Campagne d'Égypte

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Campagne d’Égypte
Le Général Bonaparte et son état-major en Égypte, Jean-Léon Gérôme, 1867
Le Général Bonaparte et son état-major en Égypte, Jean-Léon Gérôme, 1867
Informations générales
Date 1798 - 1801
Lieu Égypte et Levant
Casus belli Le Directoire décide d'entraver la puissance commerciale britannique, en barrant la route des Indes orientales
Issue Fin de la période des begs mamelouks
Échec de la campagne et capitulation des forces françaises
Début de l'égyptologie
Accroissement du prestige de Bonaparte grâce à la propagande
Belligérants
Drapeau français République française Empire ottoman Empire ottoman
Drapeau du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande Royaume-Uni
Commandants
Napoléon Bonaparte
Jean-Baptiste Kléber
Louis Marie Maximilien de Caffarelli du Falga
Jacques François Menou
Louis Desaix
Thomas Alexandre Dumas
Louis André Bon
François Paul de Brueys d'Aigalliers
Mourad Bey
Djezzar Pacha
Abdallah Pacha
Ralph Abercromby
Horatio Nelson
William Sidney Smith
Forces en présence
45 000 soldats
10 000 marins
13 navires de lignes
14 frégates
220 000 soldats (Ottomans)
30 000 soldats (Anglais)
Pertes
11 200 morts ou blessés
Guerres de la Révolution française
Batailles
Guerre de la Deuxième Coalition

St George's Caye (navale) · Copenhague (navale) · Algésiras (navale)


Campagne de Hollande
Callantsoog · Vlieter · Krabbendam · Bergen · Alkmaar · Castricum


Campagne de Suisse
Ostrach · 1re Stockach · Winthertur · 1re Zurich · 2e Zurich · Biberach · Engen · 2e Stockach · Moesskirch · Höchstädt · Ampfing · Hohenlinden


Campagne d'Égypte
Prise d'Alexandrie · Chebreiss · Pyramides · 1re Aboukir · Sédiman · Nicopolis · Caire · El Arish · Jaffa · Saint-Jean-d'Acre · Mont-Thabor · 2e Aboukir · Damiette · Héliopolis · 3e Aboukir · Mandora · Canope · Siège d'Alexandrie


2e Campagne d'Italie
Magnano · Cassano · Bassignana · Trebbia · Mantoue · Novi · Montebello · Gênes · Marengo · Pozzolo

La campagne d’Égypte est l'expédition militaire en Égypte menée par le général Bonaparte et ses successeurs de 1798 à 1801, afin de s'emparer de l'Égypte et de l'Orient, et ainsi bloquer la route des Indes à la Grande-Bretagne dans le cadre de la lutte contre cette dernière. Elle était en effet l'une des puissances à maintenir les hostilités contre la France révolutionnaire.

Elle se double d'une expédition scientifique, de nombreux historiens, botanistes, dessinateurs accompagnant l'armée afin de redécouvrir les richesses de l'Égypte. Elle est donc parfois aussi appelée expédition d’Égypte, lorsque son côté scientifique, moins martial, est considéré.

Le 19 mai 1798 (30 floréal an VI) le corps expéditionnaire français quitte Toulon, mais des navires les accompagnent de Marseille, Gênes, Ajaccio, Civitavecchia. Au total plus de 400 navires prennent part à cette flotte, ainsi que 40 000 hommes et 10 000 marins. La flotte s'empare tout d'abord de Malte le 11 juin, puis débarque à Alexandrie le 1er juillet.

Une des plus célèbres batailles de cette campagne est la bataille des Pyramides qui a lieu le 21 juillet 1798.

La France dut abandonner l'Égypte à la mi-1801.

Préparatifs[modifier | modifier le code]

Contexte[modifier | modifier le code]

C'est le Directoire qui décide de l’expédition d’Égypte. Les directeurs, qui assument le pouvoir exécutif en France, ont recours à l'armée pour maintenir l’ordre face aux menaces jacobines et royalistes. Ils font appel au général Bonaparte, déjà auréolé de succès, notamment grâce à la campagne d'Italie.

Le but de l'expédition est longtemps resté secret : certains pensent qu’il faut éloigner un Bonaparte trop encombrant et trop ambitieux ; mais il s’agit surtout de gêner la puissance commerciale britannique, pour laquelle l’Égypte est une pièce importante sur la route des Indes orientales. Comme la France n’est pas prête à attaquer la Grande-Bretagne de front, le Directoire décide l’intervention indirecte afin de créer un « double port » (préfiguration du canal de Suez)[1].

Situation stratégique en Europe en 1798

L’Égypte est alors une province de l’Empire ottoman repliée sur elle-même et soumise aux dissensions des mamelouks. Elle échappe au contrôle étroit du sultan. En France, la mode égyptienne bat son plein : Bonaparte rêve de marcher sur les traces d’Alexandre le Grand. Les intellectuels pensent que l’Égypte est le berceau de la civilisation occidentale et que la France se devait d'apporter les idées des Lumières au peuple égyptien. Enfin, les négociants français installés sur le Nil se plaignent des tracasseries causées par les mamelouks.

Avant le départ de Toulon[modifier | modifier le code]

Le bruit court tout à coup que 40 000 hommes de troupes de terre et 10 000 marins sont réunis dans les ports de la Méditerranée ; qu’un armement immense se prépare à Toulon organisé par le commandant des armes Vence et l'ordonnateur Najac : treize vaisseaux de ligne, quatorze frégates, quatre cents bâtiments sont équipés pour le transport de cette nombreuse armée, dont la destination est toujours un mystère (seuls Bonaparte, ses généraux Berthier et Caffarelli ainsi que le mathématicien Gaspard Monge la connaissent) afin d'éviter de croiser la flotte anglaise de l'amiral Nelson[1].

Le général Bonaparte organise son État-Major et choisit ses aides de camp. En Italie, il avait huit officiers qui remplissaient cette fonction. En Égypte, il y aura le même nombre. Ce seront : Duroc, de Beauharnais, Jullien, le noble polonais Sulkowski, Croizier, Lavalette, Guibert et Merlin. Bonaparte a sous ses ordres Thomas Alexandre Dumas, Kléber, Desaix, Berthier, Caffarelli, Lannes, Damas, Murat, Andréossy, Belliard, Menou, Louis Joseph Victor Jullien de Bidon et Zajączek...

La grande flotte de Toulon avait reçu les escadres de Gênes, de Civitavecchia, de Bastia ; elle est commandée par l’amiral Brueys et les contre-amiraux Villeneuve, Duchayla, Decrès et Ganteaume.

On est sur le point d’appareiller et de partir lorsqu’un incident mineur menace de tout suspendre : en arborant le tout nouveau drapeau tricolore sur l'ambassade de France, Bernadotte, ambassadeur de la République française à Vienne, avait provoqué une émeute et avait été contraint de quitter la capitale autrichienne. Les avantages reconnus par le traité de Campo-Formio, et notamment la paix avec l'Autriche, risquaient donc d'être remis en question.

Dans la crainte d’une rupture avec l’empereur, le Directoire ne voit qu’un homme, Bonaparte, qu’il fût prudent de lui opposer. Cependant, après quelques explications, les affaires s’arrangent et la paix est maintenue. Bonaparte reçoit ordre de se rendre à Toulon le plus tôt possible[2].

Bonaparte arrive à Toulon le 9 mai 1798. Il loge à l'Hôtel de la Marine. Dix jours après, au moment de s’embarquer, s’adressant particulièrement à ses braves de l’armée d’Italie, il leur dit :

« Soldats ! vous êtes une des ailes de l’armée d'Angleterre. Vous avez fait la guerre des montagnes, des plaines et des sièges ; il vous reste à faire la guerre maritime. Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette même mer et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter les fatigues, disciplinées et unies entre elles… Soldats, matelots, vous avez été jusqu’à ce jour négligés ; aujourd’hui, la plus grande sollicitude de la République est pour vous… Le génie de la liberté, qui a rendu, dès sa naissance, la République, arbitre de l’Europe, veut qu’elle le soit des mers et des nations les plus lointaines. »

Le jour de son arrivée, il leur avait dit : « Je promets à chaque soldat qu’au retour de cette expédition, il aura à sa disposition de quoi acheter six arpents de terre ».

Prise de Malte[modifier | modifier le code]

L’armée s’embarque pleine de confiance dans les talons de son général ; vingt jours après, elle se trouve devant Malte. Bonaparte, devant le refus du grand maître de l'ordre de Malte, Ferdinand de Hompesch, d'accueillir l'armée française pour une période limitée avant son départ, décida de prendre cette île de force, et, grâce au peu d’attachement que la population avait conservé pour les chevaliers, il suffit de quelques coups de canon pour faire tomber la redoutable forteresse de La Valette au pouvoir des Français[3].

Bonaparte s’empare de Malte surtout à cause de son importante position dans la Méditerranée, permettant de repousser les Anglais qui naviguaient dans cette région et qui avaient des vues sur le fort de La Valette.

Avant de quitter cette île, le général en chef fait mettre en liberté les captifs barbaresques et italiens qui languissaient dans les bagnes de l'île. Il y avait dans cet acte, au moins autant de politique que d’humanité : on allait combattre contre des musulmans, il fallait, autant que possible, se les rendre favorables par des procédés généreux.

Bonaparte en Égypte[modifier | modifier le code]

Débarquement à Alexandrie[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Prise d'Alexandrie.

Treize jours après le départ de Malte, la flotte est en vue d’Alexandrie. Avant le débarquement, qui se fit immédiatement, le général avait adressé cette proclamation à son armée :

« Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans ; leur premier article de foi est celui-ci : « Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète ». Ne les contredites pas ; agissez avec eux comme vous avez agi avec les Juifs, avec les Italiens ; ayez des égards pour leurs muphtis et pour leurs imans, comme vous en avez eu pour les rabbins et les évêques. Ayez pour les cérémonies que prescrit l’Alcoran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et celle de Jésus-Christ. Les légions romaines protégeaient toutes les religions. Vous trouverez ici des usages différents de ceux de l’Europe, il faut vous y accoutumer. Les peuples chez lesquels nous allons, traitent les femmes différemment que nous ; mais dans tous les pays celui qui viole est un monstre. Le pillage n’enrichit qu’un petit nombre d’hommes ; il nous déshonore, il détruit nos ressources ; il nous rend ennemis des peuples qu’il est de notre intérêt d’avoir pour amis. La première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par Alexandre. Nous trouverons à chaque pas de grands souvenirs dignes d’exciter l’émulation des Français. »

Menou, qui devait partir le dernier de l’Égypte, y prend terre le premier. Bonaparte et Kléber débarquent ensemble et le joignent dans la nuit au Marabou, sur lequel est planté en Afrique le premier drapeau tricolore. Le général en chef, instruit qu’Alexandrie a l’intention de lui opposer de la résistance, se hâte de débarquer, et à deux heures du matin, il se met en marche sur trois colonnes, arrive à l’improviste sous les murs de la place, ordonne l’assaut ; l’ennemi cède et fuit. Les soldats français, malgré l’ordre de leur chef, se précipitent dans la ville, qui n’a pas le temps de capituler et se rend à discrétion.

Une fois maître de cette capitale, et avant de pénétrer plus avant sur le sol égyptien, le vainqueur adresse le 1er juillet une proclamation aux habitants musulmans d’Alexandrie.

« Depuis trop longtemps les beys qui gouvernent l’Égypte insultent la nation française et couvrent ses négociants d’avanies. L’heure de leur châtiment est arrivée. Depuis trop longtemps ce ramassis d’esclaves, achetés dans le Caucase et la Géorgie, tyrannise la plus belle partie du monde ; mais Dieu, de qui dépend tout, a ordonné que leur empire finisse. Peuple de l’Égypte, on vous dira que je viens pour détruire votre religion, ne le croyez pas ; répondez que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte Dieu, son prophète et le Coran plus que les Mameloucks. Dites-leur que tous les hommes sont égaux devant Dieu ; la sagesse, les talents, les vertus mettent seuls de la différence entre eux… Y a-t-il une plus belle terre ? elle appartient aux Mameloucks. Si l’Égypte est leur ferme, qu’ils montrent le bail que Dieu leur en a fait… Cadis, cheiks, imans, tchorbadjis, dites au peuple que nous sommes aussi de vrais musulmans. N’est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte ? N’est-ce pas nous qui avons détruit le pape qui disait qu’il fallait faire la guerre aux musulmans ? N’est-ce pas nous qui avons été dans tous les temps les amis du Grand-Seigneur et les ennemis de ses ennemis ?… Trois fois heureux ceux qui seront avec nous ! Ils prospèreront dans leur fortune et dans leur rang. Heureux ceux qui seront neutres ! Ils auront le temps de nous connaître, et ils se rangeront avec nous. Mais malheur, trois fois malheur à ceux qui s’armeront pour les Mameloucks et qui combattent contre nous ! Il n’y aura pas d’espérance pour eux, ils périront[4]. »

Lorsque tout est complètement débarqué, l’amiral Brueys reçoit ordre de conduire la flotte dans le mouillage d’Aboukir. Quant à l’escadre, elle doit, ou entrer dans le vieux port d’Alexandrie, si cela se peut, ou bien se rendre à Corfou. L’arrivée indubitable des Britanniques, qui déjà s’étaient montrés dans les parages d’Alexandrie vingt-quatre heures avant l’arrivée des Français, rend ces précautions nécessaires. Il est de la plus grande prudence d’éviter les risques d’un combat naval : une défaite pouvait avoir les suites les plus désastreuses sous tant de rapports ; il est encore du plus grand intérêt de marcher au plus vite sur Le Caire, afin d’effrayer les chefs des ennemis et de les surprendre avant qu’ils eussent pris toutes leurs mesures de défense.

Vers la bataille des Pyramides[modifier | modifier le code]

Desaix se met en route avec sa division et deux pièces de campagne ; il arrive, à travers le désert, le 18 messidor (6 juillet), à Demanhour, à quinze lieues d’Alexandrie. Bonaparte, en quittant cette dernière ville, en laisse le commandement à Kléber (blessé). Le général Dugua marche sur Rosette ; il a ordre de s’en emparer et de protéger l’entrée dans le port de la flottille française, qui doit suivre la route du Caire, sur la rive gauche de ce fleuve, et rejoindre l’armée par Rahmanié. Le 20 (8 juillet), Bonaparte arrive à Demenhour, où il trouve l’armée réunie. Le 22 (10 juillet), on se met en marche pour Rahmanié : on s’y repose en attendant la flottille, qui porte les provisions : elle arrive le 24 (12 juillet). L’armée se remet en marche pendant la nuit ; la flottille suit son mouvement.

La violence des vents l’entraîne tout à coup au-delà de la gauche de l’armée et la pousse contre la flottille ennemie. Celle-ci est soutenue par le feu de 4 000 mamelouks, renforcés de paysans et d’Arabes, et cependant, quoiqu’inférieurs en nombre, les Français font perdre à l’ennemi ses chaloupes canonnières. Attiré par le bruit du canon, Bonaparte accourt au pas de charge. Le village de Chebreiss est attaqué et emporté après deux heures d’un combat des plus acharnés (Bataille de Chebreiss). L’ennemi fuit en désordre vers le Caire, laissant 600 morts sur le champ de bataille.

Après un jour de repos à Chebreiss, l’armée victorieuse se remet à sa poursuite. Le 2 thermidor (20 juillet), on arrive à une demi-lieue du village d’Embabé. La chaleur est insupportable : l’armée, accablée de fatigue, aurait eu besoin de prendre quelque repos ; mais les mamelouks, que l’on voyait se déployer en avant du village, ne lui en donnent pas le temps. Bonaparte range ses troupes en bataille, et leur montrant les fameuses pyramides que l’on apercevait en arrière de la gauche de l’ennemi, se serait écrié « Soldats, songez que du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent »[5]. Et en même temps, il ordonne l’attaque. C'est le début de la bataille des Pyramides, victorieuse pour les troupes françaises.

Victoire des Pyramides, désastre naval d’Aboukir[modifier | modifier le code]

La brigade Dupuy, qui continue à suivre l’ennemi en déroute, entre pendant la nuit dans le Caire que les beys Mourad et Ibrahim venaient de quitter.

Le 4 thermidor (22 juillet), les grands de cette capitale se rendent à Gizeh, auprès du général en chef, et lui offrent de lui remettre la ville. Trois jours après, il y transporte son quartier général. Desaix reçoit l’ordre de suivre Mourad, qui avait pris le chemin de la Haute-Égypte. Un corps d’observation est placé à El-Kanka pour surveiller les mouvements d’Ibrahim, qui se dirigeait vers la Syrie. Bonaparte en personne se met à sa poursuite, le bat à Salahie et le chasse complètement de l’Égypte, après quoi il revient au Caire.

Le 30 juillet, apprenant que la flotte française est restée dans la baie d'Aboukir, Bonaparte envoie son aide de camp Jullien, escorté par une quinzaine d’hommes de la 75e demi-brigade, pour ordonner à l’amiral Brueys « de mouiller immédiatement dans le Port-Vieux ou de se réfugier à Corfou ». Mais, il est massacré avec son escorte par les habitants du village d’Alqam le 2 août. Même s’il avait pu parvenir à Aboukir, il serait malheureusement arrivé trop tard, la bataille s’étant déroulée la veille. En effet, le 1er août, l’escadre de Nelson, après avoir recherché désespérément la flotte française pendant de longues semaines, découvre celle-ci dans la rade d’Aboukir. En quelques heures, onze des treize vaisseaux de ligne français sont pris ou détruits ainsi que deux frégates. Les débris de la flotte de l’amiral Brueys (deux vaisseaux et deux frégates) s'enfuient. La Royal Navy prend ainsi le contrôle de la Méditerranée et empêche l’arrivée de tout renfort substantiel[6].

Administration de l’Égypte par Bonaparte[modifier | modifier le code]

Cependant Bonaparte, aussi bon politique qu’habile général, se comporte en Égypte comme s’il en était le souverain absolu[7].

Peu de temps après arrive l’anniversaire de la naissance du prophète ; cette solennité est célébrée avec la plus grande pompe. Bonaparte dirige lui-même les évolutions militaires qui ont lieu en cette occasion ; il paraît à la fête et chez le cheik vêtu à l’orientale, le turban en tête ! C’est à cette occasion que le Divan le qualifie du titre d’Ali-Bonaparte alors que Bonaparte se proclame lui-même « digne enfant du Prophète » et « favori d’Allah ». Vers la même époque, il fait prendre des mesures sévères pour la protection de la caravane des pèlerins qui se rendent à La Mecque. À ce sujet, il écrivit lui-même une lettre au gouverneur de cette ville.

Néanmoins, les populations, nullement convaincues de la sincérité de toutes ces tentatives de conciliation, se révoltent sans cesse à cause de la prise d’impôts, devenue nécessaire pour subvenir aux besoins de l’armée. Les attaques imprévues, le poignard, tous les moyens sont licites pour exterminer ces « infidèles » venus de l’Occident. Les exécutions militaires ne font qu’exaspérer ces fureurs, elles sont loin de les éteindre. Les Français, enfin, ne sont véritablement les maîtres que du terrain qu’ils ont sous leurs pieds.

Le 22 septembre 1798 amène l’anniversaire de la fondation de la première République française. Bonaparte fait célébrer cette fête avec toute la magnificence possible. Par ses ordres, un cirque immense est construit dans la plus grande place du Caire ; 105 colonnes, sur chacune desquelles flotte un drapeau portant le nom d’un département, décorent cette construction, dont un obélisque colossal, chargé d’inscriptions, occupe le centre. Sur sept autels antiques se lisent les noms des braves morts au champ d’honneur. On entre dans l’enceinte en passant sous un arc de triomphe, sur lequel est représentée la bataille des Pyramides. Il y a là un peu de maladresse : si cette peinture flatte l’orgueil des Français, elle fait éprouver des sentiments pénibles aux Égyptiens vaincus, et dont on s’efforce, mais en vain, de faire des alliés fidèles.

Campagne de Napoléon en Égypte en 1798

Le jour de cette fête, le général en chef adresse une allocution aux soldats, dans laquelle, après avoir fait l’énumération de leurs exploits depuis le siège de Toulon, il leur dit :

« Depuis l’Anglais, célèbre dans les arts et le commerce, jusqu’au hideux et féroce Bédouin, vous fixez les regards du monde. Soldats, votre destinée est belle… Dans ce jour, quarante millions de citoyens célèbrent l’ère du gouvernement représentatif, quarante millions de citoyens pensent à vous. »

Après s’être rendu maître du pays par la force, Bonaparte veut faire profiter l’Égypte des bienfaits de la civilisation. Par ses soins, Le Caire prend bientôt l’aspect d’une ville européenne ; son administration est confiée à un Divan choisi parmi les hommes les plus recommandables de la province. Les autres villes reçoivent en même temps des institutions municipales. Un Institut, composé à l’instar de celui de la mère patrie, est organisé. Le conquérant, devenu législateur le dote d’une bibliothèque, d’un cabinet de physique, d’un laboratoire de chimie, d’un jardin de botanique, d’un observatoire, d’un musée d’antiquités, d’une ménagerie et au titre d’académicien, il joint celui de Président de l’Institut d’Égypte.

Sous ses ordres, des savants dressent un tableau comparatif des poids et mesures égyptiens et français, ils composent un vocabulaire français-arabe et ils calculent un triple calendrier égyptien, copte et européen. Deux journaux, l’un de littérature et d’économie politique, sous le titre de Décade égyptienne[8], l’autre de politique, sous celui de Courrier égyptien, sont rédigés au Caire.

L’armée, considérablement réduite, autant par les maladies que par le fer de l’ennemi, ne doit plus s’attendre depuis l’incendie de la flotte à recevoir des renforts de la mère patrie. Pour obvier à cet inconvénient, Bonaparte ordonne une levée parmi les esclaves, depuis l’âge de seize jusqu’à vingt-quatre ans ; 3 000 marins, échappés au désastre d’Aboukir, sont enrégimentés et forment la légion nautique.

Toutes les rues du Caire étaient fermées la nuit par des portes, afin de mettre les habitants à l’abri d’un coup de main de la part des Arabes. Le général en chef fait enlever ces clôtures, derrière lesquelles, en cas de sédition, les Égyptiens pouvaient combattre avec quelque avantage contre les Français ; l’événement justifie la prévoyance de Bonaparte.

La révolte du Caire[modifier | modifier le code]

Le 22 octobre 1798, pendant qu’il était au vieux Caire, la population de la capitale se répand en armes dans les rues, se fortifie sur divers points, et principalement dans la grande mosquée. Le chef de brigade Dupuy, commandant de la place, est tué le premier. Le brave Sulkowski, aide de camp chéri de Bonaparte, a le même sort. Excités par les cheïkhs et les imams, les Égyptiens ont juré par leur prophète d’exterminer tous les Français. Tous ceux qu’ils rencontrent, soit dans leurs maisons, soit dans les rues, sont impitoyablement égorgés. Des rassemblements se pressent aux portes de la ville pour en défendre l’entrée au général en chef qui, repoussé à la porte du Caire, est obligé de faire un détour pour entrer par celle de Boulaq.

La situation de l’armée française est des plus critiques : les Britanniques menacent les villes maritimes ; Mourad Bey tient toujours la campagne dans la Haute-Égypte ; les généraux Menou et Dugua contiennent à peine la Basse-Égypte. Les Arabes réunis aux paysans font cause commune avec les révoltés du Caire ; tout le désert est en armes. Dans un manifeste du Grand Seigneur, répandu avec profusion dans toute l’Égypte, on lit :

« Le peuple français est une nation d’infidèles obstinés et de scélérats sans frein… Ils regardent le Coran, l’Ancien Testament et l’Évangile, comme des fables… Dans peu, des troupes aussi nombreuses que redoutables s’avanceront par terre, en même temps que des vaisseaux aussi hauts que des montagnes couvriront la surface des mers… Il vous est, s’il plaît à Dieu, réservé de présider à leur entière destruction (des Français) ; comme la poussière que les vents dispersent, ils ne restera plus aucun vestige de ces infidèles : car la promesse de Dieu est formelle, l’espoir du méchant sera trompé, et les méchants périront. Gloire au Seigneur des mondes ! »

Bonaparte n’est point déconcerté par l’orage qui le menace de toutes parts. Par ses ordres, les Arabes sont repoussés dans le désert, l’artillerie est braquée tout autour de la ville rebelle. Il poursuit lui-même les révoltés de rue en rue, et les oblige à se concentrer dans la grande mosquée. Par chance pour les Français, le ciel se couvre de nuages, le tonnerre gronde. Ce phénomène est fort rare en Égypte, les musulmans de l'époque, ignorants et superstitieux, le considèrent comme un avertissement du ciel, et ils implorent la clémence de leurs ennemis : « Il est trop tard, leur fait répondre Bonaparte ; vous avez commencé, c’est à moi de finir. » Et, tout de suite, il ordonne à ses canons de foudroyer la mosquée. Les Français en brisent les portes et s’y introduisent de vive force : ils massacrent les Égyptiens.

Redevenu le maître absolu de la ville, le général en chef fait rechercher les auteurs et les instigateurs de la révolte. Quelques cheïkhs, plusieurs Turcs ou Égyptiens, convaincus d’avoir trempé dans le complot, sont exécutés. Pour compléter le châtiment, la ville est frappée d’une forte contribution, et son Divan est remplacé par une commission militaire. Afin d’atténuer les effets produits par le firman du Grand Seigneur, on affiche dans toutes les villes de l’Égypte une proclamation qui se termine ainsi :

« Cessez de fonder vos espérances sur Ibrahim et sur Mourad, et mettez votre confiance en celui qui dispose à son gré des empires et qui a créé les humains »

Le plus religieux des prophètes a dit : « La sédition est endormie ; maudit soit celui qui la réveillera ! ». La révolte en effet ne se réveilla plus tant que Bonaparte resta en Égypte.

Recherche du canal des pharaons[modifier | modifier le code]

Se voyant de nouveau tranquille possesseur de sa conquête, il profite de ce temps de repos pour aller visiter le port de Suez et s’assurer de ses propres yeux de la possibilité d’un canal creusé, disait-on, dans l’Antiquité, par ordre des pharaons, et qui faisait communiquer la mer Rouge avec la mer Méditerranée. Avant de partir pour cette expédition, il rend aux habitants du Caire, comme gage de pardon, leur gouvernement national ; un nouveau Divan composé de soixante membres remplace la commission militaire.

Puis, accompagné de ses collègues de l’Institut, Berthollet, Monge, le père Dutertre, Costaz, Caffarelli, et suivi d’une escorte de trois cents hommes, il prend le chemin de la mer Rouge, et trois jours de marche dans le désert suffisent à cette caravane pour arriver à Suez. Après avoir donné des ordres pour compléter les fortifications de la place, Bonaparte traverse la mer Rouge, et va reconnaître en Arabie les célèbres fontaines de Moïse[9], le 28 décembre 1798. À son retour, surpris par la marée montante, il court le risque de se noyer. Arrivé à Suez, il reçoit une députation d’Arabes qui viennent solliciter l’alliance des Français. Finalement, après quelques recherches, on retrouve des traces de l’ancien canal des pharaons Sésostris III et Néchao II, et le but du voyage est atteint.

Sur ces entrefaites, on apprend que Djezzar Pacha, de Syrie, s’est emparé du fort d’El-Arich, situé sur la Méditerranée, à dix lieues de la frontière d’Égypte avec la Palestine, qu’il est destiné à défendre. Ne doutant plus de l’imminence d’une guerre avec le sultan ottoman, le général décide d’en prévenir les événements, et l’expédition de Syrie est engagée.

L'expédition de Syrie[modifier | modifier le code]

De retour au Caire, il donne ordre à 12 945 soldats de se tenir prêts à marcher. Ces derniers sont organisés ainsi :

  • Infanterie :
    • 2 349 hommes appartenant à la division Kléber
    • 2 449 hommes appartenant à la division Bon
    • 2 924 hommes appartenant à la division Lannes
    • 2 160 hommes appartenant à la division Reynier
  • Cavalerie (commandée par Murat) : 800 hommes.
  • Artillerie (commandée par Dommartin) : 1 385 hommes.
  • Génie (commandé par Caffarelli du Falga) : 340 hommes.
  • Régiment de dromadaires (commandé par Cavalier) : 88 hommes[10].

Les 400 guides à cheval qui forment l'escorte ordinaire de Bonaparte sont commandés par Bessières. Le contre-amiral Perrée doit, avec trois frégates, aller croiser devant Jaffa, et apporter l’artillerie de siège : celle de campagne est de quatre-vingts bouches à feu.

Reynier, qui commande l’avant-garde, arrive en peu de jours devant El-Arich, s’empare de la place, détruit une partie de la garnison, et force le reste à se réfugier dans le château ; en même temps il met en fuite les mamelouks d’Ibrahim et se rend maître de leur camp. Sept jours après son départ du Caire, Bonaparte arrive devant El-Arich, et sur le champ il fait canonner une des tours du château. La garnison capitule deux jours après ; une partie des soldats prennent du service dans l’armée française.

Après soixante lieues d’une marche pénible dans le désert, l’armée arrive à Gaza ; elle s’y rafraîchit et s’y repose pendant deux jours. Trois jours après, on se trouve sous les murs de Jaffa. Cette place est entourée de hautes murailles, flanquées de tours. Djezzar en a confié la défense à des troupes d’élite ; l’artillerie est servie par 1 200 canonniers turcs. Il est de toute nécessité de s’en rendre maître avant d’aller plus loin. C’est un des points d'accès à la Syrie ; son port offre un abri sûr à l’escadre : de sa chute dépend en grande partie le succès de l’expédition.

Tous les ouvrages extérieurs sont au pouvoir des assiégeants ; la brèche est praticable ; lorsque Bonaparte envoie un Turc au commandant de la ville pour le sommer de se rendre, celui-ci le fait décapiter au sabre malgré la neutralité du diplomate et ordonne une sortie. Il est repoussé et dès le soir du même jour les boulets des assiégeants font crouler une des tours, et malgré la résistance désespérée de ses défenseurs, Jaffa succombe. Deux jours et deux nuits de carnage suffisent à peine pour assouvir la fureur du soldat ; 4 000 prisonniers sont fusillés ou décapités (par un trancheur de tête musulman engagé en Égypte) pour marquer les esprits. Cette exécution vengeresse a trouvé des apologistes :

« Car pour maintenir dans la soumission un nombre si considérable de captifs, il eût fallu en confier la garde à une escorte qui eût diminué d’autant les forces de l’armée ; que si on leur eût permis de se retirer en toute liberté, il était raisonnable de craindre qu’ils n’allassent grossir les rangs des troupes de Djezzar. »

Avant de quitter Jaffa, Bonaparte y établit un Divan, un grand hôpital, dans lequel sont reçus les soldats atteints de la peste. Des symptômes de cette affreuse maladie s’étaient manifestés parmi les troupes dès le commencement du siège. Un rapport des généraux Bon et Rampon avait donné de vives inquiétudes à Bonaparte sur la propagation de ce fléau. Afin de dissiper les craintes et de tranquilliser les esprits, il parcourt toutes les salles des pestiférés, parle aux malades, les console, touche leurs plaies en leur disant : « Vous le voyez, cela n’est rien ». Au sortir de l’hôpital, il répond à ceux qui l’accusent d’avoir commis une grande imprudence : « C’était mon devoir, je suis le général en chef ».

De Jaffa, l’armée se dirige sur Saint-Jean-d'Acre. Chemin faisant, elle prend Kaïffa, où elle trouve des munitions et des approvisionnements de toute espèce. Les châteaux de Jaffet, de Nazareth et la ville de Tyr tombent aussi en son pouvoir ; mais Saint-Jean-d'Acre sera le point d'arrêt de cette expédition. Située sur le bord de la mer, elle pouvait recevoir de ce côté des secours de toute espèce ; la marine britannique renforçait celle du sultan.

Après soixante jours d’attaques réitérées, après deux assauts meurtriers et sans résultat, la place tient toujours ferme. Cependant, outre les renforts qu’elle attend du côté de la mer, une grande armée se forme en Asie par ordre du sultan et s’apprête à marcher contre les infidèles, et Djezzar, pour seconder ses mouvements, ordonne une sortie générale contre le camp de Bonaparte. Cette attaque est soutenue par l’artillerie et les équipages des vaisseaux britanniques. Bonaparte, avec son impétuosité ordinaire, refoule les colonnes de Djezzar derrière leurs murailles.

Après ce succès, il vole au secours de Kléber qui, retranché dans les ruines, tenait tête, avec 4 000 Français, à 20 000 Turcs. Bonaparte conçoit d’un coup d’œil tous les avantages que lui offrent les positions de l’ennemi : il envoie Murat, avec sa cavalerie, sur le Jourdain pour en défendre le passage ; Vial et Rampon marchent sur Naplouse, et lui-même se place entre les Turcs et leurs magasins. Ses dispositions sont couronnées du plus heureux succès. L’armée ennemie, attaquée à l’improviste sur divers points à la fois, est mise en déroute et coupée dans sa retraite ; elle laisse 5 000 morts sur le champ de bataille ; ses chameaux, ses tentes, ses provisions deviennent le prix de la victoire des vainqueurs. Tels sont les avantages remportés à la célèbre bataille du Mont-Thabor.

De retour devant Saint-Jean-d’Acre, Bonaparte apprend que le contre-amiral Perrée a débarqué à Jaffa sept pièces de siège ; il ordonne successivement deux assauts qui sont vigoureusement repoussés. Une flotte est signalée, elle porte pavillon ottoman ; il faut se hâter de prendre la ville avant qu’elle n’ait reçu dans son port le secours qui lui arrive. Une cinquième attaque générale est ordonnée ; tous les ouvrages extérieurs sont emportés, le drapeau tricolore est planté sur le rempart, les Turcs sont repoussés dans la ville, et leur feu commence à se ralentir : encore un nouvel effort, et Saint-Jean-d’Acre est pris ou va capituler.

Mais il se trouvait dans la place un émigré français, Phélippeaux, officier du génie, condisciple de Bonaparte à l’École militaire. Par ses ordres, des canons sont placés suivant les directions les plus avantageuses ; de nouveaux retranchements s’élèvent comme par enchantement derrière les ruines de ceux que les assiégeants ont emportés. En même temps, Sidney Smith, qui commande la flotte britannique, arrive à la tête des équipages de ses vaisseaux. Les assiégés reprennent tout leur courage et se pressent à sa suite. La furie des Français est à son comble ; la résistance n’est pas moins opiniâtre. Enfin trois assauts consécutifs et toujours repoussés apprennent à Bonaparte qu’il serait imprudent de s’obstiner plus longtemps à la prise de Saint-Jean-d’Acre. Il en lève le siège, et pour consoler ses soldats, il leur adresse cette proclamation :

« Après avoir, avec une poignée d’hommes, nourri la guerre pendant trois mois dans le cœur de la Syrie, pris quarante pièces de campagne, cinquante drapeaux, fait 10 000 prisonniers, rasé les fortifications de Gaza, Kaïffa, Jaffa, Acre, nous allons rentrer en Égypte. »

La situation de l’armée est des plus critiques ; outre l’ennemi qui pouvait inquiéter ses arrières pendant sa retraite, les fatigues et les privations qui l’attendaient dans le désert ; elle a à sa charge un grand nombre de pestiférés : les laisser en arrière, c’était les livrer à la fureur des Turcs, qui ne manqueraient pas de les égorger en représailles des massacres de Jaffa ; les recevoir et les emmener au milieu de ses rangs, c’eût été favoriser les progrès du fléau.

Il y a deux dépôts de malades : l’un dans le grand hôpital du mont Carmel, et l’autre à Jaffa. Par ordre du général en chef, tous ceux du mont Carmel sont évacués dans cette dernière ville et à Tentura. Les chevaux d’artillerie dont les pièces sont abandonnées devant Acre, tous ceux des officiers, tous ceux du général en chef sont livrés à l’ordonnateur Daure, pour leur servir de transport ; Bonaparte est à pied et donne l’exemple.

L’armée, pour dérober son départ aux assiégés, se met en marche pendant la nuit. Arrivé à Jaffa, le général ordonne trois évacuations de pestiférés vers trois points différents : l’une par mer, sur Damiette, la seconde et la troisième par terre sur Gaza et sur El-Arisk.

Dans sa retraite, l’armée fait un désert de tous les pays où elle passe : bestiaux, moissons, maisons, tout est détruit par le fer et le feu ; la ville de Gaza, restée fidèle, est seule épargnée.

Enfin, après quatre mois d’absence, l’expédition arrive au Caire avec 1 800 blessés ; elle a perdu en Syrie six-cents hommes morts de la peste et 1 200 qui ont péri dans les combats.

L’échec éprouvé lors du siège de Saint-Jean-d'Acre avait eu du retentissement en Égypte ; les émissaires turcs et britanniques faisaient courir le bruit que l’armée expéditionnaire était en grande partie détruite, que son chef était mort. Bonaparte, en habile politique, détruit facilement les impressions que ces menées avaient produites sur les esprits, et fait sentir aux Égyptiens combien étaient chimériques les espérances qu’ils avaient fondées sur ses revers. Par ses ordres, les troupes, en entrant en Égypte, prennent l’attitude d’une armée triomphante : les soldats portent dans leurs mains des branches de palmier, emblèmes de la victoire. Dans sa proclamation aux habitants du Caire, il leur dit :

« Il est arrivé au Caire, le Bien-Gardé, le chef de l’armée française, le général Bonaparte, qui aime la religion de Mahomet ; il est arrivé bien portant et bien sain, remerciant Dieu des faveurs dont il le comble. Il est entré au Caire par la porte de la Victoire. Ce jour est un grand jour ; on n’en a jamais vu de pareil ; tous les habitants du Caire sont sortis à sa rencontre. Ils ont vu et reconnu que c’était bien le même général en chef Bonaparte en propre personne ; ils se sont convaincus que tout ce qui avait été dit sur son compte était faux… Il fut à Gaza et à Jaffa ; il a protégé les habitants de Gaza ; mais ceux de Jaffa, égarés, n’ayant pas voulu se rendre, il les livra tous, dans sa colère, au pillage et à la mort. Il a détruit tous les remparts et fait périr tout ce qui s’y trouvait. Il y avait à Jaffa environ 5 000 hommes des troupes de Djezzar : il les a tous détruits. »

Vers la bataille terrestre d'Aboukir[modifier | modifier le code]

L’armée trouve au Caire le repos et les approvisionnements dont elle avait besoin pour récupérer ; mais son séjour dans cette ville ne devait pas être de longue durée. Bonaparte, instruit que Mourad-Bey, déjouant les poursuites des généraux Desaix, Belliard, Donzelot, Davoust, descend de la Haute-Égypte, se met en marche pour aller l’attaquer aux pyramides ; là il apprend qu’une flotte turque de cent voiles est devant Aboukir et menace Alexandrie.

Sans perdre de temps et sans rentrer au Caire, il ordonne à ses généraux de se porter en toute hâte au devant de l’armée que commande le pacha de Roumélie, Saïd-Mustapha, auquel se sont joints les corps de Mourad-Bey et d’Ibrahim. Avant de quitter Gizeh, où il se trouvait, le général en chef écrit au Divan du Caire : « Quatre-vingts bâtiments ont osé attaquer Alexandrie ; mais, repoussés par l’artillerie de cette place, ils sont allés mouiller à Aboukir où ils commencent à débarquer. Je les laisse faire, parce que mon intention est de les attaquer, de tuer tous ceux qui ne voudront pas se rendre, et de laisser la vie aux autres pour les mener en triomphe au Caire. Ce sera un beau spectacle pour la ville. »

Bonaparte se rend d’abord à Alexandrie, de là il marche sur Aboukir, dont le fort s’est rendu aux Turcs. Il prend des dispositions telles, que Mustapha doit vaincre ou périr avec tous les siens. Son armée, qui compte 18 000 combattants, est soutenue par une nombreuse artillerie ; des retranchements la défendent du côté de la terre, et du côté de la mer, elle communique librement avec la flotte. Le général en chef ordonne l’attaque ; en quelques d’heures, les retranchements sont enlevés, 10 000 Turcs se noient dans la mer, le reste étant pris ou tué. L’intrépide Murat, qui mérite une grande partie de la gloire de cette journée, fait prisonnier le général ennemi Saïd-Mustapha, dont le fils, qui commandait dans le fort, et tous les officiers échappés au carnage doivent former le cortège triomphal du vainqueur. La population du Caire, voyant revenir Bonaparte avec ses illustres prisonniers, accueille d’un hommage superstitieux le prophète-guerrier qui avait prédit son triomphe avec une précision si remarquable.

La victoire d’Aboukir est le dernier exploit du général en chef en Égypte ; une autre phase de son étonnante carrière commence :

  • considérant qu’il ne lui restait plus rien à faire en Égypte qui fût digne de son ambition, attendu que les forces dont il pouvait disposer encore n’étaient pas, à beaucoup près, suffisantes pour entreprendre une expédition de quelque importance au-delà des frontières de sa conquête, ce qui lui était bien démontré par l'échec du siège d’Acre ;
  • prévoyant que son armée, allant toujours s’affaiblissant par les combats et les maladies, il se verrait tôt ou tard dans la nécessité de signer une capitulation et de se rendre prisonnier à ses ennemis ;
  • qu’un événement si déplorable détruirait tout le prestige de ses nombreuses victoires ;

par ces diverses raisons, il prend spontanément la résolution de revenir en France. Il avait appris par ses communications avec la flotte britannique, lors de l’échange des prisonniers d’Aboukir et notamment par la Gazette de Francfort que Sidney-Smith lui envoie, que depuis son absence, la patrie avait éprouvé des revers, que les ennemis avaient repris ses propres conquêtes, que la nation humiliée, mécontente du gouvernement dictatorial, se rappelait avec douleur la paix glorieuse qu’il avait signée au traité de Campo-Formio ; il comprend enfin qu’on avait besoin de lui et qu’il serait bien reçu.

Il ne fait part de son secret qu’à un petit nombre d’amis dont la discrétion et le dévouement lui sont bien connus. Un voyage dans le delta du Nil est le prétexte qu’il met en avant pour sortir du Caire sans éveiller les soupçons ; les savants Monge, Berthollet, le peintre Denon, les généraux Berthier, Murat, Lannes, Marmont, l’accompagnent.

Le passage de témoin à Kléber[modifier | modifier le code]

Le 23 août 1799, une proclamation apprend à l’armée que le général en chef Bonaparte venait de transmettre ses pouvoirs au général Kléber ; cette nouvelle est reçue avec quelque mécontentement, mais l’indignation cesse bientôt. Kléber avait fait ses preuves ; il méritait à bon droit toute la confiance des troupes, et puis on était facilement porté à croire que Bonaparte était parti pour lever en France de nouveaux renforts avec lesquels il s’empresserait de retourner en Égypte se remettre à la tête de ses anciens compagnons d’armes.

À la nuit tombante, la frégate la Muiron vient le prendre silencieusement sur le rivage, trois autres bâtiments forment son escorte. Les quarante-et-un jours de traversée se dérouleront sans encombre, ce qui est assez miraculeux compte tenu du nombre de vaisseaux ennemis croisant en Méditerranée. Certains ont même émis l'hypothèse que, par une convention tacite, Bonaparte aurait acheté la neutralité des Britanniques, mais cela apparaît comme une supposition absurde et sans fondement.

La flottille entre le 1er octobre dans le port d’Ajaccio, les vents contraires l’y retiennent jusqu’au 8 avant qu’elle appareille pour la France. À la vue des côtes, on voit paraître dix voiles britanniques ; le contre-amiral Ganteaume veut virer de bord vers la Corse ; « Non, lui dit Bonaparte, cette manœuvre nous conduirait en Angleterre, et je veux arriver en France ». Cet acte de fermeté et de courage le sauve ; le 8 octobre 1799 (16 vendémiaire an VIII), les frégates mouillent dans la rade de Fréjus. Comme il n’y avait point de malades à bord et que la peste avait cessé en Égypte, six mois avant son départ, il est permis au général Bonaparte et à sa suite de prendre terre immédiatement. À six heures du soir, il se met en route pour Paris, accompagné de Berthier, son chef d’état-major.

Assassinat de Kléber et fin de l'expédition[modifier | modifier le code]

Cimetière des soldats français de la campagne d'Égypte, Fomm el-Khaleeg - Le Caire

Kléber, nouveau commandant en chef de l'armée d'Égypte, tente de négocier avec les Anglais. Les conditions imposées par l'amiral Keith engendrent néanmoins le courroux du général français qui décide de reprendre la guerre et bat les troupes ottomanes à la bataille d'Héliopolis. Le 14 juin 1800 (26 prairial), Kléber est toutefois assassiné par Soleyman-al-Halaby d'un coup de poignard dans le cœur. Puis la poitrine, l’avant-bras gauche et la cuisse droite sont successivement touchés. Le général Menou qui lui succède avertit Bonaparte de l'assassinat de Kléber le 3 juillet 1800. Sa lettre est publiée dans Le Moniteur le 6 septembre suivant, avec la conclusion de la commission chargée de juger les responsables de l’assassinat :

« La commission, après avoir mis toute la solennité possible à l'instruction du procès, a cru devoir, dans l'application de la peine, suivre les usages de l'Égypte ; elle a condamné l'assassin à être empalé après avoir eu la main droite brûlée ; et trois des cheik coupables, à être décollés et leurs corps brûlés. »

Une nouvelle offensive turque, appuyée par les Britanniques, amène la capitulation du corps expéditionnaire français le 31 août 1801. Menou obtient du général anglais Ralph Abercromby que l'armée française soit rapatriée par les vaisseaux anglais.

L'expédition scientifique[modifier | modifier le code]

L’Expédition d’Égypte sous les ordres de Bonaparte, peinture de Léon Cogniet, début XIXe siècle.

L'armada, partie de Toulon, emportait avec elle des soldats, mais aussi 167 savants, ingénieurs et artistes, membres de la Commission des Sciences et des Arts : le géologue Dolomieu, Henri-Joseph Redouté, le mathématicien Gaspard Monge (un des fondateurs de l'École polytechnique), le chimiste Claude Louis Berthollet, Vivant Denon, le mathématicien Jean-Joseph Fourier, le physicien Malus, le naturaliste Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, le botaniste Alire Raffeneau-Delile, l'ingénieur Nicolas-Jacques Conté du Conservatoire national des arts et métiers font partie du voyage.

À l'origine, ils sont destinés à aider l'armée, notamment percer le canal de Suez, tracer des routes ou construire des moulins pour faciliter la logistique militaire[1].

Ils fondent l'Institut d'Égypte qui avait pour mission de propager les Lumières en Égypte grâce à un travail interdisciplinaire (amélioration des pratiques agricoles, apport de techniques d'architecture …). Une revue scientifique est créée, la Décade égyptienne, ainsi qu'une académie, l'Institut d'Égypte.

Au cours de l'expédition, les savants ont observé la nature égyptienne, pris des dessins et se sont intéressés aux ressources du pays. La pierre de Rosette a été découverte dans le village de Rachid en juillet 1799 par un jeune officier du génie, Pierre-François-Xavier Bouchard. La plupart de leurs découvertes, dont cette pierre, furent par la suite saisies par les Britanniques et finirent au British Museum[11]. Pourtant, grâce à une copie de la pierre de Rosette réalisée avant sa saisie, c'est le Français Jean-François Champollion qui parviendra le premier à déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens.

Leur étude de l'ancienne Égypte (égyptologie) donna lieu à la Description de l'Égypte, publiée sous les ordres de Napoléon Bonaparte de 1809 à 1821.

La propagande napoléonienne[modifier | modifier le code]

Dès son arrivée en Égypte, Bonaparte fait afficher une déclaration au peuple égyptien qui le pose en libérateur du pays opprimé par les mamelouks, tout en se réclamant d'une amitié avec l’Empire ottoman. Cette position lui vaut de solides appuis en Égypte (et, bien plus tard, l’admiration de Méhémet Ali, qui réussit ce que Bonaparte n’a que tenté).

La campagne d’Égypte profite largement aussi à l'image de Bonaparte en France :

  • Le Courrier de l'Égypte s’adresse au corps expéditionnaire et doit soutenir le moral des troupes. Le peintre Antoine-Jean Gros dans le tableau des Pestiférés de Jaffa peint en 1804, représente Napoléon en guérisseur, comme les rois de l’Ancien Régime qui touchaient les écrouelles après la cérémonie du sacre. Sur cette peinture, on peut voir Napoléon touchant le corps d’un homme ayant la peste. Ceci fait partie de la propagande orchestrée par Napoléon. Il n’a jamais touché ni même approché un homme atteint de cette maladie de peur de l’attraper aussi, de plus elle a été peinte six ans après les faits, en 1804, année du couronnement de Napoléon Ier.
  • La défaite des mamelouks aux pyramides (bataille d’Embabeh) donne lieu à des récits et des dessins par dizaines ; on attribue à Napoléon la célèbre phrase : « Du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent »[12].
  • On passe en revanche sous silence la défaite navale d’Aboukir, ainsi que l’échec de la campagne de Syrie. On estime que le tiers des 30 000 soldats engagés en Égypte ont péri, dont la moitié de maladie et le reste dans les combats[1].

En rentrant d'Égypte, il s'arrête à Saint-Raphaël où il va faire construire une pyramide pour commémorer l'évènement. En Égypte, il laisse le commandement des opérations à Kléber qui est assassiné peu après, Bonaparte est auréolé d'un prestige fondé sur cette propagande, qui lui ouvre la voie du pouvoir, et dont il profite en devenant Premier Consul, lors du coup d'État du 18 brumaire (novembre 1799).

Forces militaires : armée d’Orient[modifier | modifier le code]

Chronologie et batailles[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c et d La Campagne d’Égypte de Bonaparte ; émission Deux mille ans d'Histoire de France Inter du 22 juillet 2010.
  2. On prétend que, dans une conférence orageuse qu’il eut avec le Directoire, il menaça de donner sa démission, et que le directeur Reubell, lui présentant la plume, lui dit : Signez-là, général.
  3. Ce qui fit dire au général Casabianca : « Il est fort heureux qu’il se soit trouvé quelqu’un ici pour nous ouvrir les portes de cette place »
  4. La déclaration complète peut être lue sur Wikisource
  5. Seuls des témoignages bien postérieurs mentionnent la phrase « quarante siècles vous regardent ».
  6. Mullié affirme que ce désastreux événement ne le déconcerta point : toujours impénétrable, nul ne s’aperçut de l’émotion qu’il devait éprouver intérieurement. Après avoir lu tranquillement la dépêche qui lui apprenait que lui et son armée étaient dès lors prisonniers en Égypte : « Nous n’avons plus de flotte, dit-il ; eh bien ! il faut rester ici, ou en sortir grands comme les anciens. » L’armée se montra satisfaite de cette courte et si énergique allocution ; mais les populations indigènes, considérant la défaite d’Aboukir comme un retour prochain de la fortune en leur faveur, s’occupèrent dès lors des moyens de secouer le joug odieux que des étrangers s’efforçaient de leur imposer, et de les chasser de leur pays. Ce projet eut bientôt un commencement d’exécution.
  7. Placé sous un pavillon, il préside à la fête du Nil ; c’est lui qui donne le signal de jeter dans les flots la statue de la fiancée du fleuve, son nom et celui de Mahomet sont confondus dans les mêmes acclamations ; par ses ordres, on fait des largesses au peuple, il donne le caftan aux principaux officiers.
  8. Les numéros de La Décade égyptienne sont consultables dans Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF
  9. À 17 kilomètres de Suez, 29° 51′ 54″ N 32° 39′ 17″ E / 29.8650235, 32.654736 ()
  10. Michel Legat, Avec Bonaparte en Égypte, 1798-1799, Bernard Giovanangeli Éditeur,‎ 2010, 224 p. (ISBN 978-2-7587-0082-1)
  11. Au musée du Louvre, sur 5 000 objets égyptiens, seuls une cinquantaine provient de la campagne d'Égypte.
  12. En fait, les historiens découvrent plus tard que les pyramides ne sont pas encore visibles depuis le lieu de la bataille.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]