Front yougoslave de la Seconde Guerre mondiale

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Front yougoslave
Panzers allemands en Yougoslavie, durant l'invasion de 1941.
Panzers allemands en Yougoslavie, durant l'invasion de 1941.
Informations générales
Date 6 avril 1941 - 15 mai 1945
Lieu Yougoslavie
Casus belli Invasion de la Yougoslavie
Issue Victoire des résistants communistes.

Prise du pouvoir par Tito.
La Yougoslavie devient en novembre 1945 la République fédérative populaire de Yougoslavie.

Belligérants
Drapeau de la République fédérative socialiste de Yougoslavie Partisans communistes[1]
Drapeau de l'URSS Union soviétique (1944-1945)
Drapeau du Royaume de Bulgarie Royaume de Bulgarie (1944-1945)
Drapeau de l'Allemagne nazie Reich allemand
Drapeau de la Croatie État indépendant de Croatie
Drapeau du Royaume d'Italie Royaume d'Italie
Drapeau du Royaume de Bulgarie Royaume de Bulgarie (1941-1944)
Drapeau du Royaume de Hongrie Royaume de Hongrie
Flag of Serbia, 1941-1944.svg Gouvernement de salut national serbe
Drapeau de l'Albanie Royaume albanais
Flag of Slovenian axis supporters during WWII.png Garde nationale slovène
Drapeau du Royaume de Yougoslavie Royaume de Yougoslavie (1941)
Drapeau des Tchetniks Tchetniks
Commandants
Drapeau de la République fédérative socialiste de Yougoslavie Josip Broz Tito
Drapeau de la République fédérative socialiste de Yougoslavie Milovan Djilas
Drapeau de la République fédérative socialiste de YougoslavieAleksandar Ranković
Drapeau de la République fédérative socialiste de Yougoslavie Peko Dapčević
Drapeau de la République fédérative socialiste de Yougoslavie Svetozar Vukmanović
Drapeau de la République fédérative socialiste de Yougoslavie Koča Popović
Drapeau de la République fédérative socialiste de Yougoslavie Edvard Kardelj
Drapeau de la République fédérative socialiste de Yougoslavie Arso Jovanović
Drapeau de l'URSS Fiodor Tolboukhine
Drapeau de l'Allemagne Maximilian von Weichs
Drapeau de l'Allemagne Alexander Löhr
Drapeau de l'Allemagne Edmund Glaise-Horstenau
Drapeau de l'Allemagne Paul Bader
Drapeau de l'Italie Mario Roatta
Drapeau de l'Italie Alessandro Pirzio Biroli
Drapeau de la Croatie Ante Pavelić
Drapeau de la Croatie Slavko Kvaternik
Flag of Serbia, 1941-1944.svg Milan Nedić
Flag of Slovenian axis supporters during WWII.png Leon Rupnik
Drapeau du Royaume de Yougoslavie Dušan Simović
Drapeau du Royaume de Yougoslavie Danilo Kalafatović
Chetniks Flag.svg Draža Mihailović
Chetniks Flag.svg Pavle Đurišić
Chetniks Flag.svg Momčilo Đujić
Chetniks Flag.svg Dobroslav Jevđević
Chetniks Flag.svg Ilija Trifunović-Birčanin
Pertes
env. 250 000 Allemagne :
24 267 morts, 12 060 disparus
Oustachis :
env. 240 000
Tchetniks :
env. 166 000
Seconde Guerre mondiale
Batailles
Batailles et opérations des campagnes d'Afrique, du Moyen-Orient et de Méditerranée

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Front d'Europe de l'Ouest


Front d'Europe de l'Est


Bataille de l'Atlantique


Guerre du Pacifique


Guerre sino-japonaise


Théâtre américain

Le Front yougoslave englobe l'ensemble des opérations militaires en Yougoslavie durant la Seconde Guerre mondiale. Ce pays des Balkans devint un théâtre d'opérations du conflit mondial lors de l'invasion du royaume par les forces de l'Axe le 6 avril 1941, en réaction à un coup d'État qui avait renversé le gouvernement alors que celui-ci venait de s'allier à Hitler. La Yougoslavie fut ensuite démembrée : les différentes parties de son territoire furent annexées ou occupées par l'Allemagne, l'Italie, la Hongrie et la Bulgarie ; le mouvement fasciste des Oustachis proclama l'État indépendant de Croatie et un gouvernement collaborateur fut formé sur ce qui restait du territoire de la Serbie.

Les conditions d'occupation, et notamment les atrocités commises par les Oustachis, suscitèrent des mouvements de résistance qui se trouvèrent cependant très vite opposés les uns aux autres : à la guerre contre les occupants s'ajouta alors un conflit entre les différentes factions yougoslaves. Les Alliés reconnurent d'abord les Tchetniks, résistants nationalistes et monarchistes commandés par Draža Mihailović ; ceux-ci, en guerre avec les Partisans commandés par le chef communiste Tito, en arrivèrent à privilégier le combat contre les communistes, en nouant des alliances avec les occupants dans l'attente d'un débarquement des Britanniques. Jusqu'en mai 1945, la guerre mondiale se doubla donc en Yougoslavie d'une guerre civile, théâtre de nombreux massacres de populations et de crimes de guerre de toutes sortes.

Alors que les Tchetniks s'identifiaient principalement au nationalisme serbe, les communistes parvinrent à gagner une partie de la population à leur cause en proposant de reconstruire la Yougoslavie sur une base fédérale qui respecterait l'égalité entre les nationalités. Fin 1943, jugeant les Tchetniks compromis et les Partisans plus efficaces contre les Allemands, les Britanniques reportèrent leur soutien sur les troupes communistes de Tito. En outre, le débarquement allié au Sud de l'Europe, que toutes les parties en présence espéraient ou redoutaient, n'eut pas lieu dans les Balkans mais en Italie ; l'idée d'une intervention anglo-américaine en Yougoslavie fut ensuite définitivement abandonnée pour ne pas disperser les forces au moment du débarquement en France, laissant le territoire yougoslave en proie à l'affrontement des différentes factions rivales.

À la fin du conflit mondial, Tito remporta la victoire sur l'ensemble de ses adversaires et prit la tête d'un gouvernement de coalition, puis s'assura très rapidement le monopole du pouvoir. La monarchie fut officiellement abolie en novembre 1945, laissant la place à la Yougoslavie communiste. Sous le régime de Tito, la lutte des Partisans durant le conflit mondial était désignée du nom de Guerre de libération nationale[2].

Contexte[modifier | modifier le code]

Un pays à l'identité incertaine[modifier | modifier le code]

La Yougoslavie est constituée en tant que pays, au lendemain de la Première Guerre mondiale, sur un territoire qui forme aujourd'hui celui de sept pays européens différents : la Serbie, la Croatie, la Slovénie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, la Macédoine et le Kosovo. Sa première incarnation est le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, qui regroupe l'ensemble des Slaves du Sud-Est de l'Europe - à l'exception des habitants de la Bulgarie - ainsi qu'un ensemble de minorités non slaves. Sur le plan politique, le nouveau pays est pour l'essentiel le successeur du Royaume de Serbie, sur lequel règne la dynastie Karađorđević : fin 1918, la Serbie absorbe le Royaume du Monténégro, puis prend possession d'anciens territoires austro-hongrois. Le nouvel État résulte donc de l'union de terres historiquement disputées, où s'enchevêtrent de nombreuses nationalités : aux territoires austro-hongrois annexés après la fin de la Grande guerre s'ajoutent en effet ceux conquis avant le conflit mondial par la Serbie et le Monténégro, aux dépens des Ottomans et des Bulgares, durant la première et la deuxième Guerre balkanique. Le royaume est fondé sur la base de l'« idée yougoslave » - c'est-à-dire le projet d'une union des Slaves du Sud, né de l'opposition à l'Autriche durant le XIXe siècle - mais, dans les faits, il est d'emblée dominé politiquement par les Serbes : en 1921, une constitution centraliste est adoptée, au détriment de la solution fédérale réclamée par le Parti paysan croate[3].

Le premier souverain yougoslave est le roi Pierre Ier de Serbie ; son fils Alexandre Ier lui succède quelques mois après l'adoption de la première constitution. Le nouveau pays a comme problématiques urgentes la construction d'une identité nationale et d'une véritable administration étatique, alors que le pouvoir central a de grandes difficultés à imposer son autorité sur des territoires dont les différentes économies doivent être intégrées les unes aux autres. Les seuls partis politiques qui cherchent à s'adresser, non pas à une nationalité donnée, mais à l'ensemble des sujets du royaume, sont les Démocrates, qui forment le principal parti, et le Parti communiste de Yougoslavie (KPJ). Fondé en 1919, le KPJ obtient plusieurs dizaines de députés à l'assemblée constituante de novembre 1920, mais il est interdit un mois plus tard[4],[5].

D'emblée, l'un des principaux problèmes du nouveau royaume est la prédominance des élites de l'ancien Royaume de Serbie : celle-ci se traduit par une véritable hégémonie des Serbes (qui représentent, Monténégrins compris, 39% de la population du pays) sur l'appareil administratif et notamment sur l'armée. En outre, alors que la Serbie a chèrement payé sa présence dans le camp des vainqueurs de la guerre mondiale, certains membres des cercles dirigeants de Belgrade tendent à considérer que les Serbes se trouvent en pays conquis dans le reste de la Yougoslavie et que la plupart des autres peuples du royaume, anciennement austro-hongrois, appartiennent au camp des ennemis vaincus. La conséquence en est une hostilité grandissante envers le régime monarchique, chez de nombreux Croates - ceux-ci constituent, après les Serbes, la nationalité la plus importante du royaume - mais aussi dans les autres communautés comme les Bosniaques - essentiellement les musulmans de Bosnie - ou les Slovènes[5].

Si la Yougoslavie entretient de bons rapports avec le Royaume-Uni et la France, pays puissants mais lointains, ses relations avec ses voisins immédiats sont tendues, voire franchement mauvaises : elle connaît une série de litiges plus ou moins graves avec les États voisins pour des questions de territoires, de frontières ou de populations, notamment avec l'Italie de Mussolini qui a des vues sur la Dalmatie. Des tensions existent également avec la Bulgarie et la Grèce au sujet de la Macédoine, avec la Hongrie au sujet de la population hongroise de Voïvodine, ainsi qu'avec l'Albanie et l'Autriche[6].

En 1929, devant l'incapacité du système parlementaire à résoudre les problèmes entre communautés, Alexandre Ier abroge la constitution et met en place un régime dictatorial, qu'il présente comme la voie vers le « yougoslavisme », c'est-à-dire l'unité du pays qui est rebaptisé pour l'occasion royaume de Yougoslavie (pays des Slaves du Sud). Le souverain s'efforce, par un ensemble de réformes autoritaires, de centraliser le royaume ; il échoue cependant à résoudre la question du statut des différentes communautés, notamment les Croates et les Musulmans[7],[8]. Une partie des nationalistes serbes participe par ailleurs au mouvement Tchetnik (Četnik, pluriel Četnici) - du nom des anciens résistants à l'occupation ottomane - organisation paramilitaire composée à l'origine d'anciens combattants des guerres balkaniques et de la Première guerre mondiale, puis plus largement de militants nationalistes. Si Alexandre Ier interdit en 1929 les formations Tchetniks serbe et croate, il leur permet ensuite d'exister officieusement : les Tchetniks, dont les principaux dirigeants sont Ilija Trifunović-Birčanin puis Kosta Pećanac, comptent environ un demi-million de membres et de sympathisants avant-guerre[9],[10].

Si le Parti paysan croate (HSS) est le principal mouvement d'opposition au pouvoir central, la faction croate la plus radicale est celle des Oustachis, nationalistes fascisants dirigés par Ante Pavelić et soutenus par l'Italie mussolinienne. D'autres mouvements séparatistes ou autonomistes plus ou moins virulents existent, comme les séparatistes « Verts » monténégrins ou l'Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (VMRO), soutenue un temps par la Bulgarie. En octobre 1934, le roi Alexandre Ier est assassiné lors d'une visite en France par un membre de la VMRO, l'attentat ayant été préparé avec l'aide des Oustachis[7],[8].

Le nouveau roi, Pierre II, étant encore un enfant, la régence est assurée par un cousin d'Alexandre Ier, le prince Paul. Dans les années qui suivent, la Yougoslavie s'efforce de trouver une stabilité interne et de préserver sa neutralité dans un contexte de tensions internationales grandissantes. Le gouvernement yougoslave développe ses échanges économiques avec l'Allemagne nazie, dont il espère se garantir les bonnes grâces, tout en s'efforçant de conserver des bonnes relations avec la France et le Royaume-Uni[11]. L'hostilité traditionnelle envers l'Allemagne limite l'attrait du nazisme en Yougoslavie : un parti serbe de type fasciste, nationaliste et antisémite, le ZBOR, est créé par l'ancien ministre Dimitrije Ljotić, mais n'obtient guère de succès aux élections. En 1939, le gouvernement royal semble avoir trouvé une solution à la « question croate » : un accord avec Vladko Maček, chef du Parti paysan croate, aboutit à la création d'une banovina de Croatie. Le HSS entre au gouvernement, Maček devenant vice-premier ministre. Cet accord (sporazum) ne permet cependant pas de résoudre les tensions entre communautés : les concessions faites aux Croates, si elles satisfont la majorité de ces derniers, provoquent le mécontentement d'autres nationalités. Diverses organisations serbes sont amenées à s'interroger sur la place du peuple serbe en Yougoslavie, et à réclamer la création d'une banovina des territoires serbes qui réunirait tout le reste du pays. L'Organisation musulmane yougoslave réclame de son côté la création d'une province de Bosnie-Herzégovine[8]. Les organisations d'extrême droite s'opposent quant à elles à l'accord, que ce soit les Oustachis - qui le trouvent insuffisant et réclament le rattachement de la Bosnie-Herzégovine à la Croatie - ou les fascistes serbes du ZBOR[12].

La situation des communistes avant 1941[modifier | modifier le code]

Le Parti communiste est très affaibli au début des années 1930 : son interdiction le rend dépendant de l'Internationale communiste, alors que celle-ci s'est initialement prononcée contre l'existence même de la Yougoslavie et s'intéresse plutôt aux alliances avec des séparatistes. Mais, à la fin de la décennie, le KPJ entreprend de reconstituer ses forces : Josip Broz, alias « Tito », qui a mené durant l'entre-deux-guerres de nombreuses missions à travers toute l'Europe pour le compte de l'Internationale communiste, affirme son autorité sur le parti, dont il devient officiellement secrétaire général en 1939. Il s'efforce d'aplanir les relations complexes entre les différentes factions communistes yougoslaves, qui se sont constituées sur des bases nationales, et parvient à convaincre le Komintern de conserver le KPJ qu'il avait été un temps question de dissoudre[12],[8],[13].

Le KPJ milite pour la préservation des frontières du pays, ce qui lui permet de recruter notamment dans la population étudiante ; toujours clandestin, il compte environ 6000 membres fin 1939, puis 8000 début 1941. La conclusion de l'accord avec les Croates contribue néanmoins à son isolement en le privant de toute possibilité d'accord avec le Parti paysan croate ou l'opposition serbe. En 1940, l'ouverture de relations diplomatiques avec l'URSS bénéficie aux communistes ; alors qu'elle est encore liée à l'Allemagne par le pacte germano-soviétique, l'URSS ordonne aux communistes yougoslaves d'organiser un « front uni » clandestin en prévision d'un conflit. En octobre de la même année, Tito réunit près de Zagreb une conférence du parti. Le KPJ compte désormais des cadres issus des diverses nationalités du pays, pour lesquelles il s'emploie à proposer des solutions : il prône notamment l'unification de la Bosnie-Herzégovine, ainsi que le droit à l'autodétermination de la Macédoine et du Monténégro[12],[8].

L'engrenage de la guerre[modifier | modifier le code]

Article connexe : Campagne des Balkans.

Alors que les tensions s'aggravent en Europe, la Yougoslavie tente de préserver sa neutralité. En 1938-1939, les accords de Munich, l'invasion italienne de l'Albanie voisine et l'invasion germano-soviétique de la Pologne contribuent à l'inquiétude et au sentiment d'isolement du pays, qui constate la défaillance de ses alliés français et britanniques[14]. L'Italie et l'Allemagne n'ont cependant pas, avant 1941, de ligne commune vis-à-vis de la Yougoslavie ; alors que Mussolini souhaite le démantèlement pur et simple du pays afin de concrétiser les ambitions territoriales de l'Italie dans la région de l'Adriatique, les milieux dirigeants nazis sont partagés : Rosenberg et son entourage sont des chauds partisans de l'indépendance de la Croatie, tandis que Göring penche pour la préservation de la Yougoslavie qui présente à ses yeux un intérêt stratégique[15]. En juin 1939, Hitler renforce les liens germano-yougoslaves en recevant le régent Paul à Berlin. Mussolini envisage dès le printemps 1940 d'attaquer la Yougoslavie, mais Hitler l'en dissuade. Le Führer se satisfait pour le moment des accords économiques qui rendent la Yougoslavie de plus en plus dépendante du Reich ; en outre, il ne souhaite pas encore provoquer les Soviétiques en déclenchant une nouvelle offensive à l'Est[14].

Le prince Paul, régent de Yougoslavie, en visite en Allemagne, rencontrant Hermann Göring et son épouse Emmy.

En octobre 1940, l'Italie attaque la Grèce, renforçant encore l'inquiétude de la Yougoslavie voisine. Hitler tente cette fois de faire sortir le gouvernement yougoslave de sa neutralité politique : dès cette époque, en effet, il commence à préparer l'invasion de l'URSS, ce qui lui impose de placer auparavant sous contrôle la situation dans les Balkans, d'abord en aidant Mussolini qui est en difficulté face aux Grecs, puis en nouant des alliances avec l'ensemble des pays de la région. Le régent de Yougoslavie s'efforce de gagner du temps et d'améliorer ses relations avec ses voisins : un traité d'amitié est signé en décembre avec la Hongrie de Horthy. En novembre, la Roumanie et la Hongrie s'allient avec l'Allemagne en signant le pacte tripartite ; l'Allemagne cherche ensuite à obtenir la signature de la Bulgarie, puis celle des Yougoslaves. En février 1941, Hitler reçoit le premier ministre yougoslave Dragiša Cvetković et son ministre des affaires étrangères, et leur demande d'adhérer au pacte. De leur côté, les Britanniques, qui sont en train de repousser les Italiens en Afrique, préparent une intervention contre ces derniers dans les Balkans : ils cherchent pour cela à s'allier, non seulement à la Grèce, mais aussi à la Turquie et à la Yougoslavie. Les contacts avec les Turcs n'ayant rien donné, les Britanniques décident de faire pression sur les Yougoslaves. Le 5 mars, alors que le Royaume-Uni se prépare à faire débarquer en Grèce des troupes envoyées du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, le régent de Yougoslavie reçoit une lettre du chef de la diplomatie britannique Anthony Eden, qui lui demande d'apporter une aide militaire aux Grecs. Le surlendemain, l'intervention britannique en Grèce commence. Les Yougoslaves se trouvent alors entre deux feux, entre les Britanniques qui ne peuvent guère leur apporter d'aide concrète après la chute de la France, et les Allemands dont les exigences se font pressantes, puis menaçantes ; ils s'informent également sur la position des Soviétiques, mais ceux-ci cherchent avant tout à se tenir à l'écart du conflit. Le régent et ses conseillers décident finalement d'accéder à la demande d'Hitler, malgré l'hostilité d'une partie du gouvernement. Le 25 mars, Cvetković signe à Vienne le pacte tripartite. Le gouvernement yougoslave, pour ménager son opinion publique, obtient que le pacte comporte des clauses qui lui épargnent de devoir s'engager militairement et de faire transiter des troupes allemandes sur son sol ; il n'en reconnaît pas moins le rôle dirigeant de l'Allemagne et de l'Italie dans le « nouvel ordre européen » en construction. Le lendemain, Winston Churchill demande aux représentants britanniques à Belgrade de continuer, malgré cette signature, à faire pression sur les milieux dirigeants yougoslaves, dans l'espoir d'obtenir leur revirement[14],[16].

Cet abandon de la neutralité et cette soumission aux desiderata des Allemands provoquent une réaction immédiate dans les milieux nationalistes serbes. Le 27 mars, alors que le prince Paul est parti se reposer en Slovénie, un groupe d'officiers de l'État-major général renverse le gouvernement Cvetković et proclame - avec six mois d'avance - la majorité du roi Pierre II et son accession au pouvoir en lieu et place du régent. Bien que la signature du pacte avec l'Allemagne en ait été l'élément déclencheur, ce coup d'État était envisagé depuis plusieurs mois ; les agents du SOE (le service secret britannique) à Belgrade semblent également avoir tenu un petit rôle dans l'affaire, en encourageant les conspirateurs à agir rapidement. Les Britanniques ont joué de leur influence auprès de mouvements nationalistes ou pro-occidentaux comme le Parti agrarien serbe, mais ils n'ont fait qu'exploiter le mécontentement, déjà considérable, envers la politique du prince Paul : le coup d'État est avant tout une réaction de milieux « patriotes » serbes contre un gouvernement jugé faible et incapable, afin de « sauver l'honneur » de la Serbie et, plus largement, de la Yougoslavie[17],[16].

L'un des responsables de la conjuration, le général Dušan Simović, prend la tête d'un gouvernement de coalition ; le régent se résigne au fait accompli et part pour la Grèce, tandis que Vladko Maček conserve son poste de vice-premier ministre. Les nouveaux dirigeants yougoslaves espèrent recevoir une aide des Britanniques, voire un soutien diplomatique de la part de l'URSS ; ils tentent, en attendant, de se prémunir d'une réaction allemande en assurant que le coup d'État est une affaire purement interne qui ne remet pas en cause l'adhésion au pacte tripartite[17]. De peur de provoquer les Allemands, le nouveau gouvernement yougoslave s'abstient de toute forme d'accord officiel avec les Britanniques, et refuse même de recevoir Eden ; il signe par contre le 5 avril un traité d'amitié et de non-agression avec l'URSS, qui est elle-même encore liée à l'Allemagne par le pacte germano-soviétique[18].

Hitler, furieux de ce retournement de situation - dans lequel il voit la main des Britanniques[19] - considère que la Yougoslavie doit désormais être traitée en ennemie : il ordonne la « destruction » de ce pays coupable d'avoir perturbé ses plans dans les Balkans. Les précautions des Yougoslaves n'affectent en rien sa décision : une violente campagne de propagande est aussitôt déclenchée en Allemagne, accusant la Grèce et la Yougoslavie de s'être vendues au Royaume-Uni. Le 6 avril, sans ultimatum ni déclaration de guerre, l'Allemagne attaque le territoire yougoslave[17], en même temps qu'elle envahit la Grèce pour mettre un terme simultané à tous ses problèmes dans les Balkans[19].

Invasion de la Yougoslavie[modifier | modifier le code]

Véhicules de la 1re Panzerdivision SS Leibstandarte-SS-Adolf Hitler en Yougoslavie, en 1941.

L'armée yougoslave n'a eu le temps ni de se préparer suffisamment, ni de mobiliser tous les hommes disponibles. À l'aube du 6 avril, les Allemands déclenchent l'« opération châtiment », un bombardement de Belgrade qui dure trois jours. De multiples raids aériens détruisent les infrastructures yougoslaves, facilitant l'invasion au sol[20].

Le gros des troupes allemandes arrive depuis la Bulgarie, tandis que les Italiens attaquent depuis leur protectorat albanais. Les Yougoslaves parviennent dans un premier temps à contre-attaquer efficacement en Albanie, mais se trouvent à nouveau contraints à la défensive le 14 avril. Les Allemands avancent rapidement en Croatie, aidés par des sabotages commis par les nationalistes locaux, notamment les Oustachis ; les troupes allemands rentrent le 10 avril dans Belgrade[20]. Le territoire slovène est envahi conjointement par les Allemands, qui arrivent depuis l'Autriche, et par les Italiens ; Ljubljana est prise le 10[21]. Le 11 avril, alors que la résistance des Yougoslaves s'est effondrée au Nord, la Hongrie envahit elle aussi le territoire serbe, officiellement pour protéger les populations hongroises[20]. Le Royaume-Uni proclame, dès le début de l'invasion, son soutien à la Yougoslavie ; les dirigeants de l'URSS, tout en exprimant en privé leur sympathie pour les Yougoslaves, s'abstiennent de toute déclaration publique si l'on excepte leur désapprobation de l'attaque hongroise[18].

Le premier ministre Dušan Simović, le roi Pierre II et le ministre Radoje Knežević, lors de l'arrivée à Londres du gouvernement yougoslave en exil.

Le 13 avril, les Allemands entrent dans Belgrade. Le même jour, avant d'être évacué avec le roi vers la Grèce où ils doivent rejoindre l'armée britannique, Simović réunit une dernière fois ses ministres et transfère ses fonctions de chef d'État-major à un général qu'il charge de conclure un cessez-le-feu. Mais le 17 avril, après la capture du nouveau chef d'État-major, des représentants de l'Armée royale yougoslave signent la capitulation pure et simple du pays. La Bulgarie, qui n'a pas participé à l'attaque initiale[20], pénètre deux jours plus tard en banovine du Vardar (sur le territoire de l'actuelle République de Macédoine), quasiment sans coup férir : avec l'occupation de la Macédoine grecque, elle complète son annexion de fait de la région macédonienne[22].

Simović, le roi et leurs ministres ne restent que quelques jours en Grèce, que les Britanniques évacuent également : ils sont transportés à Alexandrie (Égypte), puis à Jérusalem en Palestine sous mandat britannique, d'où ils annoncent que la Yougoslavie continue le combat contre l'Allemagne et l'Italie et déclare la guerre à la Hongrie et à la Bulgarie[23]. Deux mois plus tard, le nouveau gouvernement yougoslave en exil, toujours dirigé par Dušan Simović, s'installe à Londres, où il est officiellement reconnu par le Royaume-Uni le 21 juin. Le ministre de la guerre yougoslave et son cabinet militaire restent quant à eux en Égypte, au quartier général britannique du Caire[22] : la capitale égyptienne, où se trouvent non seulement le ministre yougoslave mais également le dernier responsable du SOE à Belgrade, devient ensuite la plaque tournante des opérations de renseignement britannique en direction de la Yougoslavie[13].

Entre 200 000 et 300 000 prisonniers de guerre, dont 12 000 officiers et 200 généraux (Serbes pour la plupart) sont envoyés dans des camps en Allemagne et en Italie[20] ; quelques troupes yougoslaves fuient à travers la Grèce, qu'elles évacuent en même temps que les armées grecques et britanniques, dans une atmosphère de chaos[19]. Par la suite, le gouvernement de Londres ne dispose sous ses ordres directs que de forces armées très modestes : les troupes yougoslaves en exil, sur le théâtre d'opérations moyen-Oriental et nord-africain, se limitent à quelques centaines d'officiers et de soldats, un petit nombre de bateaux et une dizaine d'avions[24].

Démembrement du pays[modifier | modifier le code]

Territoires occupés et annexés[modifier | modifier le code]

Partition de la Yougoslavie en 1941.
Soldats de la Wehrmacht et Bersaglieri italiens en Yougoslavie.

Hitler préconise la destruction immédiate en tant qu'État de la Yougoslavie, qui n'est à ses yeux qu'une création artificielle issue du traité de Versailles : dans son optique, les Serbes doivent être châtiés, les Croates ralliés à l'Axe, et les Slovènes germanisés ou dispersés. L'Allemagne, qui a déjà acquis une position économique dominante en Yougoslavie, se taille la part du lion en s'emparant des lignes de communication et des gisements de minerais, tandis qu'elle se charge de satisfaire les revendications territoriales de ses alliés. Les Italiens, désireux d'accroître leur « espace vital », doivent cependant en rabattre et accepter le partage territorial tel qu'il a été décidé par les Allemands. Outre les annexions et occupations des diverses parties du territoire, deux États sont autorisés à exister sur le territoire de la Yougoslavie démembrée : la Croatie, dont le gouvernement est confié aux Oustachis et qui annexe l'intégralité de la Bosnie-Herzégovine, et la Serbie - ramenée, peu ou prou, à ses frontières d'avant les guerres balkaniques de 1912-1913 - confiée à un gouvernement collaborateur[25].

Du fait des préparatifs de l'attaque contre l'URSS, la plupart des meilleures unités de la Wehrmacht sont retirées du théâtre d'opérations balkanique au bout de quelques semaines : elles sont remplacées par des divisions d'occupation[26].

La Slovénie occupée durant la Seconde Guerre mondiale. En noir strié de blanc : la province de Ljubljana (zone italienne) ; en brun : la zone allemande ; en vert : la zone hongroise. En noir : zone déjà annexée par l'Italie avant la guerre, par le traité de Rapallo de 1920.

La Serbie « indépendante » est occupée pour l'essentiel par l'Allemagne et, au Sud-Est, par la Bulgarie. Une partie de son territoire est partagée entre les envahisseurs : en Voïvodine, l'Allemagne annexe le Banat, tandis que la Hongrie s'empare de la région de Bačka, à l'ouest. L'Italie annexe la Dalmatie centrale : elle doit cependant négocier avec le nouveau gouvernement croate les frontières de son Gouvernorat de Dalmatie. Elle occupe le Monténégro, dont elle annexe la région des bouches de Kotor et dont elle projette de faire un troisième État « indépendant »[25],[15],[27]. La Hongrie annexe quant à elle une partie du territoire croate de Slavonie[28].

Les territoires peuplés majoritairement d'Albanais - le Kosovo, l'ouest de la Macédoine dont une partie de la banovine du Vardar et certaines régions du Monténégro - sont intégrés par les Italiens à leur protectorat albanais[28]. Au Kosovo, les Serbes et Monténégrins qui s'étaient installés dans l'entre-deux-guerres sont attaqués par des bandes albanaises qui les expulsent de leurs terres : environ 20 000 d'entre eux sont forcés de se réfugier en Serbie. Une dizaine de milliers de Serbes périssent au Kosovo durant le conflit, dont la majorité durant les expulsions de 1941[29].

Monument à la Shoah, à Chtip (Macédoine).

La Macédoine orientale est occupée par la Bulgarie, qui ne l'annexe cependant pas officiellement, le statut exact de ce territoire étant renvoyé à après le conflit[25]. Les Bulgares n'en traitent pas moins leur zone d'occupation comme un territoire bulgare libéré, et la plupart de ses habitants comme des Bulgares, à l'exception des Serbes. Les agriculteurs serbes qui s'étaient installés dans la banovine du Vardar à la faveur de la réforme agraire de l'entre-deux-guerres sont expulsés : malgré les protestations des autorités allemandes en Serbie, environ 62 000 personnes ont dû quitter la Macédoine pour la Serbie à la fin de 1941. Dans l'ensemble, l'occupation bulgare est d'abord plutôt bien accueillie par la population, qui la ressent comme une revanche après des années de « serbisation » imposée. Mais la situation se dégrade au bout de quelques mois : il apparaît que la serbisation a été remplacée par une politique de « bulgarisation », tandis que les réquisitions des occupants et la conscription obligatoire alimentent le mécontentement. Les Juifs originaires de Serbie sont tenus de se déclarer : ceux qui obtempèrent sont livrés aux Allemands. Ce n'est cependant qu'à partir de 1943 que les Bulgares, suite à un accord en ce sens avec les Allemands, entreprennent de déporter vers les camps nazis les populations juives de leurs zones d'occupation. Environ 7000 Juifs sont déportés par les Bulgares depuis la Macédoine yougoslave[30],[31].

La Slovénie est partagée entre l'Allemagne, l'Italie et la Hongrie : les Allemands annexent le Nord, en s'emparant de l'essentiel de la Basse-Styrie et de la Haute-Carniole, soit d'un territoire bien plus avancé que ne l'escomptaient les Italiens ; les Italiens reçoivent la Basse-Carniole et la ville de Ljubljana : leur territoire devient la province de Ljubljana ; les Hongrois annexent la région de Prekmurje. L'occupation italienne de la Slovénie est, au moins dans les premiers temps, relativement souple[28] : les Italiens ne s'en prennent pas aux institutions culturelles slovènes et entretiennent de bonnes relations avec le clergé catholique local, notamment avec l'évêque de Ljubljana Gregorij Rožman. Un conseil consultatif est formé avec des notables, dont l'ancien ban Marko Natlačen. Mais le gouverneur italien, Emilio Grazioli, déjà responsable de l'« italianisation » de la minorité slovène en Italie, importe bientôt les méthodes fascistes dans la province de Ljubljana : le conseil consultatif est rapidement négligé[32]. Les Hongrois, quant à eux, pratiquent d'emblée dans leur zone une politique de « magyarisation » brutale et imposent l'apprentissage du hongrois. Les Allemands s'emploient eux aussi à « germaniser » la zone annexée, interdisant l'usage de la langue slovène en public et déplaçant des populations slovènes pour faire de la place à des colons allemands[25],[27],[28].

La Croatie des Oustachis[modifier | modifier le code]

Les envahisseurs prévoient de laisser principalement aux Italiens la responsabilité de la Croatie, les Allemands étant surtout intéressés par les aspects économiques et par le statut des Volksdeutsche locaux. Le 29 mars, Mussolini reçoit Ante Pavelić, le chef des Oustachis qui se trouve alors encore en exil en Italie, et lui propose de le mettre à la tête d'une Croatie indépendante, en échange d'un accord sur la Dalmatie. Les Allemands, quant à eux, envisagent dans un premier temps de donner le pouvoir à Vladko Maček, ou de faire gérer le pays par les Hongrois : mais Maček refuse l'offre allemande, et les Hongrois ne sont pas intéressés, ce qui amène l'Allemagne à accepter de laisser le pouvoir aux Oustachis. Le 10 avril, alors que Zagreb vient d'être prise, Slavko Kvaternik, l'un des chefs du mouvement, proclame l'État indépendant de Croatie. Pavelić lui-même arrive à Zagreb le 15 avril et s'autoproclame « Poglavnik » (chef) du nouveau régime. Maček signe une déclaration appelant ses partisans à reconnaître les nouvelles autorités. Le clergé catholique croate, et notamment l'archevêque de Zagreb Mgr Stepinac[33],[34], salue initialement le nouveau régime : dans les tous premiers temps, une partie de l'opinion croate se réjouit en effet de la fin d'un État « oppresseur » et de ce qui semble être une libération du peuple croate[35]. En échange du soutien italien, Pavelić accepte que la couronne croate revienne au prince Aymon de Savoie-Aoste, membre de la famille royale italienne. L'État indépendant de Croatie demeure cependant une « monarchie » purement virtuelle : le « roi » italien s'abstient même de le visiter durant toute la durée de son « règne ». Pavelić accepte de céder à l'Italie la Dalmatie centrale, mais reçoit en échange toute la Bosnie-Herzégovine - dont il est lui-même originaire - une partie de la Slavonie, ainsi que la Syrmie et le Sud-ouest de la Voïvodine[36].

Les Oustachis, qui ne comptaient avant la guerre que quelques milliers de membres actifs, n'ont pas encore les moyens d'administrer eux-mêmes le territoire : eux-mêmes estiment ne pas avoir plus de 40 000 sympathisants. En attendant que la Croatie indépendante puisse consolider ses forces armées, l'Allemagne et l'Italie partagent le pays en deux zones d'occupation, à laquelle s'ajoute une zone « démilitarisée », réservée aux garnisons italiennes[33],[34]. L'influence des Italiens sur le régime oustachi s'avère rapidement limitée ; les concessions territoriales faites par Pavelić minent cependant d'emblée la crédibilité de son régime auprès des Croates. Les Allemands, quant à eux, administrent à l'intérieur de leur zone un territoire spécial peuplé des Volksdeutsche (Allemands) de Croatie[37].

Ante Pavelić rencontrant Adolf Hitler en 1941.

Pavelić met immédiatement en place un régime dictatorial, inspiré à la fois par le nationalisme croate le plus extrémiste, le fascisme italien, le national-socialisme allemand, le cléricalisme catholique et l'idéologie agrarienne du HSS. L'Oustacha devient parti unique et l'État est organisé selon une logique totalitaire. D'emblée, le régime de Pavelić adopte une série de lois et de décrets sans autre cohérence que celle de la main-mise des Oustachis sur le pays : dès le 17 avril, une loi sur la « protection du peuple et de l'État » permet dans les faits de tuer toute personne s'opposant, ou soupçonnée de vouloir s'opposer, aux Oustachis. L'appareil répressif du régime s'appuie notamment sur une milice oustachie, à laquelle s'ajoutent des formations irrégulières et une armée régulière, la Garde nationale croate (Hrvatsko domobranstvo, ou Domobran). Un ensemble de camps de concentration est mis sur pied en Croatie pour y enfermer les opposants, ou les populations visées par le régime. Des mesures sont prises d'emblée contre les Juifs, les Serbes et les Tziganes. La population juive - entre 36 000 et 40 000 personnes - fait immédiatement l'objet de lois raciales sur le modèle de la législation nazie : les massacres de Juifs commencent dès le mois de mai avec le « nettoyage » de villes et de villages. En juin, les Oustachis commencent à déporter les Juifs vers des camps situés en Allemagne ou sur le territoire croate. Environ 4 500 Juifs de Croatie et de Bosnie parviennent à se réfugier dans les zones d'occupation italienne[37],[38], tandis qu'environ 26 000 périssent durant l'ensemble du conflit. Les Oustachis imitent également les nazis en massacrant les Tziganes, dont 16 000 environ sont tués durant la guerre[39].

Les cibles privilégiées des Oustachis sont cependant les Serbes, qui vivent sur 60 à 70 % du territoire de l'État indépendant de Croatie dont ils forment environ 30 % de la population totale (1,9 millions de personnes)[37]. Des mesures sont prises pour éradiquer toute trace de la culture serbe : l'alphabet cyrillique serbe est interdit, de même que le culte orthodoxe. Les Serbes se voient interdire l'accès à l'armée, à la vie politique, et à de nombreuses professions : dans certaines localités, il doivent, comme les Juifs, porter un brassard distinctif[40].

Une colonne de déportés serbes, conduits par les Allemands et les Oustachis vers le camp d'internement de Šabac.

Les milices oustachies, qui opèrent dans l'arbitraire le plus total, s'emploient immédiatement à ratisser les populations serbes afin de les enfermer dans des camps pour les expulser ensuite vers la Serbie voisine ; les récalcitrants sont tués sur-le-champ. La population serbe vivant dans le territoire sous autorité oustachie est d'emblée victime de massacres, dont l'ampleur ne fait que croître au fil des mois : c'est notamment le cas en Bosnie-Herzégovine, où la situation tourne au bain de sang. Dès juillet, les autorités allemandes répertorient plus de 140 000 Serbes réfugiés en Serbie occupée. Devant l'afflux de populations, les Allemands interdisent à l'automne leur entrée sur le territoire serbe : cela ne fait que renforcer le caractère meurtrier de la politique des Oustachis qui, ne pouvant plus expulser les Serbes, sont d'autant plus portés à les tuer. Certains Serbes de Croatie et de Bosnie parviennent à échapper à la mort en se convertissant au catholicisme : cela leur permet d'obtenir la protection d'une partie des autorités catholiques qui ferment les yeux sur le caractère forcé de ces « conversions ». Aucun consensus n'existe quant au nombre exact de victimes serbes, qui est notamment minoré par certains auteurs nationalistes croates : diverses estimations tournent cependant autour de 300 000 Serbes victimes des Oustachis durant le conflit mondial, qu'ils aient été tués dans la destruction de leur village, lors de rafles ou dans des camps[37],[38],[39].

A contrario, les Oustachis s'efforcent de gagner l'allégeance des Musulmans, qui forment une importante minorité sur leur territoire : ils obtiennent la collaboration de certains notables - le gouvernement de l'État indépendant de Croatie compte ainsi deux ministres musulmans - ainsi que de milices musulmanes qui participent aux massacres et aux opérations de répression. La majorité de la population musulmane demeure cependant méfiante, voire hostile, face à la politique du régime[38]. Les Oustachis bénéficient par ailleurs de la collaboration active de membres du clergé catholique - entre autres des franciscains - dont certains vont jusqu'à devenir des exécutants des crimes du régime. La majorité des évêques croates, après avoir salué l'indépendance de la Croatie et la fin de la domination orthodoxe, proteste cependant contre la politique de Pavelić, dont la brutalité nuit à l'image du catholicisme. Mgr Stepinac, s'il ne condamne pas publiquement le régime, s'efforce de garantir la sécurité des populations menacées, contribuant à sauver plusieurs milliers de vies. Par ailleurs, l'État indépendant de Croatie, bien qu'exaltant son identité catholique, ne parvient pas à se faire reconnaître par le Vatican. Les Oustachis tentent également d'obtenir la collaboration des cadres du Parti paysan croate, mais un tiers de ces derniers refuse de siéger dans les institutions où ils ont été nommés ; Vladko Maček lui-même, qui refuse de s'engager aux côtés des Oustachis, est mis en résidence surveillée[37],[38].

Si Ante Pavelić suit les conseils de Hitler qui lui avait recommandé de consolider la Croatie par une politique d'« intolérance raciale », la brutalité des Oustachis en arrive, en créant un véritable chaos en Croatie, à gêner leurs alliés Allemands et Italiens. Le général Edmund Glaise-Horstenau, représentant du Reich à Zagreb, juge que la politique oustachie relève de la démence ; les Italiens, quant à eux, vont jusqu'à s'opposer activement à leurs « alliés » croates, dont ils désarment certaines milices et contre lesquels ils protègent des populations civiles. Si la proclamation de l'État indépendant de Croatie avait en avril, suscité l'adhésion de nombreux Croates, le régime de Pavelić a perdu une grande partie de son crédit auprès de la population dès la fin de 1941[41].

La Serbie occupée[modifier | modifier le code]

Alors qu'une partie des Croates a réagi favorablement à l'indépendance, le démantèlement de la Yougoslavie et l'occupation sont, à l'inverse, ressentis en Serbie comme une profonde humiliation. L'opinion publique se sent trahie aussi bien par l'État yougoslave et par les Britanniques que par les Croates. Les Allemands s'emparent des ressources du pays et appliquent d'emblée des mesures de terreur : tous les Juifs de Serbie sont tenus de déclarer leur présence aux autorités, et certains sont tués immédiatement[9]. Certains maires serbes acceptent de collaborer, mais les Allemands s'appuient principalement sur une force de police d'ethnie allemande recrutée à la hâte en Voïvodine. Alors que l'ouverture du Front de l'Est est en préparation, l'Allemagne tente en effet d'occuper la Serbie avec un minimum de troupes, en s'appuyant autant que possible sur des volontaires SS serbes d'ethnie allemande, des auxiliaires locaux, les troupes bulgares, et enfin sur un gouvernement collaborateur. Le 1er mai, l'administration militaire allemande de la Serbie nomme un cabinet de « commissaires » serbes, formé de dix hommes politiques de seconde zone, dont le rôle se limite à servir de relai aux demandes des occupants. Milan Aćimović, ancien chef de la police de Belgrade et éphémère ministre avant-guerre, prend la tête de cette administration, avec le titre de commissaire en charge du ministère de l'Intérieur[26]. À peine Belgrade est-elle occupée qu'un ensemble de mesures est pris à l'encontre des 15 000 Juifs de Serbie ; à partir du 30 mai, l'ensemble des dispositions des lois raciales nazies relatives aux Juifs et aux Tziganes est appliqué en Serbie[42]

À partir de l'été 1941, les Allemands sont confrontés en Serbie à un double mouvement de résistance, avec les Tchetniks de Mihailović et les Partisans de Tito. Ne pouvant obtenir de renforts militaires alors que l'invasion de l'URSS a commencé, ils s'efforcent de mieux organiser leurs alliés locaux, en commençant par mettre sur pied un gouvernement serbe plus crédible. Le gouvernement des commissaires publie un « appel au peuple serbe » signé par 307 personnalités - des hommes politiques pro-allemands, mais aussi des intellectuels et des ecclésiastiques, qui ont pour la plupart signé sous la pression - réclamant la restauration de l'ordre. Le 29 août, les Allemands obtiennent en Serbie le ralliement d'une personnalité politique crédible - qui leur a fait défaut en Croatie lors du refus de Maček - lorsque le général Milan Nedić, ministre de la défense avant-guerre et chef du groupe d'armées sud au moment de l'invasion, prend la tête d'un gouvernement « de salut national ». Le gouvernement de Nedić n'hésite pas à se réclamer du roi : plusieurs généraux de l'ancienne armée royale y participent, de même qu'Aćimović qui reste ministre de l'Intérieur, ainsi que des membres du parti d'extrême droite ZBOR[43]. Nedić n'adhère pas particulièrement aux idées fascistes et semble avoir voulu en premier lieu protéger les Serbes de l'anéantissement physique, adopte une posture que le spécialiste des Balkans Paul Garde compare à celle de Pétain en France. La première tâche de son gouvernement est de s'occuper des centaines de milliers de réfugiés serbes, arrivés de Croatie et des différentes régions annexées par les occupants[44].

Arrestation de Tziganes en Serbie.

Pour participer activement à la lutte contre les insurgés, Nedić est autorisé à créer une force armée, la Garde nationale serbe. Si les troupes de Nedić, en manque d'officiers, s'avèrent peu fiables, les Allemands obtiennent des supplétifs nettement plus actifs dans les rangs du ZBOR. Le chef de ce parti, Dimitrije Ljotić, refuse d'entrer lui-même dans le gouvernement de Nedić, préférant exercer une influence parallèle : il met sur pied un Corps de volontaires serbes, qui apporte un appui direct aux Allemands dans la lutte contre les résistants et se trouve en situation de rivalité avec la Garde nationale. Les occupants obtiennent également la collaboration, dès le mois d'août, de Kosta Pećanac, l'un des principaux chefs Tchetniks de l'entre-deux-guerres[43],[44],[9].

Les arrestations massives de Juifs commencent au moment des premiers soulèvements en Serbie ; les biens des Juifs sont confisqués et vendus à vil prix, généralement à des Volksdeutsche. Plusieurs camps de concentration, sous l'autorité de la Gestapo, sont installés dans d'anciens terrains militaires et industriels en banlieue de Belgrade, pour y détenir des Juifs et d'autres otages. En octobre 1941, le plénipotentiaire allemand ordonne l'arrestation immédiate de tous les Juifs et Tziganes de sexe masculin ; les femmes et les enfants sont arrêtés par la suite. Le gouvernement Nedić, et plus encore le ZBOR, prêtent assistance aux Allemands ; ces derniers se chargent cependant de l'essentiel du travail en matière d'arrestations et de déportations. Certains éléments de la police serbe opposent quant à eux une résistance passive. Le camp de Sajmište, ouvert en décembre 1941 non loin de Belgrade, se trouve techniquement sur le territoire de l'État indépendant de Croatie mais relève des autorités d'occupation allemandes en Serbie : il accueille rapidement près de 7 000 Juifs et Tziganes, principalement des femmes et des enfants. La plupart périssent entre l'hiver 1941 et le printemps 1942 : le commandement militaire allemand se félicite à l'époque d'avoir obtenu une Serbie judenfrei (« libérée des Juifs »). Parmi les Juifs de Serbie, des prisonniers de guerre parviennent à se faire transférer dans des zones d'occupation italiennes, puis survivent dans la clandestinité, souvent à l'aide de faux certificats de baptême[42]. Les Hongrois, quant à eux, appliquent dans le territoire serbe qu'ils occupent leur propre législation antisémite. Certains Juifs de leur zone sont expulsés vers le territoire sous occupation allemande, où ils sont internés puis tués dans le camp de Banjica[45].

Apparition des mouvements de résistances[modifier | modifier le code]

Les Tchetniks[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Tchetniks.
Drapeau des Tchetniks

Le colonel Dragoljub, dit « Draža », Mihailović, un officier serbe, chef d'État-major de la seconde armée en Bosnie au moment de l'invasion, a échappé à la capture : après la capitulation, il rejoint le territoire serbe avec un petit nombre d'hommes. Ayant constaté que les troupes d'occupation allemandes ne disposent que d'effectifs insuffisants, il prend contact avec d'autres officiers qui, comme lui, sont demeurés en liberté et refusent la capitulation. Le 12 mai, Mihailović et ses hommes s'installent dans la zone, montagneuse et difficile d'accès, de la Ravna gora. Mihailović ne semble pas avoir envisagé de se lancer d'emblée dans une résistance active contre les occupants : dans les semaines qui suivent, il s'emploie à constituer un réseau avec des officiers d'active et de réserve, et à prendre contact avec les Britanniques et le gouvernement de Londres dans le but de mener des opérations en liaison avec l'extérieur. Partisan des méthodes des combattants irréguliers « tchetniks » historiques, il baptise son mouvement Commandement des détachements tchetniks de l'Armée yougoslave[46] ; l'organisation de Mihailović prend progressivement forme, et attire environ 10 000 hommes à l'ouest de la Serbie[9].

Le 19 juin, un messager tchetnik atteint Istanbul et prend contact avec des royalistes yougoslaves qui, à leur tour, prennent contact avec les Britanniques, en leur transmettant la demande d'aide et de reconnaissance officielle de Mihailović[47].

En août, les Tchetniks créent un Comité central national, avec les quelques civils qui ont rejoint le mouvement de Mihailović. Ceux-ci sont principalement des nationalistes serbes, comme Dragiša Vasić et Stevan Moljević[47] : ce dernier devient l'un des principaux idéologues du mouvement ; dès le mois de juin, il rédige un mémorandum qui prévoit, dans la perspective de la reconstruction de la Yougoslavie, une « Serbie homogène » dominant le pays, et dont la fondation s'accompagnerait de l'expulsion d'environ 1 000 000 de non-Serbes. Ce programme de Grande Serbie ne semble pas avoir correspondu à un plan préconçu chez Mihailović lui-même, dont les idées politiques sont peu précises en dehors de la nécessité de restaurer la monarchie. Le Comité central national des Tchetniks ne joue initialement qu'un rôle secondaire[9],[46].

Les Britanniques, une fois informés des activités de Mihailović, fondent rapidement de grands espoirs sur ses Tchetniks : cependant Mihailović vise avant tout à consolider ses forces[9]. En effet, si les Tchetniks sont le premier mouvement de résistance à s'être officiellement constitué, ils n'ont initialement que des accrochages défensifs avec les Allemands ; Mihailović souhaite éviter autant que possible les affrontements directs avec les forces d'occupation, afin de ne pas entraîner de représailles, à la fois pour ses hommes[48] et pour les centaines de milliers de prisonniers de guerre yougoslaves[49] : il a pour objectif immédiat de créer une force militaire clandestine, dans l'attente d'un débarquement britannique dans les Balkans, afin de pouvoir le moment venu contribuer à la défaite des occupants[50]. À moyen terme, cependant, cette stratégie entraîne des défections dans les rangs du mouvement de Mihailović, que certains de ses subordonnés, désireux de combattre immédiatement les Allemands, quittent pour rejoindre les Partisans[49].

En outre, les Tchetniks sont pour l'essentiel un mouvement composé de Serbes - ainsi que de Monténégrins se considérant comme Serbes - ce qui limite d'emblée leur capacité à attirer des membres issus d'autres nationalités. L'unité du mouvement est en outre très relative : en effet, si de multiples groupes tchetniks apparaissent dans la Yougoslavie occupée, Mihailović n'exerce sur eux qu'une autorité théorique à l'exception des hommes qui se trouvent sous ses ordres directs[49].

Mihailović, qui dispose d'un équipement radio rudimentaire, établit des échanges directs avec les Britanniques début septembre ; le 13, il peut envoyer son premier message au gouvernement royal en exil, auquel il annonce qu'il a rassemblé les restes de l'armée yougoslave dans les montagnes de Serbie pour continuer le combat[47].

Les Partisans[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Partisans (Yougoslavie).
Drapeau des Partisans

Au moment de l'attaque allemande, Tito, chef du Parti communiste de Yougoslavie, se trouve à Zagreb, en Croatie : il rejoint Belgrade par le train et s'emploie à y réorganiser le comité central du PCY. Différentes sources ayant informé les communistes d'une prochaine attaque allemande contre l'URSS, Tito et ses hommes se préparent à une entrée en résistance[51].

Entre avril et juin, c'est-à-dire entre le démantèlement de l'État yougoslave et le début des hostilités germano-soviétiques, les communistes s'abstiennent d'utiliser le mot « Yougoslavie » : Tito ne s'en efforce pas moins de maintenir la cohésion du Parti communiste sur le plan national, alors que diverses factions ont réapparu à la faveur de la destruction du pays. Le PCY s'emploie à reconstituer ses réseaux, à se procurer des armes et à recruter des hommes parmi les adversaires du régime d'avant-guerre[52]. Selon le témoignage de Milovan Djilas, les communistes identifient immédiatement Mihailović et les officiers qui l'entourent comme des adversaires potentiels[22].

Le 22 juin, l'opération Barbarossa est déclenchée : l'Internationale communiste envoie alors à tous les PC l'ordre de venir en aide à l'URSS, avec comme priorité de mener dans leur pays non pas une « révolution socialiste », mais une lutte de libération nationale vis-à-vis de l'« oppression fasciste »[51]. Le 27 juin, le comité central nomme Tito au poste de commandant en chef des forces de libération nationale[51]. Tito peut dès lors à nouveau utiliser des slogans patriotiques pour en appeler au combat contre les occupants[52].

Le 4 juillet - date désignée par la suite par le régime communiste yougoslave comme le début de la guerre de résistance - le comité central se réunit à nouveau à Belgrade et décide d'appeler ses militants - qui comptent dans leurs rangs environ 10 000 combattants potentiels, dont certains sont des vétérans de la guerre d'Espagne - à prendre les armes. Les résistants communistes, bientôt surnommés Partisans (Partizan, un mot importé du russe) commencent à s'organiser, principalement en Serbie, en Croatie et au Monténégro. Ils reçoivent le renfort de nouvelles recrues, qui prennent le maquis après les récoltes et se joignent à la première organisation de résistance qu'ils trouvent. Tito compte, dans un premier temps, sur une rapide victoire des Soviétiques à l'Est, pour pouvoir ensuite mener la révolution en Yougoslavie avec l'aide de l'Armée rouge[51],[52]. Le chef communiste lance un mot d'ordre de « résistante antifasciste », censé s'adresser à l'ensemble des peuples de la Yougoslavie[53].

Les communistes ont, par rapport au mouvement de Mihailović, l'avantage initial d'une organisation déjà rompue à la clandestinité[52]. Si Tito a à peu près le même âge que Mihailović, les cadres de son mouvement sont en moyenne plus jeunes que les officiers tchetniks : leur expérience de l'action clandestine est un atout supplémentaire par rapport aux Tchetniks dont les chefs, officiers de carrière, n'ont pour la plupart (à l'exception de Mihailović lui-même) pas d'expérience du combat sur le terrain. Si la résistance communiste compte dans ses rangs, dans les premiers temps, 90% de Serbes et de Monténégrins[54], les hommes de Tito ont comme autre avantage de s'adresser, contrairement aux Tchetniks, non pas aux seuls Serbes mais à l'ensemble des nationalités yougoslaves : cela leur permet, sur le long terme, d'attirer des recrues de diverses origines[49]. Un atout supplémentaire des communistes est de ne pas partager les scrupules de Mihailović quant à la répression que les actions de résistance risquent de provoquer à l'encontre des populations civiles : Tito et son entourage comptent au contraire sur la brutalité des occupants pour pousser la population à se soulever et à soutenir les Partisans[55],[56].

Premières insurrections (1941-1942)[modifier | modifier le code]

Croatie et Bosnie-Herzégovine[modifier | modifier le code]

Carte de l'État indépendant de Croatie (en rouge), incluant la Croatie proprement dite (sauf la zone en vert, annexée par l'Italie) et la Bosnie-Herzégovine.

Le premier soulèvement contre le régime oustachi en Croatie est l'œuvre des Serbes en danger d'extermination, qui se révoltent dès le mois de juin, en Dalmatie, en Bosnie-Herzégovine en dans la Krajina : il s'agit là d'une insurrection spontanée, sans direction centralisée. Les insurgés reçoivent l'aide d'officiers de l'armée yougoslave arrivés de Serbie pour aider les Serbes de Croatie, et de bandes armées formées notamment par des réfugiés de Bosnie. En juillet, l'insurrection s'étend de l'ouest de la Bosnie jusqu'à l'est de la Croatie proprement dite. Les communistes locaux, après l'invasion de l'URSS, commencent eux aussi à former des cellules de résistance à Sarajevo et Tuzla[57]. Tito envoie Svetozar Vukmanović, dit « Tempo », organiser les Partisans de Bosnie-Herzégovine[58].

Les résistants non communistes se présentent comme des Tchetniks, mais ne sont pas alors subordonnés à Mihailović. Les chefs de l'insurrection sont, pour la plupart, d'anciens membres du Parti agrarien, ou des organisations tchetniks de l'entre-deux-guerres, ou les deux. Rapidement, ils prennent le contrôle de la rive bosniaque de la rivière Drina et de voies de communication vers la Serbie. Ils bénéficient parfois de la complicité d'officiers Domobrans hostiles à la politique meurtrière des Oustachis. Certains insurgés serbes d'Herzégovine, s'ils attaquent les autorités oustachies, s'en prennent cependant aussi à des populations civiles, et notamment à des villages musulmans (qualifiés de « turcs »). Les communistes, quant à eux, parviennent à attirer de nombreuses recrues, notamment grâce à leur capacité à recruter des Musulmans. À l'ouest de la Croatie, l'insurrection commence à la frontière dalmate et libère la zone entre Drvar et Knin : le soulèvement, essentiellement rural, est d'emblée marqué par des rivalités entre factions de résistance. Les communistes parviennent à prendre le contrôle de plaines de Syrmie et de Slavonie : leurs chefs, pour la plupart des cadres croates venus des villes, doivent commander des paysans serbes souvent illettrés et contenir l'hostilité de ces derniers à l'égard des Croates et des Musulmans[57],[59]. Pris pour cibles par les Tchetniks en Bosnie orientale et en Herzégovine, certains Bosniaques musulmans sont amenés, pour se défendre, à rejoindre des unités militaires oustachies ; d'autres, au contraire, forment leurs propres unités tchetniks[60].

Monument aux morts à Šolta, en Croatie.

Dès le mois d'août, le régime de Pavelić a perdu le contrôle de l'essentiel des régions de Lika et Kordun, et des pans entiers de la Bosnie-Herzégovine : il doit alors demander l'aide de ses protecteurs italiens auxquels les Allemands, trop occupés par l'invasion de l'URSS, ont délégué les opérations en Croatie. Les Italiens interviennent et s'emploient à pacifier la zone d'insurrection en risquant le moins de vies possibles : ils lancent une campagne de propagande assurant qu'ils sont venus pour protéger les populations, et appellent à la fin de l'insurrection sans toujours demander aux rebelles de rendre leurs armes. Certains groupes insurgés, qui souhaitaient avant tout se défendre contre les Oustachis et non combattre les Italiens, abandonnent alors le combat ; les communistes eux-mêmes sont confrontés au manque de motivation de leurs recrues[57].

Dépassés par la situation et par une insurrection qu'ils n'avaient pas prévue, souvent révoltés par les atrocités des Oustachis, les Italiens ont recours à des arrestations arbitraires et créent des tribunaux d'exception, qui prononcent 23 condamnations à mort en 1941 ; des militaires italiens prennent cependant l'initiative de protéger des populations civiles. En juillet, les groupes rebelles serbes à la frontière entre la Dalmatie, la Bosnie et la Croatie prennent contact avec les Italiens, à qui ils font savoir qu'ils n'ont aucune hostilité envers eux, et qu'ils arrêteront le combat en échange de leur protection. Les Italiens étendent alors leur zone d'occupation à toute la région côtière, ainsi qu'à l'intégralité de la zone démilitarisée, d'où les unités oustachies sont évacuées. Un accord est conclu entre les chefs rebelles serbes et les Italiens pour arrêter les combats dans la zone d'occupation italienne et pour coopérer contre les infiltrations communistes. Des communautés croates et musulmanes tentent également d'obtenir la protection des Italiens pour se prémunir contre les représailles serbes. Outre le leader tchetnik d'avant-guerre Ilija Trifunović-Birčanin, qui opère dans la région de Split, plusieurs chefs tchetniks émergent à l'époque en Croatie : le journaliste Radmilo Grdjić, le militant nationaliste Dobroslav Jevđević, et le pope Momčilo Đujić[41]. Mihailović envoie en Bosnie divers officiers, dont en août le major Jezdimir Dangić, avec pour mission d'organiser les Tchetniks locaux[48].

À la fin de 1941, l'État indépendant de Croatie est dans une situation difficile : son économie est en mauvais état, et incapable de répondre aux demandes des Allemands et des Italiens. Le régime parvient à maintenir son autorité à Zagreb, principalement parce que le commandement allemand s'y trouve ; la capitale croate accueille par ailleurs de nombreux Musulmans qui ont fui les raids des Tchetniks. L'« aryanisation » et la « croatisation » des biens serbes et juifs se poursuivent, mais ne sont souvent que des prétextes pour se livrer à des actes de pillage. La Croatie continue entretemps d'être le théâtre d'affrontements ethniques sanglants tandis que des groupes tchetniks serbes répondent à la terreur oustachie en s'en prenant aux Croates et aux Musulmans[41].

Monténégro[modifier | modifier le code]

Les Italiens prévoient de faire du Monténégro un État-satellite, mais n'ont pas de plan précis quant à son gouvernement ou même ses frontières exactes. Leur projet de restaurer le Royaume du Monténégro - auquel la famille royale italienne est attachée, la reine Hélène en étant originaire - se heurte à un premier obstacle quand le prince Michel, que les Allemands maintiennent alors en détention, refuse catégoriquement de reprendre la couronne monténégrine dont il est l'héritier. Entretemps, durant les premières semaines d'occupation du Monténégro, les Italiens font preuve de bonne volonté, libèrent des prisonniers de guerre, et conservent l'administration d'avant 1941. Ils ne se rendent cependant pas compte que les séparatistes « Verts » monténégrins, sur lesquels ils pensent s'appuyer pour diriger le pays, ne bénéficient d'aucun soutien populaire, et que des insurrections sont en pleine préparation. De nombreux militaires monténégrins, après avoir combattu sur le front albanais, sont en effet revenus en ramenant leurs armes. Les communistes mènent eux aussi leurs préparatifs : Milovan Djilas et Arso Jovanović, des natifs du Monténégro, sont envoyés sur place par Tito pour organiser les Partisans locaux[61],[62].

Le 12 juillet, une assemblée présidée par le leader séparatiste monténégrin Sekula Drljević proclame la restauration de la monarchie monténégrine et demande au roi d'Italie Victor-Emmanuel III de nommer un régent. Mais cette proclamation est immédiatement suivie d'une insurrection générale, menée à la fois par les communistes et par des militaires nationalistes dont les principaux chefs sont Bajo Stanišić, Đorđe Lašić et Pavle Đurišić. Dès le 15 juillet, le général italien Alessandro Pirzio Biroli reçoit les pleins pouvoirs pour mater la rébellion. Avec l'aide de troupes irrégulières formées d'Albanais et de Musulmans du Sandjak, les Italiens mènent une politique vigoureuse de contre-insurrection, brûlant des villages, exécutant plusieurs centaines d'habitants et arrêtant entre 10 000 et 20 000 personnes : les irréguliers musulmans sont autorisés à se livrer à des pillages[61]. Face à la répression, l'insurrection se délite, faute d'unité et de moyens militaires suffisants : les groupes nationalistes ne sont en effet pas coordonnés entre eux, seul Đurišić semblant avoir eu des contacts avec le mouvement de Mihailović[62]. Les communistes, quant à eux, tentent de former une alliance avec les nationalistes : Djilas propose vainement à Stanišić la direction de l'ensemble des opérations militaires[61].

Le 12 août, Pirzio Biroli envoie un rapport sur la situation, en conseillant d'abandonner l'idée d'un Monténégro indépendant. En octobre, Mussolini décide d'en rester à une administration purement militaire du Gouvernorat du Monténégro. Une partie des groupes insurgés, une fois le projet d'un Monténégro indépendant enterré, ne souhaite pas poursuivre le combat contre les Italiens, et veut uniquement en découdre avec les bandes musulmanes qui menacent les populations locales. Les communistes sont, quant à eux, divisés entre ceux qui, comme Djilas, prônent une relative modération et des alliances tactiques avec les nationalistes, et les plus radicaux qui préconisent de tuer aussi bien les Italiens que les opposants de toutes sortes, les communistes « fractionnistes », les Partisans déserteurs, les « koulaks » et les « espions », notamment musulmans. La ligne radicale l'emporte et les communistes monténégrins se livrent à des campagnes de terreur pour éliminer toute concurrence potentielle. Leur insurrection décline en fin d'année quand Tito rappelle une partie de ses hommes en Serbie pour y soutenir les Partisans locaux qui sont en difficulté face aux Allemands : Djilas lui-même est rappelé en Serbie en novembre. Durant leur retraite du Monténégro, les Partisans se livrent à de nombreuses exécutions sommaires[61],[62].

Đurišić, désireux de poursuivre le combat contre les Albanais et les Musulmans, tente en décembre d'entrer en contact direct avec Mihailović : il ne parvient à rencontrer que l'un des émissaires de ce dernier, le capitaine Rudolf Perhinek, dont les instructions sont peu précises. Ayant reçu un ordre écrit signé par Perhinek, Đurišić le falsifie pour le transformer en un ordre de Mihailović lui-même, qui le nomme officiellement chef des Tchetniks du Monténégro. Il semble également avoir falsifié une instruction signée de Mihailović et ordonnant l'élimination des communistes et des Musulmans[61].

Les Partisans conservent un contrôle précaire de la région nord-ouest qui relie le Monténégro à l'est de la Bosnie, ainsi que de la frontière est du Monténégro. En janvier-février 1942, ils tiennent durant un mois et demi la ville de Kolašin, dont ils tuent 300 habitants : leurs actions achèvent de retourner la population locale contre eux. Stanišić proclame la « révolte » contre les communistes. Djilas, qui revient en mars au Monténégro, retrouve un pays ravagé par la violence, où les campagnes de terreurs des communistes ont favorisé les occupants[63].

Le gouverneur Pirzio Biroli décide de jouer des dissensions entre groupes rebelles. En mars, les Italiens parviennent à un accord avec Stanišić qui accepte, en échange de nourriture et de matériel pour ses hommes, de ne plus attaquer les occupants et de se concentrer sur la lutte contre les communistes. Đurišić semble avoir conclu un accord similaire. Le général Blažo Đukanović, ancien ban de la Zeta, est quant à lui reconnu en mars par Stanišić et Đurišić comme porte-parole des « nationalistes » locaux. Outre leur accord avec les Tchetniks, les Italiens s'appuient au Monténégro sur des rivaux de ces derniers, la milice des « Verts » séparatistes dirigée par Krsto Popović[63].

Serbie[modifier | modifier le code]

Un double soulèvement[modifier | modifier le code]

L'insurrection en Serbie se déclenche, chronologiquement, après celles de Croatie et du Monténégro : elle est cependant plus structurée que ces soulèvements spontanés et, surtout, marque le véritable début de la guerre intra-yougoslave qui oppose les deux mouvements de résistance. Contrairement aux Tchetniks, les Partisans de Tito passent immédiatement à l'action, se livrant notamment à de nombreux sabotages des voies de communication dans l'espoir de soulager le front russe[50]. Dès le mois de juillet, les actions des communistes se multiplient en Serbie[51]. L'ampleur même du soulèvement pose des difficultés aux communistes, qui n'avaient pas prévu un tel afflux de recrues : Tito doit commander une masse de paysans serbes, rétifs à l'endoctrinement idéologique, et qui ne souhaitent pas s'éloigner de leurs villages[64].

Alors que les Partisans ont déjà engagé le combat contre les forces d'occupation, Mihailović demeure réticent à faire de même : il se conforme à la directive du gouvernement royal en exil qui, le 22 juillet, appelle les Yougoslaves, via un message diffusé par la BBC, à éviter les actions de résistance ouverte et à attendre un débarquement des Alliés. Il ordonne cependant à contre-cœur de mener des actions de sabotage, afin de ne pas laisser aux communistes l'exclusivité de la résistance active : les Tchetniks de Mihailović demeurent cependant nettement moins actifs que les Partisans[50]. Leur premier véritable fait d'armes a lieu le 31 août, quand un groupe de Tchetniks, théoriquement subordonné à Mihailović, prend aux Allemands la ville de Loznica. Dès cette époque, les officiers qui reconnaissent Mihailović comme leur chef sont divisés : certains considèrent d'emblée que s'opposer aux communistes est une priorité plus urgente que de combattre les occupants[65] ; d'autres sont impatients de combattre les Allemands, d'autres enfin craignent d'exposer la population serbe aux représailles. Les communistes envoient des émissaires à Mihailović, qui accepte de coopérer avec eux : à partir de fin août, Partisans et Tchetniks mènent des actions conjointes contre les forces d'occupation en Serbie[48]. Entretemps, dans le Kosovo que les Italiens ont rattaché à l'Albanie, les Tchetniks n'opposent qu'une résistance limitée aux Albanais qui s'en prennent aux populations serbes, tandis que celle des communistes locaux est quasiment nulle[29].

Partisans et Tchetniks escortant des prisonniers allemands.

Le déclenchement de l'insurrection pousse les Allemands à prendre des mesures radicales en Serbie ; les occupants tentent dans le même temps de faire participer les populations locales à la lutte contre les insurgés : la nomination du général Nedić à la tête du gouvernement serbe fait partie de leurs efforts en ce sens[51]. Devant la multiplication des actes de résistance, les Allemands déclarent la Serbie zone de guerre : des troupes sont envoyées en renfort depuis la Grèce, la Roumanie et la Croatie. Ne pouvant se permettre de dégarnir trop longtemps leurs garnisons, les Allemands usent de méthodes de terreur pour mater rapidement la population. Les premières exécutions d'otages serbes ont lieu fin juillet ; des villages entiers sont brûlés[66].

En septembre, sur la base d'un ordre d'Hitler, le haut commandement de la Wehrmacht officialise l'instruction selon laquelle cent personnes seront exécutées pour chaque soldat allemand tué, et cinquante pour chaque soldat blessé. Le général Franz Böhme, envoyé de Grèce avec les pleins pouvoirs pour écraser la rébellion, ordonne d'appliquer cet ordre sans aucune exception. Fin octobre, les voies de communication en Serbie sont paralysées : plusieurs petites villes sont entre les mains des insurgés, qui commencent à faire le siège de localités plus grandes. Les hommes de Mihailović tiennent Požega, tandis que Tito a établi son quartier-général à Užice : dans cette dernière ville, surnommée la « République d’Užice », les Partisans mettent en place un embryon de régime communiste et exécutent des militants coupables de déviations politiques[66],[67].

Le 19 septembre, Mihailović rencontre Tito, à l'initiative de ce dernier. Les deux chefs de la résistance ne parviennent pas à trouver un accord, en raison de leur méfiance mutuelle, mais surtout de leurs divergences stratégiques fondamentales : alors que Tito souhaite unir leurs forces en vue d'un soulèvement général, Mihailović veut mettre fin à une insurrection qu'il juge prématurée et dont il pense qu'elle ne pourra que mettre les populations civiles en danger[66],[67]. Pour Tito, au contraire, la répression allemande aura l'avantage de gagner les populations à la cause de la résistance[55]. Mihailović, comme d'ailleurs les Allemands, ignore alors la véritable identité de Tito : lui et ses subordonnés prennent initialement le chef communiste (qui, ayant grandi en parlant le slovène et le dialecte kaïkavien, s'exprime en serbo-croate avec un accent) pour un agent russe qui aurait été parachuté par les Soviétiques[68],[69]. Après être parvenu à un modus vivendi incertain avec Mihailović, Tito assiste à la fin du mois à une réunion des chefs du Parti communiste, au cours de laquelle il est décidé de provoquer des soulèvements dans toute la Yougoslavie pour s'emparer de territoires, tout en évitant le combat direct avec les troupes d'occupation. Un commandement suprême des Détachements de Partisans est créé, sous la direction de Tito[66].

Sur les conseils de Hugh Dalton, responsable du SOE, Winston Churchill ordonne en septembre l'envoi d'une mission d'information auprès de la résistance yougoslave. La mission est composée de deux officiers yougoslaves, Zaharije Ostojić et Mirko Lalatović, et d'un Britannique, le capitaine Hudson, ancien agent du SOE en Serbie. Les envoyés débarquent le 20 septembre sur les côtes monténégrines et se dirigent ensuite vers la Serbie. Ostojić et Lalatović prévoient de rejoindre directement Mihailović - dont ils deviennent par la suite des subordonnés - mais Hudson, qui a pour mission de s'informer sur la situation globale, prend d'abord contact avec les Partisans. Favorablement impressionné par l'activité de ces derniers, il en informe sa hiérarchie. Des communistes escortent ensuite Hudson et Ostojić jusqu'à Užice, où Hudson rencontre Tito fin octobre. Le chef des Partisans lui assure alors que, contrairement à ce que croient les Britanniques, ses hommes sont les seuls à combattre les occupants[70].

Cadavres d'otages abattus à Kragujevac.

Entre le 18 et le 21 octobre, pour faire un exemple après une attaque conjointe des Partisans et des Tchetniks, les troupes allemandes, aidées d'unités Volksdeutsche, de Volontaires Serbes et de soldats de la Garde nationale serbe, effectuent des arrestations massives au sein de la population masculine de Kragujevac et Kraljevo, en vue d'exécuter tous les hommes. Les 20 et 21, plus de 2 000 personnes, dont des enfants, sont massacrés à Kragujevac[67],[55],[64].

Monument au parc mémoriel de Šumarice, établi sur le site du massacre de Kragujevac.

Cette tuerie confirme les craintes de Mihailović quant au caractère prématuré du soulèvement et aux risques de représailles allemandes : le chef des Tchetniks est alors conforté dans sa stratégie. Le capitaine Hudson rejoint quelques jours plus tard le quartier-général Tchetnik de la Ravna Gora[55] : Mihailović, qui a été informé par Ostojić de ses contacts avec les Partisans, le reçoit froidement[70], mais cette arrivée lui fait espérer une aide concrète de la part des Britanniques. En attendant, Tito ayant proposé de partager des armes, Mihailović évite le conflit ouvert avec les communistes. Des accrochages entre Partisans et Tchetniks ont cependant lieu dès le mois d'octobre[55]. Fin octobre, les Britanniques, qui jugent le soulèvement serbe prématuré mais héroïque, décident, en accord avec le gouvernement yougoslave en exil, de venir directement en aide à Mihailović. Le Middle East Command du Caire reçoit l'ordre de ravitailler les Tchetniks par air et par mer[70]. Le 15 novembre, la BBC annonce la nomination de Mihailović au poste de commandant de l'Armée yougoslave dans la patrie, qui devient le nom officiel des Tchetniks[64].

Début du conflit entre Partisans et Tchetniks[modifier | modifier le code]

Entretemps, le 27 octobre, Tito et Mihailović se rencontrent pour la seconde et dernière fois. Tito propose que Hudson, qui vient d'arriver chez les Tchetniks, participe aux discussions, mais Mihailović, souhaitant éviter de montrer ses différends avec les Partisans devant un agent britannique, refuse. Un accord de portée limitée est conclu, qui prévoit notamment que les deux mouvements partagent les armes qu'ils auront récupérées. Mihailović semble cependant avoir, dès ce moment, envisagé de passer à l'attaque contre les communistes, et repoussé l'opération uniquement parce qu'il ne disposait pas d'assez d'armes[67],[71].

Quelques jours après cette deuxième rencontre, les hostilités ouvertes éclatent entre Partisans et Tchetniks : dans la nuit du 1er au 2 novembre, les Tchetniks attaquent le bastion des Partisans à Užice, mais sont repoussés. Les affrontements entre les deux factions se multiplient, avec les populations civiles prises entre deux feux. Mihailović demande au gouvernement yougoslave de Londres d'accélérer l'envoi de l'aide britannique, sur laquelle il compte désormais pour combattre les communistes. Hudson, de son côté, informe Le Caire que l'envoi de l'aide risque d'alimenter une guerre civile : après avoir reçu une première livraison d'armes par avion le 9 novembre, les Tchetniks attendent en vain la seconde. Les Allemands, entretemps, poursuivent leur offensive, commencée fin septembre, contre les « bandes communistes » (appellation désignant conjointement les hommes de Tito et de Mihailović) et se rapprochent des quartiers-généraux des Partisans et des Tchetniks[67].

Carte de l'« opération Užice », première offensive allemandes contre les Partisans.

Le gouvernement de Milan Nedić tente de son côté de régler la situation : bien qu'opposé aux deux mouvements de résistance, Nedić juge possible de discuter avec Mihailović, qui a été son subordonné dans l'armée royale yougoslave. Malgré l'opposition de Böhme, il fait passer fin octobre à Mihailović des messages qui lui proposent de « légaliser » ses Tchetniks, c'est-à-dire de leur fournir des armes contre les communistes en échange d'une fin de l'insurrection. L'Abwehr, le service secret allemand, informé du conflit entre les deux factions de résistance, décide d'exploiter cette faille pour neutraliser au moins l'un des deux groupes. Josef Matl, responsable de l'Abwehr à Belgrade, prend contact avec des subordonnés de Mihailović et propose de parlementer avec ce dernier. Si Mihailović bénéficie alors, auprès de la population serbe, d'une popularité supérieure à celle des Partisans, il se trouve dans une situation quasi désespérée : ses hommes sont en échec face aux Partisans et incapables de faire face à l'offensive des Allemands, tandis que l'aide britannique ne semble plus devoir arriver. Il accepte et rencontre Matl à Divci. Mihailović, qui espère obtenir de la part des Allemands des armes pour combattre les communistes, accepte le principe d'une trêve avec les occupants mais souhaite conserver le contrôle des territoires pris par ses troupes. Les Allemands, quant à eux, demandent que les Tchetniks déposent immédiatement les armes, ce que Mihailović refuse. N'ayant pu trouver un terrain d'entente avec Mihailović, les Allemands tentent ensuite d'arrêter ce dernier, le manquant de peu[67],[64],[71]. Le chef tchetnik dissimule cette rencontre à Hudson, et n'en fait pas non plus part au gouvernement en exil[67].

Tito ayant proposé une troisième rencontre pour tenter de mettre un terme au conflit entre les factions yougoslaves, des représentants partisans (Aleksandar Ranković, Ivo Lola Ribar et Petar Stambolić) et tchetniks (Mirko Lalatović et Radoslav Đurić) parlementent fin novembre et parviennent à un accord précaire sur les actions à mener en commun contre les occupants. Mais d'importantes dissensions demeurent et l'accord n'est finalement pas appliqué : dans le même temps, en effet, les Allemands passent à la dernière phase de leur offensive contre la résistance serbe. Tito et Mihailović se parlent une dernière fois au téléphone le 28 novembre : Tito annonce qu'il va défendre ses positions, et Mihailović qu'il va disperser ses hommes. Finalement, les Partisans quittent Užice le lendemain : avec une troupe de 10 000 hommes et femmes, Tito évacue la Serbie en direction du Sandjak[64],[67].

Les Tchetniks se retirent quant à eux vers leur bastion de la Ravna Gora, mais sont ensuite attaqués par les Allemands durant le mois de décembre. Mihailović, après avoir une nouvelle fois évité de peu la capture, gagne la montagne de Rudnik, avec une petite escorte. Les Allemands mettent sa tête à prix le 10 décembre. Mihailović ordonne à la majorité de ses détachements de se disperser, mais autorise 2 000 à 3 000 de ses hommes à être « légalisés », devenant ainsi des auxiliaires du régime de Nedić. Cette instruction n'est apparemment pas venue de Mihailović lui-même, qui semble cependant l'avoir approuvée. Si le chef des Tchetniks ne passe pas à la collaboration ouverte comme Kosta Pećanac, cet arrangement permet en effet à une partie de ses hommes de bénéficier d'un salaire et de recevoir le matériel nécessaire pour continuer le combat contre les communistes, tout en évitant d'être attaqués par les Allemands. Outre ces troupes légalisées, certains Tchetniks passent en Bosnie pour combattre les Oustachis : la majorité abandonne cependant la lutte. Mihailović lui-même est en fuite, sans troupes sous son commandement direct et sans contact radio avec l'extérieur : la propagande britannique, dans le même temps, le présente comme le chef d'un vaste mouvement de résistance nationale. Fin 1941-début 1942, alors que Tito et les Partisans sont encore inconnus du grand public hors de la Yougoslavie, la presse alliée - britannique, mais aussi américaine - exagère démesurément les exploits des Tchetniks en les décrivant comme les héros d'un « second front » parallèle au théâtre d'opérations africain. Le 7 décembre, Mihailović est promu général[64],[67].

En janvier 1942, Slobodan Jovanović succède à Simović comme premier ministre du gouvernement en exil : Mihailović est alors nommé au poste de ministre de la guerre[72]. Après s'être caché dans la région des monts Rudnik, il ne reprend qu'en mars des contacts radio réguliers avec l'extérieur. Les Britanniques envoient deux groupes pour reprendre le contact avec Mihailović et Hudson. Cependant, le premier groupe est capturé par les Oustachis et les membres du second semblent avoir été tués en chemin ; Partisans et Tchetniks se rejettent par la suite la responsabilité de la disparition du commando anglais. En mars, les Britanniques reprennent leurs parachutages d'armes aux Tchetniks, qui n'en récupèrent qu'une partie. Hudson est quant à lui tenu à l'écart par Mihailović - qui lui reproche ses contacts avec les Partisans - et semble avoir été virtuellement prisonnier des Tchetniks : il n'est autorisé que début mai à reprendre contact avec le QG du Caire, en utilisant l'appareil radio de Mihailović. Ce dernier décide de se rapprocher des chefs tchetniks monténégrins comme Đurišić, qui ont leur territoire sous contrôle : il quitte mi-mai la Serbie pour le Monténégro[73].

Slovénie[modifier | modifier le code]

Troupes italiennes dans la province de Ljubljana, en Slovénie occupée.

En Slovénie occupée, les politiques d'italianisation et de germanisation, et plus encore les déplacements de populations imposés par les Allemands, alimentent le ressentiment contre les occupants. La zone d'occupation allemande du nord présentant trop de difficultés pour lancer une insurrection, c'est dans la zone italienne au sud, avec l'aide de nombreux réfugiés venus des zones allemande et hongroise, que les communistes locaux, commandés notamment par Edvard Kardelj, commencent à mettre sur pied leur organisation. Ils forment avec des chrétiens sociaux et des libéraux de gauche une coalition, le Front de libération (Osvobodilna fronta, ou OF)[32], qui affiche des idées politiques modérées sur une base « patriotique ». Durant l'été 1941, le Front de libération multiplie les actions de sabotage et les coups de main contre les occupants. Les Italiens réagissent avec une grande brutalité : la ville de Ljubljana est entourée d'un réseau de fil de fer barbelé, les postes militaires se multiplient, et des camps de concentration sont ouverts, notamment sur l'île de Rab[74]. Entre 1941 et 1943, la répression fait 9 000 morts en Slovénie : environ 35 000 personnes sont envoyées dans des camps[75].

Les actions du Front de libération suscitent rapidement l'hostilité des élites traditionnelles slovènes, qui les jugent trop risquées : à la demande de Marko Natlačen, Mgr Rožman dénonce publiquement les menées des communistes. Des émissaires de Mihailović - qui cherche alors à créer ses réseaux en Slovénie, lors de l'une de ses rares tentatives pour rallier des non-Serbes à sa cause - prennent contact avec les organisations de droite, mais aussi avec certains membres non communistes de l'OF. À la fin de 1941, les communistes, qui tendent à prendre le contrôle total du Front de libération, commencent à assassiner les « traîtres » qui dénoncent les Partisans locaux, ou bien qui recrutent pour les groupes concurrents du Front. Leurs actions contribuent à pousser certains non communistes vers la collaboration avec les occupants[32].

Macédoine[modifier | modifier le code]

Monument à la résistance à Gostivar (Macédoine).

La Macédoine représente un cas particulier, du fait de son identité nationale incertaine : le responsable local du Parti communiste de Yougoslavie, Metodi Shatorov, a en effet, avec l'essentiel de la direction macédonienne, transféré son allégeance, après l'invasion, au Parti communiste bulgare[22].

Après l'attaque contre l'URSS, les Soviétiques donnent satisfaction à Tito en reconnaissant la légitimité des frontières macédoniennes d'avant-guerre, et donc la légitimité du PC yougoslave, au détriment de son homologue bulgare, pour gérer les opérations en Macédoine. Tito envoie Lazar Koliševski pour remplacer Shatorov et reprendre en main l'appareil local du PCY[30]. À partir d'octobre 1941, des groupes de Partisans mènent des attaques contre les occupants en Macédoine. La résistance macédonienne a cependant de grandes difficultés à se développer avant la mi-1942[76] : les militants communistes sont rares en Macédoine et la plupart sont davantage favorables à une fédération balkanique qu'à une restauration de la Yougoslavie. Koliševski lui-même est arrêté par les Bulgares dès novembre 1941[30]. En avril 1942, les Partisans macédoniens fomentent une insurrection dans la région du Vardar, mais leur tentative de soulèvement est brutalement réprimée par les occupants bulgares[77]. En raison de la distance géographique, d'un terrain hostile, de l'absence de Macédoniens au sein de la direction des Partisans, mais aussi de conditions d'occupation que la population juge initialement moins dures que la domination des Serbes, la Macédoine demeure jusqu'au début de 1943 un terrain d'opérations marginal dans le conflit yougoslave[78].

Une guerre civile dans la guerre mondiale (1942-1943)[modifier | modifier le code]

Alliance entre Tchetniks et Italiens au Monténégro[modifier | modifier le code]

Le chef tchetnik Pavle Đurišić en compagnie du gouverneur italien Alessandro Pirzio Biroli.

Dans le gouvernorat italien du Monténégro, les exactions des communistes ont eu pour effet de gonfler les rangs des Tchetniks locaux[62]. Alors que Stanišić vient, le 6 mars, de s'allier avec les Italiens contre les communistes, Tito envoie, le 10, une directive aux Partisans monténégrins, à qui il ordonne de concentrer leurs attaques sur les Tchetniks, quitte à éviter le combat contre les Italiens. Les Partisans regagnent du terrain au Monténégro mais, fin mars, les occupants mènent - parallèlement à l'« opération Trio » qui se déroule en Bosnie - une offensive contre les Partisans avec le soutien des Tchetniks : pratiquement tous les Partisans restants sont chassés du Monténégro[79].

Le territoire étant désormais pacifié, les Italiens partagent dans les faits le pouvoir avec les Tchetniks et les séparatistes « Verts ». Stanišić a la haute main sur les régions centrales, tandis que Đurišić, qui a établi son quartier-général à Kolašin, domine le nord du pays. Les Tchetniks doivent cependant se résigner à ce que le séparatiste Popović ait la responsabilité officielle des régions de Cetinje et Bar. Le 24 juillet, un accord est conclu qui reconnaît Đukanović comme le chef officiel des forces armées nationalistes du Monténégro, à la tête d'un « comité national » dont les fonctions semblent avoir été essentiellement symboliques. Stanišić et Popović sont cependant les véritables dirigeants locaux, tandis que Đukanović, qui réside à Cetinje, n'a pas de troupes sous ses ordres. Les Tchetniks et les Verts participent à des opérations de maintien de l'ordre aux côtés des Italiens[80].

Mihailović lui-même et son escorte arrivent en juin au Monténégro. Par la suite, lors de son procès en 1946, Mihailović affirme avoir du accepter les arrangements avec les Italiens, ayant trouvé la situation en l'état. Il n'a en outre pas de troupes sous ses ordres directs, au contraire de Đurišić et Stanišić, qui le reconnaissent comme chef théorique en vertu de son autorité « morale », mais agissent en toute indépendance. Mihailović, dont l'entourage ne s'entend guère avec les chefs monténégrins, s'installe dans le village de Gornje Lipovo ; les Italiens prennent le parti d'ignorer sa présence. Acceptant la nomination de Đukanović, il tente de profiter de la situation en exploitant les armes et le matériel fournis par les Italiens, et en préparant les Tchetniks locaux au futur débarquement des Alliés dans les Balkans[80].

La branche monténégrine des Tchetniks, très attachée à son identité serbe, se signale en outre par son idéologie radicale. L'anticommunisme y est aussi extrême que les actions des communistes monténégrins, et l'hostilité envers les Musulmans y est profonde : les contacts avec la Dalmatie et l'Herzégovine ont par ailleurs convaincu une partie des Tchetniks de la nécessité de se séparer des Croates, même au prix de l'unité yougoslave. Le 1er décembre, afin de préparer un programme politique en vue de l'après-guerre, Đurišić organise un congrès tchetnik à Šahovići, dans les bouches de Kotor : celui-ci se déroule en présence de représentants de la société civile serbe, mais en l'absence de Mihailović et Đukanović qui ont cependant envoyé des représentants. Le congrès, dominé par Đurišić et son entourage, sert surtout à exprimer des positions extrémistes et intolérantes : les participants concluent à la nécessité de restaurer la monarchie yougoslave en établissant après la guerre une « dictature tchetnik » temporaire, tout en séparant les populations serbes, croates et slovènes[80].

Sur le plan militaire, Đurišić s'emploie essentiellement à venger les persécutions subies par les Serbes, en menant au Monténégro et à la frontière bosniaque des raids de représailles qui visent théoriquement les milices musulmanes mais, dans les faits, frappent souvent des populations civiles[62] : il détruit ainsi de nombreux villages musulmans, ce dont il se vante volontiers auprès de Mihailović. Ce dernier, s'il semble avoir désapprouvé ces actions et s'en être plaint à de son entourage, ne prend aucune mesure concrète pour arrêter les massacres. Dépendant des différents chefs locaux dont il ne peut ni approuver publiquement ni condamner les actions, il cherche avant tout à maintenir la cohésion du mouvement tchetnik dans l'attente de l'arrivée des Alliés[81]. Pour l'historien Stevan K. Pavlowitch, soit Mihailović était dans l'incapacité de mettre un terme aux massacres commis par les Tchetniks, soit il ne souhaitait pas le faire[82].

Opérations en Bosnie-Herzégovine et en Croatie[modifier | modifier le code]

Conflit entre Partisans et Tchetniks en Bosnie-Herzégovine[modifier | modifier le code]

Fin 1941, les Partisans, chassés de Serbie, perdent également l'essentiel de leurs positions au Monténégro. Tito décide alors d'éviter le territoire monténégrin et de rejoindre la Bosnie, pour y créer un lien entre les zones d'opérations bosniaque et monténégrine. Après avoir, le 14 décembre, évité de peu de se faire capturer par les Italiens, il rejoint Svetozar Vukmanović qui est parvenu à prendre le contrôle de territoires importants à l'est de la Bosnie. Tito et ses hommes s'installent à Foča, une ville qui a changé plusieurs fois de main et dont la population a fait l'objet de massacres de la part des différentes factions, les Oustachis ayant d'abord visé les Serbes, puis les Tchetniks les Croates et les Musulmans. Les communistes ne rencontrent que peu de résistance de la part des Tchetniks locaux, qui ne souhaitent pas affronter d'autres Serbes. Les Partisans mènent eux aussi des campagnes de terreur, contre des Tchetniks, des communistes jugés trop modérés, des paysans riches ou des gendarmes, mais aussi en pillant des villages croates et musulmans. Depuis la Bosnie, ils commencent à réorganiser leurs formations militaires. Le 21 décembre, la « 1e Brigade prolétarienne » est formée, sous le commandement de Koča Popović : elle constitue le modèle des autres brigades partisanes, formations de base qui servent par la suite aux Partisans à se transformer en « Armée de libération nationale »[58],[83].

Dans un premier temps, les Partisans se concentrent principalement sur le combat contre les Tchetniks de Bosnie, au détriment de la lutte contre les occupants. Le major Boško Todorović, l'un des représentants de Mihailović, était parvenu à unifier les groupes locaux, à leur conseiller la prudence dans leur alliance avec les Italiens et à leur faire combattre principalement les Oustachis tout en laissant les occupants se charger des communistes : il est tué par les Partisans en février 1942. Les attaques des communistes conduisent les nationalistes locaux à s'allier d'autant plus avec les Italiens[83]. Les excès de chacun des camps contribuent à alimenter ses adversaires : les campagne de terreur des Partisans - qualifiées plus tard de « déviation gauchiste » sous le régime de Tito - qui les conduisent à s'en prendre à des villages entiers soupçonnés de soutenir les Tchetniks ont pour effet de renforcer ces derniers en Herzégovine[62]. Dans le même temps, les massacres commis par les Tchetniks permettent aux Oustachis d'attirer de nouvelles recrues : la « Légion noire », une milice oustachie formée en Bosnie-Herzégovine pour combattre les insurgés, compte ainsi dans ses rangs une forte proportion de Musulmans ayant fui les Tchetniks[84].

Tito et le cadre communiste serbe Moša Pijade, à Foča.

Une fois à Foča, Tito reprend le contact radio avec le Komintern. Les Soviétiques sont alors forcés de reconnaître que l'Armée rouge est loin de pouvoir porter secours aux communistes yougoslaves : faute de pouvoir apporter une aide matérielle à Tito, ils encouragent ce dernier à continuer de s'en prendre aux pro-britanniques et aux collaborateurs. Ils lui conseillent en outre de ne plus afficher l'idéologie communiste de son mouvement, allant jusqu'à lui reprocher d'utiliser des appellations comme « Brigade prolétarienne ». Dès lors, en conformité avec les instructions de Moscou, le mot d'ordre des Partisans devient le ralliement de tous les « antifascistes » sous la bannière d'une alliance baptisée « Mouvement de libération nationale » (Narodnooslobodilački pokret ou NOP)[83].

Inquiets de la forte concentration des organisations de résistances à l'est de la Bosnie, les Allemands pensent d'abord demander aux Italiens d'occuper tout le territoire de l'État indépendant de Croatie, mais Hitler oppose son veto à cette idée. Paul Bader, plénipotentiaire allemand en Serbie, est alors chargé au début de 1942 de mener des opérations pour tenter de nettoyer la zone, avec des troupes venues de Serbie et de Sarajevo et l'aide de l'armée croate. Jezdimir Dangić, représentant local de Mihailović, tente d'obtenir une trêve avec les occupants ; il se rend à Belgrade en janvier pour négocier avec Bader et Milan Nedić. Cette initiative tourne court suite à un veto du commandement de la Wehrmacht pour l'Europe du Sud-Est : les Allemands ne sont en effet pas aussi libres que les Italiens d'exploiter les divisions entre les insurgés. Les Partisans, de leur côté, concluent des trêves locales avec les Oustachis afin d'avoir les mains libres pour affronter les Tchetniks[83].

En janvier 1942, les Allemands commencent à préparer avec les Italiens et les Croates l'opération Trio, une nouvelle offensive à l'est de la Bosnie contre les mouvements de résistance. L'organisation prend d'abord du retard à cause des Oustachis, qui craignent de perdre le contrôle d'une partie de leurs territoires et gênent délibérément les opérations de leurs alliés. L'offensive est finalement lancée en avril, contre tous les groupes insurgés entre Sarajevo et la Drina. Les Tchetniks et les Partisans sont pris entre deux feux, tout en continuant de s'attaquer les uns les autres : les Tchetniks laissent passer les troupes allemandes pour les laisser attaquer les Partisans, tandis que les Partisans attaquent l'arrière-garde des Tchetniks alors que ceux-ci sont attaqués par les Oustachis. Des groupes tchetniks et partisans fusionnent au contraire les uns avec les autres. Dangić est arrêté alors qu'il transite par la Serbie et une partie de ses hommes sont arrêtés et envoyés dans des camps[85].

Alliance entre Italiens et Tchetniks[modifier | modifier le code]

Un officier de l'armée italienne en compagnie de deux Tchetniks.

En Herzégovine, au contraire, le nouveau commandant italien, le général Mario Roatta, exploite le conflit entre Partisans et Tchetniks en s'appuyant sur les Tchetniks locaux ; il joue également du peu de subordination qui existe dans les faits entre Mihailović et le chef tchetnik Dobroslav Jevđević. Le 19 juin, Roatta conclut avec Pavelić un accord redonnant aux Oustachis la responsabilité de l'administration de la zone centrale du pays : dans le même temps, il est décidé de créer une Milice volontaire anti-communiste (MVAC), destinée à appuyer les troupes italiennes[86] et composée en réalité de Tchetniks légalisés. Ces derniers se confondent en outre avec les Tchetniks que les Italiens continuent de considérer comme des combattants irréguliers : les mêmes personnes passent volontiers d'un groupe à l'autre[87].

Parallèlement, les Tchetniks présents sur le territoire de l'État indépendant de Croatie reconnaissent Mihailović comme leur chef officiel, profitant ainsi du prestige que ce dernier a acquis en Serbie. En mars 1942, Ilija Trifunović-Birčanin, chef des Tchetniks à Split, prend contact avec Mihailović, qui lui adresse un courrier faisant de lui le commandant des Tchetniks en Bosnie, en Herzégovine, dans la Lika et la Dalmatie, et le laissant libre d'agir localement à sa guise. Mihailović n'a que des contacts espacés avec les divers dirigeants tchetniks, qui ne sont ses subordonnés qu'en théorie : il doit souvent, pour leur transmettre ses instructions, compter sur des messagers qui traversent le pays. L'autorité de Trifunović-Birčanin, homme vieillissant et à la santé déclinante, est en outre loin d'être absolue. Jevđević vise en effet, lui aussi, à devenir le chef des Tchetniks sur le territoire l'État indépendant de Croatie : collaborant de manière de plus en plus ouverte avec les Italiens, il présente sa politique comme un acte « patriotique » permettant aux autres chefs tchetniks de sauver la face[87]. Parmi les principaux chefs tchetniks, on compte également Momčilo Đujić, qui tient l'arrière-pays dalmate[88].

Le 22 juillet, une rencontre est organisée près d'Avtovac entre Mihailović, Trifunović-Birčanin, Jevđević et le major Petar Baćović, que Mihailović vient de nommer commandant en Herzégovine. Mihailović répète à nouveau à ses subordonnés qu'il leur laisse les mains libres dans les territoires sous leur contrôle ; il leur indique en outre qu'au vu des pertes subies par les Serbes, il attendra l'approche des troupes britanniques et russes pour lancer une véritable guérilla contre les occupants. Ayant été informé de cette rencontre, Roatta convoque Trifunović-Birčanin et Jevđević, exigeant de ces derniers qu'ils s'expliquent sur leurs rapports avec Mihailović et sur leurs positions : les deux chefs tchetniks répondent que Mihailović n'exerce qu'une direction « morale » sur leur mouvement et qu'ils n'ont pas l'intention d'attaquer les Italiens. Roatta demeure cependant très méfiant vis-à-vis de ses alliés. Les Italiens n'en continuent pas moins de s'appuyer sur la MVAC, qui se confond avec les Tchetniks locaux[87] ; en outre, s'ils contribuent à protéger des populations serbes, ils se trouvent alliés avec des chefs locaux comme Đujić, dont les troupes se livrent à des massacres de Croates[89].

Marche des Partisans à travers la Bosnie[modifier | modifier le code]

Fin juin, confronté à l'offensive des occupants à l'est de la Bosnie, Tito prend la décision d'abandonner Foča et se diriger vers l'ouest de la Bosnie, où les Partisans contrôlent un territoire plus étendu. Ses subordonnés sont réticents à abandonner un territoire jugé stratégique, mais Tito réussi à imposer sa décision, en revendiquant le soutien du Komintern et en soulignant que l'ouest de la Bosnie constituera la route la plus rapide pour reprendre plus tard la Serbie. À la tête d'une colonne d'environ 4000 Partisans, Tito entame une traversée du « no man's land » de la Bosnie, comparée plus tard, sous le régime communiste yougoslave, à la Longue marche des communistes chinois. Foča est entretemps reprise par les Oustachis, qui y commettent des représailles : les Tchetniks de Jevđević, appelés à l'aide par la population serbe et soutenus par les Italiens et de renforts arrivés du Monténégro, reprennent à leur tour la ville où ils commettent ensuite eux-mêmes des pillages et des massacres[87].

La traversée de la Bosnie par les Partisans, durant l'été et l'automne 1942 leur permet de marquer des points décisifs : en se concentrant sur le combat contre les occupants - fut-ce simplement en leur échappant - et non plus sur celui contre les Tchetniks, ils gagnent la faveur des populations[90]. Évitant autant que possible le contact avec les Allemands et les garnisons italiennes, ils sont accueillis en libérateurs, dans les territoires qu'ils traversent, par les Serbes de Bosnie, et gagnent de nombreuses recrues. Bien que toujours majoritairement serbes - une partie de leurs troupes en Bosnie sont d'anciens Tchetniks ayant fait défection - les chefs des Partisans sont désormais attentifs à ce que leurs troupes ne s'en prennent pas aux Croates et aux Musulmans[91],[92], favorisant le recrutement au sein de diverses nationalités : la situation économique désastreuse en Croatie, aggravée par l'incompétence et la corruption de l'administration oustachie, permet notamment d'attirer un nombre croissant de Croates[75]. Dans les territoires non serbes, les Partisans, précédés en Bosnie par leur réputation grandissante, chassent les troupes ennemies et attirent de nombreux Croates et Musulmans, notamment chez les jeunes désireux d'échapper à la conscription dans l'armée oustachie : après avoir initialement attiré en Bosnie des Serbes qui luttaient pour leur survie physique, les troupe de Tito voient affluer des recrues de toutes origines, désireuses de se battre. Sortis de leurs milieux d'origine, les jeunes yougoslaves qui rejoignent les Partisans se retrouvent impliqués, non plus uniquement dans la défense de leur communauté ou de leur village, mais dans une lutte de « libération nationale ». Les Partisans bénéficient, pour s'imposer, du vide politique laissé en Bosnie et en Croatie par la disparition des anciennes élites, exterminées dans le cas des Serbes ou réfugiées dans la neutralité dans le cas du Parti paysan croate. Fin 1942, les effectifs des Partisans, qui sont désormais à mi-chemin entre la force de guérilla et l'armée de métier, ont été, d'après les estimations allemandes, multipliés par dix depuis leur départ de la Bosnie. Les Partisans, dont les cinq « Brigades prolétariennes » comptaient à l'origine environ 1000 hommes chacune, revendiquent désormais le chiffre - probablement exagéré - de 150 000 combattants[92],[91].

Des Partisans dans la « République de Bihać » en 1942.

En octobre, les Partisans sont parvenus à prendre le contrôle d'un vaste corridor à travers la Bosnie-Herzégovine. Tito décide de prendre la ville de Bihać, qui sépare les territoires partisans à l'est et à l'ouest de la rivière Una : il ordonne de s'en emparer avant le 5 novembre, avant de pouvoir y fêter l'anniversaire de la révolution d'Octobre. Les Partisans réussissent à défaire les troupes oustachies présentes dans Bihać et prennent la ville à la date prévue par Tito. Les Partisans disposent désormais d'une nouvelle « capitale », surnommée la « République de Bihać » : presque entièrement chassés de Serbie, du Monténégro et de l'est de la Bosnie, ils sont parvenus à prendre le contrôle, au cœur de l'État indépendant de Croatie, d'un territoire presque aussi grand que la Suisse[92].

Ayant pris possession de Bihać, Tito fait part au Komintern de son intention de créer « une sorte de gouvernement ». Staline approuve l'idée d'un organe de direction pan-yougoslave destiné à attirer tous les « antifascistes », mais déconseille la création d'un gouvernement, qui se trouverait en concurrence avec celui de Londres et mettrait ainsi l'URSS en porte-à-faux vis-à-vis du Royaume-Uni et des États-Unis. Les 26 et 27 novembre, Tito organise à Bihać la première réunion du Conseil antifasciste de libération nationale de Yougoslavie (AVNOJ), une assemblée de 54 délégués qui met l'accent sur la lutte de libération nationale et non sur l'idée de révolution communiste. L'AVNOJ élit comme président Ivan Ribar, ancien vice-président du Parti démocrate, rallié aux Partisans - auxquels participent ses deux fils - mais non encore membre du Parti communiste : l'assemblée met également en valeur la présence en son sein de plusieurs délégués de l'Organisation musulmane et du Parti paysan croate, ainsi que de prêtres orthodoxes. Tito prononce un discours dans lequel il exalte la lutte commune de toutes les nationalités yougoslaves contre les envahisseurs ; une résolution fait de l'AVNOJ la représentation du mouvement de libération nationale réunissant les « vrais patriotes ». L'assemblée convient de la nécessité de reconstruire la Yougoslavie, sur la base de l'égalité entre les diverses nationalités. Les Partisans reçoivent quant à eux le nouveau nom d'« Armée populaire de libération nationale », avec Tito comme commandant suprême. L'AVNOJ crée également un « comité exécutif », qui n'est pas censé être un gouvernement mais fonctionne néanmoins comme tel[93],[91].

À la fin de 1942, la situation interne et les positions des mouvements insurgés ont nettement évolué en Yougoslavie. Tito, initialement simple chef rebelle communiste, se trouve désormais - alors qu'un culte commence à se développer autour de lui[93] - à la tête d'un mouvement de libération nationale qui a pour atout de proposer au pays une nouvelle organisation politique. À l'opposé, Mihailović, initialement reconnu comme le représentant des Alliés en Yougoslavie et dont les troupes profitent de leur collaboration tactique avec les Italiens, a désormais pour priorité de s'opposer à la concrétisation du projet des Partisans[91].

Nouvelles offensives des occupants[modifier | modifier le code]

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Fin 1942, confrontés à la dégradation de leur situation militaire en Afrique du Nord, les Allemands se préoccupent d'un éventuel débarquement des Alliés dans les Balkans : ils décident en conséquence de préparer avec les Italiens une nouvelle offensive contre les mouvements de résistance yougoslaves. Contrairement à leurs alliés italiens, les Allemands visent à détruire aussi bien les Partisans que les Tchetniks. Le général Alexander Löhr, nommé chef du groupe d'armées en Europe du Sud-Est, est chargé de mener l'opération Weiss en trois phases : Weiss 1 visera à encercler et détruire les Partisans à l'ouest de la Bosnie et dans la Lika, Weiss 2 devra repousser les Partisans survivants vers le sud pour les attirer dans un piège et les anéantir, enfin Weiss 3 consistera à faire désarmer par les Italiens les 20000 Tchetniks présents en Monténégro et en Herzégovine[94],[95].

Fin décembre 1942, une conférence germano-italienne se tient à la Wolfsschanze, le quartier-général de Hitler, réunissant autour de ce dernier des responsables allemands et italiens : Hitler insiste pour que tous les mouvements de résistance soient détruits, et Ribbentrop refuse l'idée des Italiens de coopérer avec les Tchetniks. Cependant, le 3 janvier 1943, Dobroslav Jevđević participe - sans avertir Mihailović - à la conférence qui se tient à Rome pour préparer l'offensive contre les Partisans, en présence de Löhr, Roatta et du chef d'état-major italien Ugo Cavallero. Devant la persistance des Italiens à utiliser les Tchetniks, un échange de lettres a lieu entre Hitler et Mussolini en février et mars pour faire le point sur la situation en cours dans les Balkans : Hitler insiste pour que les Italiens mettent un terme à leur coopération avec les Tchetniks en cessant de fournir des armes à ces derniers, et sur la nécessité de les désarmer dès la destruction des Partisans achevée[96].

La première phase de l'opération Weiss, qui implique des troupes allemandes, italiennes et croates, est lancée courant janvier : alors que les Partisans envisagent un retour au Monténégro et en Serbie, pour en finir avec les Tchetniks avant toute intervention extérieure des Alliés et pour se rapprocher de l'Armée rouge, l'offensive des occupants les force à se déplacer plus vite que prévu. Les occupants reprennent l'essentiel du territoire partisan, faisant au passage de nombreuses victimes civiles. En toute hâte et en plein hiver, Tito et les Partisans quittent Bihać, qui est reprise par les Allemands le 29 janvier : profitant de la mauvaise coordination entre les troupes ennemies et de leurs informateurs au sein de l'administration croate, les troupes de Tito réussissent leur évacuation, emmenant avec eux une partie de la population locale pour lui éviter des représailles. La direction militaire des Partisans de Croatie reste sur place pour continuer de combattre les Tchetniks et les Oustachis. La phase 1 de Weiss s'achève le 15 février, en ayant réussi à mettre en fuite et à disperser les Partisans, mais pas à les anéantir[97].

Mihailović, de son côté, a prévu de lancer en janvier 1943 une vaste offensive contre les Partisans, dont la direction, pour l'est de la Bosnie, est confiée à Zaharije Ostojić[97]. L'offensive allemande contre les Partisans le force cependant à revoir ses plans, et l'amène à coordonner son action avec celle des Allemands[98], sans pour autant avoir de contacts directs avec ces derniers[96]. Les Partisans, qui subissent de lourdes pertes, se dirigent vers la rivière Neretva, qu'ils doivent traverser pour échapper aux occupants. Alors que Tito approche à la tête d'environ 20 000 hommes, risquant de pénétrer en territoire tchetnik, Mihailović lance un ordre de mobilisation en sa qualité de ministre de la guerre : entre 12000[99] et 15000[98] Tchetniks se massent en Herzégovine entre Mostar et Kalinovik, sur les hauteurs au-dessus de la Neretva, pour barrer la route aux troupes de Tito. Entre le 27 février et le 7 mars, des combats sanglants opposent les Partisans aux Tchetniks. Mal organisés, handicapés par le fait que le refus des Italiens de leur fournir des armes supplémentaires, les Tchetniks sont finalement mis en déroute autour de la Neretva : les Partisans parviennent à traverser la rivière, à rompre les rangs de leurs adversaires et à rejoindre la vallée avoisinante. Les Italiens, de leur côté, cherchent avant tout en mars à empêcher les Partisans de s'emparer des régions côtières, quitte à les laisser pénétrer sur le territoire de Mihailović. Mi-mars, Mihailović se déplace pour prendre personnellement le commandement, mais ne parvient pas à sauver la situation au cours des combats qui se déroulent dans la vallée durant tout le mois[98],[96].

Courant mars, alors que se déroulent les combats, les Partisans prennent contact avec les Allemands pour tenter de négocier une trêve et obtenir d'éventuels échanges de prisonniers, ainsi que la reconnaissance d'un statut de combattants réguliers pour leurs troupes ; plusieurs rencontres ont lieu entre des représentants allemands et des émissaires des Partisans, parmi lesquels Koča Popović et Milovan Djilas. Tito espère obtenir ainsi le temps d'en finir avec les Tchetniks : la suspension des hostilités avec les Allemands lui permet en effet de concentrer tous ses efforts sur les tchetniks d'Herzégovine et du Monténégro qui barrent la route à ses troupes. Les négociations entre Partisans et Allemands tournent finalement court fin avril, suite aux vetos de Hitler et Ribbentrop[99],[100],[98].

Mi-avril, les Partisans ont réussi à reprendre pied au Monténégro, pénétrant en territoire tchetnik : devant leur avance, Mihailović doit quitter son quartier-général pour un campement dans les collines, à une vingtaine de kilomètres de Berane. La défaite qu'infligent les Partisans aux Tchetniks lors de la « bataille de la Neretva » porte à ces derniers un coup dont ils ne se relèvent pas, militairement parlant[98],[96].

Les relations avec les Alliés[modifier | modifier le code]

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Le roi Pierre II, au centre, en compagnie du général Montgomery et de Winston Churchill.

Les Anglo-américains commencent par soutenir les Tchetniks de Mihajlović qui est leur allié naturel. De son côté, Staline, qui ne veut pas heurter des alliés, au lieu de reconnaître le gouvernement des partisans, reconnaît celui de Londres, regroupé autour du roi Pierre II, que Tito considère pourtant comme un ennemi, comme en témoigne ce message radio envoyé au Komintern le 25 janvier 1943 :

" Pourquoi la Yougoslavie Libre[101] ne parle-t-elle pas dans ses commentaires de cette grande offensive contre le territoire libéré où, coalisés, les Allemands, les oustachis, les Italiens et les Tchetniks de Draza Mihailovic se livrent à d'effroyables atrocités, tandis que la radio de Londres glorifie ce vil traître. Vous devez savoir qu'une fois encore ce sont les populations serbes qui sont le plus durement frappées et que la plus grande responsabilité en incombe au gouvernement yougoslave en exil à Londres"[102].

Les Britanniques, cependant, s'aperçoivent vite de l'ambiguïté des Tchetniks (dont certaines unités passent du côté de l'Axe) et de l'efficacité des partisans. En 1943, Winston Churchill fait parachuter auprès de Tito le général Fitzroy Mc Lean, qui résume ainsi sa mission dans ses mémoires :

" Ma tâche consistait donc simplement à dire au gouvernement quels hommes, en Yougoslavie, tuaient le plus d'Allemands et à indiquer par quels moyens nous pourrions les aider à en tuer davantage...".

Les Britanniques privilégient alors leur aide à Tito. Le 29 novembre 1943, le Conseil antifasciste de libération nationale de Yougoslavie, organe de direction des Partisans, se proclame seul gouvernement légitime du pays dans les régions qu'ils ont libérés, et annonce son intention de créer un nouveau régime, la Fédération démocratique de Yougoslavie. Lorsqu'il sera contraint d'évacuer Drvar, en juin 44, ils lui offrent un refuge en Italie du Sud et le transportent ensuite par la mer à l'île de Vis où il pourra s'installer sous la protection de la marine britannique. De son côté, le roi Pierre II, réfugié à Londres, reconnait également Tito comme chef de la Résistance et envisage la possibilité d'un gouvernement de coalition.

La Libération[modifier | modifier le code]

Alors que l'Armée rouge remonte vers la Hongrie après être entrée dans Sofia le 9 septembre 44, les Partisans de Tito libèrent Belgrade le 20 octobre 1944. Les Allemands résistent dans certaines régions de Bosnie, de Croatie et de Slovénie jusqu'en mai 1945. Les 14 mai et 15 mai, alors que l'Allemagne a déjà capitulé depuis une semaine, des troupes de Tito coupent la retraite d'une colonne de soldats allemands et de collaborateurs : la bataille de Poljana, remportée par les Partisans, est le dernier combat de la Seconde Guerre mondiale en Europe.

La prise du pouvoir par les communistes[modifier | modifier le code]

Conformément à un accord passé préalablement entre Tito et Staline, alors que l'Armée rouge conquiert la Roumanie, entre à Sofia le 9 septembre 1944 et remonte ensuite vers la Hongrie, ce sont les partisans de Tito qui libèrent Belgrade le 20 septembre et poursuivent le combat contre les Allemands qui résistent en Bosnie occidentale, en Croatie et en Slovénie jusqu'en mai 1945. Le roi est mis à l'écart et la prise du pouvoir par les communistes est finalement complète sans que les alliés n'y trouvent rien à redire. Tito créera en 1945 la nouvelle République fédérative populaire de Yougoslavie (plus tard renommée République fédérale socialiste de Yougoslavie - Voir Histoire de la Yougoslavie). Il en sera le président jusqu'à sa mort, en 1980.

Massacres et pertes humaines[modifier | modifier le code]

Entre l'invasion de la Yougoslavie, en avril 1941 et sa libération complète en mai 45, en plus des affrontements strictement militaires, la Yougoslavie est marquée par différents massacres d'une ampleur considérables:

  • Tout d'abord, les massacres des Serbes par les Oustachis, au lendemain de leur prise de pouvoir, en mai 1941. Dans sa zone d'occupation, l'armée italienne s'oppose souvent aux massacres des Serbes.
  • Il y a également les victimes des camps de la mort dont le plus célèbre est celui de Jasenovac, principal camp d'internement des juifs. On enferme dans ces camps, organisés par les Oustachis eux-mêmes, des Juifs et des Tziganes, mais aussi des Serbes, et, à la fin de la guerre, des Croates qui s'opposent aux Oustachis.
  • Les Tchetniks massacrent aussi des Musulmans qui étaient avec les nazis et surtout des Croates, majoritairement des Oustachis, principalement en Bosnie-Herzégovine et dans le Sandžak.
  • Les Partisans massacrent également beaucoup d'auxiliaires de l'axe capturés qui payèrent chèrement leurs crimes . À la libération, les Anglais remettent à Tito les restes de l'armée et des fonctionnaires de Pavelić qui s'étaient rendus avec leurs familles au village frontalier autrichien de Bleiburg, en tout sur 210 000 croates, environ 163 000 périrent, presque tous exterminés dans des marches de la mort où ils parcourent des centaines de kilomètres jusqu'à l'épuisement. Cependant, de nombreux oustachis furent amnistiés par les autorités partisanes. Ceux qui furent massacrés à Bleiburg furent ceux qui se sont le plus compromis dans les massacres de civils, des prisonniers partisans et dans le génocide des juifs (camp de Jasenovac). Il avait donc de bonnes raison de fuir. Les Anglais, comme on le sait, refusèrent d’accueillir et de secourir ces éléments et les livrèrent aux partisans.

Dans les territoires sous le contrôle des Oustachis, le bilan de tous ces massacres est difficile à faire et sujet de polémique (cf. Oustachis#Les victimes des oustachis). Une étude de la fin des années 1980 du Croate Vladimir Šerjavić et du Serbe Bogoljub Kocovic, Gubici stanovnistva Jugoslavije u drugom svjetskom ratu, estime à 550 000 Serbes, 20 000 Croates, 90 000 Bosniaques (Musulmans), 60 000 Juifs, 50 000 Monténégrins et 30 000 Slovènes le nombre de victimes du régime oustachis[103],[104]. Les victimes juives et Tziganes auraient été aussi nombreuses en Serbie[réf. nécessaire].

Au total, les pertes démographiques imputables à des massacres ou à des faits de guerre s'élèvent à environ 800 000 pour l'ensemble de la Yougoslavie.

Les forces d'occupation[modifier | modifier le code]

Partition de la Yougoslavie en 1943.

Au début de 1943 opéraient en Yougoslavie 7 divisions allemandes, 18 divisions italiennes, 5 divisions bulgares (incomplètes) et 3 divisions hongroises.

En juillet 1943, l'équivalent de 13 divisions allemandes plus des régiments autonomes, des régiments de police et de Waffen SS, 19 divisions italiennes plus des régiments et brigades autonomes, 7 divisions bulgares, 2 divisions hongroises.

Les troupes de l'Axe ayant combattu la résistance Yougoslave étaient notamment composées de:

Ces troupes ont lancé plus d'une centaine d'opération anti-partisans entre 1941 et 1945[105]. Le commandant des troupes allemandes en Croatie était le général Lüters.

Les militaires ayant joué un rôle : général Löhr, feld-maréchal Von Weichs, l'Obergruppenführer Phleps.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Notes et références[modifier | modifier le code]

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