Chablis (arbre)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Chablis.
Chablis en forêt de Soignes (Belgique)
Ici, la chute d'un seul arbre a créé une trouée de lumière visiblement bénéfique à la régénération naturelle (forêt ancienne de la réserve naturelle norvégienne de Sjørlægda naturreservat à Vefsn)
La chute de ce Nothofagus dombeyi a créé un micro-habitat de type falaise, avec un mélange vertical de terre et de cailloux, qui a permis à des fougères de s'établir.

Un chablis (Cable[1], ou chable ou autrefois faux ventis[2]) est dans un sens restrictif un arbre déraciné sous l'action de différents agents naturels (vent, foudre, neige, chute d'un autre arbre) ou pour des raisons qui lui sont propres (vieillesse, pourriture, mauvais enracinement), sans intervention de l'homme, du fait d'un orage ou du vent notamment[2].

Si l'arbre est cassé au niveau du tronc, et non déraciné, on utilise le terme de volis. Par extension, chablis désigne alors aussi parfois la dépression due à un déracinement naturel.

Cependant, le sens plus large est celui d'un ensemble d'arbres renversés, le plus souvent par des vents violents[3]. Ainsi une rafale descendante ou une tornade sous un orage peut causer un corridor de dégâts en forêt qui sera appelé un chablis. Des vents violents généralisés peuvent également causer de tels chablis dans les endroits les plus exposés. Ainsi les tempêtes de décembre 1999 qui ont balayé l'Europe occidentale ont entraîné de vastes zones de chablis.

Aspects économiques[modifier | modifier le code]

Les arbres dans un chablis n'ont en général que peu de valeur marchande à cause des dégâts importants causés au bois en ces circonstances (fentes, casses, torsion)
Le bois est donc souvent laissé sur place où sa décomposition améliorera la qualité de l'humus forestier.
Le droit coutumier ancien européen ou français permettait parfois aux paysans de ramasser le bois mort ou celui des chablis, mais pas toujours ; ainsi ; à titre d'exemple au début du XVIIIe siècle (1737), des amendes de 50 livres sont « prononcées contre les gardes qui ne feront rapport, & le déposeront au Greffe, des Chablis qu'ils trouveront » (Tit. 17 art. I [4]) ; l'article 2 porte en outre « une amende arbitraire contre les officiers qui ne condamneront pas les délinquans au pied de tour pour les chablis ; et les articles 3&5 portent des amendes arbitraires contre les officiers & gardes-marteau qui ne marqueront pas les arbres chablis, & aussi qui vendront des arbres fourchés & ébranchés »[4]. Pour limiter le pillage des ressources et la dégradation des berges et la chute des arbres près des cours d'eau, des amendes sont prévues pour toute personnes trouvée en possession d'outils (scie, hache..) en forêt hors des routes. Il est aussi défendu de porter et allumer feu en forêt. Une amende de 100 livres est prévue contre « ceux qui tireront sables, terres, & autres matériaux à dix toises près des rivières navigables » [4]

Il peut encore être parfois vendu comme bois de chauffage, voire comme bois d'oeuvre quand il fait suite à une tempête et que le tronc n'a pas été abîmé en tombant.
En France, « M. Pecquet dans son commentaire historique et raisonné sur l'ordonnance de 1669, dit qu'avant cette ordonnance, il avoit été ordonné par plusieurs règlements, notamment celui du 6 octobre 1605, que les bois chablis ne seroient point employés en charbon, merrain à vins, pelles, fabots ni autres ourages ; mais en bois de chauffage, bois de corde & de traverse, excepté le chêne qui pourroit être écarri sur place pour ouvrage de charpente »[5]

Aspects écologiques[modifier | modifier le code]

Le chablis est une perturbation qui constitue l'un des stades naturels et normaux du cycle forestier tel qu'il se déroule dans la nature (sylvigenèse). On l'observe des forêts équatoriales aux forêts boréales[6].

Un chablis se traduit localement par une trouée de lumière favorable à la régénération naturelle de la forêt ; tant pour les graminées que pour les jeunes arbres[6].
A l'échelle de la forêt et du paysage, sur un temps plus long, il contribue à entretenir la variation locale des structures et de la composition de la forêt (par exemple, les feuillus des forêts boréales de conifères ).

Le renouvellement dans le temps des chablis entretient en forêt une « microtopographie » qui se superpose à la topographie naturelle globale. Ces microsites offrent une hétérogénéité qui a un effet très positif sur la biodiversité. Les pédologues constatent que les systèmes de « creux/bosse » sont de profondeur, humidité et exposition différentes[6],[7], et les botanistes constatent qu'ils accueillent des populations et espèces souvent très différentes. Ainsi, une étude a montré en Amérique du Nord que 4 ans après un chablis important, durant la période de régénération naturelle, les communautés végétales différaient grandement selon qu'elles croissaient dans les creux ou sur les buttes ; La richesse en espèces était significativement plus élevé dans les creux, de même que la biomasse totale, et la densité totale en tiges d'arbres (Remarque : une autre étude[6] avait déjà montré que certaines espèces comme l'épinette régénèrent également mieux sur les bosses (ou sur du bois-mort) que sur des surfaces non-perturbées). Dans les fosses comme sur les monticules, le sol abritaient un plus grand nombre d'espèce dans la vallée et le bas des collines qu'en altitude, mais l'effet de l'élévation sur la richesse en espèce des monticules était moindre que ce même effet (de l'altitude) sur la richesse en espèces des fosses. Par ailleurs (comme partout), l'altitude influe aussi sur la composition en espèce : dans ce cas d'étude, la biomasse en Erechtites hieraciifolia diminuait avec l'altitude, alors que celle de Betula alleghaniensis augmentait de façon significative, mais la biomasse totale des microsites (qu'il s'agisse des fosses ou des monticules) n'était pas liée à l'altitude du microsite. L'altitude avait par contre un effet (différentié) sur la densité totale en tiges (jeunes arbres) ; cette densité diminuait avec l'altitude dans le fosses, mais ne semblait pas affecté par le facteur "altitude" sur les monticules. Ainsi, les microsites créés par les chablis ont des effets d'échelle intermédiaire qui influencent la régénération de la forêt sur les chablis naturels. L'examen des deux types de microsites (creux et bosse) et de leur position le long d'échelle intermédiaire gradients pourrait aider à mieux prédire la composition des communautés végétales et la dynamique de régénération de zones perturbées[8]. Par ailleurs, ces résultats laissent penser qu’aplanir les sols après un chablis peut avoir des impacts négatifs sur la biodiversité, la qualité de la régénération et sur la qualité des sols (y compris en tant que puits de carbone[9]).

Un autre constat est que la décomposition des bois-morts varie aussi selon leur disposition dans le microrelief ou leur degré d'enfouissement[10].
Les modes de gestion sylvicole dits « proche de la nature » (type prosilva) cherchent - quand il s'agit d'exploiter la forêt « en bouquets » - à imiter les chablis naturels (trouées généralement de petite taille, touchant des peuplements plutôt anciens ou sénescents, et laissant une clairière dont la luminosité et le microclimat sont favorables à la bonne croissance des plants naturellement issus de graines). Le forestier prend soin d'alors laisser au sol un peu de bois-mort qui contribuera à l'entretien de la fonge et de l'humus forestiers.

Le chablis naturel permet la régénération forestière et l'entretient de sols de qualité dans les forêts primaires. Comprendre son rôle et celui de la topographie peut aussi aider le sylviculteur à anticiper les interaction du chablis avec la sylviculture (certaines pratiques sylvicoles peuvent augmenter le risque de chablis[11] ; « Dans les peuplements susceptibles, la coupe par bandes, l'éclaircie ou la création de nouvelles lisières peuvent occasionner des dommages considérables. »[11]), pour améliorer ses résultats[11]. En forêt de type taïga, certains auteurs ; pour améliorer la qualité de sols forestiers, recommandent de mettre en œuvre des actions imitant les chablis « tous les 200-400 ans pour maintenir la capacité productive du sol dans ces écosystèmes »[9].

Perspective historique[modifier | modifier le code]

En Europe, le volume (en m3) de bois abattus par le vent connait une augmentation depuis 150 ans. Cette augmentation se décompose en trois phases :

  • De 1865 à 1950 : augmentation lente et régulière en « Europe Centrale et du Nord » (Allemagne, Autriche, Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Danemark, Suède, Finlande). Variation marginale en « Europe de l'Ouest » (Irlande, France, Grande-Bretagne, Italie, Espagne).
  • De 1951 à 1981 : forte augmentation en « Europe Centrale et du Nord », augmentation lente et régulière en « Europe de l'Ouest ».
  • De 1982 à 2000 (dernière statistique disponible) : forte augmentation en « Europe Centrale et du Nord » et en « Europe de l'Ouest ».

Cette augmentation depuis 150 ans du chablis en Europe serait une conséquence du réchauffement climatique selon un rapport publié par le Parc Naturel du Morvan en 2006[12].

Cette augmentation peut selon les cas avoir diverses causes qui peuvent s'additionner ;

  • vieillissement naturel de certaines parcelles,
  • arbres moins profondément ancrés en raison d'un sol enrichi en nitrates en surface,
  • systèmes racinaires affaiblis (alternances de canicules et périodes pluvieuses aux hivers doux, engins forestiers trop lourds écrasant les racines et tassant les sols fragiles)
  • augmentation du nombre et de la force des tempêtes...
  • systèmes de coupes rases ou de lisières rectilignes favorisant les attaques d'insectes (par les scolytes notamment) et le renversement par le vent

Elle pourrait encore être renforcée à l'avenir en raison des dérèglements climatiques attendus.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (fr) Colin, F., Y. Brunet, I. Vinckler, J.-F. Dhôte, 2008, Résistance aux vents forts des peuplements forestiers, et notamment des mélanges d’espèces. Revue Forestière Française, vol. 55, n° 2, pp. 191-205.
  • (fr) Colin, F., I. Vinkler, P. Riou-Nivert, J.-C. Hervé, J. Bock, B. Piton, 2009, Facteurs de risques de chablis dans les peuplements forestiers : les leçons tirées des tempêtes de 1999. In : La forêt face aux tempêtes, (eds Birot Y., M. Lanier, et al.), Quae éditions, Paris, p. 177-228.
  • (en) Clark Terry L. ; Mitchell Stephen J. ; Novak Michael (2007), Three-dimensional simulations and wind-tunnel experiments on airflow over isolated forest stands ; Boundary - layer meteorology A., vol. 125, n° 3, pp. 487-503 [17 pages] [bibl. : 1 p.1/4]  ;Ed:Springer, ISSN:0006-8314

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Chailland (M.), Dictionnaire raisonné des eaux et forêts, Volume 1, numérisé par google books
  2. a et b Michel Noël (M.) http://books.google.fr/books?id=gnwTAAAAYAAJ&hl=fr&source=gbs_navlinks_s Memorial alphabetique des matieres des eaux et forêts, pesches et chasses ...] (Livre numérisé par Google) (voir p 460 de la version numérisée)
  3. (fr) « Chablis », Grand dictionnaire terminologique, Office québécois de la langue française (consulté en 2008-02-07)
  4. a, b et c Michel Noël (M.) Memorial alphabetique des matieres des eaux et forêts, pesches et chasses, 1737 (numérisation/Google)...
  5. Par Chailland (M.), Dictionnaire raisonné des eaux et forêts, Volume 1, Google books, voir article "Chablis" , page 111 de la version numérisée
  6. a, b, c et d Nina G Ulanova, Forest Ecology and Management ; Volume 135, Issues 1–3, 15 September 2000, Pages 155–167 ; The effects of windthrow on forests at different spatial scales : a review, (Résumé)
  7. Falinski JB. (1978), Uprooted trees, their distribution and influences in the primeval forest biotope. Vegetatio 38:175–183.
  8. Peterson, C. J. and Pickett, S. T. A. (1990), Microsite and elevational influences on early forest regeneration after catastrophic windthrow. Journal of Vegetation Science, 1: 657–662. doi: 10.2307/3235572 (résumé)
  9. a et b B. T. Bormann, H. Spaltenstein, M. H. McClellan, F. C. Ugolini, K. Cromack Jr. and S. M. Nay, Rapid Soil Development After Windthrow Disturbance in Pristine Forests Journal of Ecology Vol. 83, No. 5 (Oct., 1995), pp. 747-757 (résumé)
  10. McClellan, M. H., Bormann, B. T., & Cromack, K., Jr. (1990). Cellulose decomposition in southeast Alaskan forests: effects of pit and mound microrelief and burial depth. Canadian Journal of Forest Research, 20, 1242-1246.
  11. a, b et c JC Ruel, Understanding windthrow: silvicultural implications ; The Forestry Chronicle, 1995, 71(4): 434-445, 10.5558/tfc71434-4 (Résumé)
  12. (fr) Forêt et changements climatiques - IDF / CNPPF - P. Riou-Nivert, Séminaire forêt de la fédération des PNR - Saint-Brisson, 24 octobre 2006