Culture du viol

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La culture du viol est un concept établissant des liens entre le viol (ainsi que d'autres violences sexuelles) et la culture de la société où ces faits ont lieu[1], et dans laquelle prévalent des attitudes et des pratiques tendant à tolérer, excuser, voire approuver le viol[2].

Origine de la notion[modifier | modifier le code]

Le terme est apparu aux États-Unis lors de la seconde vague du mouvement féministe[3]. Jusque dans les années 1970, la question du viol était peu abordée et mal connue[4].

En 1974, Noreen Connell et Cassandra Wilson emploient le terme « Culture du viol » dans leur livre Rape: The First Sourcebook for Women (Viol : le premier livre d'information pour les femmes), publié en collaboration avec le groupe des New York Radical Feminists[5]. Ce livre est l'un des premiers à proposer des récits de viol à la première personne et contribue à sensibiliser le public à cette question[6].

Éléments de la culture du viol[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Mythes sur le viol.

La culture du viol véhicule des mythes sur le viol tendant à réhabiliter les agresseurs et blâmer les victimes. Les mythes sur le viol peuvent être regroupés en trois catégories : la négation ou minimisation du viol, la négation du non-consentement de la victime, ou le blâme de celle-ci.

Négation et minimisation du viol[modifier | modifier le code]

Cela consiste à affirmer qu'il ne s'est rien passé ou que "ce n'est pas si grave". Il est par exemple courant de remettre en cause la parole de la victime ou d'entendre parler du viol comme d'une chose normale : « Les lois sont comme les femmes, elles sont faites pour être violées » a déclaré en 2012 le député espagnol José Manuel Castelao Bragaña[7].

La minimisation du viol est favorisée par le vocabulaire de certaines victimes, et ce d'autant plus que leur récit est fort du poids de leur expérience et donc légitime. Comparant les expériences, elles normalisent le viol en évoquant tour à tour la condition humaine, la fatalité, la résilience, la tradition. Le viol trouverait selon elles ses fondements dans sa régularité et dans la minimisation de son impact. Ainsi des victimes se sont entendues dire que d'autres avant elles l'avaient subi en faisant moins d'histoires (pas de plainte), voire en continuant une vie normale, comme le dit une ancienne victime du film Le général de John Boorman après avoir violé sa fille.

La culture du viol amène à relever tous les éléments du récit de la victime qui ne correspondent pas au mythe du "viol typique", commis de nuit, dans la rue et par un malade mental inconnu. Un viol commis au domicile de l'agresseur ou de la victime par une personne connue de celle-ci se verra ainsi discrédité car ne correspondant pas à cette image fantasmée.

Négation du non-consentement[modifier | modifier le code]

Il s'agit ici d'affirmer que la victime désirait secrètement le rapport sexuel, ou a aimé cela.

Ce mythe se retrouve dans les rapports de séduction : il est ainsi courant d'entendre dire qu'une femme qui dit "non" pense "oui", et que la séduction consiste à la faire céder. L'image de l'amant entreprenant voire autoritaire, qui néglige de s'assurer du consentement de sa partenaire, voire outrepasse délibérément son refus (c'est-à-dire la viole) est présentée comme une capacité positive à s'affranchir de limites injustifiées et rébarbatives[8].

Ce mythe s'immisce parfois jusque dans la victime qui garde longtemps le sentiment que son corps l'a trahi car les zones érogènes sont régies par des mécaniques : la victime peut donc prendre du plaisir, sa sexualité se déconnectant de l'ensemble de son être et créant une ambivalence écoeurante. Dès lors, la sexualité de la victime est influencée par les violences subies (dépossession de la sexualité même après le viol). La victime a l'impression d'être marquée au fer rouge. Il est à noter que ce mythe peut être partagé par les violeurs qui ont parfois vu leur victime prendre du plaisir (sexuel) d'autant plus facilement que la victime est isolée et "dressée".(http://memoiretraumatique.org/memoire-traumatique-et-violences/violences-sexuelles.html)

Blâme de la victime[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Slut-shaming.

Lorsqu'un viol est rendu public, il est enfin courant de faire porter sur la victime la responsabilité du viol. Il arrive ainsi que soient soulignés des aspects des mœurs de la victime qui pourraient être interprétés comme des incitations à avoir des rapports sexuels avec elle, comme sa tenue vestimentaire. En cela, elle sera accusée d'avoir « mérité » ou « cherché » ce qui lui est arrivé.

A l'extrême limite, le viol peut même être une menace de punition mise à exécution, de manière plus ou moins consciente (punition de la femme en général, de la conjointe, de l'enfant, du village). C'est à ce moment-là qu'il devient les plus clairement ce qu'il est : un instrument de domination. Et pour que la victime reste dominée, il lui reste à intérioriser son infériorité, notamment en lui la rappelant si possible publiquement. Le principal but du blâme est de rendre la victime responsable donc coupable (Pierre Bourdieu).

Blâmer la victime offre en outre l'avantage de nier le viol, renforçant ainsi le premier mythe. Présentée comme limitée dans ses facultés mentales, émotionnelles, intellectuelles, sociales (respect des normes et des valeurs, volonté d'intégration) la victime perd la légitimité de sa parole alors même qu'elle rapporte des faits violents. En outre, elle connaît ainsi la position dominante : mieux vaut qu'elle se taise et renonce à l'arrogance de croire qu'elle est plus forte que celles qui l'ont précédées. Bref, informée, elle devient responsable de ce qui lui arrivera si elle continue de témoigner. Le discours dominant est cohérent : la logique est la même avant et après le viol. La victime est seule responsable de ce qui arrive (c'est-à-dire de la désappropriation -de son être, de sa parole) et puisqu'elle dit souffrir, c'est donc elle son propre bourreau. La réitération de cette logique épuise la victime encore et encore. (Isabelle Aubry, Comment j'ai surmonté l'inceste).

Rappelons que le violeur dispose de nombreux moyens pour épuiser sa victime. En effet, il partage avec elle une intimité qu'il peut publiquement évoquer, clairement auprès d'un auditoire qui lui est favorable (lorsque la culture du viol est dominante) ou par des sous-entendus et des gestes dans le meilleur des cas. Ces gestes sont parfois anodins mais peuvent paralyser temporairement la victime en la surprenant : ils évoquent des rituels ou des actes très violents. Il arrive qu'un regard seul suffise.

Il est à noter que pression psychologique et scandale se nourrissent l'un et l'autre. En effet le retournement de la parole de la victime peut renforcer les dysfonctionnements mentaux produits par le viol. Autrement dit, la victime s'approche une nouvelle fois de la rupture mentale quand elle est niée dans son témoignage. Et c'est encore pire quand elle s'adresse aux autorités sociétales notamment aux professionnels de la justice ou du corps médical. Alors, afin de garder sous contrôle la victime (pour qu'elle n'explose pas), certains augmentent la pression jusqu'au renoncement de la victime. (http://antisexisme.net/2012/01/16/les-mythes-autour-du-viol-et-leurs-consequences-partie-2-les-consequences-pour-la-victime/)

Parler comporte donc le risque d'une nouvelle humiliation et d'une nouvelle désillusion, ce qui peut vider définitivement les victimes de tout optimisme. Après avoir subi une dégradation de leur corps et de leur psychisme, elles doivent en effet encore trouver la force de résister à la dégradation de leur image et à l'alourdissement du masque social (jouer l'illusion de croire les rouages sociétaux sains et justes). Il n'est alors pas rare que le violeur utilise les solutions adoptées par le plaignant pour illustrer la fragilité de sa victime. Les violeurs n'ont plus qu'à dire : "Vous voyez. C'est une personne fragile. Il se suicide, il se mutile. " Ou "Certes, mais ce n'est pas un(e) résilient(e). Et là est le problème : dans sa sensibilité, non pas dans le viol". (Le viol, un crime presque ordinaire d'Audrey Guiller et Nolwen Weiler)

L'absurdité d'un tel discours n'est possible que s'il existe une culture du viol avec ses normes, ses valeurs, ses institutions notamment son discours dominant. En effet, mathématiquement, les conséquences d'un fait ne peuvent être prouvées en dehors du fait lui-même. C'est donc en pensant le viol comme favorisé par la domination (et non comme par une pulsion sexuelle) qu'est mis en lumière ce qui détruit la victime et donc les mécanismes que manipulent les violeurs. Par exemple le lien entre le suicide et le viol est aujourd'hui si clairement établi que non seulement un violeur ne pourrait plus évoquer la fragilité de sa victime en évoquant le suicide mais en plus bien mal lui en prendrait de le faire. Le discours dominant joue donc un rôle important dans le recul du viol.

De même, les sanctions encourues par l'auteur du crime peuvent être déplorées, en même temps que l'on relève ce qui en fait une personne ordinaire, voire exemplaire[9].

Ce phénomène contribue fortement à dissuader les victimes de porter plainte et les incite à taire ce qu'elles ont subi, de peur que leur parole, mais aussi leur personne, ne soit discréditée publiquement.

Obstacles à la dénonciation d'un viol[modifier | modifier le code]

Les victimes de viol qui prennent la parole et dénoncent leur agresseur sont sanctionnées de multiples manières, ce qui décourage la plupart des victimes de se plaindre du viol qu'elles ont subi. Quand elles le font, elles se heurtent souvent à la mauvaise volonté de la justice ou de ses intermédiaires. En 2013, treize étudiantes californiennes ont porté plainte contre leur université pour avoir rejeté leurs plaintes (la police du campus a déclaré à l'une d'elles que si son agresseur n'avait pas eu d'orgasme, il n'y avait pas eu de viol) ou refusé de leur donner des suites judiciaires[10].

Le coût de la procédure peut aussi être un obstacle important. En effet, si les victimes obtiennent gain de cause, les frais de justice leur seront remboursés, mais beaucoup de procès aboutissent à un non-lieu, et il faut de toutes façons pouvoir avancer l'argent[11].

Perception du viol dans l'histoire[modifier | modifier le code]

Géographie de la culture du viol[modifier | modifier le code]

Critiques adressées à la notion[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Joyce E. Williams, The Concise Encyclopedia of Sociology, Wiley-Blackwell,‎ décembre 2010 (ISBN 978-1405183529), p. 493
  2. (en) Rebecca Flintoft, Violence Goes to College: The Authoritative Guide to Prevention and Intervention, Charles C Thomas,‎ octobre 2001 (ISBN 978-0398071912), p. 134
  3. "The term 'rape culture' originated in the 1970s during the second wave feminist movement and is often used by feminists to describe contemporary American culture as a whole."
  4. "Until the 1970s, most Americans assumed that rape, incest, and wife-beating rarely happened." Review of Against Our Will: Men, Women, and Rape quoted in Rutherford, Alexandra, « Sexual Violence Against Women: Putting Rape Research in Context », Psychology of Women Quarterly, vol. 35, no 2,‎ juin 2011, p. 342–347 (DOI 10.1177/0361684311404307, lire en ligne)
  5. (en) New York Radical Feminists, Noreen Connell et Cassandra Wilson, Rape: the first sourcebook for women, New American Library,‎ 31 octobre 1974 (ISBN 9780452250864, lire en ligne), « 3 », p. 105
  6. Helen Benedict, « Letters to the Editor: Speaking Out », New York Times,‎ 11 octobre 1998 (lire en ligne)
  7. Un article d'El Pays et son compte-rendu sur un site en français
  8. Suite au tollé qu'il a suscité, l'article du site Séduction by Kamal a été retiré, mais des captures d'écran sont archivées ici
  9. Comme par exemple dans ces articles du journal Le Monde ou du New-York Times (ce dernier est analysé ici par une blogueuse féministe).
  10. L'article du Huffington Post et un compte-rendu de cet article sur un site en français
  11. [1]

Bibliographie (en anglais)[modifier | modifier le code]

  • (en) Transforming a Rape Culture,‎ 1993 (ISBN 1-57131-204-8)
  • Burt, M. R., « Cultural myths and supports for rape », Journal of personality and social psychology, vol. 38, no 2,‎ 1980, p. 217–230 (PMID 7373511) modifier
  • M. R. Burt and R. S. Albin, « Rape myths, rape definitions, and probability of conviction », Journal of Applied Social Psychology, vol. 11,‎ 1981, p. 212–230 (lire en ligne)