Championnat du monde d'échecs 1948

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Euwe, Smyslov, Reshevsky et Botvinnik à La Haye (reportage néerlandais).

Le championnat du monde d'échecs 1948 est un tournoi organisé du 2 avril au 16 mai 1948 à La Haye, puis Moscou[1], en vue de désigner le champion du monde d'échecs suite à la mort du champion en titre, Alexandre Alekhine, en 1946. Ce tournoi marque le transfert du contrôle du titre à la Fédération internationale des échecs. C'est Mikhail Botvinnik qui remporte ce tournoi de cinq joueurs, et entame ainsi une domination soviétique des échecs qui dura plus de vingt ans, jusqu'en 1972.

La vacance du titre[modifier | modifier le code]

Avant 1948, le nouveau champion du monde était celui qui avait battu le précédent dans un match singulier. La mort d'Alekhine crée une vacance du titre qui rend cette procédure habituelle impossible. La situation est assez confuse, de nombreux joueurs proposant des solutions différentes à ce problème, et c'est avec difficulté que la FIDE organise les discussions autour de la gestion de cette vacance, en raison de problèmes financiers et de voyage peu après la Seconde Guerre mondiale, qui empêche notamment l'URSS d'envoyer des représentants à ces réunions. Le manque d'informations claires conduit des magazines pourtant respectés à publier des rumeurs et des spéculations, qui ne font que compliquer la situation[2],[3].

La solution finalement retenue est très similaire à la proposition initiale de la FIDE et de celle de l'URSS. C'est le résultat du tournoi AVRO de 1938 qui sert de base au championnat du monde de 1948. Les huit participants au tournoi AVRO étaient en effet généralement considérés comme les plus forts joueurs du monde, mais deux joueurs étaient morts, les champions du monde Alekhine et José Raúl Capablanca. La FIDE propose que les six joueurs restant s'affrontent dans un quintuple tournoi toutes-rondes. Ces joueurs étaient : Max Euwe (Pays-Bas) ; Mikhail Botvinnik, Paul Keres et Salo Flohr (URSS) ; Reuben Fine et Samuel Reshevsky (États-Unis).

La proposition est amendée dans le sens que l'URSS décide de remplacer Flohr par Vassily Smyslov, un jeune joueur dont le talent s'est fait connaître pendant la Seconde Guerre mondiale et qui est manifestement plus fort. Reuben Fine renonce à sa participation pour poursuivre ses études de psychiatrie, il est alors question de le remplacer par Miguel Najdorf[4], mais le tournoi se joue finalement avec cinq joueurs qui se rencontrent cinq fois[2].

Le championnat[modifier | modifier le code]

Organisation[modifier | modifier le code]

Avant le début du championnat, Botvinnik est considéré comme le favori en raison de ses victoires au championnat d'URSS absolu de 1941, aux championnats d'URSS 1944 et 1945, à Groningue en 1946 et de ses résultats avant la guerre. Keres (32 ans) et Reshevsky (36 ans) sont les vétérans de la compétition internationale. Bien qu'Euwe soit un ancien champion du monde, il n'a eu que des résultats médiocres depuis le tournoi de Groningue. Smyslov est peu connu en Occident et n'a participé qu'à deux compétitions internationales : une 3e place à Groningue et une 2e place ex æquo à Varsovie en 1947[5].

Les Soviétiques sont accompagnés d'une imposante équipe de 21 personnes, y compris les joueurs et leurs secondants, Viacheslav Ragozine (Botvinnik), Aleksandr Tolouch (Keres) et Vladimir Alatortsev (Smyslov), les correspondants Igor Bondarevski, Salo Flohr et Andor Lilienthal, le membre du comité d'adjudication Aleksandr Kotov, le chef d'équipe Postnikov, un docteur privé de Moscou, l'épouse et la fille de Botvinnik[6].

La délégation américaine ne consiste qu'en la personne de Reshevsky. Lodewijk Prins, qui faisait partie de la délégation néerlandaise à Moscou, lui est fourni comme secondant à la dernière minute. Theo van Scheltinga est le secondant d'Euwe[5].

Le tournoi se tient pour une partie à La Haye et à Moscou pour l'autre.

Résultats[modifier | modifier le code]

Botvinnik devient le sixième champion du monde en gagnant le tournoi de façon convaincante avec 14 points sur 20. Il obtient aussi un score positif contre chacun des participants. Smyslov termine deuxième avec 11 points, devant Reshevsky et Keres avec 10,5. L'ancien champion du monde Euwe était en méforme et ne finit qu'avec 4 points sur 20[7].

Scores cumulés par tour (5 tours)
Joueur 1er tour 2e tour tours 1-2 3e tour tours 1-3 4e tour tours 1-4 5e tour Score
final
Drapeau : URSS Mikhail Botvinnik 3,5 2,5 6 3 9 3 12 2 14
Drapeau : URSS Vassily Smyslov 2 2 4 1,5 5,5 3 8,5 2,5 11
Drapeau : États-Unis Samuel Reshevsky 2,5 2 4,5 1,5 6 2,5 8,5 2 10,5
Drapeau : URSS Paul Keres 2 2 4 2,5 6,5 1 7,5 3 10,5
Drapeau : Pays-Bas Max Euwe 0 1,5 1,5 1,5 3 0,5 3,5 0,5 4
Grille du championnat du monde 1948
Joueur Botvinnik Smyslov Reshevsky Keres Euwe Points
Drapeau : URSS Mikhail Botvinnik * * * * * = = 1 = = 1 = 0 1 1 1 1 1 1 0 1 = 1 = = 14
Drapeau : URSS Vassily Smyslov = = 0 = = * * * * * = = 1 = = 0 0 = 1 = 1 1 0 1 1 11
Drapeau : États-Unis Samuel Reshevsky 0 = 1 0 0 = = 0 = = * * * * * 1 = 0 1 = 1 = = 1 1 10,5
Drapeau : URSS Paul Keres 0 0 0 0 1 1 1 = 0 = 0 = 1 0 = * * * * * 1 = 1 1 1
Drapeau : Pays-Bas Max Euwe 0 = 0 = = 0 0 1 0 0 0 = = 0 0 0 = 0 0 0 * * * * * 4

Une fin de partie remarquable[modifier | modifier le code]

Chess zhor 26.png
Chess zver 26.png
Case blanche a8 vide Case noire b8 vide Case blanche c8 vide Case noire d8 vide Case blanche e8 vide Case noire f8 vide Case blanche g8 vide Case noire h8 vide
Roi noir sur case noire a7 Pion noir sur case blanche b7 Case noire c7 vide Case blanche d7 vide Case noire e7 vide Case blanche f7 vide Case noire g7 vide Case blanche h7 vide
Pion blanc sur case blanche a6 Case noire b6 vide Case blanche c6 vide Case noire d6 vide Case blanche e6 vide Case noire f6 vide Pion noir sur case blanche g6 Case noire h6 vide
Case noire a5 vide Case blanche b5 vide Pion noir sur case noire c5 Case blanche d5 vide Pion noir sur case noire e5 Case blanche f5 vide Case noire g5 vide Case blanche h5 vide
Case blanche a4 vide Case noire b4 vide Pion blanc sur case blanche c4 Pion noir sur case noire d4 Pion blanc sur case blanche e4 Case noire f4 vide Case blanche g4 vide Case noire h4 vide
Case noire a3 vide Case blanche b3 vide Case noire c3 vide Pion blanc sur case blanche d3 Case noire e3 vide Case blanche f3 vide Case noire g3 vide Reine blanche sur case blanche h3
Case blanche a2 vide Case noire b2 vide Case blanche c2 vide Case noire d2 vide Reine noire sur case blanche e2 Case noire f2 vide Case blanche g2 vide Case noire h2 vide
Case noire a1 vide Case blanche b1 vide Case noire c1 vide Case blanche d1 vide Case noire e1 vide Case blanche f1 vide Roi blanc sur case noire g1 Case blanche h1 vide
Chess zver 26.png
Chess zhor 26.png
Keres - Botvinnik (1), The Hague/Moscow 1948

Dans la position suivante (Keres vient de jouer 52. Rg1), Botvinnik choisit d'échanger les Dames[8]:

Il suivit: 52...De3+ 53. Dxe3 dxe3 54. axb7 Rxb7 55. Rg2 Rb6 56. Rf3 Ra5 57. Rxe3 Rb4 58. Rd2 g5 0-1.

Controverse[modifier | modifier le code]

Comme Keres a perdu ses quatre premières parties contre Botvinnik, on a soupçonné Keres d'avoir été contraint à mal jouer pour permettre à Botvinnik de remporter l'épreuve. L'historien Taylor Kingston a examiné les éléments disponibles et en a conclu que les autorités soviétiques avaient donné de forts indices à Keres selon lesquels il ne devait pas empêcher Botvinnik de gagner. Botvinnik ne découvre ceci qu'à la moitié du tournoi et proteste si énergiquement qu'il courrouce les officiels. Keres n'a probablement pas perdu de partie délibérément contre Botvinnik ou contre un autre participant[9], d'après la publication d'éléments supplémentaires qu'il publie dans son troisième article.

Dans une entrevue ultérieure en deux parties avec Kingston, le grand maître et officiel soviétique Youri Averbakh dit que « Staline n'aurait pas donné d'ordre pour que Keres perde contre Botvinnik, Smyslov aurait probablement été le candidat préféré des officiels, Keres était soumis à une pression psychologique intense en raison des multiples invasions de son pays natal, l'Estonie et de son traitement par les Soviétiques jusqu'à fin 1946, et Keres était moins fort mentalement que ses rivaux[10] ».

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Nicolas Giffard, Le Guide des échecs
  2. a et b E. Winter, « Interregnum », Chess History Center,‎ 2003-2004
  3. Voir (en)pour plus de détails
  4. (en) Al Horowitz, From Morphy to Fischer, Batsford,‎ 1973
  5. a et b (Horowitz 1973, p. 121)
  6. (Pandolfini 1988, p. 368, 376) et (Horowitz 1973, p. 121)
  7. (en) 1948 FIDE Title Tournament Mark Weeks
  8. Graham Burgess, The Mammoth book of chess, Préface de John Nunn, Constable & Robinson Ltd, 2000, ISBN 9-781841-191263, p. 384
  9. Kingston a écrit un article en deux parties : Kingston, T., « The Keres-Botvinnik Case: A Survey of the Evidence - Part I », The Chess Cafe,‎ 1998 et Kingston, T., « The Keres-Botvinnik Case: A Survey of the Evidence - Part II », The Chess Cafe,‎ 1998, il a aussi publié un article ultérieur sur le sujet : Kingston, T., « The Keres-Botvinnik Case Revisited: A Further Survey of the Evidence », The Chess Cafe,‎ 2001
  10. Kingston, T., « Yuri Averbakh: An Interview with History - Part 1 », The Chess Cafe,‎ 2002 et Kingston, T., « Yuri Averbakh: An Interview with History - Part 2 », The Chess Cafe,‎ 2002

Références[modifier | modifier le code]

  • (fr) Nicolas Giffard, Alain Biénabe, Le Guide des échecs. Traité complet, collection Bouquins, Robert Laffont, 1993
  • (en) Israel Horowitz, World Chess Championship; A History, Macmillan,‎ 1973
  • (en) Daniel Yanofsky, H. J. Slavekoorde, Israel Horowitz, Hans Kmoch, The Best of Chess Life and Review Volume 1, Simon & Schuster,‎ 1988, 368–403 p. (ISBN 0-671-61986-1)
    • (en)article de Chess Review d'avril à août 1948