Civelle

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Civelles d'anguille américaine (Anguilla rostrata)
Lorsqu'elle passe de l'océan à l'eau saumâtre et douce, la peau de la civelle est encore transparente. Les branchies, très oxygénées sont rouges et le cœur est visible.

Civelle ou pibale sont des noms régionaux désignant l'alevin de l'anguille européenne lorsqu'il pénètre dans les rivières.

Avec un maximum de 2900 alevins par kilogramme, la larve de l'anguille mesure 7 mm lorsqu'elle quitte la Mer des Sargasses pour rejoindre les eaux continentales où elle devient adulte en douze mois.

Migration[modifier | modifier le code]

L'anguille européenne effectue dans sa vie deux très longues migrations (plus longues que celles de ses cousines américaines et japonaises) ;

Cartographie de la répartition, à partir de la mer des Sargasses des larves d'Anguille européenne, par taille/stade de croissance, lors de leur plusieurs mois de migration vers l'Europe et l'Afrique du Nord
Cartographie de la répartition des larves de l'anguille américaine (Anguilla rostrata)(par taille) lors de leur migration vers l'Amérique
Les différents stades du développement du léptocéphale à la civelle.

La migration « aller » durant laquelle la toute jeune larve planctonique (leptocephale) subira ses premières métamorphoses et deviendra peu à peu civelle. La larve se laisse d'abord porter par les courants du Gulf Stream. Durant ce long voyage, la larve ne semble pas ou très peu s'alimenter. Après 6000 kilomètres et près d'un an passé en mer, le courant l'a conduite devant les côtes du vieux continent (France et Espagne pour la plupart des civelles).
Désormais, son but est de s'engager dans un estuaire et de remonter une rivière afin de rejoindre l’eau douce et remonter les cours d'eau pour y vivre, ou rejoindre et les mares, étangs et fossés où elle grandira... poussées par leur instinct, les civelles sont capables d'escalader des parois verticales (murs, barrages..) sur quelques mètres. Les anguilles adultes pourront quant à elles serpenter sur plusieurs kilomètres sur le sol humide, en respirant à travers par la peau, les branchies et une ébauche de poumons, pour gagner des mares et étangs isolés. Elle y grandit pour atteindre le stade adulte (anguille jaune) et achever sa quatrième et dernière métamorphose qui l’amène à se transformer en anguille argentée. Elle a alors une dizaine d’années est presque prête à se reproduire.

La seconde migration se fait en sens inverse, au stade adulte, quand la maturité sexuelle approche (elle nécessite le passage en mer et à grande profondeur). L'anguille descend le cours d’eau qu’elle avait si laborieusement remonté (c'est la dévalaison). Elle effectue ensuite son long retour à la mer des Sargasses, en profondeur, vers les lieux de fraie, dans les profondeurs de la zone des Caraïbes, là où cette espèce se reproduit depuis 140 millions d'années. Elle meurt après s'être reproduite. Le cycle est alors achevé et peut recommencer.

Une grande partie des civelles franchissaient autrefois les milliers de vannages et petits barrages des moulins à eau, dont certains existent depuis le Moyen Âge, mais la construction des grands barrages moderne a bloqué certains axes de migration, et a aussi localement transformé les méthodes de pêche. Les civelles bloquées devant l’ouvrage, sont plus accessibles aux pêcheurs ou braconniers qui viennent les traquer.

Détermination du sexe[modifier | modifier le code]

Dans les premières étapes on ne connait pas le sexe des anguilles. C'est au cours de leur croissance, au stade « anguille jaune » que des changements hormonaux induisent la différenciation sexuelle. Elles sont incolores (transparentes) et possèdent une taille de 5 à 6 cm. Les civelles qui survivent dans les rivières deviennent des anguilles qui changeront de couleur : l'anguille jaune a le dos couleur café, passe au vert puis devient finalement argentée.

Une civelle
Natation de la civelle, filmée in situ

La civelle de l'anguille d'Europe[modifier | modifier le code]

Lors de son périlleux voyage, la civelle de l'anguille d'Europe rencontre de nombreux dangers. Elle est la proie des poissons prédateurs, de tortues, d'oiseaux marins puis des habitants de l’estuaire et elle doit affronter le parcours parfois très artificialisé des fleuves et rivières où elle devra encore pour survivre échapper à son principal adversaire, le pêcheur.

Jusque dans les années 1970, la pêche des civelles était surtout une activité secondaire destinée à compléter l’alimentation des habitants, agriculteurs ou riverains des cours d'eau pour la plupart. Le « plat du pauvre » était fréquemment au menu, jusque dans les cantines scolaires où les civelles étaient servies froides, sous forme de pain. Lorsqu’elles étaient trop abondantes, les poules s’en régalaient volontiers… À cette époque, l’anguille étant considérée comme un nuisible, la pêche de ces alevins n’avaient guère de limites. Peu à peu, un marché s'est organisé et l’activité s’est professionnalisée, augmentant ainsi fortement les quantités pêchées. La demande étant croissante, les quantités pêchées l'ont aussi été, atteignant 4 000 t/an dans les années 1978-1979, contre 110 tonnes seulement en 2010.

Les acheteurs de cette denrée, autrefois locale, sont désormais des pays étrangers tels que l’Espagne, le Mexique, la Russie.

Récemment, un nouveau marché s’est ouvert avec les pays asiatiques qui demandent des civelles vivantes pour l’élevage. En effet, il a jusqu’alors été impossible de faire se reproduire des anguilles en captivité et la seule solution connue est de prélever des alevins. Les civelles sont élevées en Chine et revendues adultes au Japon, en Corée du Sud et à Taïwan où leur chair est très appréciée.

Les prix de vente oscillent entre 150 et 200 euros le kilogramme ; on relève même le prix record de 1 000 euros.

Sachant qu’il faut environ 2 900 alevins pour obtenir un kilogramme, les pêcheurs prélèvent un nombre important de civelles qui n’atteindront jamais l’âge adulte et n’iront donc pas se reproduire dans la mer des Sargasses. De ce fait s’est rapidement posée la question du braconnage[1] provoquant la diminution de la ressource voire la disparition de l’anguille. Plusieurs solutions ont été mises en place pour tenter d’y remédier.

Réglementations[modifier | modifier le code]

Aujourd’hui, la pêche à la civelle est sévèrement réglementée en France.
Seuls les pêcheurs munis d’une licence sont autorisés à pratiquer cette activité, limitée dans le temps sur cinq mois, généralement de novembre à mars.
Les bateaux ne doivent pas dépasser une longueur de 10 mètres, une puissance de 150 chevaux et une vitesse de 3 nœuds. Leurs tamis à mailles très fines (diamètre de 1,20 mètre maximum) sont munis d’un long manche quand les civelles nagent en profondeur ou d’un manche plus court lorsqu’elles se trouvent à la surface. Les heures de pêche sont elles-mêmes réglementées.(Exception en Charente Maritime 2 fois 7m2 d'ouverture et 550 chevaux. Pourquoi?)

La pratique de cette pêche par les professionnels atteint parfois 50 % de mortalité, (sans parler des autres alevins, bars, crevettes, soles etc... Qui eux sont rejetés par dessus bord en état de compost)

Pour que les civelles et autres migrateurs (saumon, alose, lamproie marine, truite de mer, épinoche..) puissent mieux effectuer leurs migrations vers l'amont et leur dévalaison, les barrages doivent s'équiper en passes à poissons. Il existe des dispositifs spécifiquement dévolus aux civelles.

Malgré ceci, les populations anguille d'Europe se sont effondrées en une trentaine d'années, au point que l'anguille, qui était l'un des poissons les plus communs jusque dans les années 1970 (alors que la plupart des barrages étaient déjà construits) est devenue une espèce en voie d'extinction et classée vulnérable par l'UICN et l'union européenne. Plusieurs causes sont pointées, qui sans doute cumulent leurs effets

  • la pêche trop intensive qui dans la seconde moitié du XXe siècle a atteint le stade de la « surpêche »,
  • le braconnage (une civelle sur dix serait pêchée illégalement).
  • les importants lâchers d'eau douce suscités par les grands barrages hydroélectriques,
  • la pollution (l'anguille est un poisson gras qui accumule de nombreux polluants solubles dans les graisses (pesticides, dioxines, furanes et PCB en particulier..). Elle se nourrit volontiers dans les sédiments qui au fil des années ont accumulé des métaux lourds, des pesticides et de nombreux autres polluants. Il est possible que femelles et mâles soient au moment de la reproduction (en mer des Sargasses) victimes des effets de perturbateurs endocriniens qu'ils ont accumulés dans leur organisme quand ils ont grandi dans les eaux douces.
  • l’introduction d’espèces invasives et de parasites,
  • la diminution des zones humides (en taille, nombre et qualité)

Ce sont autant de facteurs qui concourent à l’extinction de la civelle dans de nombreuses régions d'Europe et d'Amérique.

Civelle invasive[modifier | modifier le code]

Paradoxalement, alors que les civelles disparaissaient en Atlantique, en 2005, une espèce asiatique de civelle s'est mise à proliférer en mer de Chine[Laquelle ?]. On dénombre jusqu'à 6 000 par kilogramme d' Anguilla japonica et huit mois suffisent pour qu'elle atteigne le poids requis pour la vente.
On a cependant découvert que du Vert de malachite a été largement utilisé par de nombreux pisciculteurs chinois comme désinfectant pour réduire les risques sanitaires dans leurs viviers. Or, ce produit est un cancérigène avéré. Ceci a stoppé provisoirement l'exportation vers l'Europe de cette espèce.

Usages culinaires[modifier | modifier le code]

Civelles crues, prêtes pour leur préparation.

En Espagne, il était traditionnel dans la gastronomie de Biscaye et du Guipuscoa en Pays basque, mais sa popularité a été étendue à d'autres parties du territoire. Dans une grande partie de l'Espagne et du sud-ouest de la France, la civelle est considérée comme un mets très fin lorsque légèrement frite et servie en caquelon. Avec un prix de 1 000 euros le kilogramme payé au pêcheur en 2004, la pression halieutique, est très forte sur cette espèce que l'on ne sait toujours pas faire se reproduire en captivité.

Le plat le plus connue est Angulas a la bilbaína (civelles à la Bilbaïna) servie dans une cazuela en terre cuite avec de l'ail et guindilla (variété de piment local) fumée. Elle est aussi connue dans la cuisine française dans les secteurs de Nantes, de La Rochelle et Bordeaux.

Les civelles (angulas en castillan) sont généralement commercialisées cuites. Vivantes elles sont transparentes. On les trouve d'habitude conditionnées sous vide.

Les civelles s'achètent généralement précuites et conditionnées sous vide. Dans ce cas, elles ont une couleur blanche ou légèrement noire. Le temps passé dans les rivières est fondamental ; les noires ont passé davantage de temps et sont généralement moins valorisées. Dans le cas des vivantes, on les tue généralement avec une décoction froide de feuilles de tabac, puis elles sont lavées (surtout pour ôter la bave) et sont cuites dans une saumure où elles acquièrent la couleur blanche habituelle.

Elles peuvent aussi être ajoutées dans des salades ou bien comme accompagnement de plats de poisson, de mollusques ou de crustacés.

En région nantaise dans les années 1950, une fois blanchie, la civelle accompagnée d'une vinaigrette légèrement huilée à base de vinaigre de vin servait d'entrée lors des repas en famille.

Succédané de la civelle[modifier | modifier le code]

Les prix très élevés de la civelle sur les marchés de poisson, et sa pénurie ont rendu très populaire un succédané de civelles, populairement dénommé gula, nom qui correspond à une marque commerciale de ce produit. Il est élaboré en surimi à base de morue d'Alaska.


L'industrie alimentaire a amélioré peu à peu les qualités et la ressemblance, et depuis longtemps les succédanés qui imitent les couleurs grisâtres et les yeux de la civelle originale sont majoritaires.

Festivités[modifier | modifier le code]

Il existe une fête des civelles qui a lieu fin mars à Indre devenue depuis 2 ans la Fête de la Loire, en raison de la rareté de la civelle.

Galerie[modifier | modifier le code]

Bateaux de pêche à la civelle

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « Le trafic d’espèces menacées en 10 chiffres (effrayants) », sur www.lemonde.fr,‎ 11.12.2014

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • PROUZET Patrick, L’anguille européenne dans Les nouvelles de l’IFREMER, n°48, Juin 2003.

Liens externes[modifier | modifier le code]