Casse-pipe

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Casse-pipe
Auteur Louis-Ferdinand Céline
Genre Roman/Récit
Pays d'origine France
Éditeur Editions Frédéric Chambriand
Date de parution 1949
ISBN 207021303X
Chronologie
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Casse-pipe est un roman inachevé et largement autobiographique de Louis-Ferdinand Céline publié aux éditions Frédéric Chambriand en 1949. L'auteur, engagé volontaire le 28 septembre 1912 dans le 12e régiment de cuirassiers (devenu dans le roman le 17e régiment), cantonné à Rambouillet, relate, sur le ton tragi-comique et imagé qui fit sa célébrité, son arrivée au régiment dans la nuit du 3 octobre 1912 et les débuts de son incorporation.

Casse-pipe peut être vu comme un vivant documentaire sur la cavalerie dans l'armée française du début du XXe siècle.

Division de l'œuvre[modifier | modifier le code]

Globalement, le roman se divise en deux parties :

  • la première relate la première nuit du héros (Ferdinand, 18 ans) à son arrivée, par une nuit de grand vent et sous une pluie battante, au poste de garde du 17e régiment de cuirassiers, corps d'élite de la cavalerie française et plus particulièrement de la cavalerie lourde. Il se retrouve au milieu de Bretons[1] mal réveillés vautrés dans la paille de leurs bat-flancs, dans une puanteur effroyable[2], et d'emblée en butte aux vexations du sous-officier de semaine, le Maréchal-des-Logis Rancotte[3] furieux d'avoir été dérangé en pleine nuit. Le jeune Ferdinand, encore en civil, est incorporé à la patrouille qui est envoyée par Rancotte, sous la pluie, dans différents lieux du quartier : la tempête a affolé les chevaux[4], certains ont fugué, et il faut relever des hommes de garde. Mais le brigadier Le Meheu a perdu le mot de passe, et ne peut relever l'homme de garde à la poudrière[5] . Le Meheu quitte son groupe pour tenter de retrouver ce mot en cachette du maréchal-des-logis Rancotte, et les hommes se tapissent dans une écurie en attendant le retour de leur chef. Le garde-écurie les cache entre le mur et le gigantesque coffre à avoines, et retourne à sa corvée incessante : collecter les crottins dès leur émission...Cependant l'escouade trempée s'amoncelle et s'endort [6]. Puis la soif et l'étouffement réveillent les hommes : Ferdinand doit arroser son entrée dans le monde viril, et payer à boire. Le palefrenier leur vend des litres de blanc, qu'il sort de dessous l'avoine. L'escouade sera finalement débusqué par Rancotte, et ramenée au poste de garde en compagnie de Le Maheu, qui de son côté en a profité pour se saouler[7] ...
  • La deuxième partie serait la crise d' épilepsie[8] d'un autre engagé volontaire, face à l'ignorance et l'indifférence de la quasi-totalité des autres hommes.
  • Enfin la diane retentit dans le petit jour blafard, mais les notes aigües de la trompette n'annoncent pas la fin du cauchemar : Ferdinand a signé pour trois ans. Rancotte fait aligner les hommes sous la pluie, fait un brin de toilette "au crachat", donne l'ordre à Ferdinand de lui cirer les bottes en vitesse, et "tue le ver" pour bien commencer la journée :" le temps de piquer le cric sur la table, il s'en était jeté un petit coup, une rincette de gniole, au bidon. Sauvette ! Il en soufflait de chaleur...". Comme le dit Ferdinand[9] : " Quel noble métier que le métier des armes. Au fait les vrais sacrifices consistent peut-être dans la manipulation du fumier à la lumière blafarde d'un falot crasseux ?..."

Portée autobiographique[modifier | modifier le code]

"Un régiment se met à passer...". Cuirassiers français quittant Paris en août 1914.

Comme dans Casse-pipe, et c'est pourquoi l'œuvre est souvent éditée avec le Carnet du Cuirassier Destouches, Céline a lui-même été engagé volontaire au sein de ce régiment de cavalerie, avec lequel il participa à la Première Guerre mondiale et fut grièvement blessé dès les premiers combats de 1914, événement décisif pour ses futures orientations politiques et littéraires puisque c'est à partir de ces premiers jours de guerre qu'il adopta brusquement une attitude pacifiste qui ne le quittera pas pour le restant de ses jours (thème déjà abordé dans son premier roman, Voyage au bout de la nuit).

On peut se demander quel est le surprenant enchaînement de circonstances qui a conduit Céline à s'engager dans les cuirassiers, et dans quelle mesure il décrit des faits qui ont bien eu lieu...Le contexte social est cohérent : il avait 18 ans[10], et n'était pas issu d'un milieu traditionnellement anti-militariste, mais petit-bourgeois. Au début de Voyage au début de la nuit [11], il dit qu'il se trouvait, par un chaud après-midi (de la fin de septembre 1912) à une terrasse de café, Place Clichy, à Paris. Il refaisait le monde avec Arthur, un ami de son âge quand "...voilà-t-y pas que juste devant le café où nous étions attablés un régiment se met à passer, et avec le colonel par-devant sur son cheval[12] , et même qu'il avait l'air bien gentil et richement gaillard, le colonel ! Moi, je ne fis qu'un bond d'enthousiasme. "J'vais voir si c'est ainsi !" que je crie à Arthur, et me voilà parti m'engager, et au pas de course encore...". Céline se rappelle qu'il était "content de l'effet de mon héroïsme sur tout le monde qui nous regardait" , et qu'il "tourne la rue avec le régiment derrière le colonel et sa musique". Ensuite "On a marché longtemps", sous les acclamations "des civils et leurs femmes qui nous poussaient des encouragements, et qui nous lançaient des fleurs, des terrasses, ...". Mais la marche se prolonge, la fatigue et le désenchantement gagnent, "J'allais m'en aller. Mais trop tard ! Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous les civils. On était faits, comme des rats.".

Dans le second chapitre du "Voyage au bout de la nuit", Céline décrit la débâcle que fut pour les soldats de la cavalerie lourde les premiers mois de la guerre de 1914-1918 : après deux ans d'un dur apprentissage, "ils nous firent monter à cheval et puis au bout de deux mois qu'on était là-dessus, remis à pied". C'est que la cavalerie, même lourde, ne peut rien contre les barbelés et les mitrailleuses. Et Céline décrit comment le colonel qu'il accompagne reste obstinément debout sur une route : cible parfaite, avec son casque doré à plumet et sa cuirasse, pour les Allemands qui tirent sur lui au fusil, puis à la mitrailleuse, puis au canon[13]

Style[modifier | modifier le code]

Cette œuvre relativement courte d'une centaine de pages, est révélatrice du style de Céline : pour retranscrire à l'écrit le langage parlé de l'époque, il emploie fréquemment les points d'exclamation, de suspension, et l'argot populaire[14] du début du XXe siècle. Le tout donne à Casse-pipe une dimension à la fois comique et virulente, voire violente.

Il est vraisemblable que la partie manquante du manuscrit ait été saisie dans l'appartement de Céline à Montmartre, en 1944, peu après la fuite de l'écrivain vers Sigmaringen, et détruite[réf. nécessaire].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Dans un chapitre publié à part par Robert Poulet en 1959 ("Entretiens familiers avec L.F. Céline"), Céline décrit ce contingent de Bretons (p. 111 et 112 dans le Folio N° 666) : J'étais le seul de Paris, les autres ils venaient du Finistère...)
  2. Céline décrit en détail les différentes odeurs qui la composent...
  3. le sous-off s'annonce dans un style qui a fait école (cf les films de guerre américains sur les Marines, et en particulier Full Metal Jacket et Le Maître de guerre) : "fils de Rancotte, adjudant-trompette, 12° dragons. Ça te la coupe, hein, fayot! Oui parfaitement...Enfant de troupe ! C'est clair...C'est clair...C'est net! Ça! Merde...". Il semblerait que Céline ait enregistré les monologues (dont l'extrait ci-dessus est un bon exemple), et adapté le staccato de son style aux aboiements du chien de quartier...Il le classe (aidé a posteriori par son coup d'œil de médecin) dans la catégorie des dangereux éthylo-tabagiques (cf la description des joues couvertes de couperose, et des crachats lancés sur le poêle...)
  4. les chevaux échappés qui galopent sous les trombes d'eau, apparaissent et disparaissent dans la nuit comme des esprits malins : description apocalyptique ...
  5. La sentinelle, seule de nuit devant la porte de la poudrière, a en effet la consigne de faire feu sur toute personne qui approche sans crier le mot de passe. Bien que Casse-pipe, dans la lignée de Georges Courteline, souligne la sclérose d'une arme, la cavalerie cuirassée, qui se découvrira dans deux ans (en 1914) en retard d'une guerre, les consignes de sécurité étaient sûrement renforcées en 1912 : la Guerre Italo-Turque avait échauffé les esprits, et le Coup d'Agadir avait encore augmenté la tension entre la France et l'Allemagne...
  6. l'écurie est secouée par le vacarme de la tempête et les batailles des chevaux énervés, le palefrenier entasse les crottins chauds en rempart pour cacher les hommes : description dantesque
  7. l'omniprésence de l'alcool et de l'oppression par la hiérarchie en 1912 annonce les dopages à l'éther avant les charges-suicides, et la répression des mutineries en 1917 ...
  8. crise bien décrite par le Dr Destouches. Et c'est Rancotte, féroce mais expérimenté, qui évoque l'étiologie la plus probable : "Regardez-moi cette grimace ! Mais qu'est-ce qu'il a bu ce sale ours ? Mais c'est pas de la gniole, pas possible ! Mais c'est du vinaigre, de la peinture ! C'est du poison ! Mais il va crever, cette engeance !". À l'ingestion de liquides hallucinogènes on peut ajouter le surmenage chronique, qui fait partie des techniques systématiquement employées pour "mater les hommes" : Céline décrit bien (page 111 du Folio) ses conséquences, la narcolepsie  : "Des fois, ils en perdaient conscience, ils s'affalaient sur le châlit, basculaient, renversaient le bastringue, emmenés par ce rêve intérieur. Le cabot, alors, il bramait, il fonçait à coups de pompes dans le tas, bonhomme, pajot, bricole à dame ! Et puis toute la cruche par là-dessus, giclante, toute la flotte sur le somnambule !...". Un traumatisme cranien négligé peut aussi être invoqué : les officiers pensaient apparemment que "le métier doit rentrer à la dure". Ainsi (page 103 du Folio) : le lieutenant arrive à la fin de la reprise, se place près de l'obstacle, et " il attendait le grand déclenchement, les hécatombes en série ! Il regardait foncer les montures, s'emboutir, s'effondrer le bastringue... ...Il attendait que tout le monde y passe à la catastrophe, que toute la reprise déglingue en vrac, bourdons, bonhommes, fourniment...".
  9. dans son Carnet du cuirassier Destouches, dans un style d'adolescent idéaliste
  10. et "On n'est pas sérieux quand on a dix-huit ans..." a dit le poète...
  11. 1° chapitre, pages 15 à 19
  12. il semble donc bien qu'il s'agissait d'un régiment d'infanterie, précédé par son colonel qui était seul à cheval, comme l'iconographie de l'époque nous l'a souvent montré. L'infanterie était probablement jugée plus propice à aimanter des piétons et à les attirer dans son sillage, que la cavalerie, certes plus prestigieuse, mais qui avançait trop vite et aurait distancé les suiveurs. D'ailleurs Ferdinand, qui dit dans son "Carnet du cuirassier Destouches" (page 29) avoir : "une peur innée du cheval" n'aurait probablement pas été autant enthousiasmé par le passage d'un régiment de cavalerie. C'est sans doute au hasard de l'affectation que Céline doit d'avoir été versé dans un régiment de cavalerie lourde : en principe les cuirassiers étaient des hommes grands et bien bâtis...
  13. et comme le colonel oblige une estafette, un "cavalier à pied (comme on disait alors)" à remettre son casque et à se tenir au garde-à-vous devant lui, il mourra " déporté sur le talus, allongé sur le flanc par l'explosion, et projeté jusque dans les bras du cavalier à pied, le messager, fini lui aussi." ( page 29 du Folio)
  14. la plupart des termes en sont encore compréhensibles, mais « pouloper » (pour galoper), qui est employé souvent, semble actuellement inusité. Les chevaux sont des « gayes », des « ours », des « bourdons »...