Carnéade

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Carnéade, copie romaine d'après la statue assise érigée sur l'agora d'Athènes v. 150 av. J.-C., Glyptothèque de Munich

Carnéade, en grec ancien Καρνεάδης / Karneádês (Cyrène, v.219 av. J.-C.Athènes, 128 av. J.-C.) fut le plus grand philosophe de la Nouvelle Académie, probabiliste. Il fut le dixième scolarque de l'Académie en 186 av. J.-C.

Biographie[modifier | modifier le code]

Carnéade, fils d'Épicomos ou Philocomos eut pour maître Hégésine de Pergame[1] à qui il succéda en 186, et Diogène de Babylone, un stoïcien qui lui apprit la dialectique. Il apprit sans doute la philosophie en grande partie par la lecture des ouvrages de Chrysippe ; selon Diogène Laërce[2], il répétait souvent :

« S'il n'y avait pas eu de Chrysippe, il n'y aurait pas eu de Carnéade. »

En 156 av. J.-C., il fut chargé d'une ambassade à Rome en compagnie du Stoïcien Diogène de Babylone et du Péripatéticien Critolaos, afin d'exempter les Athéniens de l'amende infligée pour le sac d'Oropos[3]. Son discours sur la justice effraya Caton l'Ancien ; Lactance raconte à propos de cette rencontre qu'un jour, Carnéade avait argumenté en un sens, et que le lendemain, il tint exactement le discours inverse, réfutant la justice qu'il avait louée la veille[4]. En bon Académicien sceptique, cette stratégie ne revient pas à se contredire, mais à disserter le pour et le contre et semer le doute dans l'opinion de l'adversaire.

Il n'y eut guère d'autres événements importants dans sa vie. Il compta comme élève Clitomaque de Carthage, qui lui succéda, Hagnon de Rhodes, Charmadas, Mélanthios de Rhodes, Métrodore de Stratonice. Dans sa vieillesse, il devint aveugle, et mourut à l'âge de 90 ans, en 129 av. J.-C.[1].

Sa réputation était exceptionnelle : Cicéron parle d'une vivacité d'esprit, d'une promptitude et d'une assurance incroyables [5] On dit même que ses adversaires s'enfuyaient en le voyant. Après sa mort, on disait en boutade, d'un problème difficile [6] :

« Carnéade lui-même, si l'enfer le laissait revenir, ne le résoudrait pas. »

Doctrine[modifier | modifier le code]

Carnéade n’a rien écrit, et c’est grâce à son successeur, Clitomaque de Carthage, que nous pouvons connaître sa pensée. Il reprit l’œuvre d’Arcésilas de Pitane et la développa considérablement en s'efforçant de remédier à ses défauts. Il s'opposa au stoïcien Chrysippe de la même manière que son prédécesseur s'était opposé au stoïcien Zénon de Cition. La principale nouveauté qu'il apporta à la théorie d’Arcésilas est la notion de probable[7] que l'on associe particulièrement à l'histoire de la Nouvelle Académie.

Critique de la certitude[modifier | modifier le code]

Il n'y a pas de critère de la vérité, car il n'y a pas de représentation vraie. La thèse est dirigée particulièrement contre le stoïcisme, qui admet l'existence de représentations manifestant intrinsèquement leur vérité. Cicéron (Acad., II, XIII, 41) résume en quatre propositions cette thèse de Carnéade et de l'Académie :

  • Il y a des représentations fausses ;
  • Ces représentations ne permettent pas une connaissance certaine ;
  • Si des représentations n'ont entre elles aucune différence, on ne peut distinguer leur degré de certitude ;
  • Il n'y a pas de représentation vraie distincte d'une représentation fausse.

Cette argumentation est si solide qu'elle fut encore le point de départ de la théorie de la connaissance de Bertrand Russell, au premier chapitre des Problèmes de Philosophie : les variations de nos représentations ne nous permettent pas d'affirmer avec certitude qu'un objet a telle couleur, telle forme et tel mouvement. La vérité ne se manifeste pas avec évidence dans le témoignage de nos sens ; la représentation n'est donc pas un critère de vérité.

De plus, le paradoxe sorite (ou « paradoxe du tas »), qui fait passer insensiblement d'une petite à une grande quantité, montre que l'on ne dispose d'aucun critère permettant d'établir où que ce soit de limites précises, et cela encore moins entre nos représentations. Mais, pour Carnéade, comme pour l'ensemble des philosophes sceptiques, la raison n'a pas non plus la faculté de nous faire connaître les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes. La raison seule, sans représentation, ne peut en effet connaître le monde. Mais, même considérée séparément, la dialectique de la raison conduit à des contradictions insurmontables. Carnéade allait également jusqu'à remettre en question la certitude des mathématiques. Clitomaque dit de Carnéade qu'il est parvenu à chasser la précipitation du jugement, monstre redoutable et farouche selon Clitomaque - et Clitomaque de comparer cet accomplissement à un travail d'Héraclès que Carnéade a accompli[8]. Carnéade refusait que la vertu suffise pour nous rendre heureux, argument stoïcien, auxquels ils s'opposait, et qu'il prenait plaisir à contredire en tout, à tout propos.

Sa critique de la certitude conduit à l'état d'incompréhension (acatalepsie), état dans lequel on suspend son jugement et on ne croit en rien. De ce fait, le même problème qui s'était posé aux sceptiques et à Arcésilas va se poser à Carnéade : si pour agir, il faut croire, comment agir, si rien ne peut être cru ? Comme Socrate, Platon, Aristote et Théophraste, Carnéade avait sa définition de la beauté comme « une royauté sans gardes »[9].

Mais, sur cette question, il existe deux témoignages contradictoires issus de différents disciples (d'un côté celui de Clitomaque, de l'autre celui de Métrodore et de Philon)[réf. nécessaire].

L'existence des dieux[modifier | modifier le code]

Le libre arbitre[modifier | modifier le code]

Les objections opposées par Carnéade à la doctrine stoïcienne du destin paraissent avoir été essentiellement d’ordre moral : « Le fatalisme aboutit à la négation de la liberté humaine, détruit la responsabilité, rend inutile la législation et la répression pénale, enlève tout sens à la vertu et au vice, à la louange et au blâme, aux récompenses et aux châtiments, conduit à l’abandon de toute activité et de tout effort et, finalement, ruine la piété par rapport à la Divinité, inspire le mépris des dieux, mène logiquement au rejet des prières et des rites sacrés[10]».

Carnéade corsait son raisonnement avec des arguments d’ordre logique : « impossibilité d’examiner exactement la figure du ciel au moment de la naissance et, par là, d’établir un horoscope correct; destinées différentes des individus ayant le même thème de géniture ; mort collective de personnes qui n’ont cependant vu le jour ni au même instant ni sous les mêmes constellations ; existence de dispositions physiques et mentales, de lois, de coutumes et de mœurs communes à l’ensemble de tel ou tel groupe ethnographique et, de la sorte, indépendantes de l’action que les astres seraient censés exercer sur la conception ou la naissance de chacun des membres du groupe pris isolément ; sort de l’animal et de l’homme nés sous le même degré d’un même signe zodiacal[11]».

Critique de la morale[modifier | modifier le code]

Carnéade tient le droit pour une convention, pas une chose naturelle. Bien mieux, avant Freud, il pense que la moralité ne vient aux hommes qu'en sacrifiant leurs tendances naturelles.

Il soutient, avant Hobbes[12], que

« tous les vivants, humains et animaux, n'ont d'autre règle de conduite que leur intérêt" (Cicéron, De la République, III). »

Les individus et les sociétés sont habités par une volonté de puissance qui s'exerce contre les autres.

« Carnéade offrait cet argument : tous les peuples ayant un empire, et notamment les Romains qui sont maîtres du monde, s'ils voulaient être justes et restituer ce qui appartient aux autres, devraient retourner dans leurs petites maisons mener une vie misérable"[13]. »

Selon Aulu-Gelle, Carnéade se purgeait avec de l'ellébore avant d'écrire contre la doctrine du stoïcien Zénon de Cition. Nature et vertu de l'ellébore blanc et de l'ellébore noir : L'académicien Carnéade, avant d'écrire contre la doctrine du stoïcien Zénon, se purgea la partie supérieure du corps avec de l'ellébore blanc, pour que les humeurs corrompues dans son estomac, en remontant jusqu'au siège de l'âme, n'altérassent pas la vigueur et la fermeté de son esprit. C'est ainsi que ce puissant génie se préparait à combattre les écrits de Zénon. Quand je lus ce trait dans une histoire de la Grèce, avec ces mots ellébore blanc, je cherchai ce que c'était. Alors je trouvai qu'il y a deux espèces d'ellébore, l'un blanc et l'autre noir. Cette différence de couleur ne se rencontre ni dans la graine ni dans la tige, mais seulement dans la racine. L'ellébore blanc est un vomitif qui purge l'estomac et la partie supérieure du ventre ; l'ellébore noir nettoie le bas-ventre : l'un et l'autre ont la propriété de chasser les humeurs nuisibles, principes des maladies. Il est cependant à craindre qu'avec les principes des maladies, toutes les voies du corps ainsi ouvertes ne laissent échapper les principes de vie : l'homme à qui manquerait le soutien de la substance animale périrait d'épuisement[14].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]

Études sur Carnéade[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  • Martha, Le Philosophe Carnéade à Rome, Hachette, Paris, 1883.
  • Victor Brochard, Les Sceptiques grecs (1887), livre II, § 3.
  • Jeanne Croissant, « La morale de Carnéade », Revue internationale de philosophie, I, 1939, p. 545-570.
  • Dom David Amand, Fatalisme et liberté dans l'Antiquité grecque, Louvain, 1945.
  • Anthony A. Long et David N. Sedley, Les philosophes hellénistiques (1986), trad., Garnier-Flammarion, 1997, t. III : Les Académiciens, la renaissance du pyrrhonisme.
  • (en) Art. « Carneades » sur la Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. a et b Cicéron, Académiques, Lucullus, VI, 16
  2. Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, IV, 62
  3. J.-L. Ferrary, Philhellénisme et impérialisme, Paris, coll. BEFAR, 1988, p. 351-363.
  4. Lactance, Institutions divines V, 14, 3-5. Il paraphrase le traité De la République de Cicéron.
  5. Cicéron, De oratore, II, XXXVIII 161.
  6. (Lactance, Institutions divines (V, 14)
  7. pithanon, en grec ancien Modèle:Πιθανόν
  8. D'après Cicéron, Académiques, II, XXXIV, 108.
  9. (Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres [détail des éditions] [lire en ligne] : V, 220)
  10. Fiche de lecture de H-Ch. Puech sur l’ouvrage de D. D. Amand, Fatalisme et liberté dans l'Antiquité grecque, dans Revue de l'histoire des religions, Année 1949, Vol. 136, N°1, p.117-120.
  11. idem
  12. Jeanne Croissant, "La morale de Carnéade", in Revue internationale de philosophie, 1939.
  13. Cicéron, De la République, III
  14. Aulu-Gelle, Nuits attiques [détail des éditions] [lire en ligne], XVII, 15.