Castes dans la politique indienne

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Politique en Inde
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L'Inde doit affronter un paradoxe : modèle de démocratie notamment pour les pays du Tiers-monde, elle est également l'héritière d'un système complexe de stratification sociale, ancien, le système des castes, qui évolue de façon progressiste dans la société indienne moderne.

Depuis l'indépendance[modifier | modifier le code]

Entre 1997 et 2002, les Indiens ont eu pour la première fois de leur histoire un président de l’Union d’origine intouchable, en la personne de Kocheril Raman Narayanan. Les mentions « caste no bar » (« aucune préférence de castes ») qui terminent les annonces matrimoniales se multiplient, comme les relations exogames ou les relations d’amitiés intercastes. Les Intouchables ont accès aux temples, comme ils ont légalement accès aux autres institutions publiques comme l’école et le Parlement en vertu de la Constitution promulguée en 1950. L’accès aux métiers est de moins en moins décidé en fonction de la caste.

Alexandra David-Néel, dans L'Inde où j'ai vécu, faisait paraître son optimisme sur les bouleversements sociaux qui se sont produits pendant l’écriture de son livre en 1951. Selon elle, le système des castes périrait dès lors qu’on le déconsidérerait.

Une égalité de droit inscrite dans la constitution[modifier | modifier le code]

En Inde, depuis l’indépendance en 1947, tous les citoyens sont égaux en droit. Il n’existe donc plus d’inégalité juridique. En rompant avec un système vieux de trois millénaires, par nature inégal, l’Inde a effectué, il y a environ 50 ans, une véritable révolution. Désormais, tout le monde est égal aux yeux de l’État, qu’il soit brahmane ou Dalit. Dans le même temps, la toute nouvelle nation indienne s’est dotée des libertés individuelles fondamentales à une démocratie de type libéral : liberté de s’exprimer, d’opinion, de mariage, de travail etc., contradictoires avec les valeurs des castes. Ce tournant dans l’histoire indienne s’apparente à ce qui s'est passé en France, toute proportion gardée, la nuit du 4 août 1789, date de l’abolition des privilèges.

Cependant, le système des castes a simplement été considéré comme non-existant, et n'a pas été aboli, ni déclaré illégal. En effet, beaucoup d’Indiens, tout comme Gandhi [réf. nécessaire], sont très attachés à leur culture, c’est-à-dire à l’hindouisme et aux castes, qu'ils considèrent comme consubstantiels de la culture indienne. Détruire le système des castes serait pour beaucoup détruire l’Inde tout simplement, puisque la religion hindouiste est le seul lien unificateur de la nation. Cela ne veut pas dire que ces législateurs n’étaient pas attachés à l’égalité et à la reconnaissance des plus défavorisés (Gandhi renomma les Intouchables Harijan, « fils de Dieu » en hindi afin de les reconsidérer). Tous ces principes énoncés ci-dessous font partie de la constitution (1950), véritable socle de la nation indienne « quasi vénéré ».

L’article 15 interdit toute discrimination basée sur la caste, le sexe, le lieu de naissance ou la religion. En cela, l’Inde se veut une nation véritablement laïque et multireligieuse, au même titre que la France. C’est ainsi que les lieux qui étaient jusqu'ici interdits aux Intouchables comme les puits, et surtout les temples, furent ouverts à tous. De même, chacun a légalement le droit de se marier avec celui ou celle qu’il désire. L’article 16 abolit l’intouchabilité. Cette décision doit beaucoup à un juriste d'origine intouchable, Ambedkar, ministre de la Justice du premier gouvernement Nehru, qui participa à la rédaction de la constitution indienne. Des lois ont été promulguées qui punissent les infractions comme la discrimination liée aux castes ; la police doit veiller à la protection de chacun, quelles que soient ses origines sociales.

En résumé, l’État indien en tant que pouvoir politique n’est plus complice d’un système inégalitaire et restrictif qu’il a coordonné pendant plusieurs siècles. Les lois et règles sont du domaine de l’État et non plus des castes et de la religion. La nation indienne se revendique donc comme démocratique.

Les politiques de discriminations positives[modifier | modifier le code]

L’égalité juridique n’est pas un gage d’égalité des conditions : les Intouchables sont égaux par rapport aux autres, ce qui ne les empêche pas d’être toujours défavorisés. Afin de rendre plus juste le système et d’améliorer les conditions de certains, l’État s’est lancé dans des actions plus actives et moins théoriques, partant sur le principe d’équité énoncé dans l’article 46 de la constitution, qui stipule que l’État veillera à défendre les intérêts sociaux et économiques des plus défavorisés. L’État indien octroie des aides différenciées rompant ainsi avec le principe d’égalité. La mesure la plus notoire reste sans nul doute les affirmative actions (traduits en français par « discrimination positive »), qui existaient déjà sous la colonisation et ont été généralisées dès l’indépendance.

La discrimination positive concerne les « SC », scheduled castes (« castes répertoriées » : c'est-à-dire les Intouchables) et les « ST », scheduled tribes (« tribus répertoriées » : les populations aborigènes), qui ont un certain nombre de places réservées au parlement, dans les universités et autres corps de l’État (en fonction de leur poids démographique respectif, c’est-à-dire des quotas de respectivement 15 % et 7 %). Il existe aussi des « OBC », other backward castes (« autres castes arriérées » : les basses castes), par opposition aux « FC », forward castes (« castes avancées » : les hautes castes), qui sont choisies ici par les États fédérés en tenant compte de leurs spécificités ; ce sont en général tous les sudras. C’est ainsi qu’à Mysore, toutes les castes sont des OBC, à l’exception des brahmanes.

Ce regroupement des castes « arriérées » était un moyen de dire que l’État s’intéressait aux castes plus élevées que les Intouchables, mais néanmoins tout aussi défavorisées. Ces OBC, qui constituent 52 % de la population indienne, ne bénéficient pas de quotas, elles sont juste protégées par l’État. Toujours dans le même registre, le gouvernement octroie des bourses d’aides aux études pour les SC et les ST. La finalité de ces mesures est de garantir à tous une vraie représentation et un poids dans la vie politique et sociale.

Des opprimés qui font valoir leurs droits et libertés[modifier | modifier le code]

Cependant, l’État ne peut pas régler tous ces problèmes de société liés aux castes, qui sont aussi des problèmes moraux. Ainsi, il délègue en partie son pouvoir d’action à des particuliers touchés ou non par le problème. C’est ainsi que furent créés depuis les années 1950 des associations et partis politiques dont l’objectif s’inscrit dans la défense et l’émancipation des OBC. Ces mouvements ont permis d’aller au-delà des actions étatiques, par différents moyens :

  • en reconsidérant les défavorisés ;
  • en faisant pression sur l’État afin qu'il poursuive ces actions de discrimination positive ;
  • en dénonçant aussi bien les cas de violence que la passivité de l’État dans ces affaires ;
  • en encourageant l’insertion professionnelle et sociale des Intouchables par le biais de l’école.

A cela il faut ajouter la lutte contre la tendance des basses castes à se convertir au bouddhisme, au christianisme ou à l’islam, évolution qui à plus ou moins longue échéance pourrait remettre en cause les bases-même de la société indienne traditionnelle[pas clair]. C’est ainsi qu’au fil du temps se sont formés des partis politiques ayant pour but la défense exclusive des Intouchables. Il en existe aujourd’hui deux : le RPI (Parti républicain de l'Inde, fondé par Ambedkar et divisé en plusieurs factions), et le BSP, « Bahujan Samaj Party » (Parti de la plèbe). Le BSP a réussi à mettre l’un des siens à la tête du gouvernement d'Uttar Pradesh (Mayawati, une ancienne institutrice) à trois reprises entre 1995 et 2002. Aux élections de 2002, le BSP s’est hissé à 22 % des voix. La voix des Intouchables a réussi à se faire entendre au niveau national, et petit à petit se crée une véritable élite d'ex-Intouchables.

Cependant, tous les Intouchables ne votent pas pour ces partis. Il existe un paradoxe dans la démocratie indienne : les Indiens dits « très pauvres » ont un taux de participation de 2,9 point de plus que la moyenne, les OBC de 1,9 point en plus et les ruraux de 1,1 point de plus. Le plus étonnant est que le taux de participation électoral des hautes castes, normalement plus éduquées, est légèrement moins élevé que la moyenne (environ 70 %). Ce qui démontre les désirs d'émancipation des classes défavorisées, et leur espoir que la démocratie indienne la rende possible un jour.

De la même façon, il existe des associations d’Intouchables qui ne sont pas organisées en partis. Ce sont en quelque sorte des groupes de pression qui œuvrent pour la même cause que les partis cités précédemment, mais avec des moyens différents : journaux, manifestations, campagnes de diverses sortes, propagande, et que l’on a pu voir en action lors du Forum social mondial (FSM) à Bombay. Il existe aussi des actions individuelles, au sein des villages et des communautés urbaines, dans laquelle des hommes seuls ou regroupés, tentent de briser les tabous par divers moyens. De même, il existe des avocats spécialisés dans la défense des basses castes et des Intouchables. Si toutes ces organisations se battent de manières différentes, leur but reste le même : la défense et la promotion des Intouchables, et parfois même des OBC.

Un problème persistant[modifier | modifier le code]

La révolution législative n'a pas fait disparaître pour autant le système des castes. À l’inverse de l’optimisme de Marx ou de David-Néel, se trouve Ambedkar, lui-même Intouchable, qui pensait que « l’édifice de la [notre] démocratie restera comme un palais reposant sur un tas de fumier » et que « rien ne pourra émanciper les hors-castes, si ce n’est par la destruction du système ». S’il existe en effet des changements notables, la situation n’a guère évolué envers les défavorisés, c’est-à-dire les Intouchables mais aussi les sudras. Sur bien des points, il apparaît que la société indienne n'a pu changer en une moitié de siècle ce qui a été construit et intégré en trois millénaires.

Aussi bien dans le milieu rural qu’urbain, on constate que c’est encore la loi des castes qui prédomine sur le civil, et que c’est l’appartenance à une caste qui est déterminante (un citoyen indien quel qu'il soit ne peut pas cacher son appartenance à une caste). Les Intouchables sont encore relégués aux emplois considérés comme les plus dégradants (ouvrier, éboueur, égoutier, etc.), travaillant dans les pires conditions, alors que les hautes castes s’occupent de la direction économique, financière et politique du pays. Les Intouchables ont abandonné la dénomination religieuse et paternaliste d’harijan pour désormais se nommer eux-mêmes Dalits (« les opprimés » en hindi). Un président intouchable a certes été élu en 1997 (K. R. Narayanan), mais son pouvoir n'est qu'honorifique et protocolaire, et la chance de voir un premier ministre issu du rang des Intouchables est encore plus hypothétique.

La culture de caste, d’endogamie et de répulsion se transmettent dès l’enfance. De ce fait, même parmi les gens cultivés et éduqués, la caste joue encore un rôle prépondérant, comme l'a rappelé le parlementaire S.Yadav, à la tribune, en 1990 : « Y a-t-il quelqu’un dans cette assemblée, en dehors de Rajiv Gandhi [qui a épousé une italienne], qui se soit marié en dehors de sa caste ? ». Les actes de violences physiques (coups, meurtres, jets d’acides...) et verbales (insultes, humiliations...) se produisant en toute impunité sont toujours à déplorer, et les Intouchables sont encore privés de temple. Pourtant des lois existent, ainsi que des envies de changement. D'autres facteurs que le temps d’adaptation au changement peuvent expliquer cette lente évolution.

Les castes fortement ancrées dans la culture indienne[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Intouchable.

Les Indiens de caste sont très attachés à leur système de stratification sociale, car fortement impliqués dans la religiosité. Les opposants du système sont rares et minoritaires. Les Indiens de caste n’ont, pour la plupart, pas conscience de l’inégalité engendrée par le système. Les Indiens, en respectant la division du monde en castes, pensent vivre en harmonie avec l’Univers. (Cette relation se nomme darmha). Ainsi, il serait pour eux insensé de rompre cette harmonie, en remettant en cause l'existence des castes. Cela cependant n’empêche pas certains de se battre aux côtés des Intouchables.[réf. nécessaire]

Il serait aisé de croire que les Intouchables luttent avec vigueur contre leurs misérables conditions. Cette affirmation pourrait reposer sur des exemples comme celui d’Ambedkar, ou ceux des mouvements ouvriers européens du XIXe siècle, mais en réalité ces actions sont très restreintes. Les luttes entre Intouchables et castes supérieures n’ont presque jamais existé.[réf. nécessaire]

Pour le comprendre, il faut remonter à la nature même de la religion professée par 80 % des Indiens : l’hindouisme. Celle-ci, contrairement aux religions monothéistes qui ont imprégné nos civilisations, ne voit pas de vie après la mort, mais des vies après la mort. Dans le christianisme, par exemple, le croyant se voit dans une vie mortelle en attendant une vie immortelle. L’hindouiste, lui, croit à un cycle de renaissance (le « karma »), où après chaque vie, il renaît dans un autre corps, et cela indéfiniment (sauf s’il atteint le nirvana, degré de pureté ultime).[réf. nécessaire]

Cette description ne saurait être complète si l'on omettait de dire que la vie prochaine est déterminée par celle que l’on vit. Et c’est là qu’interviennent les castes : en effet un Indien n'est, par exemple, "brahmane" que si et seulement si il a respecté les règles religieuses dans la vie précédente. Donc s'il est intouchable, c'est qu'il n'a pas respecté ces règles. Ainsi les Intouchables ont tout intérêt à bien se comporter, en particulier en ne s’apitoyant pas sur leur sort et en ne se révoltant pas face à leur condition. Ce principe de métempsycose influence considérablement les mentalités. Se révolter serait une faute absurde. Cette autre vision de la vie modifie les manières de penser et de réagir. Ainsi, l’Intouchable voit sa condition comme une punition et une fatalité à laquelle il ne peut rien.[réf. nécessaire]

Les villes reproduisent les systèmes de castes[modifier | modifier le code]

Comme souvent, c'est dans les villes que les changements sociaux sont les plus rapides. Cela se vérifie aussi en Inde, puisque la notion de castes a pratiquement disparu dans certains quartiers. Cependant, on observe que les évolutions ne sont pas aussi rapides que l’on pourrait le croire. Deux raisons expliquent ce phénomène. La ville indienne n’est pas vraiment coupée de la campagne, haut lieu de conservation du castéisme. En effet la famille indienne traditionnelle n’a pas une structure « nucléaire » comme en Europe (parents + enfants), mais plutôt élargie aux autres membres de la famille. C’est ce que l’on appelle la « joint family ». En fait, la famille installée en ville ne représente qu’une petite partie d’une plus grande famille qui, elle, est installée à la campagne. Ainsi, la population urbaine ne s'est pas vraiment libérée de l'influence des populations rurales.

Le processus d’urbanisation est assez récent en Inde. Le passage entre un monde rural et monde urbain ne se fait pas sans difficulté. Il est particulièrement important de pouvoir être aidé. Ainsi, les nouveaux urbanisés se regroupent généralement selon leur appartenance à une caste. Aujourd’hui dans une ville indienne, on peut voir par exemple : une rue de fleuristes, un quartier de tisserands, une école de tanneurs... C'est ainsi que le village et le castéisme ont été transposés à la ville sans pratiquement aucun changement. De même, l’obtention d’un emploi sera plus facile si on appartient à la même caste que l’employeur, ce qui d'ailleurs explique la fixation de quotas dans l’administration. Enfin, les castes assument dans les villes un certain nombre de services que l’État n’assure pas (police, sécurité sociale, école), permettant ainsi au système des castes de perdurer.

Un système politique profondément marqué par l'appartenance de caste[modifier | modifier le code]

Les castes ont porté atteinte au fondement même de la démocratie en instaurant le vote de caste. S’il n’existe pas de parti de caste proprement dit, hormis pour les Intouchables, certains y sont assimilés : les deux partis communistes pour les Intouchables et OBC, et le BJP (ultra nationaliste hindou) pour les hautes castes. Ceci implique que les électeurs votent de plus en plus pour un candidat de leur caste, et non plus pour un parti.

Les échecs et les effets pervers de la discrimination positive[modifier | modifier le code]

Outre les effets pervers de la discrimination positive, on peut observer des problèmes liés aux OBC, les basses castes n'étant pas autant choyées que les Intouchables ; on cherche depuis 1955 à inverser cette tendance. En décembre 1980, la commission Mandal (du nom de son président) rend son rapport : il propose que les OBC aient 27 % de sièges réservés au parlement, dans l’administration et dans les universités. Cette revendication est normale, les OBC sont deux fois plus nombreuses que les SC et ST, et n’ont pas de quotas. Seulement, si on additionne le nombre d’emplois réservés des OBC, des SC et des ST, on atteint quasiment la moitié des postes offerts dans l'administration indienne, soit 49,5 %. Mandal respecte donc la constitution en ne dépassant pas le seuil psychologique des 50 %.

Le Premier ministre V.P. Singh, au pouvoir en 1990, décida pour la première fois en dix ans (ses prédécesseurs n’ayant jamais osé le faire) de mettre en place ces quotas. Ceci provoqua la colère des hautes castes qui, comme en 1981, décidèrent d’organiser une sanglante révolte. Après de nombreux morts, la Cour suprême donna en 1992 un coup d’arrêt au projet. Depuis, des réservations dans les emplois publics ont été définitivement adoptées en 1993 puis dans les universités d'État en 2008. Ce sujet a une forte capacité de mobilisation électorale : celui qui propose ce type de réforme a la garantie d’obtenir le maximum de voix chez les OBC. On assiste depuis ce projet à une « castéisation » du discours politique, marquée par une surenchère de discours démagogiques à l'égard des basses castes, par marketing politique et calcul électoral. Par exemple, en vue de sa réélection, le Premier ministre de l’État de l’Uttar Pradesh (le plus peuplé et regroupant le plus grand nombre d’Intouchables) cherche à créer une nouvelle catégorie d’individus nommée MBC, most backward castes, les castes les plus défavorisées.

D'autre part, la catégorie des OBC est un ensemble très hétérogène. La notion de castes n’étant pas liée à la richesse, on peut ainsi être OBC mais aussi très riche et puissant, ce qui est le cas de certaines castes paysannes. Pour contrer ce problème, on tente désormais d'exclure les membres riches des OBC en prenant en compte comme critère le niveau de revenus. Les mesures visant à générer l’équité dans le pays ont montré leurs failles : stigmatisation, oublis des principales personnes concernées (les Intouchables) au profit d’autres groupes électoralement plus rentables (électoralisme), illusion d’une société égalitaire.

Un système scolaire qui ne réussit pas à changer les conditions et les mentalités[modifier | modifier le code]

En Inde, l’école est gratuite et ouverte à tous, et doit ainsi permettre l’ascension sociale des plus défavorisés. Depuis 50 ans, des Intouchables ont de fait réussi à se hisser dans la société. Mais malgré son caractère socialisant, l'éducation n'a jamais été vraiment une préoccupation majeure de l’État indien. Sur les 400 pages de sa constitution, le droit à l’éducation n’est mentionné qu'une seule fois. L’Inde compte ainsi 50 % d’analphabètes, et pour cause : seule la moitié des enfants de 6 à 14 ans vont à l’école primaire, 10 % vont dans le secondaire, et seulement 4 % suivent des études supérieures.

De plus, le système éducatif hérité du modèle britannique est en partie occupé par des « public schools » (qui sont paradoxalement des écoles privées), ce qui creuse les inégalités. Ces écoles étant relativement libres de leur politique éducative, elles sont d'autant plus soumises aux pressions des hautes castes qui tendent à faire respecter des règles ségrégationnistes (par exemple, pour suivre les cours, les jeunes Intouchables sont souvent assignés au fond des classes[1]). Ainsi, les filles, les basses castes, les aborigènes et les Intouchables sont les plus touchés par les conséquences de cette politique. Très peu d'Intouchables suivant de véritables études, on en déduit que les quotas dans les universités ne servent à rien et font figure d’illusion. En conséquence, l’Inde aurait d'énormes progrès à faire en matière d’éducation pour tenter de diminuer l’influence des castes dans ce domaine.

Cependant, au niveau local, les gouvernements de différents États mènent une politique incitative pour encourager les enfants issus des castes inférieures et des hors-castes à aller à l'école. Ainsi, les gouvernements du Tamil Nadu et de Pondichéry par exemple, nourrissent ces enfants à l'école, leur offrent des vêtements, des livres et autres fournitures scolaires, et même un vélo pour se déplacer. Ceci ne représente qu'un petit pourcentage des aides offertes par le gouvernement indien.

Critique de la politique indienne basée sur les castes et le rejet de l'hindouisme[modifier | modifier le code]

Le sociologue Robert Deliège, dans son ouvrage Les Intouchables en Inde, critique le discours « dalit » officiel, repris par les médias occidentaux, consistant à affirmer que ces derniers sont victimes du « système des castes » et plus implicitement de l'hindouisme, amenant la confusion entre pauvreté et caste :

« les castes ne constituent pas des groupes économiquement homogènes : il est des familles de Brâhmanes vivant dans une extrême misère et les Intouchables aisés sont aujourd'hui loin d'être rares. (...) Le discours dalit tend à dépeindre la société comme si elle n'avait pas changé depuis un siècle : la misère et l'oppression ne lui servent que d'alibi et sont invariablement ramenées à un problème de caste. Les Intouchables sont les exploités, les Brâhmanes les exploiteurs. Ce manichéisme ne correspond pas à grand chose ; les castes ne constituent pas des groupes socialement ou économiquement homogènes. En équivalant caste et niveau de vie, on fait l'économie d'une véritable analyse en termes de répartition des richesses et l'on rend légitimes les revendications d'une élite pour laquelle le seul rapport à la pauvreté est d'appartenir à une caste dont une fraction importante est effectivement démunie. Cette idéologie dalit, particulièrement florissante et largement relayée par des organisations non gouvernementales européennes en mal de victimes à soutenir, ne fait pas que renforcer la caste, mais elle alimente à son tour la violence, le ressentiment et la haine. (...) La mécanisation récente de l'agriculture risque de mettre de nombreux travailleurs agricoles au chômage, – et qui n'appartiennent pas forcément aux basses castes comptabilisées. Dans un tel cas, il est certain que si des effets néfastes se font sentir, ils frapperont les plus démunis, quelle que soit leur caste. Il n'en reste pas moins que ces dérives économiques risquent d'être traduites en termes de caste puisque telle est devenue la tendance dans l'Inde contemporaine, alors même que les données socio-économiques les ignorent de plus en plus. »

En réalité, les castes dites « intouchables », « opprimées », le seraient par des membres de la même caste qui détiennent les moyens matériels, et non par les castes supérieures :

« Il est donc dangereux de réduire les problèmes sociaux tels que celui de la pauvreté, ou de la dépossession à un problème de caste et cela, d'autant que l'on ne peut ignorer qu'une fraction non négligeable des Intouchables vit actuellement dans des conditions qui ne sont en rien inférieures à celle de la moyenne de la population indienne. On peut même avancer l'hypothèse que lorsqu'ils doivent faire face à de vives oppositions aujourd'hui, c'est peut-être davantage à cause de cette mobilité sociale qu'en raison de leur statut traditionnel. De surcroît, leurs ennemis les plus farouches ne sont pas les castes traditionnellement pures et élevées, comme les Brâhmanes, mais bien des castes structurellement proches qui sont menacées par l'ascension économique des Intouchables. »

Le problème des castes exploitées n'a donc, pour le sociologue, rien à voir avec l'hindouisme, mais une lutte interne liée au partage des richesses :

« Les atrocités commises à l'encontre des Intouchables sont perpétrées par des membres de basses castes. Bien des conflits qui prennent la forme d'une guerre de castes sont en réalité liés au contrôle de la terre : les plus agressifs sont souvent des paysans qui ont acquis de la terre récemment (ou parfois les grands propriétaires terriens), et qui sont sociologiquement très proches des Intouchables. En d'autres termes, ces castes, qui ne sont elles-mêmes pas très pures sur le plan rituel, sont bien plus sensibles aux questions économiques qu'à l'impureté rituelle ou à la philosophie brahmanique. D'ailleurs, la majorité des membres de ces castes mangent de la viande, vénèrent les mêmes dieux et vivent dans des conditions très proches de celles des Intouchables. Ils pourraient difficilement se prévaloir du titre de défenseur de l'orthodoxie hindoue ! Quand les conflits prennent des formes religieuses, ils cachent en réalité des réalités socio-économiques plus profondes. »

En fait, la politique adoptée par les différents gouvernements de l'Inde est un échec (la constitution indienne, écrite par un Intouchable, Ambedkar, obligeant de reconnaître les castes dites « répertoriées », sans tenir compte de leur niveau de vie ou des individus – indépendamment de leur « clan »), non à cause de superstitions et de préjugés, mais bien parce qu'elle ne fait que renforcer les castes en considérant certaines comme forcément exploitées par d'autres :

« En Inde, (...), la lutte contre la pauvreté et l'exclusion a, aujourd'hui, revêtu l'habit de la caste (...). Les Intouchables, terme vague et imprécis, sont devenus une catégorie distincte et parfaitement identifiable de la population. (...) Toutes les catégories sont de nos jours des étiquettes qui se ramènent presque automatiquement à une réalité administrative : ceux que l'on appelle dalit ne sont pas nécessairement des « exploités », comme le terme l'indique, mais tout simplement des membres de certaines castes, et cela quel que soit leur degré de pouvoir ou leur niveau de richesse. On peut donc se demander comment un système qui est entièrement fondé sur la reconnaissance de la caste peut produire la suppression de celle-ci. C'est parmi les « castes arriérées » que l'on trouve les ennemis les plus féroces et les plus violents des scheduled Castes. Les atrocités viennent dans un grand nombre de cas, de castes qui sont sociologiquement assez proches de leurs victimes. »

De même, pour l'indianiste Alain Daniélou, l'« intouchabilité » est une forme de propagande coloniale visant à légitimer la présence britannique « civilisatrice ». Dans son ouvrage Approche de l'hindouisme, il écrit à propos du terme « intouchable » :

« Je crois que c'est un mot anglais qui devrait s'appliquer plutôt aux brahmanes. Les prêtres doivent éviter toute pollution, on ne peut donc pas les toucher. En fait, ceux qu'on en est venu à appeler « intouchables » sont les vidangeurs, les travailleurs du cuir, les bouchers. Dans un pays où le typhus, la variole, le choléra sont endémiques, ces gens, pour des raisons d'hygiène, doivent vivre en dehors du village et on doit éviter d'entrer en contact avec eux. Mais l'intouchabilité est très relative. On est intouchable si on appartient par sa famille, sa lignée, à ces communautés. Si on n'en pratique pas le métier, on redevient « touchable ». On redevient un shudra ordinaire. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]