Claude-Prosper Jolyot de Crébillon

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Crébillon fils

Description de cette image, également commentée ci-après

Pastel par Jean-Baptiste André Gautier d'Agoty. Paris, Musée du Louvre.

Nom de naissance Claude-Prosper Jolyot de Crébillon
Autres noms Crébillon fils
Activités Écrivain
Naissance
Paris
Décès
Paris
Genres Roman épistolaire, Roman libertin, Roman à clef, Roman-mémoires

Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, dit Crébillon fils, né à Paris le et mort dans la même ville le , est un écrivain, chansonnier et goguettier français.

Biographie[modifier | modifier le code]

Claude-Prosper Jolyot de Crébillon est dit « Crébillon fils » pour le distinguer de son père Prosper Jolyot de Crébillon (« Crébillon père »), célèbre auteur dramatique, membre de l'Académie française. Les deux hommes étaient fort différents : alors que le père écrivait de sombres tragédies, le fils se spécialisa dans les contes et romans licencieux ; le père était un géant au large torse et à la figure rubiconde, tandis que le fils, selon son ami Louis-Sébastien Mercier (Tableau de Paris) « était taillé en peuplier, haut, long, menu ».

Claude Prosper fait ses études chez les Jésuites du Collège de Louis-le-Grand. Le supérieur du collège, le R. P. Tournemine, tente vainement de l'attirer dans cet ordre. Dès 1729, il collabore à un recueil satirique, l’Académie de ces Messieurs et à quelques pièces et parodies d'opéras : Arlequin, toujours Arlequin, Le Sultan poli par l'amour, L'Amour à la mode, etc. Toujours en 1729, Crébillon fils est parmi les fondateurs de la célèbre goguette du Caveau. Il y rencontre notamment le peintre François Boucher, le musicien Jean-Philippe Rameau et d'autres encore. Il y retrouve son père. Il participe également aux activités de la société chantante de la Dominicale.

Son premier conte, approuvé par la censure, Le Sylphe, est publié en 1730 et connaît un succès public. En 1732, Crébillon publie les Lettres de la marquise de M. au comte de R., une monodie épistolaire.

En 1734, il publie Tanzaï et Néadarné, un conte licencieux qui remporte un vif succès mais dans lequel certains voient une satire de la bulle Unigenitus, du cardinal de Rohan et de la duchesse du Maine[1]. L'auteur est emprisonné quelques semaines à la prison de Vincennes. La duchesse du Maine a l'esprit non seulement de l'en tirer mais de l'admettre à Sceaux, ce qui lui ouvre les portes des salons parisiens.

Il fréquente ceux de Mme de Sainte-Maure, où il rencontre celle qui deviendra sa maîtresse puis sa femme, Marie Henriette de Stafford, et de Mme de Margy, qui est longtemps sa maîtresse et sert de modèle à la marquise de Lursay dans Les Égarements du cœur et de l'esprit. Jusqu'en 1743, il est également un habitué des lundi de Mlle Quinault où il rencontre Marivaux et Mme de Graffigny. Dès cette époque, il écrit avec réticence, révisant sans cesse ses ouvrages, hésitant à publier. Sa parole était lente et sa conversation conventionnelle et sans charme, hors quelques rares fulgurances. D'ailleurs, Mlle de Beauvoisin, citée dans les prétendus Souvenirs de la marquise de Créqui, l'interpelle en ces termes peu amènes : « Pédant, vilain pédant, tu es si pédant, si sérieux, si sec, si gourmé, si composé, si empesé et si ennuyeux, que je ne veux pas que tu viennes souper avec moi chez Monticour. Les demoiselles Avrillet ont dit à Collé que tu n'avais pas trouvé autre chose à leur dire que j'ai l'honneur de vous présenter mon très-humble hommage, ou bien mes devoirs les plus respectueux, pour changer. Va donc ! tu n'es qu'un manche à balai galonné ! tu ne fais pas autre chose que des révérences à la vieille mode, etc. »

En 1736, il publie Les Égarements du cœur et de l'esprit ou Mémoires de M. de Meilcour, roman dont l'un des protagonistes, M. de Versac, annonce le Valmont des Liaisons dangereuses.

Une épigramme de Crébillon fils contre son père ne concourt pas peu à dissoudre la Société du Caveau qui disparaîtra en 1739. Un jour, alors qu'on lui demande quel était le meilleur de ses ouvrages, Crébillon père élude la question en montrant son fils et en déclarant : « Voici en tout cas le plus mauvais ! » À quoi Crébillon fils aurait répondu : « Pas tant d'orgueil, s'il vous plaît, monsieur, attendez qu'il soit décidé que tous ces ouvrages sont de vous. » Allusion à un ami qui aurait serré de près Mme de Crébillon. Une autre version dit qu'il aurait répliqué à son père : « C'est parce qu'il ne doit rien au Chartreux », une calomnie attribuant à l'époque les ouvrages de Crébillon père à un chartreux. La société ordonne en punition le verre d'eau pour tous deux. Crébillon fils boit le sien. Mais son père, fâché, quitte brusquement la société et depuis ce moment, rien ne peut le déterminer à y retourner.

Après la publication du Sopha (1742), Crébillon fils est exilé à 30 lieues de Paris le 7 avril 1742. On lui reproche officiellement quelques audaces morales – certains croient reconnaître Louis XV dans le personnage ridicule et amusant du sultan Schah-Baham – mais son tort est surtout de laisser circuler ce conte pendant la période d'interdiction des romans. Il parvient à rentrer dans la capitale le 22 juillet en faisant valoir pour sa défense que l'ouvrage aurait été commandé par Frédéric II de Prusse et n'aurait été publié qu'à la suite d'une indiscrétion et contre sa volonté. Il récidive en 1746 avec Les Amours de Zeokinisul, roi des Kofirans[2], dans lequel l'allusion au roi est transparente. Ce roman paraît sous le pseudonyme de Krinelbol.

En 1744, il a une liaison avec Marie Henriette de Stafford, fille de Jean de Stafford, chambellan de Jacques II d'Angleterre, jeune fille de haute naissance, douce, dévote, mais aussi, selon Charles Collé (Journal, janvier 1750), « louche et d'une laideur choquante ». Il l'épouse à Arcueil le , après la naissance d'un fils en 1746. Il se montre un époux irréprochable, d'une parfaite fidélité. Son fils meurt en 1750, et il connaît au même moment des difficultés financières.

Il obtient en 1753 une pension de 2 000 livres et un appartement de la part du duc d'Orléans qui devient en quelque sorte son mécène. Sa femme décède en 1755 et il n'hérite rien d'elle : ruiné, il est obligé de vendre sa bibliothèque. En 1758, il devient secrétaire du marquis de Richelieu pendant quelques semaines. À partir de 1759, il participe à la renaissance de la goguette du Caveau, deuxième du nom. En 1759, grâce à la protection de Madame de Pompadour, Crébillon est nommé censeur royal de la Librairie, fonctions que son père (qui meurt en 1762) avait également occupées et qu'il exerce honorablement, sort ironique pour un auteur libertin. En 1762, Madame de Pompadour lui accorde une pension de 2 000 livres sur sa cassette personnelle.

En 1768 il publie les Lettres de la Duchesse, roman épistolaire qui ne rencontre pas de succès en France. Après la publication en 1771 des Lettres athéniennes, roman épistolaire polyphonique, libertin et politique, il cesse d'écrire, estimant qu'il a « perdu le fil de son siècle ». En 1772, de son vivant, une collection complète en sept volumes de ses œuvres est publiée, signe de sa reconnaissance en tant qu'écrivain. En 1774 il devient censeur de théâtre, pendant deux ans. Il meurt à Paris le et La Place compose pour lui cette épitaphe :

Dans ce tombeau gît Crébillon.
Qui ? Le fameux tragique ? Non !
Celui qui le mieux peignit l'âme
Du petit-maître et de la femme.

Œuvres[modifier | modifier le code]

Postérité littéraire[modifier | modifier le code]

Les romans et les contes de Crébillon fils ont longtemps été décriés pour leur immoralité et pour un style souvent jugé languissant et obscur. Pourtant, on pense qu'Alfred de Musset se serait inspiré, dans Un Caprice, du Hasard du coin du feu, et Henri Heine confiait : « Avant d'écrire, j'ai relu Rabelais et Crébillon fils. »

L'œuvre de Crébillon fils a été considérablement réévaluée au XXe siècle. Kléber Haedens affirme que « si l'on estime que la littérature licencieuse est plus divertissante que beaucoup d'autres et si l'on constate que Crébillon écrit dans une très bonne langue, qu'il est spirituel et fin, on ne peut s'empêcher de ranger ses contes parmi les œuvres les plus agréables du XVIIIe siècle. »[3]

Crébillon fils peint avec brio le relâchement des mœurs de son temps. Cynique, il ne croit ni à la vertu, ni à l'amour et leur préfère le plaisir :

« il est rare qu'une jolie femme soit prude, ou qu'une prude soit jolie femme, ce qui la condamne à se tenir justement à cette vertu que personne n'ose attaquer et qui est sans cesse chagrine du repos dans lequel on la laisse languir. » (Le Sylphe)
« Jadis [...] était grave, froid, contraint, et avait toute la mine de traiter l'amour avec cette dignité de sentiments, cette scrupuleuse délicatesse qui sont aujourd'hui si ridicules, et qui peut-être ont toujours été plus ennuyeuses encore que respectables. » (Le Sopha)

Il est le peintre du libertinage, d'un monde d'hypocrisie, de duperie et de perfidie où perce à l'occasion un sentiment d'insatisfaction :

« Nous voulons satisfaire notre vanité, faire sans cesse parler de nous ; passer de femme en femme ; pour n'en pas manquer une, courir après les conquêtes, même les plus méprisables : plus vains d'en avoir eu un certain nombre, que de n'en posséder qu'une digne de plaire ; les chercher sans cesse, et ne les aimer jamais. » (Le Sopha)
« Il est en ce monde deux passions des plus intenses qui elles seules peuvent perdurer en l'homme. L'amour de soi et celui du beau sexe. Mais chez le Duc Julien De Chaud, on peut en compter une troisieme, un fanatisme aveugle du don de soi à travers la soumission répréhensible de l'homme à l'homme, et par la même, la révolution. » (Les liaisons dangereuses, attribué au Vicomte de Valmont)

Liste chronologique[modifier | modifier le code]

Éditions modernes[modifier | modifier le code]

  • Œuvres complètes, dir. Jean Sgard, 4 vol., Paris, Classiques Garnier, 1999-2002.

Il existe également des éditions partielles :

  • Les plus belles pages de Crébillon fils, éd. J. Amoyal, Mercure de France, 1964
  • Œuvres, éd. Ernest Sturm et S. Pujol, Bourin, 1992

Enfin, il existe de nombreuses éditions d'ouvrages séparés :

  • Les Heureux Orphelins (1754), Paris, Desjonquères, 1995
  • Lettres de la marquise de M*** au comte de R*** (1732)
    • édition R. Henriot, Cercle du livre précieux, 1959
    • édition J. Rousset, Lausanne, 1965
    • édition Ernest Sturm et L. Picard, Nizet, 1970
    • édition Jean Dagen, Desjonquères, 1990
  • Les Égarements du cœur et de l'esprit ou Mémoires de M. de Meilcour (1736-1738)
    • édition René Étiemble, in : Romanciers du XVIIIe siècle, vol. 2, Paris, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, 1965
    • édition Jean Dagen, Paris, Flammarion, 1985
  • Tanzaï et Néadarné (1734), éd. E. Sturm et M.C. Hubert, Nizet, 1976
  • Le Sopha (1742)
  • La Nuit et le moment suivi de Le Hasard du coin du feu
    • édition H. Coulet, Desjonquères, 1983
    • édition Jean Dagen, Paris, Garnier-Flammarion, 1993 et 1995
  • Tableau des mœurs dans les différents âges de la vie, Euredif, 1978

Adaptation cinématographique[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Si tel est le cas, l'auteur ne parlait de ces personnages que par ouï-dire, n'ayant alors jamais fréquenté le monde, en dehors de l'opéra.
  2. Attribution discutée.
  3. cité in J. de Viguerie, Op. cit., p. 887
  4. fiche du film, sur Cinema-francais.fr.