Cancel
Un cancel, appelé aussi juiverie, et parfois ghetto, est, au Moyen Âge, le lieu qui désignait, en particulier à Genève, le quartier de résidence obligatoire des Juifs. À la différence de la juiverie, qui renvoie simplement à une présence juive, le cancel, au même titre que le ghetto, renvoie à une contrainte : à savoir l'obligation de résidence dans un espace clos et délimité.
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Étymologie et origine du terme [modifier]
Le terme cancel, également orthographié quelquefois « Chancel » particulièrement dans l'architecture ecclésiastique, provient du latin Cancellus - au pluriel Cancelli - (en italien cancello). Il désigne des barreaux, une barrière, une grille, une balustrade, un treillis et, au figuré « des bornes, des limites »[1].
Par extension, ce terme désigne aussi un quartier délimité et fermé. Il fut mentionné à cet effet pour la première fois le 18 mai 1428 par le Conseil de Genève[2].
Comme l'indique Achille Nordmann dans son ouvrage, le terme de « Cancellum », « Cancellus » ou « Cancello », est souvent employé dans les textes de l'époque pour désigner plus particulièrement la partie « fermée » du quartier juif. En effet d'autres dénominations, comme « Judeatura », « Judearia », « domus Judeorum » et « plathea judaica » alternent pour désigner plus généralement le reste du quartier (la juiverie)[3].
La juiverie de Genève 1396-1428 [modifier]
Bien que présents dans la région depuis plusieurs décennies, il faut attendre 1396 avant de noter une présence significative de Juifs dans la cité genevoise. En 1398 on dénombre déjà une quinzaine de familles qui se sont librement établies dans le quartier de Saint-Germain, non loin de l'église du même nom, et plus particulièrement entre la place du Grand Mézel, qui alors se prolonge jusqu'aux murs antiques de la ville au midi, et la rue de l'Écorcherie qui est située une soixantaine de mètres plus loin, côté abattoirs[4].
En 1406, les Juifs achètent et reconstruisent plusieurs granges, ainsi que des habitations le long des murs. Ils sont alors propriétaires de presque toutes les habitations qui limitent la place au couchant[5]. Ils peuvent aussi commercer dans toute la ville, et bénéficient même de la protection du comte de Savoie[6].
En 1408, le curé, recteur et chanoine Pierre de Magnier, s'insurge cependant des libertés accordées aux Juifs de la ville, et notamment le fait qu'ils puissent élire résidence aux côtés des chrétiens. Il adresse ainsi une supplique au comte Amédée VIII de Savoie pour dénoncer ces dispositions et demander que « les Juifs fussent tenus de porter des signes distinctifs, conformément aux ordonnances du concile de Vienne de 1274 ». Cette supplique ne sera cependant pas suivie d'effet, au moins durant quelques années[7].
La création du cancel - 1428 [modifier]
Le 16 novembre 1428, le Conseil de Genève, répondant beaucoup plus à la pression populaire qu'à la volonté du comte de Savoie, ordonne la séparation entre Juifs et chrétiens. Ces premiers, composant environ une trentaine de familles, sont alors confinés avec rigueur dans un quartier délimité. Pour clore les extrémités de celui-ci, les autorités font même construire deux nouvelles portes: l'une à l'entrée de la rue de l'Écorcherie (la porte supérieure), et l'autre près de la fontaine de la place du Grand Mézel (la porte inférieure). Le cancel juif forme ainsi un quartier bien fermé qui s'appuie en bonne partie sur les fortifications de la ville[8].
La résolution de vouloir concentrer la population juive dans ce quartier semble avoir été élaborée quelques mois plus tôt. Les registres du Conseil de Genève mentionnent en effet déjà ce projet dans un texte qui date du 18 mai 1428[9].
Si les Juifs peuvent continuer à commercer durant la journée dans toute la ville, le soir venu ils doivent réintégrer le Cancel dont les portes d'accès sont alors fermées jusqu'au matin[10].
L'expulsion des Juifs de Genève - 1490 [modifier]
Sans amélioration perceptible, la situation des Juifs à Genève semble stable durant quelques décennies. En 1461 cependant, des émeutiers attaquent et pillent le cancel. Malgré l'intervention du duc de Savoie, qui interdit toute mesure vexatoire à l'encontre des Juifs, l'attitude de la population à leur égard devient progressivement de plus en plus hostile. En 1487 les drapiers portent plainte contre leurs concurrents, et un an plus tard, on interdit aux médecins juifs d'exercer leur art. Le 30 novembre 1490, l'installation, par les autorités genevoises, des « filles de joie » dans le Cancel, entraîne une vive réaction de la population qui réclame dès lors l'expulsion des Juifs. Ces derniers sont informés le 28 décembre 1490 qu'ils doivent quitter la ville sous dix jours pour ne plus y revenir[11].
Le vent d'intolérance qui souffle sur Genève a des conséquences durables. Les Juifs n’ont pu revenir dans le canton de Genève qu’en 1779, sans pouvoir entrer en ville. Ils sont cependant accueillis avec bienveillance dans la commune de Carouge, alors sous dépendance du royaume de Sardaigne. Dans la cité de Calvin, si l'on excepte la période française (1792-1815), les Juifs ne sont acceptés à Genève que depuis 1816. La citoyenneté genevoise n’est accordée aux Juifs qu'en 1857.
Références [modifier]
- Dictionnaire Félix Gaffiot, Latin-Français, Hachette, Paris,1934, p. 252.
- Registres du Conseil de Genève, publiés par Émile Rivoire, Genève, 1900, t.1, p. 100, 1428, XI.16; cité également par Achille Nordmann, Histoire des Juifs de Genève au Moyen Age, in revue des études juives, Paris, 1925, pp. 19-21.
- Achille Nordmann, op. cit. p. 20.
- Louis Blondel, "Un ancien quartier disparu", in Almanach paroissial, Genève, 1920, p. 44 et suivantes.
- Ibid.
- Jean Plançon, Histoire de la Communauté juive de Carouge et de Genève, volume I, De l'Antiquité à la fin du XIXe siècle, Slatkine, Genève, 2008, pp. 22-23.
- Achille Nordmann, op. cit. pp. 17-19
- Louis Blondel, loc. cit.
- Achille Nordmann, op. cit. p. 19.
- Jean Plançon, op. cit. p. 23.
- Ibid, pp. 25-27. Les vicaires épiscopaux et le Chapitre Saint-Pierre en furent informés dès le 23 décembre 1490.