Clitarque d'Alexandrie

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Gravure du XIXe siècle d'après une peinture de Charles Le Brun. Alexandre et Héphaistion auprès de la mère de Darius III, la plus célèbre des fables clitarquiennes.

Clitarque d'Alexandrie est un historien et un rhéteur grec du IVe siècle av. J.-C. Contemporain d'Alexandre le Grand et des diadoques, il réside à la cour de Ptolémée Ier de 308 jusqu'à sa mort (vers 290). Il est l'auteur d'une Histoire d’Alexandre, éloge panégyrique dont il nous reste aujourd'hui quelques fragments, qui a notamment inspiré Diodore de Sicile, Quinte-Curce et Trogue-Pompée, auteurs de la Vulgate d'Alexandre. Il est considéré comme le premier en date des grands prosateurs alexandrins.

Biographie[modifier | modifier le code]

Fils de l’historien Dinon de Colophon à qui l'on doit une Histoire de la Perse[1], Clitarque a d'abord été l’élève du philosophe Aristote de Cyrène, qui enseigne peut-être à Athènes. Il devient par la suite l’élève du philosophe Stilpon à Mégare. Il entame un long séjour en Grèce au temps de la conquête macédonienne et commence à recueillir le témoignage des soldats, officiers, ambassadeurs, techniciens, marchands et voyageurs qui ont accompagné Alexandre ou eu des rapports avec les Perses. Il puise aussi sa source en partie dans le récit de Callisthène. Vers 320 il publie les premiers tomes de son Histoire d’Alexandre[2]. Cette chronologie, sujette à caution, est relativement vague. Pline l'Ancien situe en effet l’Histoire d’Alexandre entre les Histoires Philippiques de Théopompe (achevées sous le règne d’Alexandre) et l’Histoire des Plantes de Théophraste (parue sur plusieurs années à partir de 314)[3].

Clitarque rejoint la cour de Ptolémée en 308[4], alors que celui-ci, de passage en Grèce, tente de reconstituer à son profit la ligue de Corinthe. Le futur roi d’Égypte, qui se pose en héritier d'Alexandre, entend attirer à sa cour des artistes et des historiens prompts à magnifier le souvenir du Conquérant. Clitarque, qui a déjà publié les premiers livres de son Histoire d’Alexandre, demeure à Alexandrie jusqu’à sa mort à une date inconnue (vers 290?). Il devient dans la cité nouvellement bâtie le témoin de la vénération envers le héros fondateur et son favori Héphaistion. La propagande de Ptolémée glorifie un Alexandre divinisé, fils d’Ammon-Zeus, héritier d'Héraclès et conquérant de l’Inde. La deuxième partie de l'œuvre de Clitarque témoigne donc davantage encore d’une exaltation du règne d'Alexandre et d'une partialité certaine envers le Lagide.

Œuvre[modifier | modifier le code]

Œuvre monumentale formée de douze livres au moins, l’Histoire d’Alexandre a été composée en une vingtaine d’années. Le premier livre serait paru vers 320 et le dernier vers 295. Biographie panégyrique plutôt que récit historique objectif, l'ouvrage de Clitarque est à l'origine d’une tradition apologétique qui mêle l’histoire et le merveilleux, qu’on a appelé la Vulgate d'Alexandre. Celle-ci émane, à des degrés divers de Diodore de Sicile (Bibliothèque historique, livre XVII), Trogue-Pompée (Histoires Philippiques, abrégées par Justin) et Quinte-Curce (Histoire d’Alexandre) qui utilisent l'Histoire d'Alexandre de Clitarque comme source principale, mais non exclusive. On note en effet de nombreuses concordances entre ces auteurs, que ce soit dans l'ordre du récit, dans les détails des faits ou même dans l'expression employée. Certains passages de Diodore et de Quinte-Curce, frappants de similitude, permettent de se faire une idée de la substance de l'œuvre originale. Pour autant aucun des très rares fragments de Clitarque ne concerne directement Alexandre, ce qui ne manque pas de causer quelques soucis pour une comparaison effective[5].

L’œuvre historique de Clitarque est souvent dévaluée chez les auteurs antiques (et de moins en moins chez les modernes) par rapport aux Mémoires respectives de Ptolémée et d’Aristobule, contemporains de la conquête, qui ont inspiré l’Anabase d’Arrien et la Vie d'Alexandre de Plutarque. Les récits d'Arrien et de Plutarque sont dès lors jugés plus fiables, car moins empreints de merveilleux, l’Anabase étant elle très précise dans les développements militaires. Pourtant Clitarque aurait consulté les récits de Néarque, d'Onésicrite et d'Aristobule (ses Mémoires sont publiées vers 300-295) dont il se sert pour la dernière partie de son œuvre. Son œuvre compile avec une certaine crédulité les premiers témoignages de la conquête, sans qu’une approche critique ne puisse être envisageable dans le contexte d’une Alexandrie vouée au culte du Conquérant. Si Clitarque mentionne à plusieurs reprises des épisodes merveilleux, c’est qu’il se fait l’écho, parmi la population d’Alexandrie et les vétérans installés en Égypte, de ce qu’Ératosthène a qualifié de « vantardises macédoniennes »[6]. Clitarque s'est peut-être contenté de retranscrire une tradition populaire qui présente l'image, inévitablement favorable, que ses contemporains se sont fait d'Alexandre.

Certes Clitarque n’a pas accompagné la conquête ni voyagé à travers les lointaines contrées d’Asie. Il ne dispose pas non plus des Mémoires de Ptolémée (rédigées vers 285), brillant exposé des opérations militaires conduites par Alexandre. Mais il s’appuie sur ses riches lectures et le témoignage des contemporains de la conquête macédonienne. Le récit de Clitarque abonde d’une tradition orale et populaire (bien visible chez Quinte-Curce) qui manque à Arrien. Clitarque appuie également son propos sur des documents officiels[7] et des traités techniques[8]. Enfin Clitarque (via Quinte-Curce) n’omet pas les souffrances endurées par l’armée macédonienne, dont il emprunte le thème au récit de Néarque. L’œuvre de Clitarque gagnerait à une certaine réhabilitation parmi les historiens modernes. Ptolémée, à qui il ne serait fait une confiance aveugle, semble avoir montré dans ses Mémoires une attitude partiale à l’égard des généraux d’Alexandre devenus ses rivaux. Le mérite de Clitarque est de représenter une tradition différente de celle connue par Arrien, car il expose certains faits omis, sciemment ou non, par Ptolémée et Aristobule. Il démontre in fine l'idéalisation du héros conquérant dans l'Alexandrie pré-hellénistique.

Réputé comme excellent rhéteur du temps de la République romaine, Clitarque est étudié dans les écoles romaines au moins jusqu’au Ier siècle après J.-C. Son œuvre rhétorique est recommandée par Cicéron et Quintilien bien que l’objectivité historique de son récit soit déjà contestée[9]. Clitarque a légué quelques brèves allusions parmi les auteurs antiques : Strabon (Géographie, livre XV) et Élien (Caractéristiques des animaux) s’appuient sur Clitarque pour leur description de la faune de l'Inde. On doit également à Clitarque une partie de la description de Babylone qu'en ont fait Diodore (Bibliothèque Historique, livre II) et Quinte-Curce (Histoire d'Alexandre).

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Dinon et Clitarque sont cités comme sources de Plutarque, Vies parallèles [détail des éditions] [lire en ligne], Vie de Thémistocle (27, 1)
  2. Athénée, Deipnosophistes [détail des éditions] [lire en ligne], IV, cite l’« Histoire d’Alexandre » ; au livre XII, il cite « Sur Alexandre » comme Stobée, Florilèges, LXIV, 36
  3. Pline l'Ancien, Histoire naturelle [détail des éditions] [lire en ligne], 3, 57
  4. Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres [détail des éditions] [lire en ligne] 5B II, (115). Ptolémée aurait sans doute préféré attiré le philosophe Stilpon
  5. Voir les fragments compilés et traduits par Janick Auberger, Historiens d'Alexandre, Les Belles Lettres, Paris, 2001.
  6. Voir Arrien, Anabase, 5, 3, 1.
  7. Diodore de Sicile, Bibliothèque historique [détail des éditions] [lire en ligne], XVII, 19, 1-6. Le récit de la bataille du Granique proviendrait d’un communiqué officiel qui passe sous silence les divergences stratégiques entre Alexandre et Parménion.
  8. Peut-être ceux de l’ingénieur Diadès de Pella à qui l’on doit une description du siège de Tyr. Diodore de Sicile, XVII, 44, 1 et Quinte-Curce, Histoire d'Alexandre, 4, 3, 25, décrivent en partie d’après Clitarque le siège de Tyr.
  9. Cicéron, ad Familiares, 2, 10, 3 ; Brutus, 43 ; Quintilien, De l'institution oratoire, X, 1, 74.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Janick Auberger, Historiens d'Alexandre, Les Belles Lettres, Paris, 2001 (traduction des fragments avec texte bilingue) ;
  • Paul Goukowsky :
    • Notice à Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XVII, Les Belles Lettres, 1976, p.9-31 ; notes complémentaires, p. 165-277, passim ;
    • Essai sur les origines du mythe d’Alexandre, Université de Nancy, 1978 ;
  • Claude Mossé, Alexandre, la destinée d'un mythe, Payot, 2001 ;
  • (en) Lionel Pearson, The Lost Histories of Alexander the Great, American Philological Association, 1960, p.212-242.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]