Charles Morice

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Charles Morice (né à Saint-Étienne le , mort à Menton le ) est un écrivain français, poète et essayiste.

Biographie[modifier | modifier le code]

Charles Victor Marius Morice est né dans une famille très catholique de la bourgeoisie lyonnaise. Son père, capitaine au 66e régiment d'infanterie de ligne, était chevalier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur. Il commença sa scolarité à Saint-Étienne, puis au petit séminaire Saint-Jean de Lyon. Reçu bachelier en 1878, il commence des études de droit. Il rencontre alors Thérèse Peraldo dont il devient amoureux. Devant l'opposition de sa famille, il s'enfuit avec elle pour Paris en 1882.

Ayant perdu la foi dans ces tribulations, il collabore à la revue anticléricale La Nouvelle Rive gauche. Ses activités de journaliste vont l'amener à s'intéresser à la littérature de son époque, à fréquenter les cénacles, à écrire dans les revues. En 1883, La Nouvelle Rive gauche change d'orientation et sous sa nouvelle appellation, Lutèce, devient le porte-parole du Symbolisme jusqu'à sa disparition en 1886[1]. Il rencontre Verlaine, Mallarmé, Coppée qui lui trouve un emploi à la Direction de l'enseignement primaire, qu'il quittera au bout d'un an. Il collabore à La Revue contemporaine où il publie des études sur Lamartine, Paul Bourget, Baudelaire, Percy Shelley et son propre roman, L'Esprit seul, qui restera inachevé. En proie à de grandes difficultés matérielles, il doit se livrer à toutes sortes de travaux pour survivre. C'est ainsi qu'il sera employé par Ely Halpérine-Kaminsky pour traduire Dostoïevski[2]. Il publie des poèmes dans La Vie moderne, La Vogue, des articles et ses premiers essais critiques.

Pour échapper à ses ennuis financiers, il quitte sa compagne et leur fille Hélène (qu'il avait reconnue) et renoue avec sa famille en s'installant à Lyon en 1887. Il collabore au journal local Le Salut public dans lequel il publie un article sur Verlaine. Mais la nostalgie l'emporte et au bout d'une année, il regagne Paris.

Ses écrits ont commencé à attirer l'attention du milieu littéraire : « M. Charles Morice est très jeune, il appartient lui-même à la littérature de demain. C'est un poète plein de promesses, d'un talent docte et rare. C'est aussi un esprit méditatif, habile aux spéculations intellectuelles. » dit de lui Anatole France[3]. Son essai La Littérature de tout à l'heure[4] le rend célèbre : « On y discerna le credo d'une génération, la profession de foi que chacun attendait. […] Qui était Charles Morice ? Jusqu'à ce jour un inconnu ; soudain presque l'âme du mouvement, sa conscience, un chef et celui qui se désignait à l'attente de tous comme le réalisateur de demain, comme le grand poète sur qui l'on pouvait compter[5]. » On le considère comme le cerveau du Symbolisme, d'ailleurs, c'est à lui que le mouvement doit son nom et il prendra fréquemment la plume pour le défendre[6]. Il fréquente les samedis de La Plume[7], prend part à la (re)fondation du Mercure de France, donne des conférences en Suisse et en Belgique. Désormais il s'intéresse à la peinture[8], à la sculpture[9], à l'architecture.

En mai 1896 il épouse Élisabeth Fournier de Saint-Maur, veuve du comte Joseph Vien et mère d'une Gabrielle, dite By, qui sous le pseudonyme de Marie Jade publiera un roman à clés peu amène pour son beau-père[10]. Mais ses difficultés financières l'amènent à accepter toutes sortes de besognes, enquêtes, travail de secrétariat, organisation d'expositions, et l'éloignent de la littérature. En octobre 1896 il s'installe à Bruxelles avec sa femme. Il donne des conférences, publie des articles dans les journaux, sa femme donne des leçons de piano. Son fils Albert naît en 1897[11]. De 1899 à 1901, il enseigne à l'Université nouvelle de Bruxelles. Il fonde avec l'avocat Charles Dejongh L'Action humaine où il militera contre la peine de mort. En 1901 il est de retour à Paris. Il tient la rubrique judiciaire dans Le Matin, la rubrique art moderne dans Le Mercure. Son activité littéraire a tellement diminué que le Supplément du Nouveau Larousse le donne mort en 1905[12]. Il sera secrétaire de Rodin et collaborera à son livre Les Cathédrales. Il se convertit[13], collabore à Paris-Journal, y fait découvrir Giraudoux, Alain-Fournier. Malade, il part pour le Midi et meurt bien seul[14] à Menton en 1919.

Morice et Verlaine[modifier | modifier le code]

Le , Verlaine publie, dans le Paris moderne de Vanier, Art poétique composé en 1874, dans la prison de Mons. Le 8 décembre Morice, sous son pseudonyme Karl Mohr, donne dans La Nouvelle Rive gauche un article intitulé « Verlaine Boileau » très critique envers le poème de Verlaine : « Cet art qu'il rêve, soluble dans l'air, gris, indécis et précis, il ne l'a que trop réalisé et lui seul peut comprendre ce qu'il a voulu faire. J'espère donc qu'il n'aura pas de disciple et que cette poésie n'est pas celle de l'avenir. Une seule chose lui reste, malgré lui peut-être, c'est l'harmonie. Écoutez plutôt : "C'est des beaux yeux derrière des voiles, / C'est le grand jour tremblant de midi, / C'est par un ciel d'automne attiédi, / Le bleu fouilli des claires étoiles." Mais il ne faut pas lui demander davantage et nous devons nous féliciter de ne pas l'entendre puisqu'il ne veut être entendu. » Verlaine lui répond le 15 décembre par un article où il défend son point de vue avec tant de simplicité et de mesure que l'arrogant jeune homme va devenir son plus fervent admirateur. Cette controverse a beaucoup contribué à faire connaître Verlaine : « Le retentissement de l'article de Ch. Morice appelant ainsi l'attention sur le poème de Verlaine est en grande partie à l'origine de la gloire du poète, encore inconnu en 1882[15]. » Grâce à Morice, Verlaine peut publier, dans Lutèce, Les Poètes maudits. Morice, qui avait révélé Corbière aux lecteurs de la revue, avait attiré l'attention de Verlaine sur l'auteur des Amours jaunes[16]. C'est Morice qui donne à Verlaine l'idée d'une seconde série des Poètes maudits[17]. Pendant les deux années que Verlaine passera à Coulommes puis dans les hôpitaux, Morice se chargera pour lui de multiples travaux, démarches, envois de revues, sollicitations de toutes sortes[18]. Il l'intéressa à la nouvelle poésie[19]. Il fut le premier à lui consacrer une longue étude publiée par Vanier en 1888[20] (donc du vivant de Verlaine). En retour, Verlaine lui dédia Art poétique lors de sa publication dans Jadis et naguère, le décrivit dans Amour, (sonnet repris dans Dédicaces XXXVI)[21] et dans Gosses XII[22]. Morice sera également le premier à publier les œuvres complètes du poète : cinq volumes chez Messein en 1911, suivis de trois volumes d'œuvres posthumes.

Morice et Gauguin[modifier | modifier le code]

Morice fit la connaissance de Gauguin dans l'atelier du peintre Armand Seguin où il accompagnait sa belle-fille By, dont le peintre faisait le portrait[23]. Seguin était un élève de Gauguin qui lui rendait souvent visite et qui rencontra ainsi Morice. Ils devinrent amis. Quand Gauguin entreprit d'écrire la relation de son premier séjour à Tahiti, peu confiant dans ses qualités d'écrivain, il demanda à Morice, alors à Bruxelles, de réviser le manuscrit de Noa Noa. Morice s'acquitta de cette tâche et publia le texte révisé dans La Revue blanche[24]. Les commentateurs s'accordent pour considérer que l'intervention de Morice a dénaturé l'œuvre de Gauguin[25]. Lorsque Gauguin meurt en 1903, Morice lui rend hommage dans Le Mercure et il publiera à la fin de sa vie un ouvrage[26] qui est l'une des premières biographies à lui être consacrée.

Œuvres[modifier | modifier le code]

Traductions[modifier | modifier le code]

  • Dostoïevski, L'Esprit souterrain
  • Dostoïevski, Les Frères Karamazov
  • Dostoïevski, Celle d'un autre
  • Nekrassov, Poésies populaires

Essais[modifier | modifier le code]

  • Demain, questions d'esthétique, 1888
  • Paul Verlaine, 1888
  • La Littérature de tout à l'heure, 1889
  • Du sens religieux de la poésie, 1893
  • Eugène Carrière, l'homme et sa pensée, 1906
  • Il est ressuscité !, 1911
    trad. anglaise : He is risen again, E. Nash, 1911

Poésies[modifier | modifier le code]

  • Quincaille, 1919
  • Rideau de pourpre, 1921

Édition récente[modifier | modifier le code]

  • La peinture en 1905. Enquête sur les tendances actuelles des arts plastiques, éd. Philippe Dagen, Les Lettres modernes, 1986
L'enquête de Morice est parue dans trois livraisons du Mercure à l'été 1905

Liens externes[modifier | modifier le code]

Texte intégral de Noa Noa ici

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Paul Verlaine. Correspondance générale, éd. Michael Pakenham, Fayard, 2005
  • Louis Lefebvre, Charles Morice, le poète et l'homme, Perrin, 1926
  • Paul Delsemme, Un théoricien du Symbolisme, Charles Morice, Nizet, 1958
  • Lazlo Borbas, A Forgotten Hero of Symbolism: Charles Morice, The Modern Language Review, vol. 49 n° 4, octobre 1954, p. 473-475
  • Lazlo Borbas, Charles Morice: Friend and Critic of Verlaine, The French Review, vol. 31 n° 2, décembre 1957, p. 123-128

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « Madame Lutèce vient de rendre le dernier soupir. […] Le berceau du symbolisme et de la décadence fut son lit. Elle aura la gloire du Parnasse contemporain et de l'Almanach des Muses. » Léo d'Orfer, Scapin, 10 octobre 1886
  2. « Je suis vite contraint de saluer la traduction la plus rigoureuse, la plus artistique dont un auteur russe ait encore eu le bénéfice. » Eugène-Melchior de Vogüé, La Revue des Deux-Mondes, 15 décembre 1886, p. 840
  3. Anatole France, La Vie littéraire. 2e série, Calmann-Lévy, p. 203
  4. « Tableau de la littérature française à partir de l'âge classique, analyse des aspirations intellectuelles de son temps et exposé de son esthétique personnelle. » Paul Delsemme, Un Théoricien du symbolisme, Charles Morice, Nizet, 1958
  5. André Fontainas, Mes souvenirs du symbolisme, Nouvelle Revue critique, 1928, p. 31
  6. « Morice restera dans l'histoire littéraire une sorte de Don Quichotte du symbolisme. » André Billy, L'Époque 1900, Taillandier, 1951, p. 91
  7. « Pendant plus de dix ans, les samedis de La Plume furent un centre littéraire que, depuis, aucun journal n'a pu ressusciter. Dès le début, l'enthousiasme fut tel que, pour pénétrer dans cet antre sacré, il fallait montrer patte blanche. » Gustave Le Rouge, Verlainiens et Décadents, Julliard, 1993, p. 174
  8. « Picasso semble avoir reçu la mission d'exprimer avec son pinceau tout ce qui est. On dirait d'un jeune dieu qui voudrait refaire le monde. À coup sûr, il y là une force, un don, un talent. Tel dessin, une femme nue accroupie, donne la sensation d'une merveille presque accomplie. Ne serait-il pas destiné, cet enfant d'une précocité effrayante, à donner la consécration du chef d'œuvre au sens négatif de vivre, à ce mal dont plus que pas un autre il souffre. » Mercure de France, t. XLIV, 1902, p. 805
  9. « Je ne connais rien de plus touchant et de plus noble que le mouvement de cette femme en ce moment d'abandon. » Mercure de France, décembre 1905, à propos de L'Abandon (1905) de Camille Claudel
  10. Le Masque du génie, La Renaissance du livre, 1925. Marie Jade a publié des recueils de poésies et des romans. Elle est morte en 1980
  11. « Voici venir l'enfant que nous attendons. L'avenir immédiat et le présent sont tellement noirs. Les miens et moi nous sommes dans une situation d'autant plus atroce qu'il faut que je la cache, que personne ici ne doit s'en douter. » Lettre à Rodin du 16 février 1897
  12. « Larousse, homme au style succinct / Me fait sans phrases mon affaire : / Je suis mort en 1905. »
  13. Il se marie religieusement le 22 mai 1909 à Vanves
  14. Sa femme et lui s'étaient séparés en 1915
  15. Yves-Gérard Le Dantec, Œuvres poétiques complètes de Verlaine, Gallimard, La Pléiade, 1962, p.1149.
  16. « J'ai eu le bonheur de faire connaître Les amours jaunes à Paul Verlaine. […] Quelques vers cités de mémoire avaient excité la curiosité de Verlaine. Comme Trézenik ne voulait pas se séparer de l'exemplaire qui lui avait été prêté par le docteur Chenantais, c'est Verlaine lui-même qui sollicita une lecture en commun. » Ch. Morice, Tristan Corbière, Messein, 1912, p. 22
  17. « Villiers comme poète maudit, bien, très bien. » Lettre de Verlaine à Morice, 16 novembre 1883
  18. « Vous enverrai prochainement de quoi payer couronnes et entretien de tombe [il s'agit de la tombe de Lucien Létinois à Ivry]. Mille pardons et mercis de tout le mal que je vous donne là. » Lettre de Verlaine à Morice, 30 septembre 1883. « Écrit à Fénéon. Envoyé gougnottes pour Revue indépendante. Corrigez épreuves. » Lettre de septembre 1884. « Parlez à Fénéon et si vous craignez pour un sonnet ou deux (entre autres celui où la minette éclate trop [il s'agit de Printemps, Les Amies IV], supprimez. » Lettre de juillet 1884. « Faites corriger les épreuves par Morice qui connaît bien mon écriture. » Lettre à Léo d'Orfer du 1er juillet 1884
  19. « Par moi, Verlaine connut les jeunes poètes, fut connu d'eux, devint leur maître entre tous préféré. » Cité par Jean Émile-Bayard, Le Quartier Latin hier et aujourd'hui, Jouve, 1924, p. 296
  20. Dix ans avant celle de Charles Donos (Verlaine intime, Vanier, 1898)
  21. « Néoptolème, âme charmante et chaste tête / Dont je serais en même temps le Philoctète /Au cœur ulcéré plus encor que sa blessure / Et, pour un conseil froid et bon parfois, l'Ulysse / Artiste pur, poète où la gloire s'assure ; / Cher aux femmes, cher aux Lettres, Charles Morice. »
  22. « Je vous ai dès les premiers jours de notre liaison baptisé Néoptolème. Du fils d'Achille, en effet, vous avez l'impétuosité, la générosité, j'allais dire la candeur »
  23. Le portrait se trouve aujourd'hui au Musée d'Orsay : Armand Seguin, Gabrielle Vien le portrait à Orsay
  24. 15 octobre et 1er novembre 1897
  25. « Vous m'avez prié de vous adresser un volume de votre Noa Noa. J'avais prié Vollard de vous l'envoyer. Je crains qu'il ne l'ait pas fait. À ce propos, tout le monde a trouvé que votre livre est absolument défloré par la collaboration de Ch. Morice, dont les poésies sont oiseuses. » Lettre de Daniel de Monfreid à Gauguin, 10 avril 1902. Voir cette version de Noa Noa sur Gallica.
  26. Charles Morice, Paul Gauguin, Paris, 1919.