Culture de Vinča

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Amulette de Tărtăria, considérée par les archéologues comme apocryphe.
Figurine assise en argile. (-4500 à -4000). Vinca. Divinité domestique. British Museum.

Cet article traite de différents aspects de la culture de Vinča, une culture préhistorique européenne, en considérant ceux archéologiquement vérifiés, mais aussi ceux avancés par les protochronistes, très influents en Europe du Sud-Est notamment en raison de l'histoire récente (sous les régimes « national-communistes »[1] de Nicolae Ceaușescu ou de Todor Jivkov par exemple, l'histoire officielle était protochroniste) et de la faiblesse des milieux scientifiques et universitaires en moyens de recherche et de diffusion des connaissances.

Chronologie et répartition géographique[modifier | modifier le code]

Carte de la Serbie avec des marqueurs montrant la localisation des sites archéologiques majeurs de la culture de Vinča

La culture de Vinča[2] (prononcé /vinʧa/) (entre -7000 et -3000), dite aussi Vieille européenne, est une culture préhistorique du Chalcolithique[3]. Elle tire son nom de la ville de Vinča, située à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Belgrade, sur les bords du Danube, en Serbie. En 1908, une équipe d'archéologues, dirigée par Miloje Vasić, y a effectué des fouilles qui ont permis de mettre au jour d'importants vestiges. La culture de Vinča couvre une vaste région incluant la plupart des pays et régions issus de l'ancienne Yougoslavie (Serbie, nord-est de la Bosnie et une partie du Monténégro et de la Croatie), le sud-est de la Hongrie, le nord-ouest de la Bulgarie et une partie de la Roumanie (Banat, Transylvanie et sud-ouest de l'Olténie). Dans ce pays, la culture de Vinca est nommée culture de Turdas.

La culture de Vinča a été divisée en plusieurs sous-groupes :

  • Vinča-Tördös (5500 av. JC) ;
  • Vinča-Gradac (5300 av. JC) : Premiers objets en cuivre ;
  • Vinča-Plocnik (5150 av. JC) ;
  • Vinča-D (4700-3500 av. JC).

Sur le site de Vinča proprement dit, la couche précédente date de la culture de Starčevo. D'autres sites importants en Serbie sont Divostin, Selevac et Grivac près de Kragujevac, Opovo et Potporanj près de Belgrade. En Roumanie, se trouvent les sites d'Uivar et Tărtăria.

Habitat, économie et objets découverts[modifier | modifier le code]

Reconstruction d´une maison

L'habitat se caractérise par des maisons quadrangulaires faites d'argile de torchis et d'enduits muraux. L'espace habité s'étend de 5 à 20 hectares sur une période de 5 à 6 siècles[4]. Certaines maisons comportaient plusieurs pièces. Elles possédaient un plancher formé par des troncs d´arbres minces, un foyer et un four. Le toit devait être léger car il n´y a pas de pilier à l´intérieur des maisons pour le supporter. Les maisons étaient construites régulièrement le long de routes. On trouve beaucoup de restes de maisons qui ont été détruites par le feu. Parfois, les établissements forment des tells hauts de 3 à 12 m. Certains sont entourés d´un fossé (Uivar).

L'économie est fondée sur l'agriculture de l´engrain, du blé, des pois, des lentilles et du lin. Les noisettes, le prunellier, les cornouilles et le chénopode blanc sont utilisés. L'élevage est centré sur les bovidés. Les moutons, les cochons, les chèvres et les chiens étaient utilisés comme animaux domestiques. Des traces sur des ossements retrouvés à Liubcova montre que les chiens ont probablement aussi été mangés. La pêche joue toujours un rôle important dans les activités alors que la chasse est devenue secondaire. Ce sont essentiellement le cerf, l´âne sauvage, le chevreuil et le castor qui sont chassés. Le cinabre de la mine de Šuplja Stena sur le mont Avala a probablement déjà été utilisé car le cinabre a été retrouvé dans toutes les couches du Vinca, probablement en tant que pigment. Cependant, les artefacts trouvés dans cette mine sont plus récents et datent de la culture de Baden. On remarque des traces de commerce de cuivre avec l'Anatolie et la Roumanie, d'obsidienne pour la fabrication d´outils avec la Slovaquie et la Hongrie (massif de Zemplén), de spondyles pour les bijoux avec la mer Égée et de silex jaune-miel, de marbres et albâtres avec les régions balkaniques[4]. Le nombre des importations diminue nettement vers la fin de cette époque.

La céramique de la culture de Vinča est d'une teinte lustrée noire (rappelant les céramiques de l'Anatolie de Can Hasan et du chalcolithique en Grèce). Les céramiques montrent des fonds plats, avec pieds ou sur trépied. Le décor est incisé. Les formes rassemblent des chevrons, des damiers, des spirales, des méandres, des cannelures des zigzags. De la couleur est parfois ajoutée à la pâte[4] Les os de bovins sont utilisés pour la fabrication de spatules et d´idoles. Des figurines en argile représentent le plus souvent des femmes debout avec de grands yeux exorbités et un visage triangulaire. Cette forme de visage se retrouve aussi sur les figurines représentant des animaux. Au Vinca récent, on trouve aussi des femmes assises.

L'hypothèse protochroniste[modifier | modifier le code]

La plus vieille écriture du monde ?[modifier | modifier le code]

Symboles de Vinca, selon Toby Griffen.

L'histoire protochroniste postule que les Illyriens, les Thraces et les Daces sont les plus anciennes civilisations au monde, les premières à avoir inventé l'écriture, et que les ancêtres des Grecs et des Latins étaient en fait des tribus issues de ces peuples, ayant migré en Grèce ou en Italie. Cette pseudohistoire a été développée sous les régimes communistes albanais, bulgare; roumain et yougoslave pour « enseigner » aux habitants, dès l'école primaire, que depuis toujours ces pays pouvaient se suffire à eux-mêmes sur tous les plans et n'avaient rien à attendre du monde extérieur, qu'ils ont, au contraire, « ensemencé ». Pour étayer ces thèses, des artefacts apocryphes anciens (comme le Codex Rohonczi) ou plus récents (comme les tablettes de Tărtăria supposées dater de 7300 ans avant le présent, ont été utilisés et ont fait l'objet d'études et de publications d'aspect scientifique, mais dont les sources sont soigneusement triées et les assertions invérifiables par d'autres chercheurs[5].

Les protochronistes des Balkans ont toujours recherché, pour étayer leur crédibilité, des chercheurs occidentaux prêts à diffuser leurs thèses : ainsi, l'américain Toby Griffen déclara avoir déchiffré, sur des tessons vieux de 7000 ans, retrouvés à Jela, près de Belgrade, la plus ancienne écriture connue, parfois baptisée "écriture de Vinca" [6], qui selon lui, affirmeraient que "La déesse-ourse et la déesse-oiseau sont bien la déesse-ourse" sur deux fusaïoles en terre cuite. Plusieurs dizaines de symboles ont ainsi été répertoriés [7].

De fait, si ces symboles n'étaient pas apocryphes, comme l'affirment les chercheurs non-protochronistes, cela ferait de « l'écriture de Vinca » la plus ancienne, et de loin, des écritures connues (pour mémoire, les tablettes cunéiformes d'Uruk et les hiéroglyphes égyptiens, unanimement reconnus comme authentiques par tous les scientifiques, et d'ailleurs très nombreux, datant respectivement de 5300 ans et 5200 ans avant le présent).

Toujours dans le but d'accroître leur crédibilité, les protochronistes, une fois le communisme abandonné dans leurs pays, ont donné à leurs hypothèses un aspect mystique en avançant que les religions des Illyriens, Thraces et Daces seraient parmi les plus élaborées ayant existé à l'époque dans le monde, et s'inscriraient dans la « civilisation de l'ancienne Europe » supposée par l'archéologue Marija Gimbutas (1921-1994)[8]. Ces postulats sont contestés par le milieu universitaire dont les représentants expriment à ce sujet un profond scepticisme[9].

Le parcours de Toby Griffen[modifier | modifier le code]

Toby Griffen, qui se présente comme « décrypteur de l'écriture de Vinca », enseigna les langues et la littérature étrangères à la Southern Illinois University d'Edwardsville, près de Saint-Louis. Il devint ensuite président de l'Association linguistique du Canada et des États-Unis. Il affirme avoir rassemblé des fragments provenant d'une « grande quantité de pièces » sur lesquelles étaient gravés des symboles. Il s'agissait, pour l'essentiel, d'outils (fusaïoles) et de figurines en terre cuite (ours, oiseaux ou humains portant des masques d'ours ou d'oiseaux). Partant du principe que les symboles figurant sur ces objets devaient avoir une signification religieuse, Toby Griffen affirma tenir une séquence de mots : « ours-déesse-oiseau-déesse-ours-déesse » dont il tira la phrase "la déesse-ourse et la déesse-oiseau sont bien la déesse-ourse" ou "sont bien la déesse-ourse, une seule déesse". La démarche est la même que celle ayant permis de déchiffrer les tablettes rongorongo de l'île de Pâques, à ceci près que pour celles-ci, les décrypteurs ont pu relier les séries de symboles aux hymnes bien connus de la mythologie polynésienne. Toby Griffen, rapproche sa série « ours-déesse-oiseau-déesse-ours-déesse » de certains mythes tels que celui de la déesse grecque Artémis, déesse-chasseresse dont le mythe remonterait, selon lui, à de plus anciennes divinités liées à l'ours et à l'oiseau. Et le linguiste américain de souligner que le suffixe "ar(k)t"- est à mettre en rapport avec l'ours : "arktos" (=ours, en grec), "arctique" (parce qu'en rapport avec la constellation de la Petite Ourse, où se situe l'étoile polaire), "Artio" (déesse-ourse gauloise), "Arthur" (symbole de la 2e fonction indo-européenne aristocratique et guerrière dont l'ours est l'emblème)[10].

Une "culture sœur" en Allemagne ?[modifier | modifier le code]

À l'époque où était découverte l'écriture de Vinca, des vestiges de la plus ancienne civilisation européenne connue étaient mis au jour par des archéologues sur une zone de plus de 600 km de long, couvrant l'est de l'Allemagne, la Tchéquie, la Slovaquie et l'Autriche. C'est ce que révéla, en juin 2005, le quotidien britannique The Independent, publication scientifique bien connue dans tous les pubs de Londres. Selon celle-ci, les traces de plus de 150 temples, édifiés, entre 6800 et 6600 avant le présent, auraient ainsi été découvertes. Ces constructions de grande taille furent donc érigées 2000 ans avant les pyramides d'Égypte et le site mégalithique de Stonehenge (Angleterre méridionale). Ces temples faits de bois et de terre auraient été bâtis par un peuple profondément religieux descendant de populations nomades du Danube. L'économie de cette civilisation semble avoir reposé sur l'élevage d'animaux tels que le porc et le mouton. L'une des plus remarquables découvertes se trouverait sous la ville de Dresde, où les archéologues ont mis au jour les vestiges d'un temple de 150 mètres de diamètre, entouré de quatre fossés, trois remblais de terre et deux palissades. On a également retrouvé des pierres, des outils en bois, de même que des figurines représentant des personnages et des animaux. Ces recherches auraient permis, selon Harald Staëble, chargé du département du patrimoine du gouvernement du Land de Basse-Saxe, de déterminer à quel degré de grandeur et de sophistication étaient parvenues ces premières véritables sociétés agricoles d'Europe. En outre, des vestiges d'un village auraient été trouvés dans les alentours de Leipzig, abritant vraisemblablement 300 habitants dans une vingtaine de grandes habitations, regroupées autour d'un temple, l'édification de ce dernier ayant été rendue possible par la concentration et la consolidation des techniques agricoles. Les temples de cette civilisation disparurent cependant après une période de deux ou trois siècles, et il faudra attendre 3000 ans, soit à l'âge du bronze-moyen, pour voir de telles constructions réapparaître. La raison de cette longue absence des temples monumentaux demeure mystérieuse[11]. Le protochronisme moderne évolue et n'hésite pas a réinterpréter les travaux des archéologues : les civilisations d'Allemagne et celle de Vinca sont reconnues par tous les chercheurs, mais pas les « écritures » et les artefacts jugés apocryphes que les protochonistes attribuent à ces cultures. Leur but, lui, reste inchangé : prouver « la supériorité et l'antériorité » d'une « très ancienne civilisation européenne », dans la droite ligne des travaux de l'Ahnenerbe dans les années 1940[12].

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Cette expression est dûe à l'historienne française Catherine Durandin
  2. Notice sur la culture de Vinča (site gouvernemental français)
  3. certains outils en cuivre; watch?v=9VL9_eIuCeo ou de l'aide 10.2298/JMMB0902165A
  4. a, b et c Otte, Marcel, La protohistoire, 2e éd, Bruxelles, De Boeck, 2008
  5. (en)Eric Beckett Weaver : „An anthropological discussion of the significance of theories of cultural and historical primacy illustrated with examples from Hungary and Serbia ; (en)Katherine Verdery, National Ideology under Socialism : i dentity and Cultural Politics in Ceaușescu's Romania, University of California Press, 1991, ISBN 0-520-20358-5.
  6. Ecriture : les Balkans avant la Mésopotamie, "Neue Zürcher Zeitung", Zurich, Andres Wysling, in "Courrier international n°775", 8-14/09/05, p. 52
  7. http://www.omniglot.com/writing/vinca.htm
  8. Gimbutas, Marija (1974). The Goddesses and Gods of Old Europe: 6500 to 3500 BCE: Myths and Cult Images (2nd ed.). Berkeley: University of California Press. p. 17
  9. (en) Winn, Shan M (1981). Pre-writing in Southeastern Europe: The Sign System of the Vinča Culture ca. 4000 BCE. Calgary: Western Publishers. p. 15 et [1].
  10. Ecriture : les Balkans avant la Mésopotamie, "Neue Zürcher Zeitung", Zurich, Andres Wysling, in "Courrier international" n°775, 8-14/09/2005, p. 52
  11. "Des vestiges d'une très ancienne civilisation européenne auraient été découverts", lemonde.fr, 11/06/2005 ; "Archéologie : Vestiges de la plus ancienne civilisation européenne", DH.be, 12/06/2005 ; "Découverte de vestiges de la plus ancienne civilisation européenne", Métro, 13/06/2005, d'après le journal britannique The Independent
  12. (en)Eric Beckett Weaver : „An anthropological discussion of the significance of theories of cultural and historical primacy illustrated with examples from Hungary and Serbia ; Johann Chapoutot : Le national-socialisme et l'Antiquité, PUF 2008, ISBN 978-2-130-56645-8 ; (ro)Alexandra Tomiță : O istorie « glorioasă ». Dosarul protocronismului românesc ("Une histoire glorieuse : le dossier du protochronisme roumain"), éd. Cartea Românească, Bucarest, 2007 ; (ro)Lucian Boia, Istorie și mit în conștiința românească ("Histoire et mythe dans la conscience roumaine"), éd. Humanitas, Bucarest 1997 ; (ro)Vladimir Tismăneanu - „Mythes protocronistes et baroque stalino-fasciste”, dans Evenimentul zilei du 6 février 2006 ; (ro)site protochroniste La Dacie immortelle.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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