Racaille

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Le mot racaille est un terme péjoratif servant à désigner une personne ou une catégorie de personnes, souvent la frange considérée comme méprisable d'un groupe.

Définition[modifier | modifier le code]

Ce terme désigne :

  • Les individus dont le rôle social se limite à la petite délinquance. La racaille est ainsi un terme utilisé pour souligner la non-adhésion[réf. nécessaire] aux normes en vigueur dans la société. On parle de « la racaille de la société » pour désigner une frange non intégrée, dont les valeurs sociales ne s'accordent pas avec celle de la majorité, ou à laquelle la société refuse d'accorder un statut plein et entier de « partie du tout ».
  • Un groupe méprisable, la partie du peuple la plus riche[réf. nécessaire] ou la couche la plus haute de la population[réf. nécessaire]. Ayant pour certains un sens socio-économique, pour d'autres un sens plus socio-culturel, cette définition se référant à « une masse méprisable » ne reconnaît pas de distinction individuelle, son utilisation est donc invariable au singulier féminin : « La racaille » ; parfois couplée à un partitif : « de la racaille ». La racaille désignant en général les franges médiatisées de la société, à l'intelligence, aux motifs et aux privilèges nombreux pour les castes les désignant ainsi.
  • Dans la « langue des cités », le terme désigne les voyous et membres des bandes criminelles, mais sans connotation d'exclusion ou de mépris. Au contraire, il désigne plutôt ceux dont la réputation inspire la crainte ou le respect. Ainsi, dans Les Céfrans parlent aux Français. Chronique de la langue des cités, de Boris Seguin et Frédéric Teillard, la citation illustrant son usage dans les cités mêmes est « Tu t'prends pour d'la racaille? ». Cependant cet usage ne peut s'appliquer qu'entre personnes issues de ces quartiers, et les mêmes qui en feraient un titre honorifique dans ces quartiers peuvent se sentir insultés s'ils sont qualifiés ainsi par des personnes extérieures.

Ce terme peut être utilisé de manière étendue, pour définir une partie qui ne se conforme pas aux règles et usages standards, par exemple « la racaille de la finance » désignerait une partie des individus travaillant dans ce domaine et adoptant un comportement déviant, assimilable dans ce cas à de la délinquance financière.

Une étymologie ambiguë[modifier | modifier le code]

L’étymologie du terme racaille n’est pas clairement définie.

Pour Auguste Brachet, dans son dictionnaire étymologique[1], la terminologie s’appuie sur le diminutif du radical rac qui est d’origine germanique (racker en allemand pour désigner un "équarrisseur") et dont on trouve une trace dans le vieil anglais rack utilisé pour désigner un "chien"[2]. Racaille serait un mot formé sur le même principe que canaille qui dérive indirectement du latin canis ("chien") et que l’on propose souvent en synonyme.

Pour Albert Dauzat, dans dictionnaire étymologique[3], ce serait une forme normano-picarde qui aurait la même racine que l’ancien français rasche ou rache (« teigne ») du latin vulgarisé rasicare (« gratter »). Ainsi trouverait-on une trace de ce terme dans le provençal rascar (« racler ») ou raca (« rosse », « chien »), et même dans la Bible sous la forme raca (Mathieu, 5, 22 : « Mais moi, je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère mérite d'être puni par les juges ; que celui qui dira à son frère : Raca ! mérite d'être puni par le sanhédrin ») où il tient lieu d’insulte.

Racaille n’a donc pas une étymologie basée sur l’italien Razza, qui a donné « race » en français, bien que certaines utilisations de ce terme entretiennent volontairement ou accidentellement une confusion sur l’identité du groupe qu’il stigmatise. Si on fait abstraction de la similitude phonétique entre race et racaille, le problème de la portée reste entier car les définitions que l’on donne du mot racaille nous renseignent peu, voire pas du tout, sur les groupes d'individus ou les individus qu’il entend qualifier.

L'utilisation du terme pour désigner des individus et non plus des groupes (se caractérisant dans son utilisation par la pluralité du terme) semble avoir suivi un cheminement populaire récent : "Ils ont mis une machine derrière le mur, ces racailles!" (L'Assommoir de Zola, 1877).

Utilisation du terme[modifier | modifier le code]

L'utilisation du terme « racaille » est assez ambiguë et dénote une certaine subjectivité dans le discours concerné. En effet, on utilise souvent ce terme pour désigner un groupe, une catégorie de personnes ne se prêtant pas aux us en vigueur dans la société. Ainsi, ce terme implique un rejet, une non acception, un constat sévère, un jugement négatif sur les personnes désignées.

Dans les quartiers difficiles, le terme désigne généralement les voyous ou membres des bandes. Il s'agit alors plutôt de personnes craintes que méprisées. De nombreuses variantes existent, « caille » en aphérèse[4], « caillera »[5] en verlan.

Littérature[modifier | modifier le code]

L'utilisation du terme racaille dans la littérature permet de rendre compte de l'évolution de sa signification au fil du temps.

Ces auteurs utilisent le terme pour désigner une grande diversité d’individus (respectivement un « laquais », des « rats », un « chapon » et la « bourgeoisie »). Plus tard, le mot caricature la bourgeoisie à travers la plume de divers auteurs :

  • les frères Goncourt (Journal, 1887, p. 641)
  • René Benjamin (Gaspard, 1915, p. 94)
  • Gustave Flaubert (Par les champs et par les grèves, 1910, p. 18)

Ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle que le vocable semble se radicaliser dans les dictionnaires :

La fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle s’inscrivent dans cette continuité. Des auteurs tels que Émile Zola (L'Assommoir, 1877, p. 788) avec « Ils ont mis une machine derrière le mur, ces racailles ! », Alphonse Daudet (Tartarin de Tarascon, 1902, p. 145), François Coppée (Œuvres complètes, 1909, p. 133) ou Saint-Exupéry (Citadelle, 1944, p. 537) utilisent ce vocable.

En 1944, Elsa Triolet l'emploie dans son recueil de nouvelles sur la Résistance. La « racaille » est aux côtés du « ramassis de vauriens » et des « bandits ». Le terme est utilisé pour montrer la déshumanisation d'un ennemi contre lequel son personnage recourt à la violence. Une fois l’ennemi déshumanisé, le poids de la culpabilité se fait moins lourd[6] :

« Il leur fallait quelqu'un à qui s'en prendre, quelqu'un qu'on pourrait haïr sans danger (...) ceux qu'on appelait les dissidents, les réfractaires, les patriotes ou simplement les jeunes... la résistance, ce ramassis de vauriens, cette racaille, ces bandits, la résistance, que le diable l'emporte ! »

Albert Camus dans La peste (1947, pp. 56-57) utilise le terme pour qualifier un agresseur qu'on ne peut nommer soit par peur de représailles, soit parce que la ou les personnes n’ont pas été reconnues. Dans ce cas, le mot est utilisé comme exutoire de ses propres peurs dont la cause reste indéterminée :

« Grand avait même assisté à une scène curieuse chez la marchande de tabac. Au milieu d'une conversation animée, celle-ci avait parlé d'une arrestation récente qui avait fait du bruit à Alger. Il s'agissait d'un employé de commerce qui avait tué un Arabe sur une plage. "« Si l'on mettait toute cette racaille en prison, avait dit la marchande, les honnêtes gens pourraient respirer. » Mais elle avait dû s'interrompre devant l'agitation subite de Cottard qui s'était jeté hors de la boutique sans un mot d'excuse. »

Une signification en évolution[modifier | modifier le code]

Soit parce que sa signification relève d'un flou endogène et étymologique, soit parce qu'il est volontairement banalisé, le terme opère un glissement sémantique à partir de la seconde moitié du XXe siècle qui fait que le mot « racaille » prend figure d’« auberge espagnole » : on y met ce qu’on entend y trouver. C'est à cette période que l'utilisation populaire utilise indistinctement le terme « racaille » pour désigner des groupes, mais surtout de plus en plus des individus, faisant apparaître la pluralité du terme (« les racailles » devient plus utilisé que « la racaille »).

Son emploi gagne en popularité dès les années 1990, période pendant laquelle le terme envahit les cours des établissements scolaires et plus généralement la culture jeune. Les groupes de rap notamment utilisent alors le mot « racaille » indistinctement avec son équivalent verlan « caille-ra » ou « kaille-ra » . Suivant une mode inspirée du gangsta rap américain, certains jeunes majoritairement issus de l'immigration s'autoproclameront « racaille » dans une optique d'héroïsation par des connotations viriles en marge de la délinquance ou pour revendiquer leur appartenance à un méta-gang ou encore pour valoriser leur marginalisation par la dérision ou la provocation[7].

Le sens du mot racaille dépend donc du contexte dans lequel il est utilisé. Selon François Rastier[8], le terme « racaille » utilisé régulièrement dans les discours de Jean-Marie Le Pen, le président du Front national, notamment dans des associations directes (« racaille black », « racaille allogène », etc.) donnerait au terme « racaille » un caractère raciste par association. Le terme est aussi utilisé par des sites d'extrême-droite[9].

Nicolas Sarkozy à Argenteuil : polémique[modifier | modifier le code]

En France, le terme a connu un regain d’intérêt après les déclarations de Nicolas Sarkozy, le mardi 25 octobre 2005, alors qu’il s’exprimait comme ministre de l'intérieur à Argenteuil (Val-d'Oise). Ce n'est que le 6 novembre 2005 qu'on précisa qu'il s'agissait d'une réponse à une habitante de la cité qui avait employé la première ce vocable. Interrogé par différents journalistes, Nicolas Sarkozy s'est lui-même justifié à plusieurs reprises en confirmant la version du témoin, tout en dénonçant la récupération politique de l'anecdote, notamment lors d'un entretien avec Loïc Le Meur à l'Hôtel de Beauvau le 22 décembre 2005.

« Vous en avez assez de cette « bande de racailles » ? Eh bien on va vous en débarrasser ! »

La « petite phrase » fut diffusée sur les grandes chaînes (le ministre ayant été filmé la prononçant). Elle a immédiatement soulevé une vive polémique en France.

Une équipe de journalistes de l'émission Arrêt sur images du 6 novembre 2005 est partie enquêter à Argenteuil, une semaine après l'incident, afin de déterminer le contexte exact de la « petite phrase ». Daniel Schneidermann, le présentateur a cherché à mettre en évidence le parti pris médiatique que constitue à ses yeux le flou laissé sur le contexte exact, la reprise du terme, et l'accent sur la phrase et l'accueil hostile et spectaculaire du ministre sans que soient diffusées les images complémentaires : « toutes les caméras ont filmé ces discussions mais aucune ne les a montrées »[10].

Certains observateurs considèrent même que la phrase aurait participé (avec l’utilisation concomitante de l’expression « nettoyer les cités au Kärcher » et l’électrocution de deux jeunes) à provoquer les émeutes des banlieues françaises du 1er au 14 novembre 2005. Le ministre délégué à la Promotion de l'égalité des chances, Azouz Begag, dénonça cette phrase du ministre de l'Intérieur dans le journal Libération le 1er novembre[11]. Il répond :

« Je conteste cette méthode de se laisser déborder par une sémantique guerrière, imprécise. »

Même après les précisions apportées, l'utilisation que le ministre avait fait de mots comme « racaille » en public reste perçue par certains comme une attaque envers tous les jeunes des quartiers sensibles, et pas seulement des délinquants[12]. Le journal L'Humanité considéra même l'emploi de l'expression comme une provocation délibérée[13]. De manière plus générale, les analystes du discours de Nicolas Sarkozy, tel le politologue Damon Mayaffre, estimeront que l'arrivée de Sarkozy à l'Elysée constitue une rupture discursive avec le passé, avec l'apparition d'un vocabulaire polémique, d'une syntaxe relâchée voire a-grammaticale et du "dissensus" social[14].

Enfin, le 12 décembre 2005, le Président de la République, Jacques Chirac, fait connaître par voie de presse son sentiment sur la terminologie en politique et clôt le débat de manière péremptoire[15] :

« En politique, le choix des mots est évidemment essentiel. Je l'ai dit, en France, tous les citoyens sont les filles et les fils de la République. Il n'y a pas de catégorie de Français. Il n'y a que des citoyens libres et égaux en droit. Et quand une personne commet un délit ou un crime, c'est un délinquant ou c'est un criminel. C'est la loi qui le dit. Ce sont ces termes qu'il faut employer. C'est cela la République. »

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Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Autres références[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Auguste Brachet, Dictionnaire étymologique de la langue française, p. 443.
  2. Notons cependant que l'anglais rascal provient directement du racaille français.
  3. Albert Dauzat, Dictionnaire étymologique de la langue française, p. 605.
  4. Présentation de Comment tu tchatches !, Jean-Pierre Goudaillier, professeur de linguistique à l’Université Paris 5 (www.vousnousils.fr)
  5. Le français qui se cause (faculty.uml.edu)
  6. in Le Premier accroc coûte deux cents francs, 1945, p. 410)
  7. cf. Le blues des racailles, album de Tonton David, 1991
  8. Les critères linguistiques pour l’identification des textes racistes — Éléments de synthèse Inalco, pp. 84-98
  9. « Application d’algorithmes de classification automatique pour la détection des contenus racistes sur l’Internet », par Romain Vinot, Natalia Grabar & Mathieu Valette, in Actes du colloque du TALN 2003, Batz-sur-Mer, 11–14 juin 2003). [PDF] Lire en ligne (www.atala.org)
  10. Vidéo : L'histoire du mot « racaille » 20 novembre 2006 (www.youtube.com)
  11. Les dérapages de Villepin et Sarkozy (www.liberation.com)
  12. On attend d'un ministre qu'il nous protège contre ceux qui ne nous aiment pas (www.lefigaro.fr)
  13. Sarkozy juge que « racaille » est « un peu faible » (www.humanite.presse.fr)
  14. Damon Mayaffre, Mesure et démesure du discours. Nicolas Sarkozy (2007-2012)
  15. Réponses du Président de la République aux 50 questions posées par les lecteurs du Parisien (www.elysee.fr)
  16. Nouveau lumpenprolétariat et jeunes casseurs (infos.samizdat.net), Le Monde 01/04/05