discordantium canonum, peut-être choisi par Gratien lui-même, réfère à la méthode adoptée : les canons sont groupés par thèmes et l'auteur leur ajoute un commentaire (le dictum) visant à concilier leurs différences. Dans la section des Causæ, il procède de la même manière pour chacun des 36 « causes » : il rédige un certain nombre de questions sur un même problème, auxquelles il répond par des extraits de textes. Lorsqu'une interprétation est nécessaire ou lorsque les sources se contredisent, il recourt de nouveau aux dicta.

En ceci, Gratien innove à de nombreux titres : d'abord, suivant en cela Abbon de Fleury, il mêle son propre commentaire aux textes collectés. Ensuite, il recourt à une méthode d'exposition très didactique, immédiatement utilisable dans une école de droit. Enfin, il reconnaît la valeur relative de ses différentes sources et introduit la notion de jurisprudence. Gratien est donc le père du droit canonique moderne.

Postérité[modifier | modifier le code]

Exemplaire d'un manuscrit du XIIIe siècle

Le Décret de Gratien est rapidement adopté par les écoles de droit, à commencer par celle de Bologne, alors capitale de l'étude du droit canonique. Tout aussi rapidement, elle est glosée et interpolée, notamment par l'ajout d'extraits de droit romain, identifiés dans les manuscrits comme paleae — terme usuellement interprété comme « l'ivraie » parmi le bon grain trié par Gratien. Selon une tradition médiévale, le Décret aurait été approuvé par le pape Eugène III à Ferentino. Il s'agit probablement d'une pieuse légende, cette approbation publique étant étrangère aux conceptions de l'époque.

Le Décret ainsi revu et corrigé est l'œuvre canonique la plus importante du XIIe siècle, par son exhaustivité et la sûreté de son analyse. Il devient le fondement du droit qui suit, et ce pour huit siècles, jusqu'en 1917, date de promulgation du Code de droit canonique.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (de) P. Classen, “Das Decretum Gratiani wurde nicht in Ferentino approbiert”, Bulletin of Medieval Canon Law, 8 (1978) p.38-40 ;
  • F. Jankowiak, q.v., Dictionnaire historique de la papauté, s. dir. Philippe Levillain, Fayard, Paris, 2003 (ISBN 2-213-61857-7) ;
  • (en) S. Kuttner, “The father of the science of canon law”, The Jurist, 1 (1941), p. 2–19 ;
  • J. T. Noonan :
    • (en) “Gratien slept here: the Changing Identity of the Father of Systematic Study of Canon Law”, Traditio, XXXV (1970), p. 145–172,
    • (en) “Was Gratian approved at Ferentino?”, Bulletin of Medieval Canon Law, 6 (1976), p. 15-27 ;
  • R. Metz, « Regard critique sur la personne de Gratien, auteur du Décret (1130–1140), d'après les résultats des dernières recherches », Revue des sciences religieuses, LVIII (1984), p. 64–76 ;
  • A. Vetulani, Sur Gratien et les décrétales, Variorum, 1990 ;
  • (en) A. Winroth, The Making of Gratian's Decretum, Cambridge University Press, 2005 (ISBN 0-521-63264-1)

Liens externes[modifier | modifier le code]