Carlo Bordini

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Carlo Bordini (né le 2 septembre 1938 à Rome) est un historien et un poète italien contemporain.

Biographie[modifier | modifier le code]

Militant trotskyste dans les années 1960, Carlo Bordini est devenu chercheur en histoire à l'université de Rome « La Sapienza », où il s'est spécialisé sur l'histoire de l'amour et de la famille au XVIIIe siècle.

Influencé par Guillaume Apollinaire, il est à l'origine d'un courant de poésie narrative, qui compte comme autres représentants importants Mauro Fabi (né à Rome en 1959) et Andrea Di Consoli (né à Zurich en 1976).

Proche de Luigi Ghirri et de Giorgio Messori, il partage avec ce photographe et cet écrivain la recherche de la simplicité. Il a redonné à cette notion liée à la philosophie classique, mystique ou métaphysique, une dimension humaniste qui se rapproche à la foi de l'idéal renaissant - dans le rapport recherché entre microcosme et macrocosme- et des découvertes scientifiques contemporaines - auxquelles il fait référence dans son poème Poussière.

On lui doit également un roman, Gustavo, qui raconte l'histoire d'un homme qui abandonne une femme et sombre peu à peu dans la folie.

Carlo Bordini a composé avec la peintre Rosa Foschi Patella, le livre d'artiste Polvere, et avec le musicien Patrizio Esposito, Voyage 5, e Mas($)acro, opéra pop.

Il a été l'un des fondateurs de la maison d'édition Aelia Laelia, où il a notamment publié Appunti sparsi e persi d'Amelia Rosselli. Il s'est occupé de la section « poésie » du festival Negramaro à Lecce en 2008. Il a participé au 46° Colloque international de l'association des écrivains de Serbie (Belgrade 2009).

Carlo Bordini collabore à L'Unità, aux revues Poesia et Sagarana. Il a participé, en 2007, au XVe Festival international de Poésie de Bogotà et au IVe Festival International de Poésie de Granada (Nicaragua) en 2008.

On lui doit enfin de courts essais sur Pier Paolo Pasolini[1] et Luigi Ghirri[2].

Analyse de Poussière[modifier | modifier le code]

Poussière est un long poème de plus de quatre-cents vers libres, dont la particularité première est d'articuler fragments narratifs, fragments discursifs et épisodes lyriques, considérations intimes et aspirations à l'universalité ou, pour le dire à la manière renaissante, microcosme et macrocosme -sans toutefois, et c'est là une différence de taille, que la réflexion sur l'individu, la condition humaine, ne trouve d'autres sources que dans l'expérience personnelle-. Le rythme est moins celui de la réflexion que de la méditation, d'où son caractère circulaire, ou plus exactement, hélicoïdal.

En fait, il semble que deux mouvements s'opèrent, qui viennent traverser ce poème d'une énergie en apparence moins dialectique que paradoxale. Les fragments s'enchaînent comme autant de “renaissances”, de “reprises”, reprises du souffle aussi, dans le rythme d'une écriture fortement marquée par l'oralité : la perception s'y fait de plus en plus large, zones d'ombre de la vie intime -notamment un long fragment sur la vie amoureuse- rêverie sur la matière aux accents de cosmogonie, retour aux rêves alchimiques suite aux expériences sur la fusion froide tentées par Maurice Fleischmann et Stanley Pons en 1989. Cet élargissement conduit à un vaste apaisement, dans le sens d'une acceptation lucide, non d'une vision consolatrice de l'existence. L'autre mouvement du texte est celui d'une réduction, réduction annoncée dans le titre et proclamée dans les tout premiers vers : Le corollaire de ce paradoxe est l'acceptation d'une appréhension du monde qui ne passe pas par la compréhension. Dans un texte des années 1980, début d'un roman non écrit, publié dans le recueil de proses Pezzi di ricambio (2003) Carlo Bordini écrivait déjà:

« J'ai la très étrange sensation d'être né hier, et que tout ce qui a précédé n'a pas été autre chose que des rêves, de très longs rêves... comme de précédentes réincarnations. Cela signifie que rien ne s'est stratifié ou n'est devenu expérience; et puisque ma vie est un perpétuel recommencement, fortuit, et que le fait de me trouver dans un point déterminé de son cours est purement arbitraire, un jour que je recommence toujours du matin, le soir est incinéré, détruit par l'incinérateur de la non-conscience. »

Le ton est singulièrement différent dans Polvere, comme si la prise en considération du vieillissement, du déclin, obligeait à changer sa propre vie en Histoire. Étrange paradoxe encore, de ce chercheur du reste fortement marqué par le matérialisme dialectique, qui a écrit un fort bel essai sur les années 1970 -La Zone grise, publié en italien dans le recueil Renault 4, scrittori a Roma prima della morte di Moroet en français dans la revue Siècle 21- que de concevoir le cours des choses soit d'un point de vue cyclique -un mythe de l'éternel retour n'allant pas même jusqu'à suivre le rythme des saisons, sinon celui d'une vie humaine- soit sous celui de la décrépitude. Encore faudrait-il citer les premières phrases de La Zone grise:

« Dans les années soixante-dix, j'étais un ex. J'avais épuisé ma colère, mes espérances et mon désir de lutter dans l'un des nombreux fragments du mouvement trotskiste. Après neuf années j'étais revenu à la vie, j'avais réussi à prendre le train en marche: je terminai mes études à trente trois ans et je devins chercheur à l'université. J'eus vite fait de comprendre, en discutant avec un ami, que j'étais né deux fois; je regardais le monde, stupéfait, le monde nouveau de cette seconde naissance. »

Le ton est donné. S'il nous décrit par la suite une évolution rapide, une époque aux espérances aussi fortes que les désillusions qui suivirent, c'est pour s'y présenter aussitôt en témoin, en homme de la « zone grise » justement. Comme si, à titre personnel, il avait fait sien le mot d'André Breton: « L'Histoire tombe au-dehors comme la neige. » Dans un texte écrit en 2008, dans la période précédant les élections, il va encore plus loin : « dans cette situation, écrit-il, ma principale préoccupation, dans mon rapport à Rome, est de feindre que la réalité n'existe pas. Je suis assez doué pour cela, étant donné que je m'exerce depuis bien des années. »
De fait, son œuvre ne le conduit pas vers une vision désenchantée du monde : vision dépressive de celui qui contemple la vie derrière une vitre, ou, pour citer les derniers mots du Feu follet de Pierre Drieu la Rochelle, de celui qui ne peut « se heurter à l'objet ». En réponse à une enquête menée par une maison d'édition pour un projet de livre collectif - « ce que je vois de ma fenêtre »-, Carlo Bordini énonce ce qu'il appelle une hyper-vérité, c'est-à-dire qu'il ne s'en tient pas au simple aveu de la conscience mélancolique:

« De ma fenêtre je ne vois rien. Il est vrai que je n'y regarde jamais. Ou, pour mieux dire, il m'arrive de regarder dehors pour voir s'il pleut. La raison pour laquelle je ne regarde pas par la fenêtre est qu'il n'y a rien à voir. »

Ce court récit s'achève au point où la noirceur en vient à renouer avec la catharsis tragique -à cette différence près que l'absurde y conduit à l'humour-:

« En réalité, la télévision est ma fenêtre. L'ordinateur aussi, mais l'ordinateur sert surtout à travailler. Pour me changer les idées je regarde la télévision. Aussi pour savoir ce qui se passe dans le monde. La télévision est ma fenêtre en somme. Les fenêtres réelles me servent seulement à faire entrer l'air et le soleil chez moi. Je passe des heures devant la télévision. Ce n'est pas une fenêtre idéale. Il y a trop de films américains, et cela me dérange. Il y a quelques jours je suis allé Piazza Navona, j'ai vu des Américains et cela a fait naître en moi une sensation de gêne physique.

Je dois confesser que je vis dans une sorte de réalité virtuelle. Je suis abonné à tous les programmes payants ou presque. J'ai beaucoup d'amis, mais je ne les vois presque jamais. Il y a quelque temps, j'ai entendu sous mes fenêtres un inquiétant va-et-vient d'ambulances. Alors, espérant comprendre ce qui se passait, j'ai allumé la télévision. »

L'hyper-vérité, au fond, a quelque chose de commun avec l'obscénité, une notion qui revient souvent dans les poèmes de Carlo Bordini.

Dans Poussière, tout se passe comme si l'énonciation cherchait à repousser les limites de ce qui peut être dit. Il y revient aussi sur son rapport aux femmes -dans le souvenir d'un climat marqué par la libération sexuelle des années 1970-.

Poussière donc n'a rien d'un hymne à la négativité. Le pessimisme est un « pessimisme de méthode », léopardien pour ainsi dire. Si la vieillesse est un chemin vers la désagrégation du corps -la poussière, on le sait, est aussi un topos chrétien-, elle n'en reste pas moins celui qui mène vers un apaisement du désir, et donc vers une perspective plus vaste de l'espace et du temps, un chemin qui rend possible un dialogue entre l'individu dépouillé peu à peu de ses contingences, et l'univers qui l'entoure. Qui permet d'atteindre, pour user de mots confucéens, « l'invariabilité dans le milieu ».

La conscience de la mort à venir - conscience de la vieillesse comme une promesse de mort-, a son pendant dans le retour aux origines, comme si le mystère de la vie, de la naissance, se dévoilait enfin.

Cette conscience double est aussi rendue par l'écriture poétique, que l'auteur compare volontiers à une exploration absolue de soi-même - « Je n'écris pas, mais je suis écrit » affirme-t-il dans la postface de Sasso-, ou à un enfantement. Il ajoute même, dans Considérations sur les artistes:

« -Les artistes sont des femmes: -parce qu'ils créent (seules les femmes créent, les hommes se contentent d'exploiter le créé en luttant les uns avec les autres, l'homme est la mort et la femme est la vie, l'homme est essentiellement homicide quand la femme est mère, l'homme créatif crée seulement avec sa part féminine). »

C'est peut-être ici qu'on pourrait mettre à nu une dialectique cachée, archaïque aussi, je dirais volontiers renaissante. Comme celle qu'Ernst Bloch voyait à l'œuvre chez Jakob Böhme:

« Un dimanche matin, il avisa dans son échoppe de cordonnier, sur une étagère fixée au mur, une assiette d'étain; cette assiette brillait "d'un bel éclat jovien", pour employer les termes mêmes de Jakob Böhme. L'étain est consacré à Jupiter, d'où l'épithète "jovien" qui dérive du génitif latin de Jupiter, Jovis. Mais voici l'important : en remarquant le rayon de lumière sur le fond sombre de l'étain, Böhme comprit soudain que la lumière ne peut se révéler que sur un fond d'obscurité. Le rayon de lumière sur le fond sombre de l'étain lui apprend que la lumière a besoin de l'obscurité pour se manifester, que toute chose a besoin d'une contrepartie, que le "oui" n'existe pas sans le "non", que le monde est fait de contrastes, qu'il est objectivement dialectique. »

C'est là une grande force de ce poème, que d'être parvenu, dans sa simplicité même, à faire siennes pour tenter de les dépasser deux grandes conceptions philosophiques du temps, lesquelles se sont affrontées tout au long de l'époque contemporaine : celle historique, matérialiste et dialectique de Marx, celle anhistorique, cyclique, et antidialectique de Nietzsche. Dans la postface que j'ai écrite pour les éditions Alidades -I will show you dust in a handful of fear, « je te montrerai la poussière dans une poignée de peur »-, j'ai essayé de voir comment ce poème répondait, à un demi-siècle de distance, à La Terre vaine de T.-S. Eliot. La perspective n'y est plus celle du postmodernisme, mais celle d'un classicisme apaisé. Celui-là même que Carlo Bordini voyait à l'œuvre dans les photographies de Luigi Ghirri, décédé en 1992, l'année-même de Poussière. On peut citer, pour conclure, les dernières lignes de l'hommage qu'il rendit alors à un ami très proche:

« Ainsi je me suis toujours représenté Ghirri comme un grand alchimiste, comme quelqu'un, au fond, qui montrait le monde comme il aurait dû et comme il aurait pu être, mais c'est là aussi, un peu, l'idée de l'idéalisation classique de la réalité. Qu'ensuite, derrière sa façon de montrer le monde comme il aurait dû être, derrière cette manière d'être classique, il y ait une très forte polémique, une très forte position politique, une protestation très forte contre ce qu'est le monde et ce que nous sommes en train de le faire devenir, c'est là, selon moi, la source de son classicisme, de son classicisme si profondément « italien ». Tel est, je pense, ce qu'il y a derrière cette apparente, stupéfiante « simplicité », cette idée d'un monde simple, qui se crée seul, et qui n'a aucune, aucune possibilité d'être différent. »

Bibliographie en italien[modifier | modifier le code]

Œuvres poétiques[modifier | modifier le code]

  • Strana categoria, Rome, édition de l'auteur, 1975.
  • Poesie leggere, Sienne, Barbablù, 1981.
  • Strategia, Rome, Savelli, 1981.
  • Pericolo, Reggio Emilia, Aelia Laelia, 1984.
  • Mangiare, Rome, Empirìa, 1995.
  • Polvere, Rome, Empirìa, 1999.
  • Purpureo nettare, Bergame, Alla pasticceria del pesce, 2006.
  • Sasso, Milan, Scheiwiller, 2008.
  • Une anthologie de ses œuvres poétiques est parue sous le titre Pericolo, Poesie 1975-2001, San Cesario di Lecce, Manni, 2004.
  • I costruttori di vulcani, poesie 1975-2010, Bologna, Luca Sossella, 2010.

Œuvres en prose[modifier | modifier le code]

  • Manuale di autodistruzione, Rome, Fazi, 1998 (réédité en 2004).
  • Pezzi di ricambio, Rome, Empirìa, 2003 (proses courtes).
  • Gustavo, una malattia mentale, Rome, Avagliano, 2006 (roman). [1]
  • Il a coordonné avec Antonio Veneziani l'anthologie Dal fondo, la poesia dei marginali, Rome, Savelli, 1978 (rééditée chez Avagliano en 2007), le recueil Renault 4, Scrittori a Roma prima della morte di Moro (Rome, Avagliano, 2007). Non è un gioco, notes de voyage autour de la poésie en Amérique du Sud, est sorti en 2008 chez Luca Sossella editore.

Bibliographie en français[modifier | modifier le code]

  • Danger / Pericolo, Évian, Alidades (2010). traduction et postface d’Olivier Favier.[2].
  • Manuel d'autodestuction, Genève, Metropolis, 1995. Traduction Vince Fasciani.
  • Péril, poème hivernal, Genève, Metropolis, 1988. Traduction Daniel Colomar.
  • Bien se conduire, récit, Genève, Les yeux ouverts, 1989. Traduction Daniel Colomar.
  • Une petite fièvre, in "Exit" 46 (mars 2007), Québec, Canada. Traduction Antonella 'Agostino.
  • Poussière/Polvere, Évian, Alidades. Texte suivi d'un essai sur Luigi Ghirri. Traduction et postface d'Olivier Favier.[3]
  • Plusieurs de ses textes ont été publiés en ligne sur Poezibao [4].

Bibliographie critique en français[modifier | modifier le code]

  • Olivier Favier, Francesco Pontorno, « Haute Simplicité, entretien avec Carlo Bordini, suivi d'une prose et de sept poèmes », Europe, juin juillet 2010.
  • Olivier Favier, « Une poétique de l’obscène et de la simplicité », Poeti d’oggi / Poètes italiens d’aujourd’hui (études réunies par Y. Gouchan), Italies, no 13, Université de Provence, 2009.
  • Olivier Favier, « Danger de Carlo Bordini », Le Matricule des anges no 103, mai 2009.
  • Jean-Baptiste Para, « Poussière de Carlo Bordini », Europe no 955-956, novembre-décembre 2008.
  • Olivier Favier, « La poésie narrative italienne, suivi d’un choix de poèmes de Carlo Bordini, Mauro Fabi et Andrea di Consoli », Décharge no 139, septembre 2008.
  • Olivier Favier, « Une douce lucidité, parcours dans l’œuvre en prose de Carlo Bordini », Siècle 21 no 13, automne-hiver 2008.
  • Roland Jaccard, « Le simulacre du réel », Le Monde, 6 octobre 1995 (à propos du Manuel d’autodestruction).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Carlo Bordini, Un coraggio a metà, mai 1976
  2. Carlo Bordini, La simplicité, juillet 1992, texte italien publié dans Luigi Ghirri, Vista con camera, Motta, Milan, 1992, traduction française d'Olivier Favier, in La Revue des Ressources, 12 décembre 2009