Catachrèse

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La catachrèse est une figure de style qui consiste à détourner un mot, ou une expression, de son sens propre en étendant sa signification : le pied d'une table, être à cheval sur une chaise.

Étymologie[modifier | modifier le code]

Du grec ancien κατάχρησις katákhrêsis, « emploi, usage ». Bailly le trouve comme terme de rhétorique en premier lieu chez le philosophe Aristote de Stagire dans le sens « d’emploi abusif ». Le terme vient du verbe κατάχράω « profiter de », puis chez le même auteur grec : « faire mauvais usage ».

Genèse[modifier | modifier le code]

Quintilien constatait déjà : « En grec ou en latin, beaucoup de choses n’ont d’abord pas reçu de nom : « ...primum multa sunt et graece et latine non denominata[1] ». En effet, des milliers de choses n’ont pas reçu chacune une dénomination particulière et unique. Selon Quintilien, la catachrèse intervient quand la langue n’a pas de terme spécifique contrairement à la métaphore qui intervient quand il en existe un autre.

Dans toute langue, en effet, il y a à un moment une insuffisance de mots pour désigner toute idée qui apparaît et aider toute évolution. Le langage courant tend d’abord à établir des relations neuves entre des termes connus pour restreindre son lexique et ne pas s’encombrer de vocables difficiles à se rappeler.

Cependant, si Cicéron lui-même désignait ce phénomène comme une pure nécessité, il y reconnaissait aussi un agrément et un plaisir raffiné : « jucunditas delectatioque[2] » de la même manière qu’il décrit qu’après s’être vêtu de chaud contre le froid, notre vêtement est par la suite devenu un ornement. Autrement dit, il existe bien des transpositions qui ne se réfèrent plus à une pénurie lexicale mais qui confèrent au style un chatoiement luxueux.

Lexicalisation[modifier | modifier le code]

Antonomase

Elle peut n’être qu’une option ou nuance de vocabulaire : on dit familièrement « bidasse » (l’Ami Bidasse de la chanson) mais ce mot n’a pas fait disparaître le « soldat » ; ni « un cordon bleu », un « bon cuisinier », ni un tartuffe, un turlupin (personnages de comédie), une personne hypocrite, une personne ridicule... alors que le personnage animalier « Renard » a fait oublier le « goupil ».

Métaphore, métonymie, synecdoque 

Ces figures génèrent souvent des raccourcis de langage qui n’en sont la plupart du temps que des options de vocabulaire : « masque » pour « une personne masquée » ; « le tribunal » pour « les juges »

« Profond » exprime normalement la hauteur mesurée à partir du bord. Le langage évalue ainsi le plus souvent l’épaisseur, l’étendue d’une forêt : « une forêt profonde » ; et on dit tout autant : « une voix profonde » pour une voix qui descend dans le grave (voix caverneuse).

« Monter » est un verbe à usages multiples : gravir une côte, grimper sur un arbre, obtenir un poste important, élever d’un cran, fixer une roue de voiture, installer un tréteau, conduire un cheval...

La synecdoque « tête », pour compter des individus (animaux ou personnes) ou remplacer l’esprit d’une personne (une tête bien faite), est aussi métaphore pour la partie supérieure ou antérieure d’une chose : tête de pont ; tête d’épingle ; tête de chou... des catachrèses, car elles n’ont pas elles-mêmes d’équivalent.

« S’abriter sous un toit » ; « une voile à l’horizon »... sont des clichés qui ne sont pas incontournables.

« Langue » : langue anglaise, langue de terre, langue de feu...

« Bras » : bras de mer, bras de fauteuil, bras de balance...

Le mécanisme de la catachrèse offre l’occasion de jouer sur les mots par syllepse, comme dans la phrase humoristique : « L’agriculture est comme la Vénus de Milo, elle manque de bras. »

Termes à sens primitif oublié 

Les mots tels le « collège » où la notion d’une assemblée est estompée, ne désigne plus guère que le « lieu » de cette assemblée. Le verbe « saupoudrer » a perdu son sens étymologique de « poudrer de sel » et on saupoudre de sucre.

Certains verbes imagés qui ont perdu leur premier usage sont devenus de vraies catachrèses : « démarrer » (détacher les amarres) ; « partir » (disposer en parts) ; « déclencher » (lever la clenche) ; etc.

Termes onomastiques ou d’origine étrangère 

Les vocables qui ont comme origine : un inventeur, un initiateur, ou une spécificité étrangère sont à classer parmi les néologismes (antonomastiques) ou des emprunts et non comme des catachrèses à part entière : poubelle, jacquard, bazar...

Nomenclatures de métier 

Le rôle le plus important de la lexicalisation est moins de remédier à une pénurie lexicale que d’économiser des termes « exotiques » qui ne feraient que surcharger la langue en quantité plutôt que de l’enrichir en efficacité.

Les artisans et les techniciens qui ont besoin de termes spécifiques ont un grand recours aux catachrèses métaphoriques pour faciliter la mémorisation des vocables : queue d’aronde, queue de pie ; cheville ; pied-de-biche, pied-de-chèvre ; bec-d’âne, bec-de-corbeau... Mâchoires ; dents (de scie) ; trompette de pont ; tambour de roue ; ressort ; fer à souder, à cheval, à repasser, à friser...

Ergonomie[modifier | modifier le code]

On emploie le concept de la catachrèse (usage catachrétique) en ergonomie cognitive. La catachrèse est le fait de détourner de sa destination initiale un outil ou un instrument assigné à une tâche ou à l'action sur un objet de travail.

Par exemple « utiliser son couteau de table pour dévisser une vis plutôt qu'un tournevis (que l'on n'a pas sous la main) » est une catachrèse.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Institutio oratoria, 8.2.4 ; cité par Henri Morier.
  2. De oratore, 3, 38, 155.

Bibliographie et sources[modifier | modifier le code]

Bibliographie des figures de style[modifier | modifier le code]

  • Quintilien (trad. Jean Cousin), De L’institution oratoire, t. I, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Budé Série Latine »,‎ 1989, 392 p. (ISBN 2-2510-1202-8).
  • Antoine Fouquelin, La Rhétorique françoise, Paris, A. Wechel,‎ 1557 (ASIN B001C9C7IQ).
  • César Chesneau Dumarsais, Des tropes ou Des différents sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue, Impr. de Delalain,‎ 1816, 362 p. (ASIN B001CAQJ52)
    Nouvelle édition augmentée de la Construction oratoire, par l’abbé Batteux. Disponible en ligne.
  • Pierre Fontanier, Les Figures du discours, Paris, Flammarion,‎ 1977 (ISBN 2-0808-1015-4, lire en ligne).
  • Patrick Bacry, Les Figures de style et autres procédés stylistiques, Paris, Belin, coll. « Collection Sujets »,‎ 1992, 335 p. (ISBN 2-7011-1393-8).
  • Bernard Dupriez, Gradus, les procédés littéraires, Paris, 10/18, coll. « Domaine français »,‎ 2003, 540 p. (ISBN 2-2640-3709-1).
  • Catherine Fromilhague, Les Figures de style, Paris, Armand Colin, coll. « 128 Lettres »,‎ 2010 (1re éd. Nathan, 1995), 128 p. (ISBN 978-2-2003-5236-3).
  • Georges Molinié et Michèle Aquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, Paris, LGF - Livre de Poche, coll. « Encyclopédies d’aujourd’hui »,‎ 1996, 350 p. (ISBN 2-2531-3017-6).
  • Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Grands Dictionnaires »,‎ 1998 (ISBN 2-1304-9310-6).
  • Michel Pougeoise, Dictionnaire de rhétorique, Paris, Armand Colin,‎ 2001, 16 cm × 24 cm, 228 p. (ISBN 978-2-2002-5239-7).
  • Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Premier cycle »,‎ 1991, 15 cm × 22 cm, 256 p. (ISBN 2-1304-3917-9).
  • Hendrik Van Gorp, Dirk Delabastita, Georges Legros, Rainier Grutman et al., Dictionnaire des termes littéraires, Paris, Honoré Champion,‎ 2005, 533 p. (ISBN 978-2-7453-1325-6).
  • Groupe µ, Rhétorique générale, Paris, Larousse, coll. « Langue et langage »,‎ 1970.
  • Nicole Ricalens-Pourchot, Dictionnaire des figures de style, Paris, Armand Colin,‎ 2003, 218 p. (ISBN 2-200-26457-7).
  • Michel Jarrety (dir.), Lexique des termes littéraires, Paris, Le Livre de poche,‎ 2010, 475 p. (ISBN 978-2-253-06745-0).