Affaire Léo Taxil

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Couverture d'un des ouvrages de Taxil
Invocation de Baphomet par des francs-maçons selon Taxil
Le Diable au XIXe siècle, écrit sous le pseudonyme collectif de Dr Bataille en collaboration avec Charles Hacks, apport littéraire de l'année 1895 au canular

L'affaire Léo Taxil (parfois nommée mystification de Léo Taxil ou canular de Taxil) est une Imposture antimaçonnique français célèbre, qui débuta en 1885 et se poursuivit jusqu'en 1897. Son auteur, Marie Joseph Gabriel Antoine Jogand-Pagès alias Léo Taxil, entouré de quelques collaborateurs restés dans l'ombre (Paul Rosen, Louis LeChartier etc.) conçut une mystification qui visait à discréditer la franc-maçonnerie et à duper l'Église catholique romaine.

Histoire[modifier | modifier le code]

Accusé de fraude littéraire, le journaliste anticlérical Gabriel Antoine Jogand-Pagès (alias Léo Taxil) est exclu de la loge maçonnique à laquelle il appartient. En avril 1885, le folliculaire annonce à grand renfort de publicité sa « conversion » au catholicisme avant de fonder le journal La France chrétienne - Jeanne d'Arc[1].

Léo Taxil commence par accuser la franc-maçonnerie de dissimuler les pires bassesses morales et d'encourager ses adeptes au vice quand ce n'est pas au meurtre. Il assimile ensuite la franc-maçonnerie à une secte satanique vouant un culte à Baphomet, ceci dans des loges dont le chef suprême Albert Pike reçoit ses ordres de Lucifer en personne.

Taxil mélange des éléments réellement tirés de rituels maçonniques avec des déformations de son invention. En particulier, sur plusieurs images désormais célèbres, il réutilise des symboles du 18e degré du Rite écossais ancien et accepté en y remplaçant l'agneau pascal[2] par un bouc inspiré du « Baphomet » imaginé en 1854 par l'occultiste français Éliphas Lévi[3].

La prétendue conversion de Diana Vaughan, jeune et belle Américaine, supposée Grande Maîtresse du Rite Palladique Rectifié, convertie à la suite d'une prière à Jeanne d'Arc (pas encore canonisée à l'époque), représente un élément important de la mystification de Léo Taxil.

Taxil affirme qu'Albert Pike, Grand Commandeur du Suprême Conseil de la Juridiction Sud du Rite écossais ancien et accepté, est également un pape luciférien et le chef suprême de tous les francs-maçons du globe, et qu'il est admis tous les vendredis à trois heures à conférer avec Satan en personne. L'affaire prend une telle ampleur dans les milieux catholiques que Mgr Northrop, évêque de Charleston (Caroline du Sud), part spécialement à Rome afin d'assurer Léon XIII que les francs-maçons de sa ville épiscopale sont de gens normaux, dignes et que leur temple ne s'orne d'aucune statue de Satan[4].

Bien que Léo Taxil persuade nombre de catholiques de son incroyable histoire — il entretient une correspondance avec le pape Léon XIII où il l'informe des sombres menées du Palladisme – ses affirmations sont de plus en plus dénoncées comme une imposture, y compris par Léon XIII.

Au congrès antimaçonnique de Trente de 1893, un des points évoqués est la réalité de l'existence de Diana Vaughan[5].

En 1895, Charles Hacks collabore au canular de Taxil en rédigeant avec celui-ci l'ouvrage qu'ils écrivent sous le pseudonyme collectif de Dr Bataille: Le Diable au XIXe siècle. L'ouvrage rassemble 240 brochures publiées sous forme de périodique entre 1892 et 1895[6].

Deux jésuites, le père Grüber et le père E. Portalié, dénoncent l'imposture, sans être entendus[7].

Abel Clarin de La Rive mène une enquête qui finit par confondre Léo Taxil. Celui-ci préfère alors prendre les devants et monter un dernier « coup » en annonçant des révélations incroyables, notamment une présentation publique de Diana Vaughan. Le 19 avril 1897, lors d'une conférence organisée à la Société de géographie devant des journalistes français et étrangers médusés, des délégués de la nonciature et de l'archevêché, des francs-maçons et des libres-penseurs, Jogand-Pagès dévoile lui-même son imposture, qualifiant la supercherie d'« aimable plaisanterie ». Ses propos suscitent un tel scandale que la police doit intervenir pour calmer l'assistance et protéger l'auteur.

Le canular a parfois été considéré comme un complot échelonné sur plusieurs années par Léo Taxil dans le but avoué d'appliquer in fine aux dépens de l'Église catholique romaine la maxime qui avait fait le succès du journaliste libre-penseur : Tuons-les par le Rire. Cette interprétation conjecture que le mystificateur était de bonne foi durant sa conférence de presse. Cependant, il semble que Taxil en voulait aux francs-maçons en raison de son exclusion passée et que sa supercherie lucrative relevait essentiellement de l'opportunisme[8].

Postérité antimaçonnique[modifier | modifier le code]

En dépit de la conférence de presse du 19 avril 1897, l'œuvre antimaçonnique de Taxil a continué d'exercer son influence dans certains milieux (catholiques traditionalistes, nationalistes, antidreyfusards). Ceux-ci n'ont jamais véritablement admis qu'il y ait eu mystification, refusant par conséquent de se reconnaître dupes. Alec Mellor explique également cette persistance par « ce phénomène fréquent dans la psychologie religieuse qu'est une certaine angoisse du sacrilège ; d'autant plus propre à prendre corps en pseudo-révélations fantastiques qu'elle est imprécise[9] ».

Durant l'affaire Dreyfus, les antidreyfusards reprennent à leur compte certaines affabulations antimaçonniques de Léo Taxil, bien que ce dernier ait pris soin de se démarquer des antisémites en publiant notamment le pamphlet Monsieur Drumont (1890)[10].

Certains ouvrages marginaux exploitent par la suite les prétendues révélations de Taxil en défendant diverses théories du complot.

Le Mystère de Léo Taxil et la vraie Diana Vaughan, publié en 1930 aux éditions RISS sous le pseudonyme de « Spectator », prétend que Taxil a été manipulé par les Francs-maçons[11] pour discréditer l'antimaçonnisme.

En 1934, Paquita de Shishmareff (sous le pseudonyme de Leslie Fry) publie Léo Taxil et la franc-maçonnerie. Lettres inédites publiées par les amis de Monseigneur Jouin (Chatou, British American Press). Antimaçonnique et antisémite, proche de l'extrême-droite, l'auteur prétend qu'un « fonds de vérité d'une importance incalculable [était] contenu dans les œuvres attribuées à Léo Taxil [...]. Que pour en déguiser la source et la portée, il eût, avec son cerveau de Méridional et son amour des tréteaux, inventé la mise en scène, cela n'enlèverait rien à l'authenticité de certaines révélations[12] ».

Dans L'affaire Diana Vaughan - Léo Taxil au scanner (2002), un ou plusieurs auteur(s) anonyme(s) renoue(nt) avec ces thèses antimaçonniques (défendues par « une poignée d'irréductibles dont nous sommes les héritiers », dixit) en affirmant que c'est l'« aveu » de Léo Taxil du 19 avril 1897 qui est faux et que le Palladisme tout comme Diana Vaughan auraient bien existé. L'ouvrage aurait été rédigé « en collaboration » avec une association portant le nom de William Morgan, prétendu « martyr antimaçonnique[13] ». Massimo Introvigne émet un compte rendu critique de ce travail, suggérant qu'il provient probablement des milieux intégristes[14].

Antimaçonnique et antisémite, André de La Franquerie a défendu une autre théorie du complot, à savoir que Diana Vaughan a bel et bien existé mais qu'elle aurait été enlevée au moment de révéler son existence[15].

La conférence du 19 avril 1897 vue par Le Figaro[modifier | modifier le code]

Julien de Narfon écrit dans Le Figaro :

LEO TAXIL dévoilé par lui-même
– Vous n'avez pas l'air de vous douter que vous êtes une immonde fripouille !
Cette interruption, absolument dénuée d'amabilité sinon de vérité, est la première qui ait coupé, hier soir, à la salle de la Société de géographie, les fort instructives déclarations de M. Léo Taxil.
Il m'a bien semblé, d'ailleurs, qu'elle répondait assez exactement aux sentiments de l'auditoire, en dehors des rares amis – peu dégoûtés – dont l'orateur avait composé sa claque.
Mais M. Léo Taxil ne paraissait pas le moins du monde se rendre compte de l'impression d'écœurement qu'il produisait sur une assemblée où les libres penseurs étaient cependant aussi nombreux que les catholiques. Et pendant près de deux heures il s'est vanté, le sourire aux lèvres, d'avoir joué, pendant les douze années qu'il vient de passer « sous la bannière de l'Église », la comédie de la conversion, et d'avoir mystifié sans mesure les catholiques, les prêtres, les évêques, les cardinaux et le Pape lui-même. Peut-être a-t-il fait toutefois moins de dupes qu'il ne se l'imagine.
M. Léo Taxil a résumé en trois mots ce qu'il appelle « la plus colossale mystification des temps modernes » ; « Ma conversion au catholicisme a d'abord été un simple bateau. La collaboration de mon compère le docteur Bataille en a fait une escadre. Enfin, elle est devenue une véritable flotte grâce à Diana Vaughan. »
Diana Vaughan a joué effectivement le rôle principal dans la grande mystification dont il se flatte aujourd'hui. Ce rôle était celui d'une ex-luciférienne convertie au catholicisme, et dont les abracadabrantes révélations sur les mystères du Palladisme et de la franc-maçonnerie étonnent depuis plusieurs années le monde religieux. Naturellement, toutes ces prétendues révélations émanaient de Léo Taxil en personne, dont le but, avoué aujourd'hui, était de gagner le plus d'argent possible en exploitant la crédulité des catholiques.
Mais tout finit, et l'on s'est aperçu un beau jour que Diana Vaughan était un mythe et Léo Taxil un simple farceur. On le lui a dit sur tous les tons. C'est alors qu'il s'est décidé à brûler ses vaisseaux, j'allais dire ses bateaux.
Il est douteux que les francs-maçons tuent le veau gras en l'honneur de ce singulier transfuge. Hier soir, il a été hué dans les grands prix. Mais le clergé, qui trop facilement lui ouvrit ses bras, fera bien de se montrer à l'avenir moins crédule et moins confiant. C'est la seule moralité à tirer de l'aventure[16].

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Olivier Bouzy, entrée TAXIL Léo (1854-1907), in Philippe Contamine, Olivier Bouzy, Xavier Hélary, Jeanne d'Arc. Histoire et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, collection « Bouquins », 2012, p. 1005-1006, (ISBN 2-221-10929-5).
  2. Irène Manguy, De la symbolique des chapitres en franc-maçonnerie, Dervy,‎ 2005 (ISBN 2-84454-363-4), p. 471
  3. Voir l'illustration à l'article Baphomet
  4. Encyclopédie de la Franc-maçonnerie, La Pochothèque, France, 2000, Albert Pike, p. 666.
  5. Éric Saunier (dir.), Encyclopédie de la Franc-maçonnerie, Paris, Livre de poche, « La Pochothèque », 2000.
  6. Yves Déloye, « Le geste parlementaire, Charles Hacks ou la sémiologie du geste politique au XIXe siècle », in Politix, no 20, 1992, p. 129, [lire en ligne].
  7. Histoire de la franc-maçonnerie en France, J-A Faucher et A. Ricker, p. 372
  8. Olivier Bouzy, op. cit., 2012, p. 1006.
  9. Alec Mellor, Dictionnaire de la franc-maçonnerie et des francs-maçons, Paris, Belfond, 1979, p. 311.
  10. Fabrice Hervieu, « Catholiques contre francs-maçons : l'affaire Léo Taxil », in L'Histoire, no 145, juin 1991, p. 37.
  11. Jack Chaboud, La Franc-maçonnerie, Librio, p. 36.
  12. Leslie Fry, op. cit., p. 10 et 14.
  13. L'affaire Diana Vaughan - Léo Taxil au scanner
  14. Massimo Introvigne, « Diana Redux : L'Affaire Diana Vaughan – Léo Taxil au scanner par Athirsata (Sources Retrouvées, Paris 2002) », CESNUR (Centro Studi sulle Nuove Religioni), [lire en ligne].
  15. André de La Franquerie, Lucifer & le pouvoir occulte : la judéo-maçonnerie, les sectes, le marxisme, la démocratie : synagogue de Lucifer & Contre-Église, p. 151-152-153.
  16. Julien de Narfon, « Léo Taxil dévoilé par lui-même », in Le Figaro, 20 avril 1897, p. 3, 4e colonne.

Œuvres de Léo Taxil liées au canular[modifier | modifier le code]

  • Confessions d'un ex-libre-penseur, Paris, Letouzey et Ané éditeurs, 1887, [lire en ligne].
  • avec Paul Verdun, Les assassinats maçonniques, Paris, Letouzey et Ané éditeurs, 1890, [lire en ligne].
  • Le diable au XIXe siècle ou, Les mystères du spiritisme : la Franc-maçonnerie luciférienne, révélations complètes sur le palladisme, la theurgie, la goetie et tout le satanisme moderne, magnétisme occulte, pseudo-spirites et vocates procédants, les médiums lucifériens, la cabale fin-de-siècle, magie de la Rose-Croix, les possessions à l'état latent, les précurseurs de l'anté-Christ, Paris, Delhomme et Briguet, 1892-1894.
  • Mémoires d'une ex-palladiste parfaite, initiée, indépendante / Miss Diana Vaughan (Jeanne-Marie-Raphaëlle), Paris, Librairie antimaçonnique A. Pierret, 1895-1897, [lire en ligne].

Bibliographie et sources[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  • « Miss Diana Vaughan. le monde religieux mystifié », in L'Observateur européen. Revue politique, littéraire, financière, commerciale et industrielle, no 28 (2e année), 19 décembre 1896, p. 354-355, [lire en ligne].
  • Arthur Edward Waite, Devil-Worship in France With Diana Vaughan and the Question of Modern Palladism, Londres, Redway, 1896. Réédition : Red Wheel/Weiser, 2003.
  • Henry Charles Lea, Léo Taxil, Diana Vaughan et l'Église romaine : histoire d'une mystification, traduction française de Salomon Reinach, Paris, Société nouvelle de librairie et d'édition, 1901, 27 p., [lire en ligne].
  • Eugen Weber, Satan Franc-Maçon. La mystification de Léo Taxil, Paris, Julliard, collection « Archives », 1964, (ISBN 978-2070288915).
  • Thérèse de Lisieux, « Le Triomphe de l'humilité » suivi de « Thérèse mystifiée » (1896-1897) : l'affaire Léo Taxil et le manuscrit B, Paris, Éditions du Cerf, 1975, 144 p.
  • Jean-Pierre Laurant, « Le Dossier Léo Taxil du fonds Jean Baylot de la Bibliothèque Nationale » in Politica Hermetica, no 4, 1990.
  • Fabrice Hervieu, « Catholiques contre francs-maçons : l'affaire Léo Taxil », in L'Histoire, no 145, juin 1991, p. 32-39.
  • Jacques Van Herp, « Une source de Lovecraft, Le Diable au XIXe siècle », in Lovecraft. Cahiers de l'Herne, no 12, Éditions de l'Herne, Paris, 1969, p. 141-146.
  • Massimo Introvigne, Enquête sur le satanisme : satanistes et antisatanistes du XVIIe siècle à nos jours, traduit de l'italien par Philippe Baillet, Paris, Éditions Dervy, 1997.
  • Bernard Muracciole, Léo Taxil, vrai fumiste et faux frère, Éditions Maçonniques de France, 1998, (ISBN 978-2903846329).
  • Michel Winock, « Autopsie d'un mythe. Le complot "judéo-maçonnique" », in L'Histoire, no 256, juillet-août 2001, p. 62-69.
  • L'affaire Diana Vaughan - Léo Taxil au scanner, 2002, [lire en ligne]. Une interprétation antimaçonnique de l'affaire, par un ou plusieurs auteur(s) anonyme(s) se présentant comme un « collectif de chercheurs indépendants, membres de l'Observatoire de la Haute-Maçonnerie et en collaboration avec la William Morgan Association ». Compte rendu critique de Massimo Introvigne : « Diana Redux : L'Affaire Diana Vaughan – Léo Taxil au scanner par Athirsata (Sources Retrouvées, Paris 2002) », CESNUR (Centro Studi sulle Nuove Religioni), [lire en ligne].
  • Françoise Lavocat, Pierre Kapitaniak, Marianne Clossonn (dir.), Fictions du Diable. Démonologie et Littérature de saint Augustin à Léo Taxil, Genève, Librairie Droz, collection « Cahiers d'Humanisme et de Renaissance », no 81, 2007, 342 p., (ISBN 978-2-600-01135-8).
  • Thierry Rouault, Léo Taxil et la franc-maçonnerie satanique : analyse d'une mystification littéraire, Camion Noir, 2011.
  • Olivier Bouzy, entrée TAXIL Léo (1854-1907), in Philippe Contamine, Olivier Bouzy, Xavier Hélary, Jeanne d'Arc. Histoire et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, collection « Bouquins », 2012, p. 1005-1006, (ISBN 2-221-10929-5).

Littérature[modifier | modifier le code]

Liens internes[modifier | modifier le code]