Caïnites

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Les Caïnites sont une secte paléochrétienne, gnostique et antinomiste apparue au cours du IIème siècle.

Le théologien chrétien Origène disait des Caïnites qu'ils avaient “entièrement abandonné Jésus.” Leur interprétation de l'Ancien Testament tendait à prouver que la création du monde n’était pas seulement l’œuvre d'un Démiurge inférieur (opinion de la plupart des Gnostiques), mais d'un être activement maléfique, n'ayant fait le monde en question que dans le dessein pervers d’empêcher que l’élément divin dans l'homme se réunisse avec le Dieu Parfait et Inconnaissable.

Dans Les Religions du Monde (1662), Sir Alexander Ross donne de la secte la description suivante : "Les Caïnites étaient ainsi nommés, parce qu'ils adoraient Caïn, comme l'auteur de plusieurs biens qui avaient été faits à la nature humaine : ils adoraient aussi Ésaü, Koré, Dathan, Abiram et Judas, qui trahit le Christ, disant qu'il savait auparavant quelle félicité ou béatitude il arriverait au genre humain par la mort du Christ, et qu'il le trahit pour cela. Quelques uns de cette secte étaient nommés antitaktai, c'est a dire "personnes qui s'opposent à Dieu", car ils s'opposaient a Lui, autant qu'ils le pouvaient, en Ses lois, et pour cela, ils rejetaient la Loi de Moïse, comme mauvaise, et adoraient les esprits malins, auxquels ils plaisaient par des actions impies. Ils enseignaient aussi que nous sommes mauvais par nature, et que le Créateur du monde est un dieu inconnu qui enviait Caïn, Ésaü et Judas." (Voir le texte original)

Introduction[modifier | modifier le code]

Parmi les Gnostiques, les Ophites (ou Naassènes) étaient les sectateurs du « Serpent » (ophis όφις en grec, naas נָחָשׁ en hébreu). Il s’agit du Serpent de la Genèse, invitant Ève à la Connaissance (Gnose) du Bien et du Mal, contre le Créateur mauvais, et du Serpent d’Airain (Nb, 21) identifié par Jean (Jn 3, 14) au Christ en croix. Celse, le polémiste antichrétien du IIe siècle, vit un diagramme, dessiné par les Ophites, représentant la structure de l’Univers sous la forme de cercles concentriques parmi lesquels le serpent Léviathan avait sa place. Des serpents apprivoisés figuraient dans les cérémonies des cultes ; ils circulaient sur les tables dressées pour l'eucharistie. Hippolyte de Rome († 235) lutta contre l’hérésie des Ophites.

Les Ophites se divisèrent en plusieurs communautés, les plus connues étant celles des Caïnites, des Séthiens et des Pérates.

Histoire[modifier | modifier le code]

Les Caïnites, apparus vers l'an 159, vénéraient Caïn et les Sodomites, et possédaient un évangile de Judas dans lequel ce dernier était présenté comme un initié ayant trahi Jésus, à sa demande, pour assurer la rédemption de l'humanité. Le deuxième évêque de Lyon, Irénée de Lyon (v. 130-208) dénonça cet évangile comme hérétique : « Ils [les Caïnites] déclarent que Judas le traître était bien avisé de ces choses, et que lui seul, connaissant la vérité comme aucun autre, a accompli le mystère de la trahison. Ils ont produit une histoire fictive de ce genre, qu’ils ont appelé l’Évangile de Judas » (Contre les hérésies).

Dans son Panarion (1,31), Épiphane de Salamine (v. 315-403) confirme que cet « évangile » fait partie des écritures de la secte gnostique des Caïnites. Les Caïnites avaient pour Judas une vénération particulière et le louaient comme un homme admirable : le plus illustre des fils de Caïn. Ils désiraient réhabiliter Caïn, si maltraité dans le Pentateuque, et donnaient la législation judaïque pour l'œuvre du Dieu du mal. Selon les conceptions gnostiques, le Démiurge, le Deuxième principe divin, ou principe créateur, est responsable de toutes les imperfections du monde. Pour les Caïnites, Judas seul savait le mystère de la création des hommes et c'est pour cela qu'il avait livré le Christ à ses ennemis. Par là il avait rendu un grand service à l'humanité, car le Christ voulait réconcilier les hommes avec le Démiurge, alors qu'il fallait, au contraire, envenimer la haine des hommes contre celui-ci. D'autre part, la mort de Jésus devant procurer de grands biens au monde, Judas avait fait une bonne action en la précipitant.

Une copie de la version plus ancienne rédigée en grec, a été découverte par un paysan près de Al-Minya dans le désert égyptien en 1978. Elle fait partie d'un papyrus, appelé « codex Tchacos », qui contient également deux autres textes apocryphes : l'Épître de Pierre à Philippe et la Première Apocalypse de Jacques. L’évangile de Judas, écrit en copte dialectal (sahidique), restauré et traduit par Rodolphe Kasser, ancien professeur de coptologie à l'université de Genève, et publié à Washington le 5 avril 2006 par la revue américaine National Geographic, a été authentifié comme datant du IIIe siècle ou du début du IVe. Dans le passage clé du document, Jésus dit à Judas : « Tu les surpasseras tous. Tu sacrifieras l'homme qui m'a revêtu ». Cette phrase signifie que Judas contribuera à libérer l'esprit de Jésus en l'aidant à se débarrasser de sa forme humaine : qu'il tuera ce qui, en lui, correspond à Abel et au Démiurge (voir ci-dessous partie Doctrine).

Selon une tradition juive, l'émeraude magique appelée Clavicule de Salomon, tombée du front de Lucifer lorsqu'il fut déchu sur terre, et symbolisant la Science Sacrée maudite parmi les hommes, fut un temps la propriété des Caïnites. Cette émeraude était le Bareket de Ruben Satanas, qui la donna à Lilith, première femme d'Adam avant de devenir celle de Caïn, lequel la lui reprit lorsqu'il voulut reconquérir le Paradis perdu par ses parents. Ce fut une des pierres précieuses du pectoral de Salomon, le "Urim et Thummim". Le Mage Simon la perdit contre Simon Pierre, qui la donna à Marc l’Évangéliste. Celui-ci ignorait que cette émeraude avait été donnée par Salomon à son architecte Hiram, en récompense de la construction du Temple de Dieu. C'est pour cette raison que l'émeraude était magique et qu'il y avait des caractères mystérieux gravés dessus : un message secret pour les initiés. Ces caractères, gravés comme des formules magiques, donnaient en réalité les indications pour retrouver l'un des trésors de Salomon et de la Reine de Saba. Ignorant tout cela, Marc partit en Égypte pour fonder l’Église d'Alexandrie, mais il fut étranglé par deux tueurs d'une secte gnostique, liée au Mage Simon, qui rapportèrent l'émeraude à Antioche. Plus tard, lorsque Basilide fut en possession de cette émeraude, il la transforma en gemme gnostique du genre Abrasax, et elle passa alors aux mains des hérétiques Caïnites, jusqu'à la conquête arabe d'Alexandrie en 641. Le chef arabe Amr ibn al-As donna l'émeraude à ses prêtres, qui en eurent la garde jusqu'au moment où deux commerçants vénitiens réussirent à s'en emparer, avec le corps de l'évangéliste Marc. Ils arrivèrent à Venise en 828. Puis on perdit la trace de la "Clavicule de Salomon", c'est-à-dire de l'émeraude magique...

Selon une tradition solidement ancrée dans les milieux maçonniques et para-maçonniques, Abramelin le Mage était un Caïnite, qui convertit à ses croyances son disciple Abraham ben Siméon. (Mais peut-être s'agit-il d'une confusion entre Caïnisme et Karaïsme).

Doctrine[modifier | modifier le code]

La traditionnelle Tripartition de l'Univers (esprit, âme, corps ; ou dieu, homme, animal ; ou spirituel, intellectuel, matériel, etc.) est, selon le Caïnisme, décrite dans la Genèse comme suit : 1. le Serpent, correspond à l'Esprit, au Divin : il est le véritable Seigneur de l'Univers, la Source de toute vie et de toute Sagesse. Il est également considéré comme le parèdre de Barbelo, le Principe Féminin Céleste : l'union du Serpent et de Barbelo produit Ce que dans l'Évangile de Judas, le Christ appelle le "grand esprit invisible", c'est-à-dire la Divinité ultime, éternellement inconcevable et inconnaissable. 2. Le Démiurge, appelé Hystère ("Deuxième") ou Saklas ("Insensé"), i.e. le dieu du Tanakh, le dieu des Juifs, est, quant à lui, l'Intellect, le principe de Création et de Séparation. 3. Adam, enfin, représente la Corporalité, la Synthèse finale de la Tripartition. Dans l'ordre humain, cette même Tripartition est représentée par Caïn, Abel et Seth.

Abel est bien-aimé du Demiurge, qui lui correspond dans l'ordre primordial et à qui il correspond dans l'ordre humain. Au contraire, Caïn, le meurtrier d'Abel, est dépositaire de la Sagesse, incarnation du principe supérieur et serviteur du vrai Seigneur de l'Univers ; il doit donc être vénéré comme le premier des Sages. Rappelons que, dans le Caïnisme (comme dans la plupart des courants gnostiques), Caïn n'est pas considéré comme le fils d'Adam, mais comme celui d'Ève et du Serpent (parfois identifié à l'ange Samaël). Ainsi s'explique la parole d'Eve : "J'ai conçu un homme avec l'Éternel" (Gen 4, 1). Il est donc, d'un point de vue mystique, normal que Caïn tue Abel, la partie supérieure de l'âme devant, dans tous les systèmes spirituels connus, "mettre à mort" sa partie psycho-sentimentale. La Marque apposée par la Divinité sur le front de Caïn (Gen 4, 15) devient marque d'Initiation, de dignité sacerdotale (le premier fils de Caïn sera Hénoch, dont le nom signifie littéralement « Initié »), et le Sage s'installe tout naturellement « à l'est d'Eden » (Gen 4, 16), c'est-à-dire, symboliquement, à « l'endroit d'où vient la Lumière ».

Les partisans du Caïnisme, conséquents avec eux-mêmes, honoraient tous ceux que l'Ancien Testament avait condamnés : Caïn, Nemrod, Esaü, Coré, les Sodomites, Balaam et Jézabel  ; ils les regardaient comme des enfants de la Sagesse et des ennemis du Demiurge Hystère/Saklas. Leurs livres saints étaient l'Évangile de Judas et l'Apocalypse de Paul (où sont décrits toutes les merveilles et tous les secrets que l'apôtre Paul a vus et appris, lorsqu'il fut ravi au 3e ciel).

Sur le plan éthique, le Caïnisme sanctifiait clairement le principe de rébellion, estimant que l'humanité se divisait en deux groupes : d'un côté, l'élite des Beni Kayin (litt. « Fils de Caïn »), ou « rebelles de race », destinés à recevoir l'initiation à la Magie, à connaitre la vérité, et à jouir librement des biens de ce monde ; et, de l'autre, les esclaves, serviteurs de Saklas, soumis à l'arbitraire de la morale et au conformisme. En ce sens, on peut trouver l'écho de certains concepts philosophiques typiquement caïnites dans les œuvres de gens aussi divers que Friedrich Nietzsche, Ayn Rand, Aleister Crowley, ou même le Marquis de Sade. Mais l’avatar contemporain le plus direct de la morale caïnite se trouve probablement dans le principe de "suréthique" développé par le philosophe tchèque Ladislav Klima, lequel pose comme règle de conduite essentielle : "Fais systématiquement ce qui est interdit".

En pratique, les Caïnites prétendaient que, puisque les codes moraux sont l’œuvre du Démiurge, la perfection consiste à commettre le plus d'infamies possibles. D’après Théodoret († vers 453/458), ils affirmaient que chacune des actions infâmes avait un ange tutélaire qu’ils invoquaient en la commettant. Une femme de cette secte, nommée Quintille, étant venue en Afrique du temps de Tertullien (155-225), s'y fit beaucoup d'adeptes, qui prirent le nom de Quintillianistes. Tertullien indique que Quintille avait ajouté des pratiques abominables aux infamies des Caïnites. En fait, on peut résumer le Caïnisme a une voie de la main gauche, une sorte de Tantrisme ayant fait siens le vocabulaire et l'imagerie de l’Église primitive.

Sectes antérieures[modifier | modifier le code]

Plusieurs sectes antérieures au Caïnisme avaient expliqué l'origine du bien et du mal en supposant une intelligence bienfaisante, qui tirait de son sein des esprits heureux, innocents, et une intelligence malfaisante, qui emprisonnait ces esprits dans des organes matériels. Mais d'où venait la différence qui existe entre les esprits et les caractères ? Cette différence restait toujours un mystère, quand, parmi les sectateurs des deux principes, s'éleva quelqu'un qui entreprit de donner cette explication. Selon lui, les deux principes avaient produit Adam et Ève, puis chacun d'eux ayant revêtu un corps, avait eu commerce avec Ève ; de cette union étaient sortis des enfants qui avaient le caractère de la puissance à laquelle ils devaient la vie. Par ce moyen on comprenait la différence du caractère de Caïn, d'Abel, et de Seth, c'est-à-dire de chacune des catégories d'hommes.

Les Sethiens honoraient en Seth le fils de la divine Sagesse, représentant l'esprit, en opposition à Abel qui représentait l'âme et à Caïn qui représentait la chair. Contrairement aux Caïnites, les Sethiens judaïsaient.

Les Pérates (« traversiers ») entendaient passer du monde sensuel dans celui de la vie éternelle. Le logos (Verbe), intermédiaire entre le principe de l'idée pure et la matière, était représenté comme le serpent universel établissant une sorte de va-et-vient entre le monde et Dieu.

Représentations dans la culture populaire[modifier | modifier le code]

  • Dans L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (1886), Robert Louis Stevenson fait dire à son héros : "Je penche vers l'hérésie des Caïnites. [...] Je laisse mes frères aller au diable à leur propre façon” et, plus loin : “Je suis un peu comme les Caïnites, ces hérétiques qui vivaient au deuxième siècle de notre ère et qui avaient tendance à laisser le pécheur prendre en toute liberté le chemin de l'enfer !”
  • Le livre Demian, de Hermann Hesse, est entièrement basé sur les croyances caïnites. Le personnage éponyme, Max Demian, y convainc notamment le héros Emil Sinclair que le christianisme s'est totalement mépris au sujet de Caïn, lequel était très supérieur à Abel en vertu.
  • Dans la bande dessinée Sandman scénarisée par Neil Gaiman, le personnage de Lucifer fait remarquer à Caïn qu'étonnamment il n'a pas vu arriver en Enfer beaucoup plus de caïnites que de membres d'autres religions (Sandman #22: "Season of Mists", episode 1).

Liens externes[modifier | modifier le code]